I. L’ère des révoltes n’est pas terminée
Ceux qui recherchent une science révolutionnaire du présent doivent se préparer à la déception. Il n’existe aucune boussole unique pour naviguer nos mers tumultueuses, aucune clé universelle ou formule magique capable de redresser notre navire et de nous placer sans équivoque sur la voie de la révolution. L’obscurité de notre horizon est plus profonde que tout ce que nous avons connu de notre vivant. Cependant — même si l’on pourrait pardonner aux Nord-Américains de penser le contraire — les mouvements ne manquent pas : à l’échelle mondiale, les vagues se lèvent et se brisent à un rythme si étourdissant qu’il devient impossible d’en suivre toutes les manifestations, même pour ceux qui s’y consacrent.
Les six derniers mois seulement ont vu des troubles massifs en Turquie, Argentine, Serbie, Kenya, Indonésie, Népal, Philippines et Pérou. Avant cela : Bangladesh, Géorgie, Nigeria, Bolivie… et cette liste est sûrement incomplète. Dans chaque cas, des mobilisations réunissant des dizaines de milliers de personnes ont conduit à des affrontements croissants avec les forces de l’ordre dans plusieurs villes, déclenchant des crises nationales de sécurité. Ce mois-ci, le président de Madagascar a dissous le gouvernement en réponse à trois jours de manifestations meurtrières menées par la « Génération Z » contre les coupures d’eau et d’électricité et la corruption politique, arborant le même drapeau pirate One Piece qu’en Indonésie ou au Népal [2]. À l’heure où j’écris ces lignes, une nouvelle révolte éclate au Maroc : les manifestations de masse dans onze villes se transforment en émeutes féroces et en affrontements violents. À cela s’ajoutent des séquences antérieures toujours en cours, comme la guerre civile au Myanmar, où les insurgés continuent d’avancer en prenant des villes entières à la junte.
En somme, même si la pandémie mondiale de COVID-19 a semblé à certains théoriciens être un complot destiné à écraser la vague de révoltes de 2018-2019, comme les Américains l’ont découvert dès mai 2020, ces craintes étaient infondées. Malgré un ralentissement entre 2021 et 2023, la dernière année et demie confirme que la nouvelle « ère des émeutes » [3] (ainsi nommée en 2011 par le groupe communiste grec Blaumachen) est loin d’être terminée.
La tâche de la réflexion est double : situer ces révoltes dans les ruptures historiques desquelles elles témoignent, et identifier leurs puissances encore inachevées en retraçant les fissures entre les pratiques qui les composent.
II. L’ordre néolibéral touche à sa fin, mais aucun nouveau régime ne l’a encore remplacé. Toutes les forces sont poussées sur un plan stratégique
Bien que tout ne soit que chaos sous le ciel, on ne peut pas dire que la situation soit excellente.
Nous vivons un interrègne. Depuis presque deux décennies, l’ordre néolibéral mondial du capitalisme financier — installé dans les années 1980 et diffusé partout dans les années 1990 — est miné par des crises persistantes de profitabilité. Incapables d’assurer la croissance par les seuls moyens du marché, les partis politiques sont confrontés à un choix : soit être battus aux prochaines élections par des opposants promettant eux aussi une croissance qu’ils ne pourront pas davantage garantir ; soit garantir les profits par des stratégies extra-économiques fondées sur la guerre, le pillage, la conquête et la dépossession. Depuis la crise financière de 2008, le cycle d’accumulation ne peut donc plus fonctionner selon ses propres règles internes, car ses « impasses et blocages (…) exigent l’intervention d’un cycle stratégique fondé sur les rapports de force et la relation ami-ennemi non-économique »³ [4].
