Des mensonges que vous entendrez

Minneapolis : ICE, la contre-insurrection et le spectre de la guerre civile
Phil A. Neel

paru dans lundimatin#507, le 2 février 2026

Ces dernières semaines, Minneapolis est devenu l’épicentre de la résistance à l’ICE et plus généralement au gouvernement Trump. S’y opposent une brutalité policière en roue libre et des réseaux de solidarité de voisinages qui s’organisent pour saboter les opérations des agents fédéraux. Dans cet article [1], Phil A. Neel revient sur les évènements en cours et propose une analyse de tous les mensonges qui ont été, sont et seront proférés pour étouffer le potentiel révolutionnaire de la résistance en cours : « Si vous êtes ici légalement vous n’avez rien à craindre », « Laissez les institutions s’occuper de la justice », « Votez pour changer les choses », « La résistance est l’excuse dont Trump a besoin », « Les violences sont le fait d’agents infiltrés ». En démontant chacun de ces mensonges, Neel montre comment cette même rhétorique contre-insurrectionnelle avait déjà été mobilisée pour contenir et mater les émeutes après la mort de George Floyd qui avaient débuté dans cette même ville en 2020. Il raconte ainsi la racialisation et la répression boostées à l’I.A. telles qu’elles opèrent sous Trump, tout en rappelant que ces tendances ont été initiées sous des gouvernements « Démocrates ». Neel propose également de penser les horizons qui se dessinent depuis les luttes en cours et la manière dont le spectre de la guerre civile refait surface.

La ville enneigée est en état de siège. Pendant les longs et froids hivers au cœur du Midwest, l’air peut devenir si froid que respirer est douloureux. Des mercenaires masqués dans des véhicules banalisés errent à travers les congères, raflant des gens en pleine rue et les expédiant dans des centres de détention pour des durées indéterminées. Chaque mercenaire est payé plusieurs dizaines de milliers de dollars grâce à des “bonus d’embauche” (jusque cinquante mille dollars, et soixante mille dollars pour des remboursements de prêts étudiants) simplement pour prendre les armes au nom du régime assaillant. Face à une crise économique en slow-motion dans laquelle un boom des marchés boursiers surréaliste soutenu par l’État est couplé à une stagflation persistante de l’économie du quotidien, le léchage de bottes est une des rares industries connaissant une croissance réelle. Alors que les rues gèlent à Minneapolis, le S&P [note Standards & Poor’s, un indice boursier mesurant les performances des plus grandes entreprises cotées sur les bourses américaines] atteint des records. Pendant ce temps, le taux de croissance de l’emploi de l’année passée était si mauvais que, quand les chiffres ont été publiés, le régime a rapidement viré le chef du Bureau of Labor Statistics et menacé les médias diffusant ces données [2]. En plus d’un taux d’emploi déclinant lié au gel de l’immigration, la profondeur de la crise est rendue perceptible par la chute continue du taux de la population active parmi les plus de 15 ans [Labor Force Participation Rate] – le frein principal à la croissance de l’emploi pour la première moitié de 2025 – indique que de plus en plus de personnes quittent complètement la population active et ne sont plus prises en compte par les statistiques du chômage [3]. On peut donc considérer le siège de Minneapolis comme une sorte de keynésianisme mercenaire, compensant le manque d’emplois dans les nouveaux secteurs de la Défense boostés à l’IA, qui ont été le cœur de cette approche « piller et restructurer » de la gouvernance.

Déployés depuis des villes éloignées, ils menottent les détenus puis les battent quand ils ne peuvent plus se défendre. Ils tirent des munitions « non-létales » avec l’intention de mutiler. Ils ont plusieurs fois roulé sur des gens avec leurs véhicules. Des personnes rentrant simplement chez elles après le travail se sont fait briser leurs fenêtres et ont été tirées de force hors de leurs véhicules, pour être battues et détenues pendant des heures, parfois des jours. Maintenant, ils tirent sur des gens avec des munitions létales. Ils ont pris mené un raid sur le parking d’un collège. Ils ont tiré une mère hors de sa voiture, l’ont mis dans un van banalisé et se sont enfuis, laissant son enfant sur un siège arrière avec la porte ouverte par températures négatives (heureusement, la foule l’a sauvé). Ils ont lancé des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sur des voitures pleines d’enfants, causant leur hospitalisation – parmi ces enfants, il y avait un bébé de six mois, incapable de respirer [4]. Pour punir la mobilisation des membres de la communauté, ils ont également commencé à attaquer les maisons de citoyennes, se trompant d’ailleurs souvent d’adresse. Le maire dit qu’il n’y a rien à faire. Le gouverneur a appelé la Garde nationale – pas pour la déployer contre les mercenaires bien sûr, mais contre celleux qui protestent contre eux. Les autorités judiciaires nationales ne refusent pas seulement de s’en prendre aux mercenaires, elles ont au contraire reçu l’ordre d’ouvrir des enquêtes contre les victimes et leurs familles. Chaque nuit, tout le monde regarde des vidéos de corps tapis dans l’ombre se déplaçant dans le froid glacé de la ville assiégée. Sur les livestreams, les gens crient et pleurent, les mercenaires hurlent des menaces, tirent avec leurs armes et, face à une foule suffisamment importante, ils battent en retraite. Les hôtels qui les accueillent sont attaqués. Les voitures qu’ils abandonnent sont pillées. En réponse, des troupes supplémentaires sont envoyées par le président, un roi dément dans un corps pourrissant, criant des ordres incohérents depuis son palais dans les marécages. Le soleil se lève et nous nous réveillons avec le goût amer des atrocités qui nous attendent.

