Chaud, chaud, le printemps sera chaud !

Hélas !

paru dans lundimatin#514, le 31 mars 2026

« Tout le monde savait que quelque chose menaçait, mais personne ne pouvait croire que cela fût possible. »
Stefan Zweig

« Il faut entendre le grondement de la bataille sous la paix. »
Michel Foucault

« La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »
Georges Orwell

« Les gens dorment paisiblement dans leur lit parce que des hommes violents sont prêts à exercer la violence en leur nom. »
Georges Orwell

« ...c’est donc pleins d’eux-mêmes à ras bord, parmi le grand chahut printanier, avec dans leur chair une minuscule étincelle de doute, qu’ils s’enivraient. »
Eric Vuillard

« Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent »
Giorgio Agamben

En ce printemps 2026, jamais le dérèglement climatique n’aura atteint une telle ampleur avec aux Etats Unis des pics de chaleur de plus de 40 °C qui pulvérisent le record absolu de chaleur jamais enregistré pour un mois de mars. Désormais le réchauffement est clairement hors contrôle. Jamais, non plus, l’embrasement guerrier du monde n’aura été aussi menaçant sous les coups de butoir des puissances impériales fascisantes : guerre en Ukraine attaqué par la Russie , guerre génocidaire à Gaza en phase d’extension au Liban menée par Israël, guerre en Iran attaqué par les Etats Unis et Israël et en voie de généralisation à tout le moyen Orient, multiples conflits guerriers en Afrique etc. Conséquences : les industries d’armement sont au taquet, les budgets de défense explosent , l’Europe lâchée par les Etats-Unis panique et en France l’armée réactive le service national en recrutant des jeunes volontaires. Bref, l’air ambiant de ce printemps 2026 , déjà bien pollué, dégage de forts remugles bellicistes et sourd l’idée que c’est moins l’insurrection qui vient que la catastrophe qui déboule. Ce sentiment de menace éprouvé mais dénié par la jeunesse du printemps de 1914, à la fois si loin de nous et si proche, Eric Vuillard le dépeint de façon poignante dans un chapitre de La bataille d’Occident [1] :

LES JONQUILLES avaient fleuri dès la mi-mars. Puis ç’avait été le tour des cerisiers, des magnolias, de toutes ces touffes blanches et roses qui poussent orphelines sur des branches noires. Cette année-là, on avait vu de belles fleurs blanches sur les buissons, des nattes de fleurs très serrées, bien plus serrées que d’habitude. Sans doute, il avait fait froid assez tard et, tout à coup, un redoux avait permis cela : une éclosion dense et rare de toutes les fleurs en même temps. Les genêts aussi avaient été très jaunes cette année, d’un jaune vif et frais. Dès avril, les fougères percèrent la croûte humide, leurs feuilles recroquevillées se déroulèrent comme des petits messages d’amour tout pliés dans la paume et qu’on ouvre avec l’ongle. Les premiers roulements de tonnerre très loin résonnèrent dans le ciel, très loin, mais puisqu’il n’y avait pas de nuages, on y prêta peu attention. Chacun continua de vivre sur son aplomb naïf, dans son intimité diffuse, participant, travaillant, sans que les premiers chocs ne vinssent l’importuner.

Les nuages défilèrent au-dessus des clochers, les fleurs s’éparpillèrent dans l’air tiède, les soirs furent beaux. Les travaux semblèrent soudain moins pénibles, on courait rejoindre sa fiancée après l’usine, on oubliait l’effort ingrat face au joli visage rosi. Au matin, la fraîcheur piquait à peine la gorge, la veste suffisait à se couvrir, on était presque heureux soudain d’aller à l’atelier, on était content de rejoindre les autres, de bavarder, de partager avec eux des confidences banales. Certains murmuraient des paroles affreuses, mais on n’écoutait pas ; ils ne gâcheraient pas le printemps. Les garçons s’adressaient souvent pour la première fois aux filles, dans ce patois pudique et orgueilleux qui respire un mélange d’école et de famille, mais aussi autre chose de plus indiscernable, qui fait cette tendresse brutale, ce bonheur d’être seul à deux. C’est qu’on est là, frère et sœur impossibles, étrangers. On se rencontre un jour, au bal, à la foire, n’importe où, et cela semble obéir à une loi secrète, une chance. Mais qu’on se rencontre chez des parents, qu’on se croise chez l’épicier ou dans le train, on s’épie, discrets et maladroits, on s’éloigne très vite pour laisser l’impression qu’on ne s’est pas vus. Car on a peur, peur que l’autre ne rompe le mensonge sacré de notre indifférence. On désire se parler, s’étreindre, se toucher, mais on a peur, et c’est la même chose alors, comme toujours, c’est la même chose désirer et avoir peur, c’est le même picotement de peau, la même écharde.