Par exemple : quel est le plan de Trump pour « dé-risquer » l’économie américaine grâce à la réindustrialisation ? Par une combinaison de menaces économiques et militaires (tarifs pour certains, invasions pour d’autres), l’objectif est de contraindre les pays alliés à investir dans des usines situées aux États-Unis. Comme l’a expliqué le secrétaire au Trésor Scott Bessent dans une entrevue à Fox News au mois d’août [5], en échange de « l’assouplissement de certains tarifs pour les alliés », le Japon, la Corée du Sud, les Émirats arabes unis et d’autres pays européens « investiront dans les entreprises et les industries que nous leur indiquerons — largement à la discrétion du président ». Ainsi, dit-il, « ces pays nous fournissent essentiellement un fonds souverain ». En d’autres termes : la stabilité américaine sera achetée par intimidation économique et chantage militaire.
III. Les soulèvements contemporains comme les néo-autoritarismes sont des symptômes de l’effondrement du capitalisme néolibéral
C’est dans ce contexte qu’il faut situer la vague de soulèvements mondiaux initiée par les mouvements des places et le Printemps arabe (2010-2012), mais aussi la réaction néo-autoritaire qu’ils ont engendrée — de Trump et Bolsonaro à Duterte, Orbán et Salvini [6]. Les révoltes sont menées majoritairement par des jeunes et des travailleurs pauvres, révoltés par l’extractivisme néolibéral et la captation d’opportunités par des élites dites « corrompues », poussant beaucoup de jeunes à envisager comme seule voie d’avenir le travail à l’étranger, les fiers à bras néo-populistes d’aujourd’hui tirent leur support d’une petite bourgeoise de moins en moins mobile et anxieuse de la crise de la croissance et des retours de moins en moins grands sur leurs privilèges sociaux longuement acquis.
À mesure que la crise de croissance s’aggrave, le cycle stratégique nécessaire pour soutenir le marché se sépare progressivement de lui : d’en haut, les déficits commerciaux sont « résolus » par l’intimidation, la guerre ou le pillage ; d’en bas, les tensions sociales, même modestes, débouchent directement sur des révoltes. Ces deux dynamiques apparaissent comme indissociables. Chaque mois, l’extrême-droite gagne du terrain électoralement ; chaque semaine, une nouvelle vague d’émeutes met le feu à des commissariats, bloque des routes, occupe des places, pille des palais et affronte les chefs d’État.
IV. Le retour du plan stratégique n’est pas une rupture avec les institutions libérales mais passe à travers elles
Deux confusions doivent être évitées, à ce stade. La première consiste à croire que le moment présent équivaut à un rejet total des ordres juridiques et politiques libéraux-démocratiques qui l’ont précédé. Beaucoup de libéraux ont cherché à présenter les politiques domestiques de l’administration Trump comme une subversion des normes et procédures démocratiques, lesquelles devraient dès lors être défendues. En réalité, c’est l’inverse qui est vrai. Ce qui distingue les « nouveaux fascismes » de ceux du passé n’est pas leur émergence au sein du cadre de la démocratie libérale — cela était déjà le cas pour leurs prédécesseurs du XXᵉ siècle. Plutôt (comme l’ont récemment soutenu des camarades au Chili), la différence tient au fait que les États libéraux contemporains « ont su perfectionner des politiques fascistes et permettre leur déploiement même à l’intérieur d’un cadre démocratique, au point d’avoir su bâtir une industrie fondée sur le crime et l’insécurité comme justifications à l’établissement de ces politiques » [7]. Toute reconnaissance authentique de ce fait exigerait que les critiques adressées aux tendances fascisantes de l’administration Trump soient accompagnées d’une critique approfondie de la démocratie elle-même ; or la gauche progressiste persiste dans sa croyance erronée en l’opposition totale entre démocratie et fascisme. En même temps, cependant, le fait que les fascismes latents s’appuient sur des cadres juridiques démocratiques préexistants ne doit pas nous faire croire qu’un retour à la démocratie libérale soit encore possible aujourd’hui. Les partisans de Zohran Mandami qui s’imaginent avoir « remis la voiture dans le bon sens » ne font qu’aller jusqu’au bout de la blaguet. En réalité, la dépendance transitoire du fascisme à l’égard de la démocratie libérale ne constitue rien d’autre que le prérequis nécessaire pour réfléchir à ce qui doit advenir ensuite.
