Bruno Latour : le conseiller sans Prince. Ou l’homme qui avait peur de ne plus être gouverné...

A propos de Où atterrir ? : Comment s’orienter en politique

paru dans lundimatin#148, le 7 juin 2018

Par notre envoyé spécial dans la planète Latour

Dans ces rudes temps où la police négative redevient la principale force d’action étatique face à l’implosion de toutes les bulles sociales, temps où une certaine normalité permet d’arracher des mains ou des pieds des résistants à la ZAD ou à Bure avec des petites bombes de TNT, d’éborgner des manifestants, d’étouffer ou tuer par balle des habitants indisciplinés des quartiers, de rafler par centaines des mômes dans un lycée et les soumettre à deux jours de garde à vue... Il est bon de revoir nos classiques de la pensée gouvernementale de la pluralité. Si la Commune reste une hypothèse fructueuse, dans le bocage nantais, mais aussi à Oaxaca, au Chiapas, dans El Alto en Bolivie, dans le Pacifique sud colombien... c’est qu’elle ne peut se penser que comme des contre-mondes. Mais pour que la Commune puise être l’action conjuguée des mondes ingouvernables en train de se faire contre le monde déjà là de la représentation et de l’équivalence universelle de la valeur, il nous faut conjurer les apostolats de la nouvelle gouvernementalité du multiple qui vient.

De l’auteur de La vie de laboratoire, Les microbes : guerre et paix et Irréductions, nous avions retenu son anti-essentialisme. Particulièrement dans la production de ’faits scientifiques’, cette aventure de la modernité, qui est celle du Grand partage entre Nature et Culture, et de sa prétention à une autonomie des savoirs et des techniques. Bruno Latour nous dit : il n’y a ni de purs objets ni de vrais sujets, des objets de nature d’une extériorité déjà donnée et des ’constructions sociales’. Mais des ’épreuves’, des association possibles, des scènes de controverses et des rapports de force entre des acteurs par lesquels surgissent des modes d’existence.

Nous n’avons jamais été modernes : les ’choses’ ne préexistent pas à la relation. On ne peut observer que ’des choses en train de se faire’ qui nous entrainent, engagés dans l’expérience, dans un monde où s’enchevêtrent des attachements. Le monde n’est pas composé d’êtres dotés naturellement d’une identité. Il n’y a pas des identités et des différences mais des actes d’identification et de différentiation.

Dès lors aucune entité n’a d’équivalence possible avec une autre. Aucune chose ne peu se réduire à autre chose : ’Tout n’arrive qu’une seule fois et dans un seul lieu’ (Irréductions). Un ’fait scientifique’ fait consister des collectifs composés d’humains et de non-humains, des ’entités’ hybrides, parmi lesquelles il faut compter les formes d’organisation, de cognition et d’énonciation qui sont toujours un travail de traduction. On s’approche ainsi, très sommairement, de la théorie de l’acteur-réseau qu’il avait développé dès les années 1980 à l’Ecole des Mines avec Michel Callon et Madeleine Akrich. Nulle extériorité ne saurait-être attribuée aux objets. il n’y a pas de Nature en attente de son objectivation. L’existence des choses est le résultat de l’action entre les êtres. La tâche du sociologue c’est alors de suivre les acteurs pas-à-pas, lui-même acteur d’une scène singulière de construction d’intelligibilités. La réalité du monde est faite, non pas de substantifs qui détermineraient des puissances isolées, mais de verbes actifs et d’événements, d’actions qui font de ’nous’ et des autres êtres les agents de sa composition. Il ne saurait y avoir des substances mais des seulement des forces. Tant que nous ne les éprouvons pas, les choses restent irréelles. N’est réel que ce qui résiste dans une épreuve. D’où qu’il n’y a jamais des formes de domination absolue mais des rapports de forces, des résistances sans fin, des controverses et des négociations. La guerre est la condition de la paix : c’est ce qu’auraient voulu nous faire oublier les modernes en naturalisant le monde et en faisant ’du’ social la pâle réalité de ce que l’on appelle ’subjectivité’.

