Contre les grands projets, depuis Paris - Désobéissance écolo Paris

« En bloquant les engins et en occupant les chantiers, nous récréerons du lien social, de la chaleur humaine et de la convivialité. »

paru dans lundimatin#194, le 4 juin 2019

Lundi 6 mai 2019, le tribunal administratif de Paris a autorisé le début des travaux de la Tour Triangle dans le 15e arrondissement de Paris, dont la construction est contestée par des associations locales. La future tour de 42 étages et de 180 mètres de hauteur accueillera en son sein hôtels de luxe, espaces de co-working et bars, ainsi que quelques logements et toitures végétalisées prévus pour faire taire les contestataires.

La semaine suivante, dimanche 12 dans le 11e arrondissement parisien, s’ouvrait un lieu de convivialité et de résistance, le TEP Ménilmontant, constitué pour faire face à un projet de construction d’immeuble et déchetterie dans le quartier le plus dense d’Europe.
Cette actualité urbanistique nous amène à réfléchir plus globalement sur la question des projets de construction et de leur contestation, et plus particulièrement sur les lieux de vie urbains, notamment parisiens.

Les grands projets de nouvelles infrastructures sont avant tout des lieux de destructions des milieux préexistants, puisque ceux-ci renferment biodiversité ou lieux de vie. Les forêts, malgré le caractère industriel de leur exploitation, sont les premières à disparaître sous le béton. Elles ont toujours été parmi les sites privilégiés de l’exploitation industrielle, de l’extension du capital et des conquêtes étatiques. En effet, le début de l’ère industrielle est directement lié à la "mise en valeur" des forêts afin d’exploiter leur charbon. Aujourd’hui encore, elles apparaissent adéquates à opérer la "transition écologique", puisqu’elles sont censées fournir durablement du combustible pour alimenter les centrales biomasse tout en servant, paradoxalement, de territoire idéal pour les compensations des entreprises en tant que "puits de carbone".

Or, la forêt est parallèlement un lieu où s’organisait - et continue de s’organiser - la défense de modes de vies alternatifs : les camisards cévenols de la fin du XVIIe siècle, les Blacks anglais du XVIIIe, les résistant.e.s français.e.s de la 2nd Guerre Mondiale, jusqu’aux zadistes de Roybon, Bure et Sivens. Mais les grands projets destructeurs ne se contentent pas des forêts. Toute zone insuffisamment rentable, vivant au temps des saisons, résistant aux millisecondes des transferts financiers : prairie naturelle, champ non conventionnel, zone humide et lieu de convivialité alter-capitaliste, tout doit disparaître sous les centres de loisirs, les aéroports, les déchetteries et les gratte-ciels triangulaires.

La construction de grands projets, comme ceux cités précédemment, est toujours un désastre environnemental. La destruction des sols, des habitats et des diversités paysagères sont irréversibles, n’en déplaise aux défenseurs de la durabilité faible et aux écomodernisateurs. Construire une forêt de toute pièce ne remplacera pas les dégâts causés par la destruction de milieux véritablement vivants. Acheter les actions d’une banque de biodiversité, qui est censée protéger des espèces à l’autre bout du monde, ne remplacera pas les dégâts commis ici par telle construction de base de loisirs. Construire un immeuble pour reloger des habitants expropriés ne reconstituera pas artificiellement leurs anciennes conditions de vies ou leur attachement au territoire.

Combien de milliers voire millions d’hectares de forêts artificielles auraient dû être plantées si l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, avec ses allers-retours incessants d’hommes d’affaires, avait vu le jour ? Combien pour compenser la piste de ski intérieure du projet Europacity, les allers-retours des voitures des clients et des travailleurs ? Dans ces conditions, aucune "compensation" ne peut être envisagée car nous sommes déjà allés trop loin.

Alors même que nous déplorons déjà l’érosion massive de la biodiversité, l’artificialisation outrancière des sols, la gentrification des centre villes ou l’expropriation des plus précaires, les projets se poursuivent à une vitesse effrénée. Le désastre s’ajoute au désastre, et les politiques publiques n’ont toujours pas changé de cap, raisonnant encore en termes de compétitivité et d’attractivité. Tout projet est essentiellement destructeur et il est temps de s’y opposer systématiquement.

Tant que des projets de construction aussi absurdes continueront d’exister, les efforts des petits-bourgeois pour réduire leurs déchets alimentaires seront annihilés par les quelques centaines de millions de tonnes de déchets du BTP produits chaque année. Leurs efforts pour privilégier le vélo face à la voiture seront anéantis par le ballet incessant des camions et des engins de constructions. Leurs efforts pour prioriser une alimentation produite localement seront rendus impossibles par la destruction des dernières terres agricoles proches des villes. Leurs efforts pour réduire leur consommation d’eau en prenant des douches courtes seront ruinés par la création de barrages irriguant les productions agricoles en monoculture. Les rares endroits des quartiers gentrifiés où il reste un peu de vie seront détruits pour laisser place à un nouvel espace de co-working, un nouveau gratte-ciel ou une déchetterie - quand ça n’est pas dissimulé sous le nom de "logements sociaux".

A travers les projets d’artificialisation des espaces agricoles, de densification du réseau urbain et, de manière plus flagrante encore, à travers tous les grands projets inutiles, c’est le capitalisme qui s’exprime et cherche à rendre profitable chaque parcelle disponible : friches urbaines, lieux de déprise agricole, bâtiments à l’abandon où la nature reprend ses droits - pourtant des lieux privilégiés pour la biodiversité et réinvestis par des collectifs de quartier qui décident alors de prendre en charge l’avenir du lieu - sont voués à disparaître sous des projets d’aménagement imposés aux collectivités.