Il y a cinq ans, à quelques rues de là où Renee Good a été assassinée par le lâche Jonathan Ross, un meurtre similaire a déclenché la plus grande insurrection populaire depuis plus d’une génération. Peu après, on nous a raconté une série de mensonges quant à cette rébellion. On nous a dit que c’était un « mouvement social non-violent », alors même que l’image d’un commissariat en flammes vacillait à l’arrière-plan. On nous a dit que, bien qu’il y ait eu des violences, elles avaient été initiées par des agitateurs extérieurs, peut-être la police, voir même des nationalistes blancs. Qui qu’ils fussent, ils n’étaient pas des membres de « la communauté » mais des individus cherchant seulement « à semer le désordre ». On nous a dit que le plan avait toujours été de poursuivre en justice le meurtrier, que c’était seulement une coïncidence si les procédures avaient été entamées seulement une fois que presque toutes les villes principales du pays avaient vu leurs centres-villes pillés et brûlés. On nous a dit de rentrer chez nous, que c’était fini. On nous a dit que les émeutes étaient exactement l’excuse dont Trump avaient besoin pour déclarer la loi martiale et annuler les élections à venir. On nous a dit que si Biden était élu, il allait rétablir la justice. On nous a dit que les déportations prendraient fin et que les décisions de Trump seraient annulées. Que les enfants seraient libérées de leurs cages. On nous a dit que nous devions revenir à la politique habituelle – que c’était la seule façon « d’obtenir des résultats ». Ensemble, ces mensonges ont formé un seul et grand mensonge : l’insurrection n’avait jamais eu lieu et n’aurait plus jamais lieu [5]. Mais l’esprit de l’Histoire se meut de façon curieuse. Ce qui est mort ne meurt jamais tout à fait. Et nous entendrons, encore et encore, les mêmes mensonges :

« Si vous êtes là légalement, vous n’avez rien à craindre… »

C’est toujours le premier mensonge, cru seulement par les plus dérangés et les plus stupides. Même pour les plus virulents soutiens de l’État, le premier mensonge a été ruiné à l’instant même où le tir est parti. Il a alors été reconfiguré : « Si vous ne faites pas obstruction à des agents fédéraux… » Et rapidement ils ajoutèrent les clauses habituelles : « pourquoi étiez-vous sur les lieux d’une émeute ? » (dit-on aux personnes qui vivent dans le quartier) ; « pourquoi avez-vous amené vos enfants à la manifestation ? » (aux familles allant chercher leurs enfants à l’école) ; « ces citoyennes ont des liens avec des groupes de la gauche radicale » (vérité par défaut pour toutes celleux qui s’opposent à une organisation policière ou étatique). Fatalement, la litanie des mensonges proférés par toute force tyrannique tend à chercher la normalisation, sur un mode formulé par les guides de l’armée israélienne, perfectionnés sur les terres bombardées de la Palestine, qui servent depuis longtemps de laboratoire pour de nouvelles horreurs. Et bien sûr, comme un bref regard historique le montrerait, les horreurs ne restent jamais confinées à la Terre sainte. Quand le boomerang impérial revient à l’envoyeur, le processus commence toujours avec les soi-disant « éléments criminels ». Ensuite il vise la gauche et les syndicats. Puis les sympathisantes. Puis n’importe quelle ennemie désignée. Au bout du compte, il vise les ennemis de la nation, pensée en termes de sang et de terre.

Déjà, des citoyennes des États-Unis, sans aucun lien avec les manifestations, ont été détenues lors de raids et ont vu la validité de leurs certificats de naissance remise en cause. Des Natifves Américaines ont été détenus plusieurs jours – en partie comme chantage pour contraindre les gouvernements autochtones à ouvrir leurs territoires à ICE [Immigration and Customs Enforcement]. Ce n’est pas une exagération : dans la ville assiégée, quiconque n’a pas l’air suffisamment blanc (et blanc d’une façon très précise) doit porter en permanence sur soi des preuves de citoyenneté, au risque d’être détenue et déportée. C’est presque mot à mot le scénario prophétisé par la « gauche radicale » lors de la naissance des administrations comme Homeland Security (DHS [Department of Homeland Security]) et ICE, à la suite de la promulgation du Patriot Act par une coalition bipartisane pendant la Guerre contre le Terrorisme. C’est au même moment que la National Securioty Agency (NSA) a gagné de nouveaux et vastes pouvoirs. La première opération inter-administration à viser des « violents gangs transnationaux » a été initiée en 2005 sous Bush et préfigure une bonne part de la rhétorique encore en usage aujourd’hui. Mais le nouvel État sécuritaire a été un effort collectif. En fait, bien qu’initiées sous une administration Républicaine, ce sont les Démocrates qui ont fait de ces administrations des organisations fonctionnelles et ont augmenté considérablement leurs pouvoirs.

Tant ICE que le DHS ont été rapidement étendus sous Obama, qui a supervisé la plus vaste augmentation du nombre de déportations et de construction de camps de déportations, en partie grâce à un contrat public/privé d’un milliard de dollars avec l’entreprise de construction de prisons Core Civic (alors appelé Corrections Corporation of America) [6]. Il se trouve que, Jonathan Ross, l’agent qui a assassiné Renee Good, a été embauché par l’administration au pic de cette vague de déportations de l’ère Obama. Les mêmes années furent celles de l’expansion des data centers de la NSA, pendant lesquelles on assista notamment à la cérémonie d’ouverture du Comprehensive National Cybersecurity Initiative Data Center dans l’Utah, qui est probablement le cœur de l’infrastructure contemporaine de surveillance de masse [7]. De même, c’est l’administration Obama qui a signé les premiers contrats avec Palantir pour surveiller la criminalité transfrontalière, posant les fondations de la collaboration encore en cours de cette entreprise avec ICE [8]. Aujourd’hui, l’entreprise a été sollicitée pour construire une application « qui génère une carte avec des cibles potentielles de déportation, un dossier pour chaque personne et propose “une estimation de fiabilité” de l’adresse actuelle de la personne… » [9]. Ce furent durant les mêmes années que les appels à « abolir ICE » ont pour la première fois eu un écho, avec les appels à défaire les programmes de surveillance de la NSA et à démanteler Homeland Security. Il va sans dire que ces demandes ont été disqualifiées aussi bien par les Démocrates que par les Républicains comme de simples jérémiades de radicaux obstinément irréalistes. Maintenant, nous faisons face à la « réalité » qu’on nous avait promis.