Si nous sommes alors au plus loin d’une sociologie critique, nous le sommes aussi des postures de la ’déconstruction’ enlisées dans les jeux de langage des scènes de l’interlocution. Si la matérialité du monde résiste toujours aux définition que nous en donnons, elle résiste a fortiori aussi à sa déconstruction.

Sommes-nous alors dans les ébauches d’un tractatus communiste ? Les communistes sincères, ne devraient-ils pas célébrer ce réalisme radical de la multiplicité, cette résistance à la réification ?

Ce serait oublier qu’il y a aussi chez Latour, dans l’inclusion virtuelle de tous les acteurs et de leurs intérêts, de tous les actants et de tous leurs attachements, dans leur égale dignité épistémologique, la refondation d’une nouvelle systématique politiquement indifférente. Intériorité absolue de tous les événements à la Constitution de la totalité du monde du multiple.

Il serait alors possible de caractériser le projet latourien comme une métapolitique, si on entend par là un régime de véridiction où la politique suppose une vérité de l’expérience que les acteurs ne peuvent pas penser par eux-mêmes. D’où l’omniprésence dans son projet de l’instance de la représentation. En ce sens, que l’aboutissement du pluralisme latourien soit le parlementarisme, propulsé à l’échelle de la représentation cosmologique, rendant possible un nouveau gouvernement des hommes, des choses, de tous les êtres ne saurait plus nous étonner. Pas étonnant non plus que la multiplicité des points de vue soit mise au service d’une scène théâtrale dont les acteurs s’accomplissent en tant que tels dans le rôle des experts qui disent l’expérience des autres.

Peut-il y avoir une composition de multiplicités constituant un monde commun ? Il semblerait que Latour veut rendre possible l’équation impossible en restaurant la figure du conseiller du prince. Nous dirons que cela s’appelle, depuis la naissance de la modernité, la gouvernementalité. Et que celle-ci suppose aujourd’hui comme hier, l’exclusion de la négation (celle qui affirme le refus de jouer son rôle dans le théâtre de la représentation). Négation qui ne peut pas être une expérience. Mais qu’est-ce alors un monde d’expériences ingouvernables ? Peut-être, tout compte fait, un monde se décomposant en fragments habitables. Et donc irreprésentables.

Bruno Latour semble tisser depuis longtemps un programme politique, une nouvelle science de l’art de gouverner, soucieuse d’intégrer (ou d’exclure) la part ingouvernable de l’événement. Dans ce refus de toute extériorité qui viendrait déterminer l’expérience, reste alors intacte, hors-champ, une autre intériorité, celle absolutiste de l’économie, cette méga-machine de violentes associations et d’équivalences qui n’en est pas moins, pourtant, l’expérience très réelle du désastre proliférant de la séparation.

C’est en déroulant avec théâtralité ses propres associations qu’il semble vouloir refonder la scène d’un monde sans destitution. Et c’est ainsi que dans son travail de composition, malgré la radicalité de son pluralisme, il est entraîné, ouvrage après ouvrage dans le monde académique, tribune après tribune dans les médias mainstream, dans un véritable combat contre-révolutionnaire. Etrange proposition que le réalisme spéculatif de Bruno Latour... Où atterrir. Comment s’orienter en politique en est l’illustration extravagante.

S’il n’a pas encore mis en place son think tank, il semble néanmoins avoir constitué, mobilisant toutes ses ressources, et ses propres associations, une entreprise de conseil pour des gouvernants dont il déplore le manque de sérieux. Au risque parfois de quelques effets comiques. Depuis quelque temps déjà, la scène choisie est l’Anthropocène. Et il a raison sur un point : on risque tous d’y passer. Mais peut-être pas de la même manière.

Mais écoutons le récit de l’enquête de notre envoyé spécial, tout juste atterri du monde des acteurs-réseaux :

’On a extrait Sciences Po – et moi-même – du 7e arrondissement pour lui faire passer le périphérique, et on a évité la dérive gauchiste, c’est-à-dire anti-institutionnelle. Je suis absolument sûr que ce qu’on a fait là sera réutilisé dans la COP. Peut-être pas la 21, mais, disons, la 25...’.

