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Ça finira mal

Des Sioux au coeur noir - à propos des attentats de Barcelone

paru dans lundimatin#114, le 24 septembre 2017

Les attentats se suivent, se ressemblent, et finissent par être intégrés à la tonalité du monde contemporain. Se resaisir de cette tonalité pour ne pas y sombrer n’a rien d’évident, tant les pièges sont partout. Dans cet article paru chez nos amis de Qui e Ora, Vicente Barbaroja livre une analyse triste et sans concession, de la situation espagnole et mondiale après les attentats de Barcelone et Cambrils.

1.

Ces jeunes qui ont pensé, préparé, et exécuté les attaques à Barcelone et Cambrils ont toujours vécu ici, ou y sont arrivés très jeunes. Ce sont nos enfants. Ce sont des voisins, des frères, des amis. Ce sont des enfants perdus, comme n’importe quel occidental, étrangers sur leur propre sol. Plus encore, faire partie de la deuxième génération de migrants, c’est être doublement étranger. Européens au Maroc, musulmans ici.

Être chez soi, c’est pouvoir compter sur les personnes que vous avez à vos côtés, dans les bons moments comme dans les mauvais. C’est aller dans le sens de la création, de la construction, du développement réfléchi, de la pensée, de la lutte. L’Occident se développe et rend toute chose éphémère à une telle vitesse, qu’il nous est difficile de nous sentir réellement chez nous. À cause de la crise, la guerre et le chaos qui nous gouvernent, Barcelone est notre foyer aujourd’hui moins que jamais, lorsque des milliers de gens sont expulsés et que la vie nous est rendue impossible.

Paradoxalement, nous ne sommes chez nous que lorsque tout est fini. Au milieu de la catastrophe, une fois dissoute la première vague de panique. C’est dans des moments exceptionnels que nous sommes accueillis partout, dans ces moment que vous partagez le monde dans le regard d’autrui. La normalité étouffante supprime ce soutien mutuel, qui revient encore et toujours. Nous l’avons constaté dans tous les endroits où l’instant est brisé et plus rien ne fonctionne, dans les attaques de Paris ou de Barcelone, après les ouragans Sandy ou Katrina, pendant les tremblements de terre en Italie, mais aussi dans les histoires de vie et de combat de la vallée de Susa, Tahrir, Taksim ou Charlottesville.

C’est comme si toute l’impersonnalité inhumaine devait tomber, pour permettre, momentanément, le retour d’une vie commune ; et effacer l’oubli du tissu invisible qui entrelace l’habit de l’existence terrestre. L’hostilité ambiante consume nos vies. Lorsque le gouvernement, par le chaos et la crise, s’évapore dans la catastrophe, cette capacité humaine à s’organiser réapparait.

Méfiante, éduquée dans l’intérêt et dans le désir de triompher, elle est, de manière schizophrène, opposée à la moralité humanitaire, à la néo-chrétienté, que l’on voit à la télévision et que l’on enseigne à l’école - secourir les pauvres, les victimes. Dans ce contexte, dire que nous n’avons pas peur, c’est un mensonge qui dure à peine le temps de le dire. La peur est l’affection dominante sur laquelle se développe l’hypothèse mondiale qu’est la métropole sécuritaire. Une peur légitime mais mal orientée, parce que c’est l’économie elle-même qui crée un chaos global, et qui cherche alors à protéger la Terre en dernier frein. Brake, katechon, apocalypse, qui justifie, comme le grand inquisiteur, tous les excès.