« L’assassin sera poursuivi en justice… »

Ce mensonge est le bateau de sauvetage pour des millions de gens qui s’accrochent à un semblant de foi en un État de droit supposé avoir été, dans un passé glorieux, robuste, mais qui a, si l’on se fie à tout indicateur raisonnable, déjà coulé profondément dans une mer sombre et violente. On nous dira d’attendre, de laisser le système faire son travail, comme si l’ordre civique noyé allait refaire surface. En réalité, cet ordre a toujours été une décoration temporaire, rendue seulement possible par les eaux calmes d’un ordre impérial bien huilé. Mise en crise, la rectitude de l’État est toujours sacrifiée au profit de l’agitation de la puissance pure sur lequel il repose. Celleux qui fondent leur foi sur cette rectitude ne peuvent simplement pas rendre compte du nouveau monde dans lequel iels se trouvent. Ce dont nous sommes alors les témoins, c’est le lent et embarrassant crépuscule de la naïveté politique polie qui a défini une génération entière de libéraux. Les libéraux sont, fondamentalement, une espèce juridique. Retirez-leur leurs lois et leurs procès et il ne vous reste que des repentants confus, aveuglés par les terribles horreurs brièvement entraperçues derrière leur foi brisée. Dans l’immédiat, iels vont continuer comme auparavant, mais avec plus de ferveur. Face à la preuve indiscutable de leur réalité politique, les libéraux vont s’accrocher encore plus fortement aux ruines de leur civilité effondrée, intentant procès après procès, écrivant à leurs élues, faisant du porte à porte pour plaider en faveur de candidats centristes aux élections de mi-mandat comme des fanatiques criblés de bubons se flagellant en guise de pénitence pour la peste.

Nous avons déjà vu une suite continue de procès intentés contre presque tous les aspects du programme trumpiste. Au 20 janvier 2026, il y avait un total de 253 procès mettant en cause les actions de l’administration. Même quand ceux-ci ont une décision favorable, celle-ci s’avère inapplicable. D’un côté, avec le pouvoir décisionnaire de la Cour Suprême ainsi que la nomination des responsables fédéraux à la tête de toutes les administrations concernées, toute attaque juridique peut en dernière instance être réduite à néant. La Cour Suprême a déjà révoqué 17 fois les ordres de Cours inférieures [10]. D’un autre côté, le pouvoir exécutif peut être mobilisé pour tout simplement annuler les décisions légales, soit directement (à travers la multiplication des accords tacites mettant en jeu des pardons présidentiels, par exemple) soit en poursuivant les mêmes fins par d’autres moyens. Par exemple, quand la déportation de Kilmar Abrego Garcia a été jugée illégale par une Cour inférieure (et, fait rare, cette décision a été acceptée par la Cour Suprême), le gouvernement fédéral a cherché à l’inculper pour des accusations fallacieuses afin de justifier des tentatives de déportation ultérieures. Toujours est-il que, précisément parce que ces affaires remontent toujours de Cour en Cour et génèrent, dans les faits, un certain niveau de friction administrative, les libéraux sont capables de conserver une foi magique dans l’idée que ces procès pourraient un jour marcher.

Tout cela laisse peu d’espoir pour une réponse judiciaire aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti. Peu après le meurtre de Good, Ross a été évacué de la scène du crime, qui a été nettoyée sans enregistrement de preuve ni enquête. De manière similaire, d’autres administrations ont été empêchées de sécuriser la scène du meurtre de Pretti. Le Department of Justice n’a engagé aucune poursuite en justice, pas plus que la ville, ou les représentantes de l’État. Le régime a continué de soutenir que Ross et tous ses autres mercenaires ont une immunité totale. Ils ont répété des mensonges purs et simples, immédiatement réfutés par de nombreuses vidéos. Maintenant, comme lors de tout meurtre policier, les plaintes ne seront acceptées que s’il y a des mobilisations de masse d’une échelle et d’une intensité suffisantes. Les manifestations pacifiques, même de taille énorme ou présentées comme des « grèves générales » (qui ne parviennent pourtant pas à mettre à l’arrêt la moindre grande entreprise), n’ont aucune chance d’y parvenir. Maintenant, il n’y a simplement aucun mécanisme imaginable grâce auquel des manifestations prenant un air contestataire pour attirer l’attention politique pourraient encourager qui que ce soit au pouvoir de ne serait-ce qu’amener cette affaire en justice. Les assauts contre la propriété de l’ennemi, les blocages réels et les grèves peuvent produire ce résultat, comme les émeutes l’ont fait dans le cas de George Floyd il y a quelques années. Dans ce cas, cependant, même un procès et une condamnation pourraient facilement être annulées par un pardon présidentiel et, si tant est que les cas du 6 janvier indiquent quoi que ce soit, tout suggère que le pouvoir exécutif le fera. L’État ne peut plus être digne de confiance pour amener ne serait-ce qu’un semblant de justice. Les libéraux peuvent geindre, se flagellant leurs dos pleins de bubons dans des actes futiles de pénitence dans l’espoir de récupérer l’attention de leur dieu criminel. Enfin, leurs bubons éclateront la peste les emportera comme le reste.

« ICE n’est pas bienvenu ici… »

C’est peut-être vrai en une sorte de sens spirituel – dans l’esprit de politiciennes progressistes convaincues, au plus profond de leur cœur, qu’ICE n’a rien à faire ici. Et pourtant, si vous permettez que des atrocités soient commises devant vous et que vous ne faites rien de conséquent pour les arrêter mis à part prononcer un discours un peu ferme et peut-être déposer une plainte faiblarde ou deux, est-ce que vous n’êtes pas, en fait, en train de céder spirituellement aussi ? Ce mensonge est devenu le refrain courant des politiques locales. Le maire l’a dit. Le gouverneur aussi. Et, même clairement « non bienvenu », ICE a fait son nid. Les mercenaires déambulent dans les rues. Ils défoncent les portes des gens, assurés par leurs supérieurs qu’ils n’ont pas besoin de mandat de perquisition signé par un juge. Cet ordre est clairement illégal mais ça n’a plus l’air d’avoir de l’importance [11]. Les seules forces qui se mobilisent un tant soit peu contre cette invasion sont des personnes ordinaires, risquant l’emprisonnement, la mutilation et la mort, pour faire face aux hommes armés envoyés pour emmener leurs voisines dans des camps d’enfermement. Des réseaux robustes de défense des communautés se tissent à travers la ville glacée, ancrés dans l’infrastructure mise en place précisément par les infatigables « extrémistes de gauche » par lesquels le régime semble être si troublé. Grâce à ces réseaux, les mercenaires peuvent rarement se déplacer sans être pistés, rarement faire un arrêt sans être encerclés et rarement agir sans être filmés.