V. La seule certitude partagée : la nécessité d’un saut
Que nous vivions dans un interrègne — entre un ordre mourant et un autre qui ne s’est pas encore stabilisé — signifie que la seule certitude partagée par toutes les forces en présence est que nous sommes au milieu d’une rupture, et que les contradictions de notre présent ne peuvent être résolues à l’aide des instruments et des procédures des institutions qui nous ont conduits ici, même si ces institutions subsistent encore sous certaines formes aujourd’hui.
Ce qui est nécessaire, c’est un « saut hors de la situation » [8]. Le besoin de ce saut se fait sentir partout, parfois de manière confuse, parfois de manière consciente. Ce saut est déjà en train d’être préparé et amorcé de façon chaotique tout autour de nous ; il explique l’audace stupéfiante qui surgit de tous les coins de la société, des attentats « gamers » au cynisme animal du génocide israélien à Gaza, jusqu’aux jeunes Népalais et aux classes populaires qui, en représailles pour les 21 manifestants abattus par leur gouvernement le 8 septembre, ont en une seule journée incendié la Cour suprême, le Parlement, la résidence du Premier ministre, celle du président, ainsi que des dizaines de postes de police, de supermarchés et un siège médiatique, renversant un gouvernement « en moins de 35 heures » [9]. C’est ce saut — dont on sent déjà les premières secousses partout — qu’il nous faut penser, organiser et porter stratégiquement vers une rupture irréversible avec la domination de l’économie.
VI. Les révoltes contemporaines produisent au mieux une conscience du capital, mais non de son dépassement
Dans une situation où les réformes constitutionnelles ne peuvent être obtenues que par la révolte, la question de leur rapport à la révolution doit être reconsidérée.
Les révoltes sont partout, mais — à l’exception possible de la guerre civile au Myanmar (dont l’issue demeure incertaine) — la grande majorité d’entre elles, stupéfaites par la facilité de leurs victoires contre les forces de l’ordre, finissent par ne réclamer guère plus qu’un retour négocié au statu quo. Ce schéma était déjà clairement visible dans le soulèvement de 2022 au Sri Lanka :
« Les luttes sont souvent vaincues non pas par l’État mais par le choc de leur propre victoire. Une fois qu’ils ont pris de l’ampleur, les mouvements ont tendance à atteindre leurs objectifs bien plus vite que ce à quoi ils auraient pu s’attendre. La chute du régime Rajapaksa s’est produite si rapidement que personne n’a sérieusement envisagé la suite. La fenêtre ouverte par le mouvement s’est vite refermée et l’air suffocant de la normalité a repris toute la place dans la pièce. [10] »
L’une des limites essentielles des révoltes contemporaines tient au cadre même de la lutte, qui tend à interpréter les pénuries de subsistance comme le simple symptôme de la corruption, de l’austérité et du clientélisme. [11] Ce cadrage, qui ne remet pas en cause le capitalisme lui-même mais seulement sa (mauvaise) gestion actuelle, débouche inévitablement sur un simple brassage de cartes :
[L]es critiques de la corruption donnent une fausse image des capacités d’action effectives dont l’État dispose dans les crises économiques et sociales, car elles supposent que l’État pourrait trouver un moyen de sortir de la crise actuelle, qu’il pourrait choisir d’éviter de mettre en œuvre l’austérité, si seulement il le voulait…Après la chute du régime, les gens sont confrontés au fait que la logique structurelle de la société capitaliste reste en place. Les gouvernements issus de la révolution se retrouvent souvent à mettre en œuvre des mesures d’austérité similaires à celles qui avaient initialement déclenché les protestations.. [12] »
