C’est quoi le problème ?

Nathalie Quintane

paru dans lundimatin#285, le 26 avril 2021

Pourquoi l’art répondrait-il à d’autres lois que celles du partage du monde ? demandait Jean-Pierre Cometti [1]. En effet, pourquoi donc — en quel honneur — l’objet d’art devrait-il être autre chose qu’une marchandise quand l’éducation ou la santé même le sont ?

[Illustration : Marion Molinier]

Car l’objet d’art est, non pas « en dehors » mais dans le monde de l’art même, une marchandise. Le monde de l’« art contemporain » dont on parle quand on parle d’« art contemporain » (Koons, Arnault-Pinault, chiffres astronomiques) est cette part du monde tout à fait absorbée à présent par les UHNWI, les ultra-high net worth individuals, les individus à valeur nette hyper-élevée ; bref, les super-riches. Les pièces qu’ils achètent, dans un « mimétisme concurrentiel » [2] qui les embarque vers du toujours plus gros, nous ne les verrons pas : elles sont casées dans des ports francs à côté de l’or, de l’argent ou des bouteilles de pinard à 500 000 € l’unité, ou à bord de leurs super-yachts de 100 ou 200 mètres de long qui ne parviennent même plus à rentrer dans des ports de plaisance trop étroits [3]. Que dire de plus de cette affaire de bittes ? Ce n’est pas le monde de l’art qui a fait sécession : c’est celui de ces riches.

Revenons sur terre. Récemment, lors d’une réunion au ministère de la Culture, on a dit à Samantha Bailly, présidente de la Ligue des auteurs professionnels : « Tout le monde ne pense pas comme vous que créer est un travail et que vous êtes des professionnels ». De la même manière qu’on ne voit pas pourquoi on paierait une femme qui fait la vaisselle ou passe la serpillère, puisque ce n’est pas un travail, on ne voit pas davantage pourquoi on paierait une femme (ou un homme) qui écrit des livres, fait des films ou des performances, puisque ce n’est pas un travail : c’est un acte de création — comme de faire un enfant, par exemple, selon la célèbre métaphore naturalisante ; et est-ce qu’on paie une femme qui fait un enfant ? On ne la paie pas, on l’aide. On ne paye pas les artistes, on les aide. Il paraît que les artistes-auteurs ont un statut. Heureuse nouvelle. Personnellement, je ne l’avais pas constaté. Mais si mais si : regarde tous les papiers que tu remplis ! Ecoutez, je remplis aussi une attestation de déplacement dérogatoire pour des déplacements brefs dans un rayon maximal de dix kilomètres autour de mon domicile.

Les interprétations contextualistes ou institutionnelles de l’art [4] ont fait avancer le Schmilblick, c’est indéniable. Mais du coup (comme on dit), on a l’impression d’avoir pelé l’oignon jusqu’au bout. Qu’est-ce qu’il reste ? Même pas l’artefact ! Si on considère qu’une performance, c’est rien, que One and three chairs de Kosuth, c’est rien, que Dada naturellement, c’est rien, et que ce pauvre Duchamp, c’est rien non plus. Et Vincy tant qu’à faire, puisque c’est lui qui a écrit cette phrase qu’on cite tout le temps, que la peinture serait « cosa mentale ». Cometti : « On a, par exemple, coutume d’insister sur le caractère « conceptuel » d’une large fraction de l’art « contemporain ». Dans bien des cas, toutefois, cette thèse ignore les conditions pratiques, pragmatiques qui en constituent la contrepartie. C’est une erreur, nourries par diverses théories dont celle de Danto, par exemple, de faire basculer l’art dans le champ du mental. Un ready-made, par exemple, n’est pas ou pas seulement un concept, mais le corrélât d’un geste ou d’actions qui en assurent le statut, c’est-à-dire la conversion. » Le problème, à mon sens, n’est pas « l’inconsistance » supposée de la performance (l’inconsistance étant d’ailleurs une qualité [5] à apprécier, au même titre que le hasard ou l’éphémère), ce serait plutôt que son enregistrement systématique la change (nous change) en data, en archive immédiate — et pas seulement depuis le covid, et pas seulement la performance.