Il ne fait aucun doute que cette sorte de réseaux de réponse des communautés sont parmi les formes les plus importantes d’organisation de classe que les États-Unis ont connu depuis des décennies. Comme l’explique Adrian Wohlleben :

Avec la construction de centres de défense, ou “centros”, combinés à d’autres pratiques de pistage, de filature et de perturbation autonomes, la lutte actuelle contre ICE a initié une re-politisation de l’intelligence infrastructurelle, ainsi qu’une inversion de son orientation “cynégétique” (du statut de proie à celui de prédateur). Ce fait, auquel s’ajoute la tendance notable à restituer la politique dans les espaces de la vie quotidienne, indique une possibilité réelle de dépasser les limites de 2020… [12]

Et pourtant, il semble peu probable que cette intelligence infrastructurelle distribuée et encastrée dans la trame urbaine de la vie quotidienne soit suffisante. Bien que ce soit une première étape nécessaire, le momentum de l’Histoire prend souvent de vitesse nos efforts. Tenir le rythme requiert un saut dans l’inconnu.

« Sortez de chez vous et votez… »

Nous faisons face à une triste réalité : l’invasion est là, la sacro-sainte “résistance” de la classe politique n’est jamais venue et le pouvoir brut qui dirige le monde est visible aux yeux de toutes. Les Démocrates ont déjà catégoriquement refusé les appels en faveur de l’abolition de ICE et ont préféré défendre leur proposition fatiguée jusqu’à l’os des bodycams et des meilleures formations [13]. Face à cela, comment un mensonge aussi simple peut-il persister ? Comment est-ce que quiconque peut légitimement être convaincue que voter, a fortiori pour les midterms, pourrait endiguer le pouvoir du régime ? Toujours est-il que, même pour les libéraux désabusés de leur foi à l’égard des voies légales, poursuivant maintenant ICE dans leur Honda Fit, sonnant l’alerte avec leurs sifflets et brandissant leurs téléphones comme un bouclier – et, malgré l’absurdité de cette image, risquant légitimement leur mort en faisant cela – un résidu de foi dans le système électoral demeurera, même maintenant que la croyance dans l’ordre judiciaire a été brisée. Les élections sont, pour les libéraux, précisément la façon dont les torts systémiques sont rectifiés. Elles offrent un chemin pour revenir aux domaines législatifs et exécutifs desquels le pouvoir semble émaner. Ainsi, gagner les législatives de 2026 et, avec un peu d’espoir, la présidentielle de 2028, semble être le moyen raisonnable par lequel le régime pourrait être destitué et ses méfaits corrigés. Et pourtant, même pour les libéraux actuellement mobilisés, une peur demeure : et si c’était, finalement, un mensonge ?

L’illusion « sortez et votez » persiste en partie parce que les États-Unis correspondent maintenant parfaitement à ce que Ernst Fraenkel, un avocat en droit du travail qui a vécu la montée du nazisme, appelait un « État dual » [Dual State, Doppelstaat], dans lequel le régime est capable de « maintenir sur ses rails l’économie capitaliste gouvernée par des lois stables – et de maintenir une normalité au-jour-le-jour pour une bonne part de ses citoyennes – tout en établissant un domaine d’illégalité et de violence d’État », comme le dit le chercheur Aziz Huq. Avec ce fonctionnement dédoublé, un « État normatif » caractérisé par un « système légal ordinaire de lois, procédures et précédents » qui continue à opérer, alors qu’à ses côtés un « état d’exception » [prerogative state] parallèle définit par « un arbitraire illimité et une violence sans contrainte légale » devient la norme pour certains espaces géographiques ou pour la gouvernance de groupes démographiques particuliers. Pour Fraenkel, cette zone de « non-droit » ne contredit pas la zone légale ouvertement, mais opère plutôt en tandem avec, même si les « deux États cohabitent de façon malaisée et instable » parce que « le peuple ou des affaires peuvent être jetés hors de l’État normatif vers l’état d’exception », sur un coup de tête politique. Mais la tendance est claire : au fil du temps, la dictature de « l’état d’exception déformerait et détricoterait lentement les procédures légales de l’État normatif, laissant un domaine de plus en plus réduit aux lois ordinaires » [14].

C’est notamment rendu possible parce que le pouvoir social n’opère pas principalement à travers l’État. À sa racine, le pouvoir de l’élite sur les masses est économique. L’État et l’ensemble de la classe politique qui le pilotent sont, en dernière instance, une émanation de cette forme plus fondamentale de pouvoir de classe, définit par le contrôle de la richesse sociale. C’est crucial pour comprendre le comportement en apparence suicidaire du régime : l’État n’a jamais supposé servir d’institution de représentation universelle défendant abstraitement les droits « du peuple ». Il a toujours été conçu pour être, en fin de compte, une machine de négociation au sein de (et de défense des intérêts de) l’élite propriétaire. Durant certaines périodes de prospérité impériale, l’intérêt général de la population [du cœur de l’Empire] peut plus ou moins être aligné avec les intérêts des élites. Mais ce sont des agencements temporaires. Si Fraenkel, né et élevé durant une de ces périodes, voit l’état d’exception comme l’exception, il est en fait bien plutôt la norme historique. Le mystère du comportement étrange du régime se dissout quand nous le voyons à la fois comme une lutte de factions entre différents cadres des élites – en d’autres termes, comme un mécanisme de pouvoir et de pillage déployé par certaines fractions du capital contre la population dans son ensemble et, potentiellement, au détriment d’autres fractions – et comme une tentative frénétique par ces élites, mises en cause par des blocs ascendants de capital dans d’autres zones géopolitiques, de définir une stratégie qui permettra à leur pouvoir de survivre dans un avenir géopolitique incertains.