Voici les éclaircissements judicieux de Bruno Latour, parus dans le journal Le Monde du 1er juin 2015, à la suite de sa simulation de la COP 21, partagée entre Sciences-po et le Théâtre des Amandiers à Nanterre, appelée pour l’occasion ’Le Théâtre des négociations’ [1].

Saine prévoyance, car au vu des acteurs engagés à l’époque dans son simulacre, des haut cadres de Nestlé, d’AXA, d’EDF, Renault..., dialoguant avec ses étudiants, à part Bruno Latour, même le plus optimiste simulateur n’aurait pas parié un kopeck sur ’le risque d’une dérive anti-institutionnelle’ ni à Sciences-po, ni au théâtre des Amandiers, ni difficilement dans la rue, d’ailleurs, où parmi les quelques milliers de personnes qui bravèrent l’interdiction de manifester, plus de 300 se retrouvèrent en garde-à-vue à la suite d’une gigantesque rafle menée par l’institution policière. On peut raisonnablement penser que le dérèglement climatique va se poursuivre au moins jusqu’à la COP 53. Mais on peut craindre, ou espérer (selon le côté du périph’ où l’on se place), que l’institution Sciences-po aura disparu entre-temps noyée dans les flots d’une crue centennale de la Seine.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, pour finir ce propos liminaire, que le simulacre de Bruno Latour fut placé sous le patronage de Laurence Tubiana, ’cheville ouvrière’ de la vraie COP 21, copine de Laurent Fabius et accessoirement présidente du conseil d’administration de l’Agence Française du Développement, dont on connait l’esprit cosmopolitique, écologiste, dégagé de toute velléité capitaliste et, au passage, tout à fait aux antipodes de la Françafrique [2]. Mais arrêtons de chipoter avec les drôles d’associations du rejeton d’une longue dynastie bourguignonne de négociants en vin, comme il aime à se présenter lui-même à la fin de son Où atterrir, en forme de lyrique épilogue.

D’ailleurs, de lyrisme, ce texte en est rempli, au point où on a du mal à étouffer quelques fous rires. Ainsi, lorsqu’il en appelle à la vieille Europe, délestée enfin de toute illusion de verticalité impériale, à se ressaisir de son destin qui est aussi son origine véritable : ’Si la première Europe unie s’est faite par le bas – le charbon, le fer et l’acier (sic) –, la seconde se fera aussi par le bas, l’humble sol un peu durable’. Ou encore, lorsque dans son compositionnisme forcené, il nous avertit : ’(...) il n’y a pas à choisir entre le salaire des ouvriers et le sort des petits oiseaux, mais entre deux types de mondes où, il y a dans les deux cas, des salaires d’ouvriers et des petits oiseaux, mais autrement conjoints’ (les italiques sont à lui)... Nous eûmes déjà de la peine à ne pas pouffer de rire avec le titre indigné d’un entretien paru dans Le Nouvel Obs : Les super-riches ont renoncé à l’idée d’un monde commun [3] qui constitue une des ritournelles fracassantes du bouquin qui nous occupe. Mais arrêtons-nous là pour le côté drôle des saillies latouriennes. Car tout n’est pas marrant, loin s’en faut. S’il est vrai qu’on a souvent bien rigolé dans la planète Latour, il y a aussi du sérieux, même du très sérieux. Disons-le en toute simplicité : le sociologue des acteurs-réseaux nous a fichu un sacré coup de cafard...

Avec Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, on est dans le prolongement de sa simulation au théâtre des Amandiers. Bruno Latour, de plus en plus engagé dans l’action publique veut nous piloter en maître de cérémonies d’une nouvelle diplomatie qui doit composer un nouveau monde commun. Pendant un moment, on a cru lire une longue contribution de plus pour Le Monde où il commet régulièrement ses tribunes [4], journal qui est, comme chacun sait, quelque soit le gouvernement en place, le journal de la gouvernementalité. Mais il s’agit bien d’autre chose, d’un manifeste. Que disons-nous, d’un véritable programme ! Même s’il s’en défend... Et tout programme exige un diagnostic et une prospective.

