Cauchemars et facéties #9

Errance sur l’internet.

Cauchemardos - paru dans lundimatin#39, le 9 décembre 2015

Cette semaine il sera question d’oignons, d’un tambourin, d’insultes, de Snowden, de Gollum et du RCLens.

Interdire Tor

Le gouvernement prépare deux nouvelles lois, en « réponse » aux attentats du 13 novembre. L’une concerne l’état d’urgence - l’idée étant, en plus de faire rentrer le dispositif dans la Constitution, de prévoir un mécanisme de sortie progressive.

L’autre serait une énième loi antiterroriste. On parle (« hypothèses de travail » !) de permettre à la police de saisir des objets et documents lors d’une perquisition mais sans contrôle du procureur, de perquisitions (administratives) de nuit, de la création d’un délit d’obstruction aux perquisitions, de la mise en réseau de tous les fichiers informatiques (dont celui de la Sécurité sociale), de l’extension de la vidéosurveillance, de l’installation systématique de GPS sur les voitures de location, de l’extension de 6 à 8 jours de la durée des gardes à vue dans les affaires terroristes…

Pour faciliter les enquêtes, le projet de loi prévoit également la possibilité de poser des micros dans les domiciles dans le cadre d’une enquête préliminaire. Et l’alignement des pouvoirs accordés lors d’une enquête de flagrance (lorsque le flagrant délit est établi) sur ceux en vigueur lors des enquêtes préliminaires. Concrètement, cela signifie que les enquêteurs pourront perquisitionner sans l’accord de la personne visée dès le stade de l’enquête préliminaire, alors que c’était impossible auparavant.

Le texte prévoit aussi l’élargissement des possibilités de surveillance dans les lieux publics, et le recours aux IMSI-catchers -ces fausses antenne-relais qui espionnent les téléphones- sans contrôle judiciaire. Jusqu’à présent, les IMSI-catchers étaient utilisés, d’abord de manière illégale, puis de manière légale depuis que la loi Renseignement a été votée, dans le cadre de la surveillance des services secrets.

Le journal le Monde a aussi pu consulter un tableau interne édité par la direction des libertés publiques et des affaires juridiques, qui dépend du ministère de l’intérieur, afin de recenser les mesures demandées par la police et la gendarmerie. Certaines de ces requêtes concernent (encore une fois) le contrôle et la surveillance des réseaux :

« Interdire les connexions Wi-Fi libres et partagées » et fermer toutes les connexions Wi-Fi publiques pendant l’état d’urgence, « sous peine de sanctions pénales ». Jusqu’à présent la loi impose par principe aux abonnés à internet de sécuriser leur connexion pour éviter qu’elle soit utilisée à des fins illicites, mais le seul risque que prennent les abonnés généreux et récalcitrants qui laissent leur Wi-Fi ouvert est de recevoir un avertissement Hadopi si quelqu’un l’utilise pour pirater des films ou de la musique. En obligeant à fermer toute connexion, la police s’assurerait d’avoir un identifiant précis pour chaque adresse IP, ou au moins de réduire la liste des suspects possibles dans un même foyer. C’est en tout cas l’idée.
« Interdire et bloquer les communications des réseaux TOR en France » : Même à supposer que ça soit techniquement possible, ce serait une mesure totalement disproportionnée qui enverrait un très mauvais signe à l’international, alors que le réseau d’anonymisation TOR est utilisé par de très nombreux activistes et dissidents de pays autoritaires. L’un des premiers pays à avoir bloqué Tor était l’Iran.
« Identifier les applications de VoIP et obliger les éditeurs à communiquer aux forces de sécurité les clefs de chiffrement » : C’est la fameuse grande guerre du chiffrement à laquelle se prépare La Quadrature du Net, la France ayant sans aucun doute la volonté de se joindre à la Grande-Bretagne pour obtenir que les éditeurs de messagerie chiffrée fournissent des backdoors pour que les autorités puissent écouter les conversations interceptées.

Pour approfondir : relire notre article sur Tor et la loi sur la surveillance.

Contre-propagande


Conscient qu’il s’expose (un peu) à la critique concernant la mise en application de l’état d’urgence, le gouvernement nous a concocté une jolie petite page internet, façon vrai/faux : « L’action de l’État contre le terrorisme : le point sur certaines contrevérités ».