Peut-être que la tendance la plus importante derrière l’émergence de l’État dictatorial dual est celle-ci : alors même que l’inflation détruit les salaires et que les coûts de l’énergie flambent dans l’économie du quotidien, le marché boursier a atteint des hauteurs stratosphériques sans précédents. Il en résulte que les quinze capitalistes les plus riches du pays ont gagné presque un millier de milliards de dollars de richesse en 2025 (passant de 2,4 à 3,2 milliers de milliards), que 935 milliardaires aux États-Unis contrôlent désormais autant de richesse (8,1 milliers de milliards) que la moitié la plus pauvre de la population (170 millions de personnes) [15]. Ce n’est pas une exception trumpiste. C’est bien plutôt une tendance qui se constitue depuis l’ère Obama au début des années 2010 – poursuivant une tendance qui commença à la fin des années 1990 avec la première bulle internet, avant d’être mise en pause par l’explosion de celle-ci – et qui s’est accélérée à des niveaux sans précédents non pas sous Trump, mais sous Biden. Ensemble, les 0,01 % des états-uniennes les plus riches (à peu près 16 000 familles) contrôlent désormais 12 % de la richesse nationale, trois fois plus que ce que ce même fragment de la population contrôlait au sommet du Gilded Age  [16]. Malgré des alertes continues selon lesquelles Trump « détruit l’économie », la réalité est que l’économie se porte bien. Étant donné cette triste réalité, nous ne devons pas nous imaginer qu’élire des Démocrates dans des districts déjà électoralement charcutés comme un poulet mis en pièces résulterait en un régime substantiellement différent de quelque façon que ce soit que le régime actuel.

« Ne donnez pas une excuse à Trump… »

On en vient au cœur du problème. Une fois que l’illusion de civilité s’effondre, révélant la violence et la ruse du pouvoir en tant que telles, de nouveaux mensonges émergent pour remplir les fonctions contre-insurrectionnelles classiques. Leur but est d’endiguer la réponse immédiate à l’État tyrannique, de faire en sorte qu’elle assiste la répression étatique en dénonçant des militantes et d’enrailler toute préparation à ce qui va arriver ensuite. « Ne leur donnez pas une excuse », « Ne vous faites pas avoir », « Ne leur donnez pas ce qu’ils veulent » – tous combinés dans des nouvelles théories complotistes quant à des agents provocateurs et des pavés supposément placés par la police. Comme en 2020, ces mensonges gravitent autour de l’idée que se battre contre l’invasion de l’armée mercenaire finira par donner au gouvernement une excuse pour invoquer l’Insurrection Act et imposer la loi martiale. Ce mensonge apparaît avoir une intégrité parce que le régime a menacé à répétition de faire exactement cela. Mais toute trace de logique s’évapore rapidement. Qu’est-ce que serait une « excuse » suffisante et pourquoi une telle excuse serait nécessaire à un régime qui n’a absolument aucun scrupule à violer la constitution, falsifier des preuves et persécuter ses opposantes ? Pourquoi ne pas simplement fabriquer une telle excuse ? Les policiers fédéraux ont envahi une ville, ils attaquent et tuent activement des civils – c’est déjà une forme de loi martiale, la paperasse en moins. Surtout, le but de la loi martiale est d’imposer l’obéissance. Donner préemptivement au régime précisément ce qu’il veut ne permet pas tant d’éviter la loi martiale que ça ne la rend superflue. Si les gens continuent de refuser à être obéissantes et que le régime invoque finalement les puissances normatives requises pour déclarer la loi martiale, ce ne sera la faute que du régime lui-même, peu importe ce qu’il choisit comme excuse.

Mais nous devons aussi nous demander si la loi martiale est ici nécessaire. Comme le modèle de l’État dual de Fraenkel le suggère, il n’y a pas un moment singulier durant lequel un gouvernement élu devient soudainement autoritaire. Les formes de pouvoir d’exception coexistent bien plutôt avec les formes normatives et étendent progressivement leur domaine d’influence au fil du temps. Le siège des Twin Cities est une preuve éclatante qu’un tel processus est en cours. Accueillir pacifiquement des manifestations contre le pouvoir d’exception ne fait rien pour arrêter son progrès. Nous nous retrouvons alors face à un choix : soit ne rien faire mais manifester et constituer des archives alors que la répression augmente lentement dans l’ombre, soit résister ouvertement et par là forcer la répression à se montrer au grand jour et aux yeux de toutes. Le premier choix comporte moins de risques immédiats. Il peut être justifié comme une pause stratégique permettant de constituer des capacités militantes. Mais une telle justification requiert d’indiquer ce que sont ces capacités en voie de constitution. De son côté, le choix de la résistance ouverte comporte des risques immédiats énormes : des arrestations de masse, la torture et l’assassinat ciblé d’activistes, et l’ouverture de la voie pour un déploiement encore plus vaste du pouvoir d’exception contre une part plus large de la population. La différence cruciale entre ces deux choix est que la résistance ouverte comporte au moins la possibilité de déclencher la mobilisation de masse qui est requise pour construire un pouvoir populaire et renverser l’élite tyrannique, alors qu’activer des voies normatives de plus en plus en étroites ne permet rien de tel.

L’Histoire démontre clairement que tenter de jouer la montre face au glissement vers des degrés de plus en plus profonds de tyrannies dans l’espoir que l’État normatif soit restauré par une intervention de ses adhérents restants (dans ce cas, les politiciennes démocrates, certaines républicaines centristes et des technocrates gouvernementaux comme Jerome Powell) ne fait qu’augmenter la ferveur des élites qui bénéficient de l’ordre d’exception. La question est alors double : Premièrement, que faire ? Deuxièmement, qu’est-ce qu’on nous fera, peu importe ce qu’on fait ? C’est là que la question de la guerre civile émerge. La politique américaine elle-même peut être comprise comme existant toujours dans un état de guerre civile latente. Sous certaines conditions, cette latence chute et le spectre d’une véritable guerre civile devient vite visible. Déjà en 2020, « le spectre toujours-présent d’une seconde guerre civile, plus balkanisée » est entrée dans la conscience publique [17]. L’idée de guerre civile tend à suivre les déplacements du déploiement du pouvoir d’État, particulièrement ceux en réponse à des soulèvements émancipateurs. Comme l’explique Idris Robinson :

L’opération fondamentale de l’État fonctionne en repoussant la menace omniprésente de la guerre civile. L’État en tant que tel peut être pensé comme ce qui bloque et inhibe la guerre civile. Ce qui est unique dans ce pays est sa tradition de l’émancipation singulière, qui est elle-même intriquée à notre compréhension de la guerre civile. [18]

La restructuration en apparence suicidaire de l’État en État dual est un moyen standard à travers lequel les insurrections populaires et d’autres conflits sociaux incendiaires sont endigués et l’ordre existant est restauré.