Certes, ce n’est pas parce que le monde de l’entreprise a digéré et chie à tout va les termes de « création » et de « créateur » qu’il faudrait les lui laisser — les mots appartiennent à tout le monde et sont ce qu’on en fait. La multiplication des écrivains et des artistes amateurs depuis une vingtaine d’années tient peut-être à une « force créatrice » qui manquait à s’exprimer mais surtout à la résolution partielle du problème de la diffusion dans la solution numérique : un clic/un public (au moins potentiel). Comme dit à peu près Madame Bovary dans la pub qui annonce sa fiction sur France Culture : « Jouer du piano ? Pourquoi ? S’il n’y a personne pour m’entendre ». Aurait-on pour autant réalisé le rêve de la Commune de Paris et de Bellenger que « chaque ouvrier, chaque homme occupé à un travail physique puisse écrire un livre, avec sentiment et talent (…) ? ». Non. Parce que le rêve de la Commune de Paris se réalise pendant la Commune de Paris, à condition qu’il y ait quelque chose comme la Commune ; pas sous une gouvernance néo-libérale. L’art « en dehors du monde de l’art » n’en est pas moins dans notre monde, et ce monde est néo-libéral.

Tout de même, l’art sans le « monde de l’art » est-il plus libre [6] ? Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne question. Plutôt : cette « force créatrice » qui se déploie est-elle une « force critique » ? Parce que, en ce moment, c’est quand même un peu de ça dont on a besoin. Aller donner un coup de main aux potes pour une banderole, un tag, une cantine : pas de problème — ça va vous étonner, mais les artistes sont des gens comme les autres ; ils mangent, ils boivent, ils vont en manif, ils ont besoin d’un peu de pognon pour acheter des trucs (pardon, des « fournitures nécessaires et des achats de première nécessité »). Ah, autre chose : Courbet, vous savez là, le peintre, il a participé à la Commune, contribué à démolir la colonne Vendôme, et il a aussi peint L’origine du monde et Un enterrement à Ornans. Aurait-il été plus communard (plus purement communard) s’il n’avait pas peint L’origine du monde et Un enterrement à Ornans ? Après, qu’il y ait des moments où « il faut jeter sa plume sous la table et sortir dans la rue pour faire la révolution », Hölderlin l’avait dit.

« En finir avec le mythe de l’art comme émancipation » [7] ? Voilà une phrase que ne renieraient pas Arnault-Pinault ni Blanquer-Darmanin, la marchandisation de tout se doublant d’une patrimonalisation d’à peu près tout. Même les directeurs et -trices de biennales ont lâché l’affaire pour préférer au « mythe de l’art » des accords win-win avec les élus afin de promouvoir auprès des populations la participation civique (Marseille/Manifesta 2020). Bref, l’essentiel, c’est de me désamorcer tout ça, de le neutraliser civilement ou spéculativement.

L’art qui panse plus qu’il ne pense, pour reprendre cette paronymie à présent éculée, ne fait que changer la « résilience » en capacité d’adaptation et, finalement, en acceptation du statu quo. A tout prendre, je préfèrerais que la sécurité sociale répare les vivants et que l’art leur donne des armes intellectuelles et sensibles pour se révolter en connaissance de cause.

Évoquant Dada, Jean-Pierre Cometti écrit : « De manière générale, ce qui est intéressant, dans l’histoire, n’est pas ce que nous pouvons y trouver qui ramène à des sources, mais ce qui s’y trouve de différent et d’irréductible ».

Nathalie Quintane

Illustration : Jean-Pierre Cometti, dubitatif, quitte la cabane de l’art (2009. Photo Ch. Hanna)

[1Ce texte revient sur deux contributions récentes au « problème de l’art » parues sur lundimatin, ici et .
Il s’appuie en partie sur un livre important paru en 2017 aux éditions Questions Théoriques : La nouvelle aura, de Jean-Pierre Cometti. Début juin paraîtra chez Amsterdam la réédition de L’art et l’argent, que Cometti avait dirigé.

[2Grégory Salle, Superyachts, luxe, calme et écocide (éd. Amsterdam, 2021).

[3Ibid.

[5Viveiros de Castro oppose « L’inconsistance de l’âme indienne » à la « dureté de la foi ». Les Indiens Tupi croient et ne croient pas — ce qui leur permet de faire croire qu’ils croient aux missionnaires chrétiens, au moins dans un premier temps… (lire L’inconsistance de l’âme indienne, éd. Labor et Fides, 2020). L’art est comme la fable : il est et il n’est pas. Le problème n’est pas de croire OU de ne pas croire en l’art, mais de considérer si la pièce que vous voyez ou la performance à laquelle vous assistez est… « bonne », c’est-à-dire si la vie qu’elle vous fait est plus critique, plus sensible, plus intéressante que si vous ne l’aviez pas vue.

[6Parenthèse : il faudra un jour lâcher la grappe de ce côté-là aux artistes dit « bruts » ou « spontanés », qu’on a tendance à considérer, avec les meilleures intentions du monde, comme les missionnaires chrétiens progressistes voyaient les Indiens, admirant leur « simplicité », leur « naïveté », et le fait qu’ils n’aient pas été salis par la civilisation. Heureusement, certains de ces missionnaires furent mangés.

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