Les voici donc déroulés dans les vingt sections qui composent le livre :

1. Où il nous apprend que ce qui caractérise le monde d’aujourd’hui c’est la globalisation, l’explosion des inégalités et le changement de Régime climatique. Mais que, nouveauté dramatique, les classes dirigeantes ne veulent plus diriger mais juste se mettre à l’abri, en restant hors-sol. Et que nous sommes en train de devenir fous car nous n’avons plus de monde commun à partager.

2. Où il est question de quatre événements historiques : le Brexit, l’élection de Trump, la déferlante de migrations et le constat fait par tous les pays lors de la COP 21 : que, face à la mutation climatique, il n’y a plus de Terre suffisante pour loger le globe de la mondialisation. Et qu’il nous reste donc à choisir entre nier l’avènement de l’Anthropocène où essayer d’atterrir. Où il nous fait savoir enfin qu’il n’y a pas de différence entre la ’gauche’ et la ’droite’, pour ceux qui l’ignoraient, face au défi de trouver le sol où nous pourrons nous poser.

3. Où il nous rappelle que nous devons nous méfier des modernisateurs hors-sol dans leur fuite en avant (appelés aussi parfois des progressistes). Et qu’il ne faut pour autant pas blâmer ceux qui aspirent au ’droit le plus élémentaire, (...) de se sentir rassurés et protégés, surtout au moment où les anciennes protections sont en train de disparaître’. Mais que pour les rassurer (il est beaucoup question de ’rassurer’, de ’protéger’ et de ’sécurité’ dans le programme de Latour), face au retour des populismes et à la tentation de se refugier dans des identités et dans le ’local’ de l’Etat-Nation, nous devons tout à la fois nous attacher au local et continuer à nous mondialiser. Mais pas n’importe comment.

4. Où nous sommes avertis que pour rendre complémentaires le local et le global il est indispensable de multiplier les points de vue. La bonne mondialisation doit faire coexister toute sortes de perspectives, toute sorte d’êtres. Et on verra, dans la section 19, qu’il s’agit bien de tous les êtres : des loups aux bactéries, des entreprises aux forêts, des divinités aux familles, des salaires des ouvriers aux petits oiseaux...

5. Où il est dit qu’il faut s’orienter à nouveau. Et pour s’orienter, faire un petit détour en arrière, jusqu’aux années ’90, où il était encore possible d’associer la modernisation au progrès, le progrès à l’émancipation, la richesse des uns au confort des autres, le luxe à la rationalité... Et qu’il y eut par la suite l’abandon par les élites de la solidarité (entre les classes, entre nations...). Et que celles-ci s’adonnèrent, avides, à une dérégulation forcenée. Et que suivit l’explosion des inégalités... Et que simultanément devint évident, pour qui voulait le savoir, grâce au travail héroïque des scientifiques, que la Terre réagissait à nos entreprises (les italiques sont à nous, mais c’est ce qu’il dit)...

6. Où nous comprenons que ce fut à ce moment que les élites abandonnèrent l’idée d’un monde commun. Et que les ’braves gens’ découvrirent que ’(...) tous les idéaux de solidarité avaient été jetés par-dessus bord par ceux-là mêmes qui les dirigeaient’. Et que les braves gens (appelés aussi parfois ’les bonnes gens’ ou ’le public’) commencèrent à se méfier des faits scientifiques... Et que nous en arrivâmes alors à une situation ’(...) sans monde partagé, sans institution, sans vie publique’. Enfin, last but not least, comment diable pouvait-on dès lors exiger aux bonnes gens de faire confiance à quoi que ce soit, à qui que ce soit ?