L’ère moderne repose sur la volonté de recréer un ordre mondial sur des fondements d’intérêt et de discorde. Pour contenir cette hostilité, il faut un gouvernement fort, un Léviathan, sous lequel peut émerger un désordre économique, une équivalence comptable de la multiplicité de tout ce qui existe ; où rechercher l’intérêt de chacun, théoriquement, profite à toute l’humanité. Après les milliers de réfutations pratiques de cette théorie, leur survie ne peut être comparée qu’à celle des croyances religieuses. Le capitalisme, une religion sacrificielle. Notre monde, vivant parmi les ennemis. Un célèbre jésuite aragonais du XVIIe siècle, retrouvé dans les années 80, a développé une moralité de prudence. Plus tard, les deux siècles révolutionnaires ont été inclus dans le dogme du développement économique. À mesure que la périphérie de chaque centre d’accumulation traversait son labyrinthe infernal, il restait des énergies pour des créations étonnantes, touchées par un excès et un héritage de machines robustes. Pendant quelques décennies, l’avenir a été éteint. Et certaines voix et lieux luttent pour donner une forme positive et révolutionnaire au sentiment universel de rejet du monde tel qu’il est, ainsi que le désir de sortir de l’horreur actuelle. Une sortie, un frein au train de l’histoire, une sortie qui ne veut pas se renfermer dans des États forts à vocation fasciste.

Si c’est le fascisme qui conduisait la camionnette de Ramblas, ce n’est toutefois pas un fascisme étranger, c’est une expression parfaite de certaines affections dominantes propres à un monde instable.

2.

La haine revient. Sa version despotique, dans le fascisme islamique et son double, qui n’est pas l’extrême droite, mais le despotisme des marchés capitalistes et la fascisation de son monde, préfère parler de la paix. « Barcelone, ville de paix », bien que la paix ne puisse être vue nulle part. Notre monde n’est pas le seul. Et quand vous n’êtes pas en paix, vous êtes en guerre. Quelle que soit l’intensité de l’utilisation du néo-langage par une civilisation effondrée. Et tous les appels à la paix et la résolution des conflits par des canaux juridiques et "démocratiques" tentent de neutraliser un conflit historique qui, lorsque la porte est fermée, entre par la fenêtre. La haine a été la première victime de la social-démocratie, ayant été, selon les mots de Walter Benjamin, « la plus grande force du prolétariat révolutionnaire ».

Les jeunes qui ont pensé, préparé et réalisé l’horrible massacre de la semaine dernière semblaient intégrés. Certains avaient, à l’âge de 22 ans, un CDI en tant que soudeur à l’usine. De manière hypocrite, cela nous surprend qu’ils veuillent tout détruire, qu’ils détestent notre mode de vie, ce qui les fait vivre. Êtes-vous surpris ? Notre capacité à nous mentir à nous-mêmes semble parfois infinie. Nous vivons un temps de bêtise sans avenir, sous les cataclysmes absurdes d’une économie qui se comporte comme une déesse météorologique. En ce qui concerne les relations des gouvernements et des monarques avec une Arabie saoudite dont la symbiose avec le jihadisme salafiste ou néo-islamique a été prouvé et qui participe à la guerre en cours en tant que puissance coloniale régionale, tout cela est bien beau, mais on parle encore de problèmes extérieurs, quand le problème est ici, en nous et dans la vie, et nous le laissons s’étendre. C’est comme regarder le doigt qui pointe vers la lune, comme un cristal qui reflète notre misère existentielle, enfermés dans des cages dorées, consommés par l’épuisement, accrochés aux écrans bleus. Nous vivons dans une ère de suicides et de dépression, de meurtre de masse, de fatigue et de ressentiment, comme des rats enfermés dans une cage en plein air qui se dévorent jusqu’à leur mort. Hier, la presse nous a appris qu’en 2016, il y a eu 60 000 décès dus à la drogue, simplement aux États-Unis. N’est-ce pas un signe de haine et d’ennui envers la vie ?

3.

Le rejet de ce monde cherche une ligne de puissance. C’est ce qu’offre l’extrême droite et le néo-islamisme. Une arme pour sortir de là. Même s’ils ne se rendent nulle part mais se verrouillent dans des despotismes encore plus grands.

