C’est l’histoire d’un type qui, au soir du premier tour d’une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d’électrices et d’électeurs, pas mal pour une troisième tentative, pas assez cependant pour « nous » éviter le bulletin prophylactique contre la peste brun marine, tient le discours digne et pugnace du chef de guerre défait dans les honneurs, félicite ses troupes du travail accompli malgré cette chute sur l’avant-dernière marche, avoue qu’il lui « cuit » de pas être en finale, persuadé de ce qu’ « il se préparait à faire » avec ses « belles équipes prêtes à se déployer » au service de la patrie et son peuple tant sont pressantes les urgences sociale, écologique et politique, tonne que plus que jamais la lutte continue, pressent que les « plus jeunes » viennent lui reprocher cet échec à deux doigts et leur lance, en forme de défi, un sec et définitif : « Faites mieux ! Merci. »
Je suis devant ma télé à vrai dire assez épaté par ce discours de neuf minutes chrono. Je n’ai guère l’habitude d’écouter les discours des hommes et des femmes politiques, sauf les soirées électorales, à petite dose car l’ennui guette. Mais, en l’occurrence, l’homme m’attrape, moins par la teneur de ses propos que par son art du tribun dans lequel il excelle. Sans doute y a-t-il de l’obsession professionnelle dans cet intérêt, moi qui ai toujours écrit mes cours et ne pourrai jamais prendre longuement la parole sans notes construites sinon écrites. J’avoue que les beaux parleurs me fascinent autant que je m’en méfie. Et d’autant plus en politique, même si la politique les appelle et en redemande, mais alors sur le mode du manque éprouvé par celui ou de celle qui veut retrouver la sensation originelle d’un quelconque paradis un jour approché, désormais fuyant. C’est ça la parole politique : le symptôme d’une privation sans cesse reconduite, la preuve d’une absence diffluente, indéfinie et lancinante.
Il faut dire que, dans le genre, le bougre est au-dessus du lot. Non seulement il te donne l’impression d’une invention continuée mais en plus il finit ses phrases, lesquelles sont généralement bien tournées et pétries d’expression châtiée. De l’art d’épuiser la langue dans toute sa richesse. Rien n’est pire d’un côté que le bavard ou la bavarde qui se perd et te noie dans les méandres d’un fleuve lent et congestionné de syntagmes commencés et jamais unifiés, du moins ponctués, enfilés comme les grains d’un chapelet qui le ou la mettent transe et toi te plongent dans une torpeur sans fin. Et de l’autre, rien n’est plus insipide que le débit saccadé du précautionneux ou de la précautionneuse attentif.ve à te livrer, à force de finales appuyées, le fond de sa pensée, si j’ose dire, dans une grammaire honnête et laborieuse, sujet, verbe, complément et ainsi de suite. Entre les deux, toute une gamme du registre politique, en reflet de la donc bien nommée classe. Et de temps à autre, éclair de génie ou staff efficace, une anaphore vient leurrer l’électeurice…
De l’art aussi d’un discours fait corps. Je veux dire que l’homme soigne sa gestuelle en expert consommé qui sait de quoi elle, aussi, parle. Et en use. Les mots sont pour ainsi dire gesticulés en sorte que le propos est à la fois fluide et joué, porté par un corps mobile qui prend la peine de s’adresser à chacun.e et à toustes. Ici, pas de raideur guindée comme si ce qui se dit ne devait sortir que d’un canal minimal qui serait le conduit idéal de la raison raisonnable, du cerveau à la bouche, et c’est tout ! Et c’est bien là où je suis épaté, par cette parole encorporée qui indexe les mots et construit leur poids sur les sonorités, l’intonation, le souffle, le port, l’attitude, bref toute une écriture spatiale, c’est-à-dire qui fait de l’espace la page du discours. Et il y a un moment dans ce discours de neuf minutes qui m’a scotché tant il me semblait exemplaire de ce savoir-faire le dire. Soit vers la fin, à huit minutes vingt secondes exactement, juste après avoir lancé, s’adressant à sa droite, d’une voix forte que la lutte continuait, il enchaîne de cette même voix de stentor (forte à fortissimo), accompagnée par le mouvement saccadé du bras, le doigt levé et comminatoire, « nous disons à ceux qui n’ont pas voulu l’entendre ». Oui, quoi ? Vous dites quoi ? Hop, quart de tour du corps, tourné vers sa gauche, le doigt pointé, d’une voix redevenue calme et presque mesuré, d’une tonalité égale (piano subito) : « Ici est la force ». Alors là, chapeau l’artiste ! N’importe qui et on en a connu, prenez Gamin 1er qui, avant d’accéder au trône, s’égosillait les bras levés en V exhortant l’assistance en délire à aller faire gagner son projet, n’importe qui aurait continué sur le même ton voulant, croyant donner toute une puissance à l’énoncé annoncé. Mais non, cette force n’a pas besoin d’être hurlée, elle est juste énoncée dans sa force en tant que force signifiée, comme s’il suffisait simplement de faire confiance au faire du mot dit.