7. Où il s’en suit par voie de conséquence l’implosion du projet modernisateur de la globalisation, puis l’émergence d’un local, ’réactif’ comme attracteur de toutes les peurs. Où il est démontré que, dans les deux cas, nous restons dans le même vecteur temporel, que l’on avance dans la direction de l’Histoire tracée par le Progrès ou que l’on revienne en arrière. Car ce qu’il nous faut, c’est trouver un troisième attracteur ; ni le local qui rétrécit le monde, ni le global qui le dépeuple.

8. Où nous passons directement à la section suivante...

9. ... Où il nous est expliqué que ce troisième attracteur n’est ni la Terre, ni la Nature, ni Gaïa, ni le Sol, ni le Monde. Mais le Terrestre. Nouvel acteur par lequel le ’géo’ rentre en scène et devient un agent politique qui participe de plein droit à la vie publique. Où le troisième attracteur commence à prendre forme dans la planète Latour... Et où nous pouvons enfin envisager où atterrir : dans une géohistoire qui peut devenir enfin une géopolitique.

10. Interlude : où notre auteur revient sur l’échec de l’écologie politique. L’écologie aura revitalisé ’l’espace public’ comme espace de controverses où chaque objet matériel a pris ’sa dimension écologique’, en nous débarrassant d’une politique socio-centrée. Mais on a continué à opposer l’écologie à l’économie, les exigences du développement à la nature, la justice sociale au monde vivant. Les écologistes n’ont pas compris la complexité du nouvel attracteur Terrestre.

11. Où il nous répète que les catégories ’droite’ et ’gauche’ sont une représentation mentale d’un espace ’politique’ révolu, vestige anachronique de la Révolution française. Cependant, ’l’action publique’, conclut notre bourguignon paré soudain des habits de Machiavel, ne peut pas se passer des oppositions binaires, sans lesquelles ’ça va être dur d’enthousiasmer les foules’. Mais qu’il faut cependant les orienter autrement, par de nouvelles négociations : ’(...) négociations délicates qu’il va falloir mener pour déplacer les intérêts de ceux qui continuent à fuir vers le Global et de ceux qui continuent à se réfugier dans le Local’. Et que tout compte fait, ’on va devoir se chercher des alliés chez des gens qui, selon l’ancienne gradation, étaient clairement des réactionnaires. Et (...) forger des alliances avec (...) des progressistes et même peut-être des libéraux, voir des néolibéraux !’ (les italiques et le signe d’exclamation sont à lui). Car, nous assure-t-il, nos adversaires, ceux qui sont attachés au Global, au Local et au Hors-Sol , sont en même temps ’nos seuls alliés potentiels’, ’ceux qu’il faut convaincre et retourner’ (il y a donc de la place pour tout le monde dans la planète Latour). Et que surtout, priorité des priorités, il s’agit ’(...) de savoir comment s’adresser à ceux qui, avec raison, se sentant abandonnés par la trahison historique des classes dirigeantes, demandent à cor et à cri qu’on leur offre la sécurité d’un espace protégé’ .

Arrivés à ce point, nous nous sommes dit qu’il fallait résumer :

Il faut opposer les Terrestres aux Modernes et aux Archaïques. Il faut passer d’un système de production à un système d’engendrement. Autrement dit aux processus de genèse des modes d’existence des êtres en tenant compte de leur ’agentivité’. C’est-à-dire leur capacité d’action et avec lesquels il va falloir composer (il faut en déduire que les marchandises font aussi partie du répertoire des modes d’existence). Et, on y arrive, il nous faut une nouvelle scène de la représentation de la composition entre les humains et les non-humains. Emerge alors une Zone critique dans laquelle nous pouvons appeler à notre rescousse une nouvelle science de la nature-processus, et où il sera possible ’(...) d’assurer une certaine continuité avec l’esprit d’innovation, d’entreprise et de découverte’ : ’(...) il ne faut pas désespérer le Billancourt des Modernes !’, nous dit d’un ton potache, féru d’histoire ouvrière, Bruno Latour.

