Un cosmos privé avec ses lois, ses règles, ses systèmes financiers, ses décideurs, ses actionnaires, ses trous noirs, ses anti-matières, ses satellites, ses drones, ses hommes de main, son empire cinématographique, audiovisuel, médiatique, ses plateformes, ses hommes politiques…
Nous, cinéastes, sommes juste des terriennes et des terriens qui tentent de filmer la vie telle qu’elle va et ne va pas.
Nous croyons au cinéma et à l’avenir de la démocratie, même si elle est aujourd’hui trouée de toutes part par l’agenda de ce cosmos néo-féodal.
Nous avons vu trop les films de Fritz Lang pour nous laisser berner par la propagande du Dr Mabuse.
En tant que terriennes et terriens, nous sommes collectivement aussi attaqué.es que le climat.
Et nous sommes pris.es de vertiges devant les ravages de l’IA dans ce monde de prédation en guerre perpétuelle, qui ne connait que la fuite en avant, justifie les génocides, admire la force brute des puissants qui vantent leurs chocs d’autorité, valorisent la peste brune de l’individualisme et de l’infantilisation de nos imaginaires.
Le langage de ce capitalisme de l’urgence a tellement corrompu les autres langages et les dialectes de notre démocratie, effacé nos histoires, dressé les un.e contre les autres, désespéré les vivants ; que l’immense majorité des femmes et des hommes sur cette terre ont perdu tout espoir parce qu’il est devenu LE langage universel des prédateurs.
Un langage sur-armé d’outils financiers capables de détruire sous nos yeux tous les autres langages.
Ça se voit dans les rues, dans les solitudes, dans la chasse aux immigré.es, dans l’écart génocidaire entre les ultra-riches et tous les autres ; un écart que les uns appellent « le talent », et les autres le néo-fascisme.
Dans ce monde-là, faire des images qui tenteraient d’échapper à cet immense réseau de camps de concentrations financiers et idéologiques, est devenu un défi héroïque.
Privé d’argent privé et peut-être bientôt du Centre National du Cinema crée par André Malraux en 1946, le cinéma est aujourd’hui face à ce défi là.
Avec un œil ouvert sur la catastrophe humaine et un œil fermé sur le monde à venir, dont nous ne voulons rien savoir.
Le cinéma qui vient, c’est l’ouverture de cet autre oeil, refermé de force sur le monde par les anciens tortionnaires, les Waffen SS et leurs dynasties financières.
Devant l’importance historique de ce moment que nous vivons, nous avons décidé de republier ici avec Lundimatin, notre tribune parue le 26 mai dernier dans le Club de Médiapart.
Nous pouvons remercier Maxime Saada d’avoir été aussi direct, à froid, quatre jours après la publication de la tribune Zapper Bolloré dans Libération.
Près de 4000 signataires supplémentaires depuis, dont quelques illustres cinéastes européens. Une plainte déposée par la Ligue des Droits de l’Homme et la CGT Spectacle. Peut-être le début d’un vaste mouvement fédérant cinéastes, écrivains et d’autres travailleurs et travailleuses du monde culturel.
La réjouissante puissance fédératrice de cette tribune solaire vient de ces paroles libérées jusqu’à présent étouffées par une partie importante de la profession. Autocensures, dénies, fausse naïveté, corporatismes fossiles, aveuglements volontaires, pragmatisme sans envergure, compromis qui n’en sont pas, cynisme économique.
Interrogations sur la volonté et le courage que le cinéma français aurait à s’engager contre l’agenda politique du principal actionnaire de Canal + qui diffuse sans complexes son projet « civilisationnel » a travers toute la société française.
Cette dépendance industrielle et financière est aujourd’hui si importante pour le cinéma français, que l’indifférence de la profession ne peut que provoquer un profond malaise cinématographique et politique.
Ce qui ouvre sur cette autre question : pourquoi est-ce qu’en 40 ans, le cinéma français n’a pas eu la volonté de penser et construire d’autres alternatives pour défendre, produire et distribuer des films plus libres, plus engagés, moins chers, plus inventifs ?
Le cinéma français est aujourd’hui engagé dans un carrefour historique qui l’obligera à prendre clairement position dans moins d’un an. C’est la première fois depuis le régime de Vichy que l’extrême droite pourrait accéder au pouvoir.
Beaucoup trop relativisent cette catastrophe en évaluant le degré d’emmerdements et de contorsions qu’il faudrait assumer pour justifier de cohabiter avec le fascisme.
