L’apathie était l’humeur écrasante. Sans trop y croire, nous nous attachions à des appels au 17 octobre contre la vie chère, à un énième retour tant attendu des Gilets jaunes, parfois nous participions à des manifs ou des évènements sans fougue juste pour aller boire un coup, nous regardions sur nos écrans défiler les images aberrantes de la guerre capitaliste menée contre un « nous » toujours plus grand. Bref, en France, depuis les Gilets jaunes, nous étions en attente, traversés parfois d’espoirs qu’on savait d’avance déçus. Nous regardions atterrés la suite du monde se dessiner comme un cauchemar dont on ne sait plus par où se réveiller. Et là, contre toute attente, les lycéens soulèvent l’ordre morose. Un soulèvement de la jeunesse : qui l’eût cru ?
Ces « jeunes » qu’on ne cesse de dépeindre comme dépolitisés, rivés à ces fameux écrans, incapables de réfléchir et de s’organiser, etc... En une semaine, partie de la banlieue parisienne avant de s’étendre sur tout le territoire, une jeunesse en révolte affole le pouvoir. Ça y est nous nous remettons quelque peu à entrevoir quelques rêves de révolte, et la bourgeoisie, elle, commence à cauchemarder :« alertes info - BFMTV - le premier ministre craint que la crise lycéenne ne s’installe pendant plusieurs mois, voire jusqu’à la présidentielle. Ses conseillers, dont plusieurs anciens préfet,observent une convergence des luttes jugée inédite entre des jeunes de banlieue et de centre ville,issus de milieux sociaux très différents. » Leurs cauchemars sont nos rêves. On y reviendra à cette histoire de mélange des classes sociales dans la jeunesse ; comme une possibilité de débordement majeur ou comme une faille dont le pouvoir va se servir pour mater le soulèvement. Il n’y a pas qu’à l’école qu’on a des camarades de classe.
Est-ce que les énièmes réunions de crises ministérielles, l’habituel ronron médiatique contre les fameux « débordements menés par des agents extérieurs » - qui évidement et encore une fois ne sont pas des débordements mais la raison de l’affolement du pouvoir – est-ce que donc ces techniques contre insurrectionnelles auront raison de cette révolte si attendue ? Car la technique contre insurrectionnelle n’est pas qu’une répression brutale des corps qui débordent, mais aussi une pression sur l’esprit de celles et ceux qui pourraient rejoindre ces débordements... Nous voilà donc seriner à longueur de journée à la bonne vielle recette : tout les récits sont fait pour séparer les « bon-lycéens-gentils-respectables-aux-revendications-légitimes » et « les-méchants-lycéens-casseurs-éléments-extérieurs etc... »
Imaginez un instant que dans un autre endroit lointain de nos démocraties, un soulèvement de la jeunesse soit réprimé férocement, que plus de 5000 arrestations aient lieu en 5 jours, que des interdictions de manifester tombent et que les dirigeants au pouvoir de cet endroit du monde lointain ne parlent que du fait que les incidents sont le fait d’agents extérieurs : vous y sentirez l’arnaque à pleins nez et vous auriez bien raison. Mais c’est plus difficile de s’en rendre compte quand ce sont nos rues qui crament.
Ce texte ne veux pas re-re-re-re-re-dire les conditions aberrantes de l’éducation nationale, les manques de moyens, les classes surchargées, parcours sup, etc... car l’essentiel de ce mouvement me semble parler de choses plus profondément radicales. Ce texte ne veux pas parler à la place de quiconque mais se veut comme une défense de ce qu’il se passe, comme une alliance avec elleux. Une ode et un appel à rejoindre cette jeunesse, au-delà de nos âges et de nos fonctions. Pas depuis un extérieur analysant, mais depuis une intuition qui nous attire vers le fond et la forme que prend cette révolte ; depuis ces fameux débordements qui sont tout sauf à la marge, qui en sont l’ADN et qui disent une chose simple « la révolution est possible, joyeuse, désirable et nécessaire »
Il est 10H00, il y a des centaines de jeunes éparpillés mais qui avancent dans le même sens, d’un blocus à un autre, d’une poubelle en feu à une publicité explosée.
Quelques mortiers qui tirent un peu au hasard des embranchements. Des gaz qui tombent parfois et des courses effrénées qui suivent. Et beaucoup de sourire, de joie et des rires qui s’opposent aux peurs qui sont là aussi évidemment . Les peurs que ces corps pleinement vivants et qui sèment le désordre vital soient mutilés par les bien nommées forces de l’ordre . Cette prise de rue est tout le contraire des défilés austères et tristounets des organisations de gauche traditionnelles.