Les formes de réappropriation créative et spontanée par la population du coin de ces anciens espaces délaissés ne sont pas prises en compte car il s’agit de réintégrer le site dans le processus global de planification urbaine : ainsi il est devenu impossible de décider soi-même de son lieu et cadre de vie. Ceux-ci sont au contraire imposés de telle façon qu’ils répondent à des normes fonctionnelles et utilitaires qui échappent aux habitants, dépossédés par ces espaces standardisés qu’ils et elles n’ont pas participé à construire.

Cette dépersonnalisation de l’espace public se couple d’une désocialisation des habitants qui sont de moins en moins amenés à se rencontrer et à se partager l’usage des lieux voisins. On observe une diminution voire une disparition des fêtes de quartier, des espaces de jeu populaires, des discussions animées qui avaient lieu à même le trottoir. Les anciennes formes de sociabilité sont remplacées par d’autres basées sur la consommation : toutes les tables dans la rue appartiennent à des cafés et restaurants qui demandent de consommer ; où l’on discutait avec son épicier, on ne fait plus qu’attendre dans la queue d’une caisse automatique au Franprix du coin. L’autre, que l’on a de moins en moins l’occasion de croiser, avec qui l’on ne partage même plus d’espace en commun, devient progressivement un obstacle à éviter.

Les différents projets urbains de la ville de Paris véhiculent tous les thèmes de la ville capitaliste. Le projet du Charles de Gaulle Express (CDGE), le train devant relier la Gare de l’Est à l’aéroport Charles de Gaulle en vingt minutes, dont le prix exorbitant du billet n’appelle que les hommes d’affaires et les touristes les plus riches, privera le RER B de travaux visant à l’amélioration de la ligne et bénéficiant aux usagers du quotidien - pour une partie, des populations pauvres - mais permettra davantage de fluidité du capital entre le monde et Paris. La Tour Triangle du 15e arrondissement avec ses hôtels de luxes et espaces co-working achèvera l’embourgeoisement de l’arrondissement. Le projet Europacity à Gonesse continuera de bétonner les terres agricoles franciliennes pour implanter un nouveau quartier gentrifiant dans le nord de Paris. L’île de loisirs de la Corniche des forêts à Romainville s’implantera sur une forêt non productive, au sens économique, qui offrait des aménités environnementales aux habitants, non négligeables dans une période de réchauffement global, pour y développer une offre de consommation de loisirs. Enfin, le projet de construction de logements et d’une déchetterie au TEP de Ménilmontant, a déjà détruit les derniers espaces gratuits de convivialité, de jeux et d’échanges du quartier.

S’opposer à ces projets c’est s’opposer à la vision de la ville qu’ils véhiculent : une ville de production, de consommation, de tourisme et de flux économiques. Une ville où les seuls espaces végétalisés seraient les toits privés des entreprises et les jardins où la nature anthropisée et privatisée sert davantage à exclure les populations de ses anciennes zones de sociabilité qu’à leur offrir des aménités.

En nous opposant à ces projets, nous voulons partager une vision différente de ce que doit être la ville. En bloquant les engins et en occupant les chantiers, nous récréerons du lien social, de la chaleur humaine et de la convivialité. Nous opposer au TEP de Ménilmontant, c’est affirmer notre volonté de recréer des lieux d’échanges, tout en refusant la gentrification du quartier. Nous opposer au projet de base de loisirs dans la forêt de Romainville, c’est affirmer la nécessité du maintien des lieux improductifs, vierges des pressions systématiques du capital, et de poumons forestiers dans les zones urbaines très denses. Nous opposer au projet du CDGE, c’est tenter de repousser les assauts des capitalistes et des touristes aisés sur la capitale, pour que la ville soit avant tout représentative de ses habitants. Lutter contre le projet Europacity à Gonesse, c’est affirmer vouloir en finir avec les centres commerciaux, temples de la consommation, qui ont favorisé pendant toute la seconde moitié du 20e siècle le modèle standardisé de la voiture-reine ; c’est affirmer privilégier les espaces d’expérimentation d’une agriculture non conventionnelle aux projets démesurés de loisirs capitalistes.

De la lutte contre ces projets naîtront de nouvelles manières de penser et d’habiter la ville. Plus aucun projet portant la vision capitaliste de la ville ne devra voir le jour. Plus rien ne doit être imposé, nous voulons décider de tout.

Désobéissance Ecolo Paris

Addendum

Mercredi 29 mai, la mairie de Paris renonce finalement à construire logements et déchetterie sur l’ancien terrain de sport du boulevard Ménilmontant, occupé depuis le 12 mai par des militants écologistes et associations du quartier. On peut se réjouir de cette décision, mais il faut rester vigilant. Si la mairie de l’arrondissement entend jouer les élections municipales sur cette question et qu’elle ne semble pas exclure de remettre le projet sur la table (fût-ce dans une version diminuée) en cas de victoire, il faudra aussi prêter attention à ce qu’il se fera en attendant sur ce lieu convoité par les associations écologistes. Ces dernières entendent bien faire de ce lieu une « Base » extérieure, constituée de jardins partagés et d’animaux pondeurs ; excluant de fait une bonne partie de la population du quartier qui venait autrefois jouer au football sur le stade, traîner et fumer des joints le soir. Il s’agit donc de réaffirmer la volonté des associations de quartier de reconstruire un stade pour recréer un lieu de sociabilité populaire ouvert et gratuit. Les associations écologistes ne doivent pas s’emparer du lieu, ni fomenter avec la mairie la création d’un énième espace vert juste bon à hausser les prix du quartier et chasser les pauvres. Elles doivent laisser aux habitants le choix des activités qui seront réalisées sur le terrain ; contre la bétonisation et contre la gentrification.

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