Alors que le populisme, ainsi que la social-démocratie radicale du Commonwealth, semblent avoir contaminé l’air de Barcelone à coups d’extrêmes impensables, malgré ses confessions d’impuissance, et souhaitent gouverner. "Nous sommes venus remettre de l’ordre", disent-ils l’autre jour suite au sabotage du bus touristique par les hommes d’Arran ! Mais quasiment personne ne mettra de l’ordre dans une mobilisation infinie de capitaux qui déborde de partout et dont l’initiative stratégique au sein du jeu en tant que tel est, après ces 40 années d’années de contre-révolution, indéniable.

Le gouvernement exige la neutralisation du conflit, comme nous l’avons vu à Barcelone lors des grèves du métro et de Telefónica et comme nous le verrons du côté du logement. "Barcelone, ville de paix". Ni la social-démocratie, ni la démocratie chrétienne, ni ses versions radicales, les pôles du mécanisme de capture politique de l’Ouest, ne résoudront les attaques ou le racisme, le problème du logement, ou nos vies. Son activité consiste à gérer ces problèmes, dont l’éternité correspond à l’éternité fatale d’un présent capitaliste mort. Ce sont les bureaucrates du désastre. Alors, tuer et mourir sur les Ramblas ou à Cambrils, c’est comme courir dans un mur plein d’êtres aussi perdus que vous. Rappelez-vous le geste d’Andreas Lubitz, pilote de la Germanwings.

Que Podemos et mairie de Barcelone aient occupé le devant de la scène en si peu de temps est aussi la conséquence de notre propre confusion et faiblesse. Les nôtres, à nous, révolutionnaires qui, bien que nous soyons réellement présents, trouvons rarement le moyen, même en pleine période de conflits, d’élaborer et de partager cette force et cette perception aiguë de la réalité qui lui permet de percer.

Être une minorité n’est pas un problème. Tout ce qui existe en est un. Le sentiment d’unité, déjà brisé samedi au cours de la manifestation, n’a même pas duré une semaine, même dans la douleur. C’est la preuve même d’un monde qui éclate en fragments. C’est comme si la mondialisation avait déjà touché sa propre limite expansive, comme si un processus inverse de décomposition avait commencé. Dans la guerre de tous contre tous, chaque fragment veut se sauver en minant les autres, comme si cela ralentissait un processus qui, en réalité, accélère. Brexit, Trump, Poutine, Erdogan, Arabie Saoudite, Rajoy et les indépendantistes libéraux, chacun veut récupérer une part perdue et accélérer ainsi une fragmentation qui se produit à la fois au niveau territorial et au niveau subjectif - comme a su le voir un psychothérapeute catalan, fils de l’exil (lire l’article). Toutes les forces sont minoritaires, des partis politiques aux mafias privées. Elles deviennent essentielles au moment où elles parviennent à donner forme aux sentiments et aux perceptions qui, jusqu’à la confusion et l’ambivalence, circulent largement. L’avantage de la concentration stratégique des moyens financiers et industriels pendant les années soixante-dix, les partis d’ordre et une télévision immédiate et dynamique, qui a offert une cohérence aux 40 ans de contre-révolution, est encore bien présent, bien qu’il soit touché par la mort. Voilà plus de 15 ans, presque une génération, qu’ils ne gagnent plus de guerres, ni ne les terminent, quel que soit le chaos qu’ils génèrent, et sont capables d’en générer plus encore, mais croire à une stabilité à long terme dans un tel contexte relève de l’illusion de psychopathe. Autant que les motivations des plans d’attaque tels que ceux de Barcelone et de Cambrils. À chaque soubresaut, les fissures s’élargissent. Comme un désert, le monde de Mad Max tend irrésistiblement à se développer.

4.

