De l’université à la commune

Par « quelques autonomes »

paru dans lundimatin#140, le 3 avril 2018

De la critique de la sélection à la critique de l’institution scolaire

La brèche ouverte par les lycéens et les étudiants nous impose de reconsidérer notre approche vis-à-vis du mouvement s’opposant à la réforme de l’université et plus largement à la destruction progressive du service public.

Si le pouvoir n’est pas tant une chose qui se détient et se possède qu’un rapport de forces en évolution permanente, alors l’institution est ce qui cristallise ce rapport de forces en cherchant à masquer sa dimension contingente pour apparaître comme une forme stable et éternelle. À ce titre, l’effet initial de tout geste politique doit être de dé-couvrir l’institution, de la reconduire à sa précarité essentielle, de dévoiler ce fait habituellement obscurci qu’elle est adossée à un rapport de domination continuellement remis en cause, sous la menace de son propre renversement. 

Aujourd’hui, la situation et les contenus politiques portés par le mouvement lycéen-étudiant rendent possible la formulation d’une critique de l’institution académique qui ne soit pas prisonnière du choix désastreux entre d’une part la désertion pure et simple de l’école et d’autre part l’invariable réformisme revendiquant davantage de moyens pour ressusciter une école plus « juste » et plus « équitable ».

En réalité, aucune de ces deux orientations n’est capable de subvertir l’institution scolaire comme dispositif de pouvoir : l’une parce qu’elle en accepte d’emblée le cadre et ne le remet pas en cause, sauf de manière superficielle, l’autre parce qu’elle s’en détache entièrement, renonce à lutter à partir d’elle et ce faisant, la laisse tout aussi intacte.

La désertion, si elle opère une coupure subjective, un dégagement individuel ou micro-collectif à l’égard du pouvoir académique, n’envisage pas, de fait, l’école comme un espace de lutte. Elle ne se donne pas les moyens adéquats pour l’attaquer et pour participer aux mouvements antagoniques qui y naissent. Quant au réformisme, il traîne avec lui son éternel cortège de mystifications, de compromis impossibles et de synthèses fumeuses : la police de proximité, le capitalisme éthique, la prison à visage humain, le nucléaire responsable…

Il nous incombe de saisir le moment présent pour aller au-delà de cette binarité sans issue, de tracer une diagonale, une ligne de fuite. Si l’on voulait se risquer à une comparaison historique : entre la négociation syndicale et l’auto-licenciement, il y a, ou du moins il y a eu – l’autonomie ouvrière, le contre-pouvoir de masse, la grève expropriatrice et insurrectionnelle.

L’école est donc une institution qui investit l’existence même des sujets sur lesquelles elle s’exerce et qu’elle traverse, par tout un ensemble de stratégies et de méthodes, de « technologies de pouvoir » : formatage de l’opinion, dressage des corps, normalisation des comportements. Dans quel but ? Dans le but de produire un certain type d’humain, de fabriquer des travailleurs dociles, des citoyens prévisibles – bref, de prévenir tout inclinaison suspecte, asphyxier la révolte, abolir l’inconnu. En réalité, l’école est un espace essentiel du développement de la guerre de classe où se joue quotidiennement l’assise hégémonique du groupe social dominant et sa pénétration dans des couches toujours plus larges de la population.

Comme l’expliquait Foucault, il importe de saisir que le pouvoir n’est ni bon ni mauvais en soi (il ne se laisse pas saisir par ce type de jugement purement moral), mais qu’il produit des modes de subjectivation, des effets positifs et négatifs permettant de justifier sa propre existence, tout comme, inévitablement, des formes renouvelées de résistance et de refus. En ce sens, la période s’étalant de la révolution industrielle à nos jours a connu différentes phases de démocratisation scolaire, avec notamment l’allongement de la durée de scolarisation. La diffusion de savoirs théoriques et pratiques a permis de produire un sujet social toujours plus étendu numériquement, mais elle a également accentué un processus de classification et de contradiction qui est au cœur de l’ordre capitaliste : la division entre travail manuel et travail intellectuel. Comme nous le disions, l’institution du savoir qu’est l’école apparaît comme un rouage fondamental du capitalisme en ce qu’elle lui assure sa survie, par la production de futurs travailleurs qui auront reçu une éducation construite, élaborée, modelée par le groupe dominant.

La force numérique de la jeunesse scolarisée ne peut toujours être réduite à un état de passivité et d’obéissance, comme l’histoire l’a démontré plus d’une fois. Et si l’éventail des possibilités d’actions est large, les conditions socio-économiques dites objectives ne permettent manifestement pas à elles seules d’expliquer la mise en mouvement de cette force. Pour déconstruire l’hégémonie dominante, la mettre en crise, il est nécessaire de comprendre les tendances profondes qui opèrent au sein la jeunesse, en particulier les références culturelles qui pourraient être retournées, réappropriées, et servir à la perspective d’un bouleversement des rapports sociaux.