Je n’avais plus ressenti ça depuis les Gilets jaunes. D’ailleurs, une discussion avec un groupe de lycéens finit par « eh, vous avez fait les GJ vous ? » . Je confirme. Ils me disent qu’ils ont vécu ça par procuration, qu’ils étaient trop jeunes pour y participer . « En vrai, c’est qui les meilleurs, les GJ ou nous ? » Je dois leurs avouer que c’était un peu plus fou encore avec les GJ mais que je croise les doigts pour que ça aille encore plus loin cette fois-ci. D’autres m’interpellent, « eh m’sieur, vous êtes prof ? » Il s’avère que je le suis par hasard depuis septembre . « Vous êtes pas assez payé m’sieur ! mais surtout, on va vous offrir des vacances, le lycée est HS – vacances pour tout le monde ! » Et bim ! En un seul geste émeutier, les congés et la grève général décrétées avec sourire et panache. Je repense aux vielles phrases relous des adultes quand j’étais jeune, « il faut bien se rendre compte que les congés payés, les élections, etc. ça s’est obtenu par des gens qui se sont battus et qui sont morts pour ça ». Ok , ben on en demande pas tant, on aimerait bien qu’ il n’y ait pas de morts, mais si vous étiez ok pour nous rejoindre et pour ne pas pleurer pour des grilles arrachées de lycée, ça mettrait un peu de vie dans vos discours, non ?
Des jeunes chantent la marseillaise. Enfin, surtout le « aux armes ». Quelques « révolution » fusent. Des « Macron nique ta grand mère » aussi. Sinon, peu de slogan. Du rap sur des enceintes bluetooth. Des groupes qui composent un ensemble qui s’organise magiquement très bien. Quand des jeunes arrachent des barrières d’un parking privé pour essayer de les balancer sur la police, c’est l’essentiel de la manif qui applaudit et approuve clairement. Les barrières sont finalement jetées sur les rails du tram puis elles seront ramassées par d’autres jeunes qui prétendent que la violence ne sert à rien, qu’elle dessert les causes, etc... Des futures SO de syndicats ? Des futurs politiciens ? Je suis pas énervé et je me dis que c’est juste un égarement de la jeunesse :). En tous cas, ielles sont bien minoritaires à désapprouver les gestes émeutiers de la matinée. C’est évident que ça sent le désir de tout niquer.
Et c’est là que je reviens au cauchemar des autorités qui serait notre rêve : l’alliance des jeunesses dans leurs différentes manières de prendre la rue. Il n’y a pas qu’une jeunesse mais des jeunesses. Et sans aller chercher trop loin, une des oppositions majeures qui existe au sein de la jeunesse est la même que chez les adultes : l’opposition de classe. Il ne faut pas tourner autour du pot et mettre les deux pieds dedans : pour réaliser le cauchemars des autorités, il faudra que les « jeunes des centres villes » et « des campagnes » ne se désolidarisent pas des jeunes « des quartiers populaires » qui contrairement à LFI sont à l’origine de ce mouvement. Qu’ils trahissent leurs classe, qu’ils refusent d’endosser le rôle qu’on attends d’eux, en l’occurrence qu’ils condamnent les violences d’un jeune prolétariat sous entendu comme non politisé, bête et violent. Alliance du centre et des marges, un ensemble pour faire tomber le régime, voilà le rêve /cauchemar.
En tous cas, devant cet abribus explosé et un feu de poubelle sur les voies du tram, je n’ai pas l’impression qu’une majorité de lycéens présent.es ne soutiennent pas ces actes... C’est plutôt les jeunes militants anticasseurs outré par « la-violence-qui-dessert-le-mouvement » qui semblaient être en position périphérique à ce qui se tramait ce jour-là. Mais ça pourrait très vite changer. Car ça allume fort sur les réseaux, à la télé, dans les journaux, à la radio. Et il va être difficile de résister à l’injonction à se placer du bon côté, à se désolidariser des plus déterminés, etc. Le pouvoir demande aux jeunes des centres de redevenir centraux et de trier l’ivraie de l’ivresse. Ainsi ils obtiendront la légitimité de manifester dans le calme, puis l’impuissance et la résignation arrivera plus tard quand les feux seront éteints, que le calme sera revenu. Ce qui est l’obsession de l’ordre des choses. Est ce que ce sera fait ? Ça dépend. J’ai tendance à être optimiste et à croire que les jeunes ne tomberont pas dans ce panneau…
Il est 11H45, certains essayent de rentrer de force dans l’université pour réveiller les étudiants endormis. Une grille est arrachée. Des vigiles et des cravatés repoussent férocement les apprentis assaillants. Tu m’étonnes que certains « personnels de l’éducation » prennent quelques coups.