L’antiterrorisme est une façon d’essayer de gouverner ce processus chaotique. Le ressentiment augmente, le contrôle devient sous-jacent, la police est au coeur du gouvernement, même si elle se comporte comme une bande armée, un cartel-clé déclencheur, comme nous l’avons vu ces jours-ci à l’encontre de plusieurs mineurs. Aux États-Unis, il est 58 fois plus facile de mourir des mains de la police que dans une attaque quelconque. En France, dans l’état d’urgence déclenché par la vague d’attentats, non seulement les excès et la brutalité policière ont été tellement délirants que Le Monde y a consacré un blog, mais le pays a ausi fait face à l’année la plus inouïe dont on se souvienne depuis des décennies. Et ne nous trompons pas. Le ton combatif du mouvement contre la loi "Travaille !" donne le ton des prochains "mouvements" impliquant la jeunesse. Comme après 2005-2006 en France et 2008 en Grèce. Et comme on l’a vu cet été à Hambourg, où 20 000 robocops, chargés de bouches d’incendie et d’hélicoptères, ont été incapables de maintenir le contrôle de la deuxième ville allemande. Les Mossos, certains condamnés, applaudis et chantés samedi à la démonstration de l’unité, savent qu’ils ne peuvent pas leur faire confiance. Peu de temps après une scène similaire à Paris, le cri qui a rythmé cette série de manifestations sans fin, pendant des mois, dans toute la France, était : "Tout le monde déteste la police".

Comme toujours, la clé est dans le processus de politisation qui accompagne ces archipels de révolte. Autrement dit, dans l’enthousiasme, l’orientation et la cohérence des devenirs ouverts. Essayer de les gouverner, idéologiquement, techniquement ou par roublardise, c’est évaser leur pouvoir et étouffer leur joie contagieuse. "Je préférerais vivre avec la haine que vivre dans la peur", a déclaré Arya Stark l’autre jour. La fragmentation ne ralentira pas, mais nous pouvons l’accompagner. Nous pouvons court-circuiter les désirs despotiques des enfants de nos quartiers qui veulent commettre un massacre sur les Ramblas, au lieu de participer à la joie destructrice de la révolte ou à l’élaboration patiente de ces mondes. Les Sioux Lakotas, leurs guerriers suicidaires les coeurs noirs, une figure qui résonne chez ces meurtriers comme si le désir d’être peau rouge déjà exprimé par Kafka serait devenue en eux un désir de mort néfaste. Ce qu’il y a de plèbe en nous a toujours senti, en dépit de toute la propagande, que la vie capitaliste dans les manoirs fortifiés hyper protégés est, à la fin, trop triste, effrayante et solitaire. "Oh, ils me volent !" Le mode de vie occidental attaqué est une illusion des riches. Le monde ordonné implose. Le futur effacé est dessiné comme Mad Max, ou à l’image même de Mad Max. Accompagner le processus de l’intérieur, apprendre avec lui, c’est accompagner une politisation qui, en même temps que la pensée stratégique et le combat, nous met en position de recréer un monde de nos propres mains. Le toucher et l’odeur deviennent encore décisifs dans la perception des fils invisibles qui relient des fragments d’existence dont la puissance grandit. Ils dépassent nos écrans. C’est ici, et maintenant : le monde ou rien.

Tout cela marque le centenaire de la révolution bolchevique qui a brillé durant la guerre civile mondiale. Tous ceux et celles qui se revendiquaient anarcho-bolcheviks en Catalogne savaient qu’une révolution ne s’organise pas mais qu’elle se conspire. Toutefois, ce n’est pas en créant une organisation qui rend sourd dès la naissance, mais en en accompagnant la croissance, comme celle d’un être vivant, en apprenant d’elle et en jouissant, tout en développant les armes et la flamme, qu’il faudra habiter cette terre. Comme évoqué, tant que les conflits ne s’intensifient pas et que les formes d’organisation n’apparaissent pas en eux, le journal est notre parti. L’accompagnement des processus de politisation révolutionnaire peut tout aussi bien mal finir, bien que cette période de « développement social glorieux » en Occident, et l’enthousiasme vis-à-vis d’une ère révolutionnaire, nous les devions à la haine rouge et à la peur qu’elle a engendrée.

Vicente Barbarroja

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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