Pourtant le cinéma français et européen a souvent raconté cette histoire, à travers de nombreux chefs-d’œuvres, parmi lesquels Le Silence de la mer, Les Cavaliers de l’Apocalypse, Allemagne Année Zéro, Les bourreaux meurent aussi, Nuit et Brouillard, L’Armée des Ombres, Un condamné à mort s’est échappé, Monsieur Klein, Les Damnés, Le Conformiste, Un temps pour aimer un temps pour mourir, Le Chagrin et la Pitié, Non-Réconcilies (seul la violence aide là ou la violence règne), Shoah, Histoire(s) du cinéma, En sursis, Images du monde et inscription de la guerre, Le Secret de Veronika Voss, Salo ou les 120 journées de Sodome, Aurelia Steiner (Melbourne, Vancouver)… Jusqu’à très récemment, le troublant et magnifique La Zone d’Interêt, en attendant avec impatience de découvrir Notre Salut d’Emmanuel Marre.
René Vauthier, Gillo Pontocorvo, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Pierre Melville, Vincente Minnelli, Roberto Rossellini, Jean Renoir, Fritz Lang, Alain Resnais, Joseph Losey, Luchino Visconti, Bernardo Bertolucci, Douglas Sirk, Marcel Ophuls, Robert Bresson, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, Claude Lanzmann, Jean-Luc Godard, Harun Farocki, Rainer Werner Fassbinder, Pier Paolo Pasolini, Marguerite Duras, Jonathan Glazer… Difficile de nier que la grandeur de leurs cinémas vient de leur engagement cinématographique, politique et générationnel.
Cela fait quand même doucement rigoler de voir l’acteur Gilles Lellouche incarner aujourd’hui Jean Moulin dans le film de Laszlo Nemes - portant le même chapeau que Jean-Louis Trintignant, le petit fasciste du Conformiste de Bertolucci - expliquer avec son réalisateur aux journalistes au festival de Cannes, du haut de cet orgueil un peu lâche qui frôle l’opportunisme, qu’ils n’étaient pas là pour commenter la politique française. Jean Moulin serait juste « un homme ordinaire », un héros solitaire, c’est-à-dire, au-dessus des partis, habité par un destin individuel. Mensonge pathétique.
Malheureusement je doute beaucoup que le cinéma « du centre », maladivement individualiste, soit capable de défendre d’autres valeurs que celles du statu quo s’il estime que ses intérêts privés ne sont pas immédiatement menacés. Même confronté aux discours et aux actions haineuses qui intoxiquent la société.
Pourtant, cette idée qu’il faudrait laisser faire les gens « responsables » a déjà été largement défaite par les réalités cauchemardesques qu’est devenu notre monde.
Le génocide à Gaza, les projets de capture des états par les interêts privés des entreprises du manifeste Palantir, la guerre civile pilotée par l’IA contre les personnes d’origines étrangères aux Etats-Unis, l’interdiction de plusieurs centaines de mots et d’expressions par l’administration Trump, la célébration d’une minute de silence pour un néo-nazi à l’Assemblée Nationale, le refus de nommer le salut nazi d’Elon Musk un salut nazi que pourtant les militant.es d’extrême droite du monde entier ont immédiatement applaudi, les anti-fascistes transformés en nouveaux fascistes, l’inversion de tant de valeurs démocratiques en leurs contraires. Les imaginaires toxiques de l’extrême droite sont déjà partout dans les médias.
A cet égard, Les Irresponsables (2024) et Le Temps des Salauds (2025) - les formidables livres de Johann Chapoutot et d’Hugues Jallon - abordent chacun à sa manière comment les puissances financières et notables allemandes, les banques, les politiques, les intellectuels, les médias de l’époque, ont mis leurs fortunes, leurs carrières, leurs postes, leurs privilèges, sous protection de l’extrême droite en 1930 contre l’arrivée d’une gauche qu’ils ont détruit en quelques mois ; et la récidive inquiétante dans les milieux financiers et intellectuels aujourd’hui en France.
Le cinéma, même français, ne peut pas vivre au-dessus du réel, dans un monde qui n’existe plus, en se déconnectant du sens de l’histoire et des grands bouleversements qui fracassent l’époque.
Et comme le réel, qui insuffle toutes les beautés et sa grandeur au cinéma, est constamment tordu et combattu par des récits conçus et fabriqués pour accompagner des agendas financiers, médiatiques ou politiques ; le cinéma perdrait son âme s’il n’était pas au rendez-vous.