Je dis qu’il faut une sacrée présence à l’acte de parole pour atteindre à ce moment de perfection oratoire. Moment fugace dans une soirée terne et sombre qui laissait augurer d’une suite à l’avenant. Ça n’a pas loupé. L’à peu près politique d’une locomotive roulant à vue, la belle cagade, comme on dit dans mon Sud, dont une dissolution a été le nom, le rêve de gouvernement d’une gauche incroyablement et éphémèrement réunie, le piège tendu par la droite de l’extrême-gauchisation d’un mouvement qui ne l’est certes pas si l’on veut bien se pencher une seconde sur l’histoire politique du demi-siècle passé, les accusations distribuées d’antisémitisme, vraies ou fausses, et surtout là où on ne voudrait pas les attendre, la désunion moins de la gauche que des politiciens de gauche, voilà bien le drame qui se joue et nous ballotte, nous peuple de gauche (si, si, j’ose !). Etc.
Mais je reviens à mon tribun. La méfiance accrue jusqu’à la détestation, j’ai voulu en comprendre un peu plus, je suis allé sur le blog de l’impétrant, bavard, même à l’écrit, un mot comme il se doit sur tout. J’y ai découvert ce qui est appelé « Le moment politique », sorte de mise à jour (update) des cerveaux militants, digest de tout ce qu’il faut savoir de ce que le chef pense à, précisément, ce moment de l’actualité, ses analyses et les éléments de langage qui vont de pair. Il est debout à son pupitre sur une estrade, parfois entouré de son staff sagement assis, le premier cercle de figures du mouvement, devant son audience réactive à ses bons mots et, semble-t-il, enamourée. Et ça dure, nom de Zeus, ça dure ! Au bas mot une bonne heure et demie, et sans entracte ! J’ai visionné l’un de ces moments politiques, in extenso mais sur trois jours, histoire d’alléger la peine. Certes, rien à voir avec un discours fleuve de président du présidium du soviet suprême, de secrétaire général du parti communiste chinois ou avec le waving trumpiste engluant. Mais tout de même, il faut avoir le sens du deuxième degré chevillé au corps ou alors, je ne sais pas, l’âme servile ? pour rester même une plombe et demie le cul sur une chaise, les mains benoîtement croisées, à écouter le chef asséner ses leçons et distribuer ses bons points – toi je t’ai cité, toi aussi, qui encore je n’ai pas cité ? toi et toi, voilà je crois que je vous ai tous cités (sic).
Je me suis toujours senti plus à gauche que la gauche et je me suis alors souvenu de cette étonnante école d’éloquence et d’art oratoire que furent pour certains, une majorité écrasante de mâles, les mouvements estudiantins d’après 68. Grèves et révoltes, telles que je les ai vécues, suscitées par les réformes des DEUG et de la loi Debré. Et justement nous allions aux AG comme on allait au spectacle, gourmand.es par avance des tirades attendues de nos figures révolutionnaires locales. Foin des divergences, parfois abyssales, entre trotskystes des différentes chapelles (Frank, Pablo ou Lambert, tu as le choix, camarade !), staliniens du PC, ou maos du PCMLF, ce qui se décidait pouvait tenir à une formule bien troussée, à une démonstration inopinée de l’art d’emporter la foule plus qu’au rapport de force et aux programmes défendus. Si tu fais bien attention, me dit un jour le chef de notre officine trotskyste, dépêché par la direction de son parti pour l’implanter sur les terres aixoises, tu verras que certains bandent quand ils parlent à la tribune. Je n’ai pas vérifié la chose ni hier ni aujourd’hui et peut-être faisait-il allusion à ses propres émois, lui qui, pas du tout en reste, était aussi un orateur hors-pair, attendu parmi les attendus, et fit par la suite carrière de journaliste et de grand reporter au journal parlé d’une chaîne de télévision.
Qu’il y ait une érotique du verbe, nul n’en doute et quoi de plus banal, mais là est sans doute le revers de la médaille, soit le manque attisé de la parole (en) politique, l’érotique transmuée en autorité. Tu en attends toujours plus et tu finis par confondre cette attente avec l’attente inhérente à l’utopie de tes convictions, au monde que tu espères loin des saloperies ici et ailleurs qui égrènent le quotidien de ton journal. Surtout tu finis par oublier que tes convictions portent une autre conception du politique loin des rodomontades et autres hâbleries de phraseur en scène, même atteignant parfois la perfection, loin de l’autorité de l’auteur grimée en suffisances de l’autoritaire. Dans une sorte de mouvement contre nature, la scène politique, là plus qu’ailleurs alors que ce devrait être là moins qu’ailleurs, est devenue de la politique sur scène.
Alors reprenons. C’est l’histoire d’un type qui, au soir du premier tour d’une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d’électrices et d’électeurs, dans l’élan de sa déception d’être éliminé si près du but, peut-être mû par un bref sentiment de lassitude, enjoint les plus jeunes que lui à faire mieux. Certain.es, et moi le premier, ont cru à sa sincérité. Mais d’autres ont bien dû se douter qu’à être ce point drogué à la parole et à la scène, il ne lâcherait pas si facilement le morceau. La suite leur aura très rapidement donné raison. Aussi, le sens du « faites mieux », manifeste à la première écoute, résonne-il différemment quatre ans plus tard à l’annonce comme une évidence de sa quatrième candidature. Non pas faites mieux que moi, mais vous, électeurs, électrices, supporters, supportrices, sympathisants, sympathisantes, petites et grandes mains de mon mouvement, faites mieux que vous ! Soyez à la hauteur de ce que je me prépare à faire ! Soyez à ma hauteur !
Jean-Louis Tornatore