Un jeune me dit que le proviseur de son lycée à essayer d’attraper de force un jeune pour le livrer à la police, il se recevra quelques projectiles. Je retrouve un vieux pote autonomes, on a le sourire. On distribue quelques sérum phy et on échange avec joie et simplicité.
Ce que je me dis en outre, c’est que ces révoltés, dans leur majorité, ne semblent rien réclamer au pouvoir. De fait, ils veulent foutre le zbeul, détruire une vie d’oppression par des actes de destruction matérielle (abîmer le pouvoir étatique, abîmer le pouvoir hiérarchique, abîmer les flics, les proviseurs antiblocus, abîmer les murs des lycées, etc.). Pourquoi on a tant de mal à vouloir regarder ce désir jouissif de révolte pur, de destruction de ce qui dans nos vie et dans nos villes, est l’image de l’institution d’un monde si laid ? Pourquoi a t-on si peur du feu dans ces rues froides et ordonnées ? Parce qu’on à peur de la révolution. Je ne vois que ça.
La révolution, c’est/ ce serait ce moment où on s’enjaillerait à assez nombreux.es dans la destruction de ce qui est là, ordonné, injuste, mais paradoxalement profondément rassurant parce que déjà là et ordonné justement… Les lycéens ne veulent pas juste avoir des meilleurs conditions de travail, Je ne crois pas qu’il s’agisse d’abord de ça. Comme chacun.e d’entre nous, ielles veulent autre chose que ce qui existe là, même s’ielles ne savent pas encore exactement quoi. Et même si ça fait toujours peur d’abandonner ce que l’on connaît. La jeunesse est ce passage de la vie où cette peur de l’inconnue ne prends pas le dessus sur la joie, sur la volonté.
Ielles brûlent leurs lycée parce que c’est l’institution de la société où ielles travaillent. Ces écoles qui, entres autres, et peut être de plus en plus, les dressent pour être des bons sujets de la société actuelle. Société sans avenir et laide, on le sait très bien. Nous autres adultes, on ferait bien parfois de brûler nos bureaux, nos usines, nos open spaces et nos boites d’interim. Alors, évidemment que les proviseurs qui s’interposent avec autorité entre leurs grilles et les élèves enragés, ils se figent dans des positions d’ennemis , des position autoritaires qui veulent avant toutes choses « maintenir l’ordre » « revenir au calme » « apaiser les tensions ».
Mais enfin… Dans un monde en feu à tout niveau, quelle abjecte injonction de maintenir le calme. Les tensions sont déjà là à un niveau insoutenable, maintenir le statu quo est une position déprimante et suicidaire. Plus personne au fond de lui ne croit une seul seconde que le calme et la pacification des relations entres dominées et dominants va pouvoir changer les choses. Ou alors je suis à côté de la plaque. Mais ce qui me rassure ce matin, dans ces rues émeutières, c’est que je ne suis pas seul à être à côté de la plaque.
D’ailleurs, qui suis-je ? Un « vieux » de 36 ans. Qui a passé pas mal de sont temps à bosser avec des jeunes en MJC, puis aujourd’hui prof au collège. J’ai organisé des débats avec mes élèves de 4e et 3e sur le mouvement lycéen. Ils avaient tant de choses à dire. Tant d’envie d’en découdre avec l’ennui de ce monde et l’autorité nauséabonde.
« M’sieur, si on aime foutre le bordel c’est qu’on s’ennuie tellement sinon »
« m’sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m’sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m’sieur mon grand frère il dit que y’a que avec le feu que l’on se fait entendre »
« m’sieur c’est trop bien ce qu’il se passe »
« m’sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu’avec nos parents ou nos amies, c’est pas normal. »
N’est il plus possible d’entendre un truc aussi basique que ce désir de vie contre la société ? A-t-on oublié que mai 68 que tant d’adultes de gauche chérissent est une secousse contre l’ennui du monde de la consommation et du travail ? Est ce possible d’envisager d’autres secousses ? Passer plus de temps avec ceux qu’on aime plutôt qu’au taf, en voilà une bonne vielle revendication révolutionnaire non ?