Par le passé, les pouvoirs d’exception ont été invoqués précisément pour repousser le spectre de la guerre civile et de la révolution. Depuis sa promulgation en 1807, l’Insurrection Act a été invoqué au moins 30 fois par quinze présidents, formellement et informellement. De même, la loi martiale a été déclarée au moins 68 fois. Bien que les deux aient été utilisés pour contrer des menaces de droite (particulièrement pendant la Reconstruction et le mouvement des Droits civiques d’après-guerre) ou des conflits violents entre groupes de travailleurses, l’usage de loin le plus courant de la force militaire fédérale a visé l’écrasement des révoltes d’esclaves, de grèves et d’autres insurrections. Un des premiers déploiements internes majeurs de l’armée états-unienne a été le fait du génocidaire Andrew Jackson, pour écraser la rébellion d’esclaves menée par Nat Turner en 1831. De même, l’Insurrection Act a été invoqué par Rutherford Hayes pour mettre fin à la grève des cheminots de 1877, par Warren Harding pendant la bataille de Blair Mountain en 1921 – la plus grande insurrection armée depuis la Guerre civile – par Lyndon Johnson en réponse aux émeutes qui suivirent l’assassinat de Martin Luther King Jr. en 1968 et par George H.W. Bush en réponse aux soulèvements de Los Angeles en 1992 [19]. En d’autres termes, ni l’invocation de l’Insurrection Act, ni la déclaration de la loi martiale ne signalent nécessairement une guerre civile imminente ou même la suspension du pouvoir normatif.

« Un agent infiltré a commencé… »

Alors que le siège continue, que les atrocités s’accumulent, que les appels et les manifestations des politiciennes progressistes s’avèrent impuissants, quelque chose va lâcher. De plus en plus de gens vont s’affairer à détruire les propriétés de ICE, chaque fois que c’est possible. De plus en plus de gens vont voir la nécessité de mettre à l’arrêt et de détruire le cœur de l’infrastructure économique par laquelle opère le pouvoir des élites. Par exemple, UnitedHealthGroup, dont le siège est dans la banlieue de Minneapolis, était l’un des donateurs principaux de la campagne de Trump (plus de 5 millions, avec Musk) et un des majeurs bénéficiaires du programme du Trump Project 2025  [20]. De même, l’entreprise Target, siégeant elle aussi dans la banlieue des Twin Cities – connue pour gérer une des bases de données de reconnaissance faciale les plus importantes au monde, partageant ces données avec le gouvernement – a donné un million de dollars au fond d’inauguration de Trump et a activement collaboré avec la force d’occupation [21]. Alors que la police et la garde nationale arrivent en soutien à ICE, la population va se révolter. Les grèves vont se répandre. Au bout d’un moment, quand il deviendra clair que ICE peut et va vous tuer sans conséquence, quelqu’un va tirer en retour. C’est là que le mensonge final advient, nous disant que la révolte elle-même fut lancée non par le peuple mais par des « agitateurs extérieurs », des agents infiltrés ou même des suprémacistes blancs.

Ce mensonge a une longue histoire déjà bien documentée [22]. Et pourtant le mensonge persiste, activement perpétué par des activistes agissant comme indic’ auto-désignés au sein de n’importe quel mouvement. En déclarant que toute action agressive envers l’ennemi est le fait d’agents secrets de la police, ces informateurices cherchent, surveillent et parfois détiennent des manifestantes afin de les remettre à la police. Souvent, la police elle-même encourage ce mythe, comme durant la rébellion suite au meurtre de George Floyd en 2020, pendant laquelle des rumeurs se sont répandues stipulant que la première vitrine fut brisée par un agent de police infiltré ou par un suprémaciste blanc. La police publia ensuite une déclaration prétendant avoir identifié cet agitateur comme un membre des Hells Angels, seulement pour discrètement abandonner cette déclaration peu après – aucune plainte ne fut déposée, bien que les données relatives aux arrestations prouvent que la plupart des personnes arrêtées pendant les émeutes le furent dans un périmètre proche des faits [23]. Deux autres cas de 2020 montrent les conséquences de telles rumeurs.

  1. La première se diffusa à Seattle : après que la police abandonna le commissariat de l’Est de la ville, la zone fut occupée par des manifestantes. Des débats firent rage pour déterminer si le commissariat serait incendié, comme à Minneapolis. Beaucoup clamèrent que toute tentative de faire cela serait le fait d’un agent infiltré. Puis, le 12 juin, un homme en vêtements clairs tenta la chose, empilant des débris sur le côté du bâtiment, les enflammant et s’en allant. Les manifestantes sur les lieux ont éteint le feu alors que d’autres ont poursuivi et filmé l’homme, prétendant qu’il était un agent infiltré. Même s’il est parvenu à s’échapper, ces manifestantes-indic’ ont ensuite mis en ligne des images et les ont diffusées jusqu’à ce qu’elles soient partagées par la police, qui utilisa ces images pour identifier Isaiah Thomas Willoughby comme suspect. Willoughby plaida coupable pour incendie criminel l’année suivante et fut condamné à deux ans de prison et plusieurs années supplémentaires de sursis à suivre. Peu après, il fut révélé que Willoughby n’était pas un agent infiltré mais était le colocataire endeuillé de Manuel Ellis, un homme non-armé, assassiné par la police à Tacoma plus tôt en 2020 [24].
  1. Le second cas eu lieu à Atlanta. Après que Rayshard Brooks fut assassiné par la police d’Atlanta en dehors d’un restaurant Wendy’s, des habitantes du quartier alentour occupèrent le parking et ont ensuite brûlèrent le bâtiment. Les manifestantes-indic’ ont immédiatement déclaré que l’incendie était le fait d’un agent infiltré et ont écumé internet à la recherche de vidéos d’une femme blanche supposée avoir allumé le feu. Ces vidéos furent ensuite envoyées à la police. La femme blanche n’était cependant pas un agent infiltré. Elle était l’amoureuse de Rayshard Brook et, à cause de ces indic’, elle a été accusée et condamnée pour incendie criminel [25].