D’ailleurs, quand on gratte un peu l‘exposition médiatique de sa luxueuse surface, malgré les masses financières considérables qui y circulent, le cinéma français aujourd’hui, ce sont des dizaines de milliers de précaires, des milliers de projets de films abandonnés chaque année, de carrières brisées, de vies gâchées, même souvent avant d’avoir commencé.
Une profession sous emprise, largement traumatisée et en déshérence par les viols et les coups portés par la brutalité du marché, qui lui a appris à accepter la brutalisation des conditions de travail dans lesquelles la majorité des films se font.
Une emprise qui tente d’étouffer particulièrement le cinéma d’auteur français, qui se réfugie dans les marges, le maquis de son recommencement.
Le grand aristocrate décadent du Puy du Fou et ses ami.es LR_RN_Reconquête diront que tous ces losers assisté.es n’ont qu’à changer de métier s’ils n’ont pas de « talent » ou traverser la rue pour trouver n’importe quel autre autre travail. Imaginons-nous un seul instant les ravages provoqués dans le cinéma français si Sébastien Chenu ou Charles Alloncle prenaient la tête du Ministère de la Culture ?
Depuis des mois, le RN annonce sans ambiguïté qu’une de ses priorités immédiates sera de démanteler le Centre National du Cinéma et de privatiser l’audiovisuel public.
En cas de victoire, qu’envisagerait l’empire Bolloré pour le cinéma français, qu’il tient dans sa main ? Pourrait-il échapper à son emprise ? Comme l’affirment de nombreux professionnels, contrairement aux écrivains qui ont quitté Grasset, Bolloré ne lâcherait pas le cinéma français parce qu’il représente une masse financière beaucoup plus considérable.
Est-ce dire que le cinéma français se considérerait trop riche pour se sentir concerné ?
Certains commentateurs s’étonnent qu’aucun « poids lourd » du cinéma français n’ait accepté de signer cette tribune, donc de figurer sur cette « black liste ». Faut-il s’en étonner ?
Le renouvellement du cinéma s’est toujours réalisé par les marges, jamais par le poids excessivement lourd et replié sur lui-même du centre, bien installé et repu, toujours prêt à collaborer avec les pouvoirs dominants de droite ou de droite extrême, n’est-ce pas ?
Après les 15 années destructrices du cycle Hollande - Macron, il faut le dire et le redire clairement, jamais le centre nous sauvera de l’extrême droite, des écocides, du cynisme libéral, de la déshumanisation, de l’avidité guerrière et paternaliste des prédateurs, de la destruction des services publics.
Godard disait au siècle dernier que c’était la marge qui faisait tenir les pages ensemble.
Comment imaginer que pris dans cet étau mortel qui se resserre sur lui, le cinéma français tout entier ne saisisse pas ce moment historique pour tourner cette grande page fissurée de toutes parts, en s’engageant sur un projet de refonte majeur de ses financements, et de sa magnifique et inspirante diversité ?
Avec cette question fondatrice : que serait le Centre National du Cinéma de la 6e République ?
Pourquoi « de la 6e République » ?
Parce qu’un projet d’une telle ambition ne pourrait ni se penser, ni s’organiser, sans un état profondément renouvelé avec une politique antifasciste très claire, et qui s’engagerait pour rendre aux services publics toutes leurs puissances économiques, égalitaires et démocratiques.
Un chantier qui associerait aux travailleuses et travailleurs du cinéma, des économistes, des juristes, des constitutionnalistes, des historiennes et historiens du cinéma, des philosophes, des écrivains, des chercheuses et chercheurs qui analysent les effets sociaux, politiques et humains des technologies, des sociologues, des fonctionnaires du CNC, des critiques de cinéma, des représentant.es de l’Assemblée Nationale.
L’histoire du cinéma, celle que nous connaissons, tout comme celle qui n’a pas encore été racontée, est une source inépuisable d’énergie, de désir, d’invention et de résistance.
En libérant nos paroles, Zapper Bolloré pourrait bien être le premier pas vers la création de la première grande action politique des cinéastes depuis la fondation de la Société des Réalisateurs de Films en mai 68.
Comme dirait une amie très chère : confiance, courage, guérison.
((Nicolas Klotz, cinéaste
Illustration : La nuit du carrefour Jean Renoir, 1936
Nicolas Klotz a réalisé avec Elisabeth Perceval de nombreux films parmi lesquels Paria, La blessure, La question humaine, Low Life, L’Héroïque Lande (la frontière brûle), Nous disons révolution, Cosmocide, Nouveau Monde !