D’un côté, on pourrait s’attendre à ce que ces échecs contribuent à l’émergence d’une critique plus systémique du capitalisme, à un développement de la « conscience de classe », à mesure que « l’unité essentielle des intérêts de la classe dominante » devient évidente pour quiconque y prête attention. Cependant, comme l’observe Prasad :
« …il serait peut-être plus juste de penser au développement d’une conscience du capital. Pour que le soulèvement aille plus loin, il aurait fallu qu’il affronte l’incertitude de savoir comment le pays allait se nourrir et vivre pendant que sa relation avec le marché mondial était interrompue. Après tout, ce n’est que par et dans les relations de la société capitaliste que les prolétaires sont capables de reproduire leur force de travail. »
En d’autres termes, si une révolte ne parvient pas à affronter le problème d’une rupture révolutionnaire au moment où l’ordre est suspendu, la leçon intériorisée risque d’être celle de la loi de fer de l’économie : les participantes deviennent conscients du capital comme contrainte immédiate sur la vie, mais incapables d’en imaginer le dépassement. [13]
VII. Les révoltes ont produit des formes alternatives d’auto-organisation — sans comprendre leur portée
Dans les années 1950, le philosophe allemand de la technique Günther Anders décrivait ce qu’il appelait un « décalage prométhéen » apparaissant dans les sociétés industrielles, inversant le rapport classique entre imagination et action. Alors que l’utopisme reposait sur l’idée que notre imagination dépassait ce qui existait déjà, se projetant au-delà de l’actualité, Anders soutient qu’aujourd’hui, c’est l’inverse : avec l’invention de la bombe nucléaire, un écart prométhéen est apparu, dans lequel les actes factuels excèdent désormais la capacité de leurs propres agents à les imaginer, les penser ou les ressentir. Nous ne sommes plus capables de comprendre — encore moins d’assumer — ce que nous sommes déjà en train de faire [14]. Nous sommes devenus des « utopistes inversés », incapables de contempler l’ampleur ou les répercussions de nos propres pratiques. Nous sommes plus petits que nos propres actes, qui dissimulent désormais en eux quelque chose d’insondable. L’imagination ne parvient plus seulement à dépasser le présent : elle échoue même à rejoindre l’actualité [15].
Un phénomène analogue peut se produire dans les luttes politiques. Même lorsqu’ils poursuivent des objectifs réformistes, les participants accomplissent parfois des percées dont la radicalité réelle reste inaperçue, surtout lorsqu’elles ne peuvent pas être intégrées dans les concepts et catégories hérités adoptés par la lutte. Les insurgés sont alors incapables de tirer toutes les implications de ce qu’ils font déjà ; et ils ne remarqueront pas nécessairement lorsque les cycles de luttes suivants reprendront leurs impulsions pour les pousser dans une nouvelle direction. C’est dans cet écart entre la pratique et la réflexion, entre les moyens et les fins, entre les impulsions d’un cycle et celles qui surgissent dans le suivant, que la théorie peut jouer un rôle d’assistance, en faisant surgir l’excédent dissimulé dans les plis de l’histoire, son Entwicklungsfähigkeit [16].