Il faut donc prendre soin d’une politique qui aujourd’hui s’est vidée de sa substance ’parce qu’elle combine la plainte inarticulée des laissés-pour-compte [5] avec une représentation au sommet tellement agrégée que les deux semblent en effet sans commune mesure. C’est ce qu’on appelle un déficit de la représentation’.

Ce dont nous avons besoin alors c’est d’une vaste enquête sur les modes d’existence. D’accord, mais où en trouve-t-on le précédent historique ? Et bien, il fallait y penser : dans ’l’écriture des cahiers de doléances, de janvier à mai 1789, avant que le tournant révolutionnaire ne transforme la description des plaintes en une question de changement de régime (...). Avant justement que ne s’agrègent toutes les descriptions pour produire la figure classique de la Politique comme question totale. Figure que l’on retrouve aujourd’hui dans l’immense et paralysante question de remplacer le Capitalisme par quelque autre régime’.

Là, on est au comble de la perplexité car face au refus d’une politique comme question totale, Bruno Latour en appelle, pour conclure, à un nouvel ordre mondial permettant la composition d’un monde commun, enfin partageable, après l’inventaire prométhéen piloté par nos valeureux scientifiques. Et la responsabilité de promouvoir cet ordre mondial incombe à cette vieille Europe, pleine de vilaines cicatrices mais qui ’a goûté depuis des siècles le pain de la démocratie’, seule en mesure de créer la scène où il sera possible de mener une nouvelle modernisation réflexive.

’Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font’. C’est par ces mots de l’Evangile de Luc que Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, dans L’événement Anthropocène, caractérisent le récit des anthropocénologues, dont Bruno Latour en guest-star. Discours de l’éveil, discours de l’avènement d’une conscience réflexive sur l’empreinte de l’action des humains en général, comme agents géologiques ’sans le vouloir’. Au ’ils’ ignorant, indistinct, du passé, répond en écho le ’nous’ éveillé d’aujourd’hui qui continue à unifier la condition humaine sur la Terre. Dans cette masse informe composée de braves gens apeurés, de dirigeants qui ne dirigent plus et de super-riches qui ont abandonné toute idée de monde commun, tous réunis par une même ’dissonance cognitive’ les empêchant de prendre acte du désastre qui vient, il y aurait une singulière catégorie d’humains, les scientifiques latouriens indépendants, comme les nomment Danowski et Viveiros de Castro, qui en éclaireurs pourraient convaincre les gouvernants et dans le même mouvement rassurer ceux qui ne seraient plus gouvernés.

Mais s’il s’agit d’une catégorie de savants qui aura renoncé au Grand partage de la modernité, les savants des assemblages qui nous disent la composition du monde, ils ne semblent pas pour autant renoncer à une autre composition, celle de l’économie comme régime universel d’équivalence entre tous les êtres, dont l’historicité est pourtant évidente. D’ailleurs, peut-être, comme l’observent encore Bonneuil et Fressoz, ’(...) la cybernétique et la science des cyborgs d’après-guerre n’attendirent pas Latour, Haraway ou Descola pour célébrer la dissolution de la frontière nature/culture, puisqu’elle visait précisément à optimiser des systèmes reliant des humains à des non-humains’.

Alors, que faire ?

Manifestement poursuivre le Grand Récit constructiviste d’une métapolitique qui présuppose des ignorants et des éclaireurs. Métapolitique qui en appelle à une nouvelle représentation de la planète Terre intégrant les compositions et les enchevêtrements entre tous les êtres. Par la grâce des conseils précieux de nos savants, engagés dans la production d’un géo-savoir multispéficique, il sera alors possible d’instituer un géo-gouvernement de la Terre comme système total des associations. Et, mutatis mutandis, surgira alors un nouveau peuple, celui des citoyens planétaires capables d’une réflexivité environnementale qui saura composer, pas-à-pas, association-après-association, avec les ravages de l’environnement global. Ce qui n’est rien d’autre que ce qu’on appelle joliment, dans un dernier raffinement apocalyptique de l’épistémologie constructiviste, ’apprendre à vivre dans les ruines’.