Pour un savoir combattant : l’université des communs

La journée de grève du 22 mars ayant permis de dynamiser le mouvement lycéen et étudiant contre la sélection, de nombreuses facultés ont voté la grève, le blocage, tandis que les occupations fleurissent. Comme nous l’avions déjà dit dans notre précédent texte « Des retrouvailles à la victoire », les occupations sont fréquemment confrontées au problème de leur impréparation et de leur propre vide politique : bien souvent, l’enthousiasme initial, partagé par tous, s’estompe devant l’absence de perspectives et le manque d’une réflexion stratégique sur le sens que doit prendre l’occupation. Se dégager de la temporalité capitaliste, se réapproprier un espace-temps commun, devrait permettre de pouvoir organiser des discussions sur le fond des questions politiques que dispose la situation, plus que sur la forme.

Pour nous, l’occupation doit être perçue comme une base arrière, un territoire ouvert sur l’extérieur, comme un point d’appui dans le diagramme général du mouvement, capable de produire un contre-discours, une interprétation partisane de la situation. Il s’agit donc à la fois de résister à la tentation de l’entre-soi étudiant, d’inviter autant que possible les autres composantes de la lutte à rejoindre les lieux occupés, et aussi d’œuvrer à la production de nouveaux énoncés, d’un « savoir combattant » émancipé du contrôle de l’institution scolaire, qui permettrait d’affiner les orientations du mouvement, d’un point de vue révolutionnaire.

Cela a été dit et répété (à juste titre) : commémorer 68 ne nous intéresse pas. Ce que nous voulons plutôt, c’est recommencer. Mais recommencer suppose, entre bien d’autres choses, d’avoir de 68 une lecture plus précise et authentique, en tout cas débarrassée des reconstructions historiques qui ne cessent d’en travestir le noyau subversif – qu’elles soient le fait de la propagande d’État ou des mensonges d’anciens militants devenus renégats. Pourquoi ne pas utiliser les espaces disponibles pour organiser des rencontres avec des acteurs de l’époque (étudiants, ouvriers, syndicalistes de base, activistes de toutes sensibilités), convier des chercheurs ayant travaillé sur cette période, qui au-delà de ses limites propres, demeure un miracle de foisonnement politique et d’organisation collective, qui permettrait d’inspirer nos actions. À l’heure où beaucoup en appellent à ne plus tourner en rond, faire un pas en arrière permettrait de faire deux pas en avant.

Comme on sait, les occupations furent au centre de l’événement Mai-68. Et il ne serait pas inutile d’apprécier aujourd’hui la manière dont elles ont permis de faire passer la lutte à un niveau supérieur d’intensité et d’indépendance vis-à-vis des captures bureaucratiques. Partout se lit une seule et même tentative : encourager, accélérer les rencontres entre étudiants et ouvriers de manière directe et autonome, construire un camp révolutionnaire nouveau, d’autant plus puissant que multiple, et uni dans cette multiplicité. L’épisode le plus célèbre a été sans doute l’occupation du Théâtre de l’Odéon, qui déclencha une libération inouïe de la parole et des formes d’expression artistique en même temps qu’il devient un lieu de communication pour l’ensemble du mouvement, de discussion avec les ouvriers révolutionnaires - nombreux à le rejoindre. Parallèlement, des comités d’action et des groupes de base prolifèrent à toutes les échelles, en particulier dans les usines, dont beaucoup sont occupées. À l’usine Renault-Flins tenue depuis plusieurs semaines par des ouvriers qui refusent les appels conjoints de l’État et de la CGT à reprendre le travail, l’évacuation brutale menée par la police début juin donne lieu à une émeute de grande ampleur. Surtout, on assiste à une alliance en actes entre les ouvriers qui occupent le site et des centaines d’étudiants venus leur prêter main forte et se battre à leurs côtés. Ce moment restera comme un point de référence pour la plupart des processus d’organisation qui se développent à la suite du mouvement de Mai-Juin 68, puis tout au long des années 1970.

Occuper un espace ne doit plus être perçu comme un simple moyen de pression, un outil pour déjouer le plan gouvernemental et imposer notre volonté sur celle de l’État. Ce qui rend opérante une occupation réside dans son contenu positif, dans l’affirmation politique dont elle est porteuse et la qualité des liens qui s’y tissent. En cela, l’expérience de la Zone à Défendre de Notre-Dame-Des-Landes est un exemple frappant. Plus que l’opposition commune à la construction d’un aéroport, c’est bien l’élaboration collective de tout un ensemble d’activités, de projets, de formes d’organisation, en somme l’élaboration d’une véritable contre-société, qui a déterminé l’enracinement de la résistance et contribué à renouveler l’imaginaire révolutionnaire.

Aujourd’hui, s’extraire de notre position de faiblesse passe par notre capacité à percevoir les occupations étudiantes comme la construction pratique, ici et maintenant, d’une « université des communs ». Un endroit où se croiseraient les différents secteurs en lutte contre la politique gouvernementale et sa vision d’un monde où règnent sans partage le marché, l’individualisme et la compétition, un endroit d’où pourraient émerger, comme à Nantes, des comités autonomes favorisant les échanges entre filières, pour briser les séparations qui nous appauvrissent. Un endroit qui serait à même d’inventer un nouveau savoir collectif plus profond que celui du système académique, une nouvelle intelligence stratégique plus exigeante que celle des directions syndicales, une nouvelle communication entre les mondes plus intense que celle des assemblées bureaucratiques. Faisons de nos espaces libérés autant de bases d’appui pour une montée en puissance du mouvement social, donnons-nous les moyens de la victoire.

quelques autonomes

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