Le mouvement des Gilets jaunes fut exemplaire à cet égard. Parmi ses nombreuses innovations, deux avancées se démarquent. Premièrement, bien que ses facteurs catalyseurs aient été des pressions sociales familières — hausse du coût de la vie, baisse de la mobilité sociale, coupes dans les services publics, etc. — l’organisation de la révolte contourna les catégories traditionnelles d’identification politique et d’identité sociale, en faveur d’un geste simple et réplicable d’auto-inclusion : pour rejoindre le mouvement, il suffisait d’enfiler le gilet et de faire quelque chose. Ce faisant, le mouvement a sauté par-dessus le problème trotskiste de la « convergence » entre des mouvements sociaux forgés dans la séparation (étudiants, travailleurs, migrants, etc.). Toute lutte politique exige un certain mode de formalisation pour délimiter l’appartenance ; or l’usage d’un objet quotidien comme un gilet haute visibilité — ou un parapluie — garantissait que la force de combat serait définie avant tout par les initiatives contagieuses qu’elle diffusait, et non par référence à un groupe social particulier autorisé à la représenter. Cela permit aux Gilets jaunes de contourner un mécanisme central de gouvernementalité : la captation de nos identités sociales pour contenir les antagonismes dans les circuits institutionnels (politiques universitaires, conflits du travail, etc.). Des « frontliners » de Hong Kong aux « séismes jeunesse » [youthquakes] d’aujourd’hui, rassemblés sous le sigil impersonnel d’un drapeau pirate de manga [17], les révoltes éclatent désormais comme des contagions virales, des mèmes-à-force, invitant des expérimentations plus ouvertes et réduisant les risques de récupération. Toutefois, incapables de reconnaître la puissance de leur propre innovation, les Gilets jaunes sont retombés dans l’imaginaire de la Révolution française et son signifiant flottant, « le peuple », conduisant beaucoup à confondre leur innovation avec un populisme de droite renaissant. À l’immanence inappropriable du mème, ils ont réinscrit la transcendance symbolique du mythe [18].
Deuxièmement, alors que de nombreuses révoltes se laissent aimanter par les symboles du pouvoir bourgeois — tribunaux, parlements, commissariats — les Gilets jaunes ont établi leurs bases d’organisation, de stratégie et de vie collective au plus près de leur quotidien. Comme on l’a observé à l’époque :
« Cette proximité avec la vie quotidienne est la clé du potentiel révolutionnaire du mouvement : plus les blocages sont proches du domicile des participants, plus il est probable que ces lieux deviennent personnels et importants de mille manières. Et le fait que ce soit un rond-point — plutôt qu’une forêt ou une vallée — qui soit occupé retire tout contenu préfiguratif ou utopique à ces mouvements. […] Occuper le rond-point près de chez soi garantit que la confiance collective, l’intelligence tactique et le sens politique partagé que les Gilets jaunes cultivent de jour en jour traversent et contaminent les réseaux, liens, amitiés et attaches de la vie sociale dans ces mêmes zones [19]. »
Des sentiments qui resteraient utopiques dans une place occupée du centre-ville ou dans un espace comme la ZAD (où la plupart des participants ne vivent pas), une fois déplacés sur le rond-point, peuvent désormais se diffuser dans la vie quotidienne au lieu d’en rester séparés. Et lorsque ces bases sont attaquées par les forces répressives, les ressources de la vie privée peuvent les réalimenter et les reconstruire, comme on l’a vu à Rouen, où les cabanes improvisées furent détruites puis reconstruites une demi-douzaine de fois [20].
L’innovation ne tenait pas seulement à la proximité avec la vie quotidienne. Occuper les centres de villages aurait pu suffire. Mais en plaçant leur base à la jonction entre l’économie et la vie quotidienne — là où les camions de marchandises quittant l’autoroute doivent pénétrer la ville — les ronds-points devinrent aussi des blocages filtrants, conférant aux insurgés un levier logistique. En bloquant la circulation non pas au point vital pour le capital, mais à l’endroit où le capital entre dans le domaine de la vie, ils ont politisé la membrane entre vie et argent selon leurs propres termes, au lieu de se plier au site symbolique désigné par le pouvoir bourgeois (comme l’avait fait Occupy Wall Street). En réalité : « Le véritable horizon stratégique des blocages de l’arrière-pays n’est pas de suspendre complètement les flux de l’économie, mais de produire des bases territoriales habitées qui la restituent à la carte de la vie quotidienne, à un niveau où elle peut être saisie et décidée » [21].
Cette combinaison d’intelligence logistique située au seuil de la vie quotidienne, mais fédérée nationalement par des assemblées régionales et nationales de porte-parole [22].