Et, pourtant, les garçons viennent aux filles, pleins de sous-entendus, titubant dans leurs grosses galoches. Les filles, plus ricaneuses, mais aussi plus franches, regardent en face, les joues rouges, crânement. Et le désir prend le temps d’envahir tout le cœur, toute la bale. Les dimanches sont longs à présent, de plus en plus longs, ce sont de longues journées de lumière et d’ennui. On dort dans l’herbe, le ventre plein, un peu ivre. On danse au bord de l’eau, on rit, on crache, on boit. Lorsqu’il pleut, de petites volées de robes et de basques courent se mettre à l’abri sous les tôles, les grands arbres. Ils courent en riant, ramassant vite ce qui traîne, les vestes, les nappes, les paniers.

Bien sûr, on sentait par moments une vague inquiétude, mais on refusait d’y penser. Il y avait bien eu quelques éclairs, des grondements lointains ; la tension était montée entre la France et l’Allemagne, mais personne ne voulait penser en profondeur la situation de l’Europe. On préférait être heureux ce printemps, on préférait être fiers et heureux. Une fois posés les coudes sur la table, une fois les fesses dans l’herbe, on préférait penser à autre chose qu’au devoir, aux machines, aux difficultés. Ignorer l’aiguille qui piquait, c’était pouvoir encore entendre un moment le clapotis de la Marne, rêver.

Car ils voulaient encore rêver ces jeunes garçons et ces jeunes filles de 1914, ils voulaient encore rêver à ce presque rien, à cette main fraîche qui se tient dans l’herbe, à ce baiser que sans se le dire, depuis le début des temps, ils s’étaient promis. Ils voulaient de toutes leurs forces cette peau douce, cette cigarette à trois sous, ce pinard, cette barque abandonnée au courant. Tout le monde avait le sentiment qu’être heureux est le seul choix possible. C’était comme à chaque printemps, et peut-être un petit peu plus ; on disait oui, mieux que d’habitude.

Et c’est ainsi, sûrs de leur droit et de leurs désirs, simples dans leur amour – dans cet instant de la vie qui ne se raconte pas, car elle sait alors, la vie, qu’à ce moment-là elle n’appartient plus au récit, qu’elle lui échappe, le déborde, qu’elle est élargie à tout elle-même, ne laissant pas la moindre place, pas la plus petite faille où s’expliquer et se dire –, c’est donc pleins d’eux-mêmes à ras bord, parmi le grand chahut printanier, avec dans leur chair une minuscule étincelle de doute, qu’ils s’enivraient. La voix qui chante et chuchote, la joue rose, espérante, le corps souple, tout cela refuse d’entendre une autre chanson. Tout cela s’avance et se griffe dans la ronce, mais sans le sentir. Et pourtant tout est là, évident, singulier ; une jeunesse qui s’apprête et l’ignore, le malheur à bout portant, les visages que des museaux flairent, cette robe blanche qui va se déchirer. On a envie de leur crier “Attention !”, on a envie de les avertir, mais on sait bien que ça ne sert à rien, on sait bien qu’ils ne veulent rien entendre. Ils veulent être bercés par le jour montant. Et il faut imaginer cette grande bévue qui se prépare, ce disparate entre un monde jeune, à cœur joie, et cette framée embusquée – la trogne. Car déjà le monde grésille, déjà les archiducs sont en rang, déjà quelque chose bégaye, et fabrique tout ce qu’il faut d’obus et de canons. C’est une surprise la guerre, qui se prépare. Les grands fronts se penchent et hochent. La peur épluche les fautes, repasse les plis, trépigne. On prépare son prêche. Le gril est prêt, la truelle racle le mur, on va pouvoir rompre la chair comme du pain.