Quand je leurs dis une chose aussi bête et simple que « vous êtes l’avenir, je vous fais confiance, bravo et force à vous ». Ielles sont super content.es . C’est fou comme il serait assez facile et possible de s’allier.
Au contact de cette jeunesse, j’ai ré-appris un truc absolument génial : « Rien n’est figé, tout est en mouvement ». En gros, je crois qu’un désordre presque vital fait partie de l’ADN de cette période de l’existence. Et je ne veux pas pour autant redevenir jeune et fantasmer de manière malsaine cet âge. J’aime être adulte et je crois qu’il est temps, même en tant qu’adulte , de sortir en beauté de la route. Essayer au moins de se laisser emporter dans les mouvements et pas contre eux.
Ne pas essayer de les canaliser dans des canalisations rouillées , impuissantes et morbides.
Je vous le dis de l’intérieur de mon expérience en collège, avec des contre exemples exemplaires et que je salue, l’institution éducation nationale est dans son ensemble un apprentissage bête de la discipline devant des figures autoritaires indiscutables. Les bahuts sont trop souvent des lieux où la domination adulte est une préparation à la domination salariale, etc. Que l’on fasse tomber des grilles, que l’on explose des vitres de son bahut, c’est aussi un signe claire que la joie et l’épanouissement ne transpirent pas entres les murs serrés des lycées... Qu’il est possible d’imaginer une toute autre manière d’apprendre ensemble, comme l’éducation populaire a tenté de l’élaborer
après guerre. Que ce qui devrait être un lieu qui ouvre sur des mondes désirables et trop souvent une caserne qui referme sur le monde actuel ; un monde fini et désastreux.
D’où la joie émeutière de casser les barrières qui nous enserrent dans cette impasse. « Hey teacher, leave the kids alone » nous avaient prévenu Pink Floyd. Alors peut être pas alone, mais avec eux, à leurs côté plutôt que derrières leurs dos.
Nous autres adultes, nous devons - comme l’ont fait des profs, des AESH, des CPE même et d’autres que je saluent sincèrement- soutenir la jeunesse plutôt que d’avoir peur de sa vitalité. Nous pouvons même être adulte et apprendre encore beaucoup. Apprendre de ce moment de vie qui avec débordement est capable de créer du nouveau. Apprendre à faire confiance au mouvement et à ne pas se résigner à la fixation des choses , au jour où elles sont laides dans leurs idées fixes. Nous pouvons donc rejoindre cette révolte et l’amplifier avec nos expériences, nos âges, nos manières d’êtres.
Je me souviens de l’école primaire. J’ai adoré . Je n’ai rien oublié de cette sensation que l’école était à nous autant qu’aux adultes. Un lieu de vie plus qu’un lieu de dressage. Que nous étions en mesure d’apprendre ensemble et pas de se faire apprendre la vie. Que nous étions à 1000 lieux de se préparer à une vie professionnel foutu mais plutôt à des expériences collectives épanouissantes. je me souviens de l’arrivée au collège comme d’une manière de rentrer dans une institution qui était là pour nous mater autant que nous apprendre. Je me souviens que plus tard , j’ai lu un petit livre de cette instit Frenet que j’ai eu la chance d’avoir à l’école. Le livre s’appelait « ouvrir les fenêtres de l’école ».
Je repasse en fin de matinée devant les fenêtres défoncés du lycée bloqué de cette rue que je traverse, avec non pas de l’espoir mais de l’envie. Envie que ça pète et que nous suivions cette pétarade. Envie d’ouvrir les fenêtre de ce monde qui sent le rance.
J’ai cette intuition comme tant d’autres qu’il ne nous reste plus grand-chose à démontrer, à dire, à analyser, etc. J’ai peur comme beaucoup que la révolution et les réelles bifurcations ne soient plus possibles. Qu’est ce qu’il nous reste ? Une éternelle jeunesse en mouvement, qui au fond de nous brûle en désirant vivre et non pas fonctionner.
Il ne nous reste plus qu’à se rejoindre dans des mouvements de désordre vitaux qui seront les seuls à même d’ouvrir les fenêtres.
_Photo : Bernard Chevalier