Ainsi, vous pensez que « L’état d’urgence n’est plus l’État de droit ». FAAUUUX ! Vous répond le gouvernement.

« Les libertés individuelles sont menacées par la généralisation des perquisitions et des assignations ». PPFF, n’importe quoi ! Car « toutes ces procédures peuvent être contrôlées par les tribunaux administratifs ».

« Les libertés publiques sont entravées par l’interdiction des manifestations ». Alors là, PAS DU TOUT. « 60 autorisations ont ainsi été données, le week-end dernier, à l’occasion de la COP 21. »

Au final, retenez bien (c’est en gras) :

L’état d’urgence vise à protéger des terroristes ; il ne vise en aucun cas à empêcher les mobilisations collectives dont les revendications doivent, bien évidemment, pouvoir s’exprimer.

Rappelons que le webmaster du gouvernement s’était déjà illustré avec cet appel à arborer les couleurs bleu-blanc-rouge. On y trouvait notamment ces exemples :

Oui, vous avez bien vu, un homme tente de reproduire le drapeau français à l’aide de trois fonds d’écrans d’ordinateur (dont l’un affiche la couleur bleu clair…)

Observatoire

Laurent Borredon, journaliste au journal le Monde, tient un observatoire de l’état d’urgence, à l’activité quotidienne. Samedi dernier, il nous racontait l’histoire d’une demi-douzaine de jeunes gens, se promenant dans le 4e arrondissement de Paris, avec un vélo et un drapeau écolo, et jouant du tambourin. Jeunes insouciants, c’est l’état d’urgence ! Sept cars de CRS ont eu tôt fait de les encercler. Ils leur ordonnent de s’accroupir, les mains sur la tête. Ils seront relâchés une demi-heure plus tard.

Quelques lycéens s’arrêtent aussi et interpellent les CRS : "Ils n’ont rien fait, ils jouaient de la musique. Plutôt que de vous en prendre à eux, vous étiez où vendredi, quand on se faisait tirer dessus ?" Le dialogue est mal engagé. "Qu’est ce que vous en savez ? Parmi eux, il y a peut être des terroristes ! Circulez ! Vous voulez finir comme eux ?", répond un CRS. La journaliste s’en mêle : "Vous n’avez pas d’autres priorités que de vous en prendre à ces gamins ? C’est ça, l’état d’urgence, un Etat policier ?" Les forces de l’ordre expliquent avoir reçu un appel leur signalant "des éléments pouvant représenter un danger et se dirigeant vers la place de la Bastille".

Fusils

Le 3 décembre au matin, quatre élèves du lycée Ravel à Paris ont été arrêtés alors qu’ils participaient à une tentative de bloquer leur établissement pour s’opposer à la COP21 et à l’état d’urgence. Huit policiers de la bac les ont donc interpellés, notamment en les menaçant à plusieurs reprises avec leurs fusils.

Violence

L’état d’urgence c’est aussi ça(des policiers qui se lâchent, en toute circonstance) :

« Quatre gars en civil se ruent sur un type, le mettent au sol et commencent à [le] rouer de coups. »

Le type au sol continuait à hurler et à se faire tabasser... à tel point qu’il n’arrivait plus à articuler, c’était effrayant. Une voiture de flics est dans la rue, avec deux motos de police et cinq flics en vélo. »

Un couple, témoin du tabassage, intervient depuis sa fenêtre :

« - Ce n’est pas la peine de le frapper comme ça, lâchez-le ! »
« - Qu’est-ce que tu as, connard ? Rentre chez toi ! »
Selon les témoins, les policiers investissent ensuite le bâtiment. Ils frappent à plusieurs portes. […]
Les forces de l’ordre trouvent finalement l’appartement du couple. Toujours présents dans la rue, [deux autres témoins] entendent les cris d’une femme. Des cris à s’arracher les poumons : « Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! »

Anonymous

En réponse à l’interdiction de la manifestation du 29 novembre à Paris, et aux violences policières et arrestations qui l’ont accompagnée, un piratage de deux sites liés à l’ONU (unfccc.int et meta-fusion.com) a été signé Anonymous. Un document a été mis en ligne recensant des informations sur plus de 1400 participants à la COP21 : noms, profession, organisme, numéro de téléphone, adresse email, mot de passe (crypté), question-réponse de sécurité.