Pour Jérôme Baschet, au contraire, la construction de ces « espaces libérés » — poussée jusqu’au bout — aurait pu constituer le socle d’une offensive plus vaste contre l’économie, qui non seulement approfondirait les « liens entre espaces libérés existants », mais combinerait « …la multiplication des espaces libérés avec des blocages généralisés. Dans la mesure où les espaces libérés peuvent mobiliser leurs propres ressources matérielles et capacités techniques, ils peuvent servir de nœuds décisifs permettant d’amplifier les dynamiques de blocage à des moments clés, sous diverses formes. Plus nous avons d’espaces libérés, plus nous devrions être capables d’étendre notre capacité de blocage. Inversement, plus les blocages deviennent répandus, plus ils favorisent l’émergence de nouveaux espaces libérés [23]. »
Le danger, bien sûr, serait de croire que ce qu’il faut, c’est simplement répéter le moment Gilets jaunes. Cette erreur — visible dans la bulle spéculative étrange qui a entouré cet été l’initiative du 10 septembre « Tout bloquer » en France — provient d’une tendance à dissocier la question des tactiques et des pratiques de la rupture événementielle qui a présidé à leur émergence [24]. Ceux qui tentent de forcer l’histoire à se répéter ne garantissent qu’une seule chose : la farce.
VIII. Dans ses impulsions pratiques, la lutte contre l’ICE pointe vers un dépassement possible des séparations du soulèvement George Floyd (2020)
La capacité offensive du soulèvement George Floyd de 2020 fut entravée par une séparation entre son impulsion de prise d’espace (placemaking) et son intelligence logistique. Les occupations qui assiégeaient frontalement les lieux du pouvoir (« émeute politique ») ne parvinrent jamais à combiner de manière significative leurs forces avec les caravanes de pillage qui déferlaient sur les centres commerciaux et les zones marchandes selon une stratégie d’attaque puis retrait (« émeute de vitrines ») [25]. En conséquence, la conscience logistique/infrastructurelle demeurait relativement dépolitisée — simple collection de techniques — tandis que la conscience politique restait fixée sur des édifices évacués à forte valeur symbolique [26]. Avec la construction de centres de défense, ou « centros », combinée à d’autres pratiques d’auto-surveillance, de traque et de perturbation, la lutte actuelle contre l’ICE a amorcé une repolitisation de l’intelligence infrastructurelle, ainsi qu’une inversion de son orientation « cynégétique » (du statut de proie à celui de prédateur). Ce fait, ajouté à la tendance marquée à resituer le politique dans les espaces de la vie quotidienne, indique une possibilité réelle de dépasser les limites de 2020 — que les agents de cette lutte en aient formalisé l’idée ou non.
Après l’invasion des villes américaines — Washington, Chicago, Portland — par les forces fédérales, l’aimantation symbolique exercée par certains lieux de pouvoir, tels que le centre de détention de l’ICE à Broadview (Illinois), a laissé place à un ethos diffus d’auto-organisation de quartier, franchissant même des barrières de classe et de race autrefois improbables. Le centre de gravité s’est déplacé loin du broyeur à viande des guerres de siège autour des forteresses ennemies, pour revenir vers les espaces de la vie quotidienne — évolution à saluer.
Les résidentes envahissent leurs rues dès qu’ils entendent l’appel du rossignol que sont les klaxons et les sifflets ; des caravanes de véhicules privés traquent et perturbent les agents de l’ICE le long des boulevards ; tandis que voisins et voisines se rassemblent autour des écoles, des lieux de travail et des vendeurs de rue. Des conseils de défense de quartier ont fleuri à Chicago comme ailleurs dans le pays, et des militantes ont installé des hubs de défense sur les stationnements de Home Depot et dans d’autres lieux fréquentés par les journaliers. Selon un guide pratique récent, ces hubs servent d’espaces de rencontre qui dépassent les affinités de sous-culture politique ou de milieu de travail, « offrant aux personnes outrées des relations ancrées localement qui donnent une direction à leur colère » [27].