Les troupeaux de jeunes chèvres, avec leurs lèvres humides, leurs étroits sabots, on les habitue doucement à l’idée du sang. Depuis tout petits, on leur présente la mort sous un costume de gloire et de théâtre ; ils font semblant d’y croire, sortent de classe et oublient. Mais ils se souviennent tout de même qu’on aura besoin d’eux peut-être, de leur foi intacte et saine. On en aura peut-être besoin pour piétiner un grand serpent, un autre jour, une autre fois. Le tison a été porté dans leur chair, au bon endroit ; il suffira d’un feu de paille, rien de plus ; on verra pour le reste après. L’école leur parle d’un ennemi, d’un orage ; et lorsqu’il le faudra, ils courront, non plus vers la rivière ou la tonnelle, mais vers la mort. Rêvant à ce qu’on leur a dit, ils s’imaginent traverser le monde à cheval pour une guerre d’à peine quelques secondes, du sang, des cris, l’arc fleuri ; une chevauchée puis – la naissance.

Mais c’est la mort qui est là, derrière l’angle, avide et patiente menteuse. C’est elle qui parlera Sarajevo, c’est elle qui parlera mobilisation, honneur et tout le reste. Très vite, les soldats comprendront qu’on les a fait venir jusqu’ici pour tout autre chose que ce qu’on leur a dit, très vite, ils sauront que le devoir, la patrie, l’Allemagne et la France, eh bien ! ce sont des façons de dire, des histoires qu’on leur raconte pour les tirer loin de chez eux. Ils saisiront tout ça très vite, mais trop tard. Ils verront que leur vie à eux, à présent, n’a plus la moindre importance, que des intérêts tout autres ont pris le pas, que leur vie entière est réquisitionnée, vendue, jetée dans un grand sacrifice utile à rien pour eux. Très vite, ils verront qu’on les a entraînés au rendez-vous affreux, qu’on les a privés de tout ce qu’ils connaissent et qu’on leur demande de sacrifier, de gré ou de force, cette belle fraîcheur qu’on leur envie. Ils voient bien qu’on les a fait venir pour qu’ils les perdent ce bonheur ordinaire et cette joie qui était la leur. Ils voient s’éloigner d’eux tout ce qu’ils souhaitaient vivre. Et, dans ce cauchemar où on les a mis, à y regarder mieux, on pourrait retrouver un peu de l’hiver passé, un peu du travail qu’ils tâchaient d’oublier en s’étourdissant dans l’air frais. Car ce sont de nouveau les machines, ce sont les solides articulations d’acier, les bruits, les ordres, l’absence d’amour. C’est un peu la même existence, en pire, la même chaîne de fer, mais la mort est là sans cesse à présent, c’est même la seule chose qu’on fabrique. Et ils s’aperçoivent trop tard que toujours le temps nous fait négliger ce que nous aimons, puis nous le retire ; et ils apprennent, allongés dans la soue, qu’on est lent à voir ce qu’on aime et véritablement l’aimer (si aimer est bien la même chose que voir), qu’on ne sait pas assez aimer et pas assez voir, et que c’est après, longtemps après, quand la petite mandorle de l’habitude se dissipe, et que – de derrière le rideau – un comédien que l’on croyait mort se relève, ôte son costume et nous appelle, que c’est alors que la tristesse nous vient. Et, au moment où l’inquiétude, la toute première, l’indice mal visible, est écarté par eux du champ de vision, ils ne savent pas encore que ce nimbe qu’ils ont cru voir autour des robes, que la jolie vérité qu’ils aperçoivent entre les branches vont brûler et pourrir dans un béement d’azur.

Crédit photo : Bernard Chevalier

[1La bataille d’Occident, Babel, 2014

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