Les données récupérées se trouvent ici, et .

Espionnage


On peut penser, après toutes ces années, tous ces scandales, tout ce travail (notamment de la part de Snowden et de The Intercept), que les Etats-Unis ont fait machine arrière en matière de surveillance, qu’ils ont abandonné l’espionnage de masse et que désormais ils prennent des pincettes en matière de renseignement. Que la récolte massive de données, au moins, ne concerne plus les citoyens américains, ou alors seulement ceux suspectés de terrorisme. D’ailleurs ils ont récemment voté un « USA Freedom Act » - ça change du Patriot Act.

Mais non, en fait tout est toujours comme avant. Comme nous l’explique Gizmodo, le programme de surveillance PRISM continue tranquillou, et il n’est pas le seul. Et pour contourner l’USA Freedom Act (qui l’empêche de se référer à la Section 215 du Patriot Act) la NSA a plein de nouvelles justifications pour espionner tout le monde.

Vrac

Balance

Le ministère des finances envisage de rémunérer les personnes qui signaleraient des cas de fraude fiscale. Bon, l’ambiance en ce moment est à la délation. Mais, plus étonnant, les délateurs sont renommés par Bercy des « lanceurs d’alerte ». Pauvre Snowden…

Pendant ce temps-là à la zad…

Dans la zone d’aménagement de Notre-Dame-des-Landes, ils sont paysans, propriétaires de terres et maisons, ou encore locataires… Ils ont été expropriés. Maintenant, Aéroports du Grand Ouest (Vinci), agissant pour le compte de l’État, demande leur expulsion immédiate.

Leurs avocats viennent d’être prévenus. L’audience est fixée au jeudi 10 décembre, au tribunal de grande instance de Nantes.

Selon l’Acipa, principale association d’opposants au projet d’aéroport, le tribunal examinera seize dossiers, dont ceux des quatre exploitations agricoles.

« Vinci réclame une astreinte de 200 euros par jour, ainsi que la mise sous séquestre du matériel et du cheptel si les intéressés ne quittent pas les lieux », ajoute Julien Durand, porte-parole de l’Acipa.

Par ailleurs, toujours selon Ouest-France :

Depuis le 10 octobre, une nouvelle maison est occupée dans la Zad de Notre-Dame-des-Landes, à la Noë-Verte, commune de Grandchamp-des-Fontaines. Un collectif y a installé une conserverie. Aéroports du Grand Ouest (Vinci), qui doit construire l’aéroport, a demandé l’expulsion, de toute urgence des opposants. Le jugement était attendu. […] Le juge des expulsions vient de renvoyer l’affaire à l’audience du 27 janvier, où le dossier sera examiné sur le fond. Ce qui permettra à l’avocat des occupants de prendre en compte des pièces complémentaires, fournies tardivement par AGO-Vinci.

Facebook

Internetactu revient sur la tentative par les « géants du net » de prendre la place des services publics, à travers l’exemple du Safety Check de Facebook, activé le vendredi 13 novembre. Ce service permet aux utilisateur du réseau social présents dans une zone touchée par un désastre (et délimitée par Facebook) de signaler s’ils sont sains et saufs (et de même pour leurs amis). Lors des attentats parisiens ce n’était que la quatrième fois que ce service (imaginé après Fukushima) était activé.

Selon Hubert Guillaud :

Aujourd’hui, Facebook apparaît comme barrière trop poreuse à la surveillance des Etats. Safety Check ne participe-t-il pas plus à l’escalade sécuritaire qu’à son apaisement ? A l’heure où s’annonce en France un Etat d’urgence de longue durée qui s’apprête à appliquer l’état d’urgence aux technologies, à faire taire nos droits et libertés publiques, comme le droit à nous regrouper ou à manifester, Safety Check pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponse.