À mesure que le nexus entre la vie quotidienne et la reproduction sociale devient de plus en plus politisé, l’intelligence logistique habituellement réservée aux pillages et aux « smash-and-grabs » commence à se généraliser, se dé-spécialiser et devenir accessible à quiconque est prêt à rejoindre un fil Signal local et commencer à patrouiller. Les pratiques de surveillance collective par le bas, associées à un ensemble de tâches concrètes — empêcher les arrestations, garantir un passage sûr, harceler et expulser les ennemis — accomplissent lentement ce que deux décennies de mouvements sociaux n’ont jamais réussi à faire : réintroduire une participation collective à l’espace métropolitain, sur une base partisane, non économique.
Les stratégies politiques ne sont cohérentes qu’en fonction des vérités sur lesquelles elles reposent. Cette reconnaissance a conduit les participants au soulèvement de Hong Kong en 2019 à accorder une importance majeure à la vérification de l’information. Ces pratiques trouvent aujourd’hui une nouvelle expression dans les luttes anti-ICE, qui combinent un partage de connaissances infrastructurelles à un ethos collectif de présence à la situation. Dans les villes américaines, un nouvel empirisme politique scrute la vie quotidienne pour repérer les signes de l’ennemi. Pour intervenir et prévenir les enlèvements, les réseaux d’intervention rapide dépendent de renseignements issus d’activistes qui patrouillent en voiture ou à pied, ou de signalements publiés sur les réseaux sociaux. Ces informations sont ensuite filtrées dans de vastes fils Signal où l’on compare descriptions de véhicules et plaques d’immatriculation, où l’on extrait les numéros VIN, et où l’on échange en temps réel des détails de localisation. L’usage du protocole SALUTE [28] garantit que l’information est complète et actionnable, mais l’enjeu dépasse largement la simple circulation de données factuelles : une nouvelle sensibilité politique est en train de naître. L’expérience individuelle, atomisée, de la ville cède la place à une attention collective, exprimée par un traçage continu de l’ennemi autant que par une sensibilité aux rythmes, flux et relations qualitatives qui structurent les lieux habités. Comme le note le même guide pratique, ces hubs « réussiront ou échoueront selon que vous êtes attentif ou non aux besoins de la zone environnante » [29]. Par cet apprentissage des signes, la lutte anti-ICE contribue à faire naître un monde en commun.
La menace que représente cette politisation logistique du quotidien pour la légitimité des forces gouvernantes est considérable. C’est sans doute pourquoi l’administration Trump a tenté de prévenir la résistance en lui assignant une identité pré-digérée et un récit. Plutôt que de reconnaître la lutte pour ce qu’elle est — une circulation mémétique de pratiques diffuses de subversion accessibles à tous, indépendamment des idéologies ou identités sociales — le pouvoir projette le mythe d’une organisation hiérarchique (« Antifa »), financée par des élites libérales et organisée militairement en « cellules » recevant des ordres centralisés. Le but de ce récit caricatural et manifestement faux n’est pas d’en convaincre quiconque littéralement (puisqu’il n’a aucune réalité), mais de dissimuler la vérité sensible qui s’affirme chaque jour davantage : la binarité citoyen/non-citoyen est un outil intolérable d’apartheid violent.
Quels potentiels inaperçus cette nouvelle vague de contestation porte-t-elle encore en elle ? Qu’accomplirait un réseau diffus de conseils de quartier, animé par une intelligence logistique collective et une capacité hautement mobile de disruption et d’intervention, s’il gagnait encore en ampleur ? Pour prévenir efficacement les arrestations et protéger les voisins, des formes plus ambitieuses de blocages logistiques pourraient devenir nécessaires. Qu’exigerait la mise en place d’actions coordonnées à l’échelle de villes entières, ou l’établissement de blocages filtrants assurant un contrôle communautaire de certaines zones ou quartiers ? Quelles autres ambitions de pouvoir populaire ces techniques pourraient-elles servir, si — ou lorsque — l’ICE se retire de ces villes ?