Ce qui ne veut pas dire que la police infiltrée ou les informateurs de la police n’existent pas dans les manifestations. Il y a des preuves bien documentées que cela arrive. De la même façon, les agents fédéraux infiltrent bien les groupes militants, où ils suggèrent et aident souvent à la coordination d’actions hautement illégales pour piéger ces groupes – c’est tout à fait quelque chose dont il faut se soucier au sein d’assemblées publiques et d’espaces fermés d’organisation et de préparation. Mais ça n’arrive pas en pleine manifestation. Comme tout vétéran des luttes politiques aux États-Unis vous le dira, les infiltrées en manifestation ont presque toujours pour mission d’enregistrer secrètement les événements, de communiquer avec la police et, dans certains cas, de détenir des manifestantes se préparant à jeter des objets ou portant des armes. En d’autres termes, la police infiltrée remplit globalement les mêmes fonctions que les manifestantes-indic’ elleux-mêmes. La vocation ultime du mythe de l’agent provocateur est donc d’amener des activistes à jouer le jeu de la contre-insurrection.

« Nous ne sommes pas de taille… »

Le mensonge final dit que, même si nous essayons, il n’y a pas de possibilité de résister. C’est l’excuse déjà mobilisée par le maire, qui a justifié le fait de ne pas mobiliser la police afin de ralentir les mercenaires ou d’enquêter contre eux en clamant que ICE surpasserait en nombre et en armes la police locale [26]. De la même manière, le gouverneur sait qu’appeler la garde nationale contre une administration fédérale serait un acte criminel, menant à une fédéralisation des troupes de l’état [californien] ce qui, si cela crée une division de la chaine de commandement, est couramment vu comme la voie la plus probable pour un conflit entre les forces étatiques et fédérales et, par là, le début d’une guerre civile – comme l’explique un article qui a largement circulé documentant les simulations de conflits civils potentiels, effectuées par des chercheurses de l’Université de Pennsylvanie [27]. Et pourtant ces approches échouent à saisir deux faits. Premièrement, elles acceptent sans la questionner la supposée opposition entre « Démocrates » et « Républicains » et surestiment donc la volonté des politiciennes au niveau local – qui sont nombreuxses à être financées par exactement les mêmes intérêts privés que Trump – à s’engager à quoique ce soit ressemblant de près ou de loin à une résistance significative contre l’invasion fédérale. Deuxièmement, elles supposent que la résistance doit venir de l’État lui-même, peut-être avec le soutien d’institutions affiliées comme les syndicats ou les associations caritatives. Et par là, ces approches ignorent complètement le rôle que joue une population mobilisée.

La perspective d’une guerre civile advient quand les conflits matériels établis entre les élites coïncident avec l’agitation populaire, permettant à cette dernière de servir de véhicule aux premiers. Les guerres civiles peuvent mener à des conflits révolutionnaires quand leur dimension populaire est organisée indépendamment de ces élites et prend un caractère partisan – c’est-à-dire, un caractère qui ne cherche pas simplement la redistribution de biens ou de droits dans le système existant, mais la transformation sociale de ce système lui-même, à des fins émancipatrices. Dans l’immédiat, les conflits entre les groupes d’élites ne sont pas suffisants pour encourager une rébellion menée par des politiciennes au niveau local. Il y a très peu de chance que le conflit simulé entre forces étatiques et fédérales ait effectivement lieu, à moins qu’il ne soit déclenché de l’extérieur, c’est-à-dire par une agitation populaire. Et c’est précisément là où faillissent les prédictions existantes, en refusant de prendre en compte la perspective d’un conflit plus général, à l’échelle d’une société entière, contre les forces d’occupation. La réalité que les politiciennes libérauxles essaient de masquer est que la population dépasse largement en nombre la force occupante, que le pouvoir des élites économiques assises derrière Trump dépend de la population qui travaille, et que même minimalement organisée, cette population a donc la capacité de défaire l’invasion elle-même.

Phil A. Neel
Images : David Guttenfelder
Traduit par Benjamin Gizard

[1D’abord paru en anglais chez nos amis de IllWill, traduit et co-publié par la nouvelle et excellente revue d’idées Montages.

[2Peter Hart, “Trump’s Attacks on Jobs Numbers Are Noise – And Still Dangerous,” Center for Economic and Policy Research, September 23, 2025, https://cepr.net/publications/trumps-attacks-on-jobs-numbers-are-noise

[3Leila Bengali, Ingrid Chen, Addie New-Schmidt, and Nicolas Petrosky-Nadeau, “The Recent Slowdown in Labor Supply and Demand,” Federal Reserve Bank of San Francisco, January 12, 2026. Illustration 4.

[4Kilat Fitzgerald, “North Minneapolis ICE shooting : Children hospitalized after flash bang, tear gas hits van,” Fox9 KMSP, January 15, 2025 https://www.fox9.com/news/children-hospitalized-flash-bang-hits-van-jan-15

[5Ayant identifié rapidement cette réponse, Idris Robinson a dit la vérité : « Un soulèvement national a bien eu lieu. L’aile progressiste de la contre-insurrection cherche à nier et à désarticuler cet évènement » (“How it Might Should be Done,” Ill Will, 16 janvier 2020 ; trad. fr. : « Comment ça devrait pouvoir se faire », lundilmatin, 21 septembre 2020, https://lundi.am/Comment-ca-devrait-pouvoir-se-faire).