Gollum
Un internaute turc est poursuivipar la justice de son pays pour avoir « insulté » le président Erdogan, en le comparant, dans un montage photo, à Gollum. Mais est-ce réellement dégradant que d’être rapproché de ce personnage ? Le juge, qui n’avait pas vu le seigneur des anneaux, a nommé quatre experts pour qu’ils déterminent si comparer quelqu’un à Gollum constitue effectivement une insulte. En attendant le verdict, voici le montage, qui s’avère plutôt convaincant :

RCLens
Nous essayons, dans cette revue, de privilégier les sources les plus diverses. Pour autant, on nous a fait remarqué récemment, que nous n’avions jamais cité le journal l’Equipe. Qu’à cela ne tienne. Nous y avons trouvé, cette semaine, un article sur la tentative de récupération par Marine Le Pen des tribunes lensoises et le mécontentement que cela provoque :

« On est tous fils et petit-fils de mineurs, ces gens-là ont porté les valeurs de la région, le respect des autres, le courage, la combativité, l’amour des autres. Aujourd’hui, tout le monde ne se réjouit pas de la montée du FN », assure Pascal D. Les fans qui ont déployé la banderole « Ici c’est les corons, pas l’château d’Saint-Cloud », lors du dernier match à domicile face à Nîmes, lundi dernier, en ont fait la démonstration.

Alerte "confusion" : l’info est tweetée par un membre de Les Républicains.

L’attaque des clones

La plus grand site mondial de clonage d’animaux est en cours de construction en Chine, selon la presse chinoise, citée par l’AFP. Ce centre de production, située la ville portuaire de Tianjin, à 150 km à l’est de Pékin, comprendra un laboratoire de clonage et une banque de gènes, a annoncé l’agence officielle Chine nouvelle. L’usine se concentrera sur le clonage d’animaux domestiques, de chiens policiers, de chevaux de course et de vaches, tous destinés à être commercialisés à une échelle industrielle. La production devrait démarrer l’an prochain. Quelque 100 000 embryons de vaches seront produits annuellement dans un premier temps, puis un million à terme.

Micromorts

Dans l’exercice de quantification de la vie quotidienne permis notamment par les smartphones et montres connectées (calcul du nombre de calories dépensées, du nombre de pas, de cigarettes fumées, d’argent dépensé, de conquêtes, etc.), il manque pour l’instant la possibilité de calculer simplement ce que nos actions nous font gagner ou perdre en espérance de vie. Combien de microvies ai-je accumulé aujourd’hui ?

Mais on y vient., grace au statisticien David Spiegelhalter et son calculateur.

Pour rendre intelligibles ces niveaux de risque et faciliter la décision, ont été créés les concepts de micromort et de microvie. Une micromort est une chance sur un million de mourir. Cela correspond à la dose moyenne de risque que vous rencontrez un jour normal ; des activités risquées menées ce jour-là vous ajoutent des micromorts. Par exemple, une anesthésie générale donne une chance sur 100 000 de décès, ce qui n’est pas très explicite ; si on vous dit que cela fait 10 micromorts, soit 10 fois le risque quotidien moyen, c’est plus clair. De même, une journée au ski correspond à une micromort, comme 370 km en voiture ou 32 km à vélo. Une plongée correspond à 5 micromorts, courir un marathon à 7.

La microvie est elle utilisée pour évaluer les risques cumulatifs. En effet, si vous faites un trajet en voiture aujourd’hui et que vous y survivez, demain, votre niveau de risque est remis à zéro. Mais certains risques se cumulent dans le temps, comme le tabagisme, le manque d’exercice physique ou les mauvaises habitudes alimentaires. Une microvie correspond à 30 minutes d’espérance de vie supplémentaire. Fumer un paquet de cigarettes, par exemple, vous coûtera environ 10 microvies, soit 5 heures d’espérance de vie. Fumer un paquet par jour est alors comme un vieillissement accéléré : votre corps vieillit comme si les journées duraient 29 heures au lieu de 24.

20 minutes d’exercice dans une journée vous rapportent une microvie (par contre, de manière intéressante, l’exercice supplémentaire au delà de 20 mn apporte beaucoup moins). Boire une dose d’alcool par jour apporte une microvie, par contre, les doses suivantes vous coûtent des microvies (7 doses d’alcool, soit un litre de bière, coûtent 2 microvies). Une heure passée devant la télévision coûte une demi-microvie ; être une femme vous rapporte 4 microvies par jour par rapport au fait d’être un homme ; la dose de radiations d’une radio des poumons coûte 2 microvies.

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