IX. La fin des médiations pourrait signifier la fin de la gauche — et l’émergence d’un nouvel underground révolutionnaire
À mesure que les forces en présence rivalisent pour déterminer la direction que prendra le saut au-delà de la démocratie libérale, les médiations continueront de se dissoudre. En tant que vecteur principal du « soft power », le rôle de la gauche consistant à contenir l’énergie rebelle par la promesse de reconnaissance étatique et de réformes pourrait cesser de fonctionner. Alors que la droite poursuit son attaque frontale contre les bases de la culture de gauche — licenciant des professeurs, criminalisant des militantes et des étudiantes, et supprimant les financements destinés aux ONG LGBTQ et aux droits des migrantes — une occasion apparaît : celle de réinventer de fond en comble le souterrain politique. Sur ce point, l’exemple du Soudan peut s’avérer instructif. Comme l’écrit Prasad :
« Après un soulèvement en 2013, une prolifération de comités de résistance a émergé, se donnant pour tâche de préparer la prochaine vague de luttes. Concrètement, cela signifiait : maintenir des centres sociaux de quartier ; construire une infrastructure et faire des réserves de matériel jugé nécessaire ; développer des réseaux de camarades et de sympathisants à l’échelle de la ville et du pays ; et tester la capacité de ces réseaux par des campagnes coordonnées. Lorsque la révolution est effectivement arrivée, fin 2018, ces groupes ont pu agir comme des vecteurs d’intensification. Les comités de résistance ont également pu soutenir la révolution dans sa phase suivante, après que le président Al-Bashir a été contraint de démissionner³⁰ [30]. »
Les tâches exactes qu’un souterrain post-gauche doit entreprendre aujourd’hui restent à clarifier. Si la réaction publique à l’affaire Luigi Mangione a prouvé quelque chose, c’est que ce souterrain n’a nul besoin de tirer ses coordonnées politiques du conflit culturel classique gauche/droite. Il est possible qu’un mouvement large, combatif et audacieux — capable d’explorer les interstices de l’histoire récente, d’en ressusciter judicieusement les intuitions, et d’en poursuivre sans relâche les conclusions — puisse résonner bien au-delà des silos culturels de l’ultragauche, et trouver une large audience dans une période de profonde incertitude.
Il y a plus d’un siècle, Kropotkine proposait le correctif suivant :
« ‘Pourtant,’ nous avertissent souvent nos amis, ‘attention à ne pas aller trop loin ! L’humanité ne peut être changée en un jour, ne soyez donc pas trop pressés avec vos projets d’expropriation et d’anarchie, sous peine de n’obtenir aucun résultat durable.’ Or, ce que nous craignons concernant l’expropriation est exactement l’inverse. Nous avons peur de ne pas aller assez loin, de mener des expropriations à une échelle trop petite pour qu’elles durent. Nous ne voudrions pas que l’impulsion révolutionnaire s’arrête à mi-chemin, s’épuisant dans des demi-mesures qui ne satisferaient personne et qui, tout en plongeant la société dans une immense confusion et en interrompant ses activités coutumières, n’auraient aucune puissance vitale — ne feraient que répandre un mécontentement général et prépareraient inévitablement le terrain pour le triomphe de la réaction [31]. »
Si — et quand — la marée tourne de nouveau en leur faveur, si les commissariats se remettent à brûler et que les politiciens se terrent dans des bunkers ou s’enfuient en hélicoptère, les insurgés ne doivent pas être pris au dépourvu. Ils ne doivent pas permettre que la commune soit remplacée par un parlement virtuel de serveurs Discord ; ils doivent utiliser cette occasion pour avancer des expérimentations communes, incarnées, en présence, impliquant le plus grand nombre possible de participantes.
Bien que rien de ce qui est actuellement imaginable ne semble adéquat, l’histoire recèle des sillons où pourraient encore se loger des surprises.
Adrian Wohlleben
October 2025
Images : Christopher Thomas
Traduit depuis Ill Will