[6Eric Levitz, “The Obama Administration’s $1 Billion Giveaway to the Private Prison Industry,” New York Magazine Intelligencer, August 15, 2016 https://nymag.com/intelligencer/2016/08/obamas-usd1-billion-giveaway-to-the-private-prison-industry.html

[7Ingrid Burrington, “A Visit to the NSA’s Data Center in Utah,” The Atlantic, November 19, 2015 https://www.theatlantic.com/technology/archive/2015/11/a-visit-to-the-nsas-data-center-in-utah/416691/

[8Palantir, “About Palantir,” Palantir, consulté le 21 août 2025, https://blog.palantir.com/about-palantir-ddddb78aec29

[9Joseph Cox, “‘ELITE’ : The Palantir App ICE Uses to Find Neighborhoods to Raid,” 404 Media, 15 janvier 2026, https://www.404media.co/elite-the-palantir-app-ice-uses-to-find-neighborhoods-to-raid/

[10Lawfare, “Trump Administration Litigation Tracker,” Lawfare, January 20, 2026 https://www.lawfaremedia.org/projects-series/trials-of-the-trump-administration/tracking-trump-administration-litigation

[11Luke Barr, “ICE memo allows agents to enter homes without judicial warrant : Whistleblower complaint,” ABC News, January 22, 2026 https://abcnews.go.com/US/ice-memo-allows-agents-enter-homes-judicial-warrant/story?id=129436766

[12Adrian Wohlleben, “Revolts Without Revolution,” Ill Will, November 14, 2025 (trad. fr. : « Révoltes sans révolutions », 2 décembre 2025, https://lundi.am/Revoltes-sans-revolution )

[13Mychal Denzel Smith, “‘Abolish ICE’ Is More Popular Than Ever. How Will Democrats Drop the Ball This Time ?,” The Intercept, January 18, 2026 https://theintercept.com/2026/01/18/abolish-ice-democrats/

[14Aziz Huq, “America Is Watching the Rise of a Dual State,” The Atlantic, March 23, 2025 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/

[15Sharon Zhang, “Top 15 US Billionaires Gained Nearly $1 Trillion in Wealth in Trump’s First Year,” Truthout, January 07, 2026 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/

[16Marcus Nunes, “The Great Reconcentration : Why America’s Ultra-Wealthy Now Control 12% of National Wealth,” Money Fetish, January 20, 2026 (https://marcusnunes.substack.com/p/the-great-reconcentration-why-americas). Les chiffres cités par Nunes utilisent la méthodologie établie dans : Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, “The Rise of Income and Wealth Inequality in America : Evidence from Distributional Macroeconomic Accounts,”, Journal of Economic Perspectives, 34(4), Fall 2020 ( https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/jep.34.4.3

[17I. Robinson, op. cit.

[18Ibid.

[19Joseph Nunn, Elizabeth Goitein, “Guide to Invocations of the Insurrection Act,” Brennan Center for Justice, April 25, 2022 https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/guide-invocations-insurrection-act

[20Ian Vandewalker, “Unprecedented Big Money Surge for Super PAC Tied to Trump,” Brennan Center for Justice, August 05, 2025. Online here ; People’s Action, “UnitedHealth Will Be a Top Beneficiary of Trump’s Project 2025,” People’s Action, October 15, 2024 https://peoplesaction.org/unitedhealth-will-be-a-top-beneficiary-of-trumps-project-2025/

[21KPFA, “The Hidden Side of Target : Surveillance, Policing, and a Call for Scrutiny,” KPFA, February 20, 2025. https://kpfa.org/area941/episode/the-hidden-side-of-target-surveillance-policing-and-a-call-for-scrutiny/ Mike Hughlett, “Target gave $1M to Trump inauguration fund, a first for the company,” The Minnesota Star Tribune, April 29, 2025 (online here) ; Louis Casiano, “Anti-ICE agitators occupy Minnesota Target store, demand retailer stop helping federal agents”, Fox News, January 19, 2026 https://www.foxnews.com/us/anti-ice-agitators-occupy-minnesota-target-store-demand-retailer-stop-helping-federal-agents

[22Dave Zirin, “The Fiction of the ‘Outside Agitator,’” The Nation, May 03, 2024 https://www.thenation.com/article/activism/outside-agitator-false-narrative/ Code Switch, “Unmasking the ‘Outside Agitator’”, NPR, June 10, 2020 https://www.npr.org/2020/06/09/873592665/unmasking-the-outside-agitator Glenn Houlihan, “The ‘Outside Agitator’ Is a Myth Used to Weaken Protest Movements,” In These Times, June 03, 2020 https://inthesetimes.com/article/racial-justice-protests-minneapolis-outside-agitator-myth

[23Logan Anderson, “Who was Umbrella Man, who smashed windows before ‘first fire’ in 2020 Minneapolis protests ?” The Minnesota Star Tribune, May 30, 2025 https://www.startribune.com/umbrella-man-minneapolis-autozone-george-floyd/601357315

[24Mike Carter, “CHOP protester who pleaded guilty to arson was Manuel Ellis’ housemate, lawyer says,” The Seattle Times, June 09, 2021 https://www.seattletimes.com/seattle-news/law-justice/chop-protester-pleads-guilty-to-federal-arson-charge-for-setting-fire-at-seattles-east-precinct/ US Attorney’s Office, “Tacoma man sentenced to two years in prison for early morning fire in ‘CHOP’ zone,” United States Attorney’s Office Western District of Washington, October 05, 2021 https://www.justice.gov/usao-wdwa/pr/tacoma-man-sentenced-two-years-prison-early-morning-fire-chop-zone

[25Pour un aperçu des manifestations à Atlanta, voir : Anonyme, “At the Wendy’s : Armed Struggle at the End of the World,” Ill Will, November 09, 2020 https://illwill.com/at-the-wendys ; Concernant les répercussions légales, voir : Kate Brumback, “2 Plea Guilty in Fire at Atlanta Wendy’s During Protest After Rayshard Brooks Killing,” Claims Journal, December 07, 2023 https://www.claimsjournal.com/news/southeast/2023/12/07/320817.htm

[26Tim Miller and Anne Applebaum, “Anne Applebaum and Jacob Frey : Using Lies to Justify Violence,” The Bulwark, January 09, 2026 https://www.thebulwark.com/p/anne-applebaum-and-jacob-frey-using

[27Claire Finkelstein, “We ran high-level US civil war simulations. Minnesota is exactly how they start,” The Guardian, January 21, 2026 https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jan/21/ice-minnesota-trump

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