Le problème, nous disent encore Bonneuil et Fressoz, c’est que ce grand récit de ’l’éveil’, de la révélation, de la naissance d’une conscience réflexive de la modernité face à l’avènement de l’Anthropocène, est historiquement faux. Depuis au moins la Renaissance des savoirs et des pratiques résistent farouchement au modernisme du Grand partage. Au cœur de toutes les insurrections, particulièrement depuis la Révolution industrielle, ce grand tournant de la naturalisation totale de la Nature (et de son ravage), n’y avait-il pas eu le refus de la constitution d’un ’environnement’ global gouverné par l’économie, le refus d’un régime général d’équivalence ? Kropotkine, n’avait-il pas mis au centre de sa pensée et de son action politique l’association entre les humains et les non-humains ? William Morris ne considérait-il pas tout aussi importante la vie ’variée’ que l’égalité sociale face aux ravages de l’industrialisation ? L’anarchiste Elisée Reclus, ne préférait-il pas la notion de milieu des coexistences entre les êtres à celle d’environnement, ce dernier désignant pour lui la scène de leur extériorité réciproque ? Depuis toujours, les jacqueries paysannes, comme les insurrections ouvrières, pour ne s’en tenir qu’à l’Europe, n’ont-elles pas été le refus du culte du progrès enserré dans l’Histoire du gouvernement du monde.

Il faudra peut-être alors ajouter que le régime d’historicité convoqué par Latour n’est pas seulement faux mais qu’il est ruineux, qu’il ne peut se constituer que dans la forclusion de toutes les formes de désertion, d’insubordination, de contre-conduites qui ont depuis toujours tissé d’autres histoires, qui ont depuis toujours défait la nécessité du rapport social institué, tout autant que la ’naturalité’ de la Nature. Des histoires qui ont affirmé l’artifice de la politique. La destitution du pastoralisme gouvernemental, et sa prétention à l’universalité, s’est toujours manifestée comme des formes insubordonnées de la multiplicité de rapports au monde.

Cette forclusion des histoires aberrantes accompagne la toujours actuelle tentative de neutralisation de ceux qui ne veulent pas composer dans le monde total des compositions économiques. De ceux qui ne veulent pas négocier : ni un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, ni l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, ni un barrage dans le cours de l’Amazone, ni une méga-mine d’or en Guyane, ni un oléoduc au Dakota, ni l’agentivité économique de tous les êtres, de toutes les choses, partout où se déploie la pieuvre du calcul général de l’équivalence.

Mais au fond, comme le disent Danowski et Viveiros de Castro dans L’arrêt du monde, Bruno Latour ne sait pas trop quoi penser de ses propres terriens : éclaireurs avant-gardistes dans leur laboratoire ? Nouveaux apôtres d’une pastorale cosmologique ? Sujets de la cause commune traduite dans une constitution universelle, l’autre nom d’un parlementarisme légiférant sur l’économie des réseaux ? Ou Terriens réfractaires à leur insertion dans l’espace de total de la gouvernementalité ?

Le problème avec Latour, c’est qu’il opère une étrange restauration de l’Institution, qu’il prétend subsumer la multiplicité dans un nouvel ordre, d’autant plus étrange qu’il nous avait proposé de nous engager dans l’instauration de modes d’existence de l’expérience au plus près de l’événement. En ce sens, il reste l’héritier d’un autre trait des ravages de la modernité : l’acharnement à produire un monde gouverné.

Il est curieux de constater que Où atterrir soit une sorte de programme inversé du travail généalogique de Michel Foucault sur l’art de gouverner. Là où ce dernier défaisait la naturalité des modes de gouvernement, Latour en opère la réhabilitation. Là où il était question d’une généalogie des institutions de l’Etat, la souveraineté et ses polices, nous aurions un appel à des nouvelles instances d’une citoyenneté globale. Là où nous avions les parlements des Etats-nations, que quiconque en prise avec le monde rêve de saccager, nous aurions un Parlement des choses universel peuplé de représentants de la multiplicité. A la place des technologies d’un biopouvoir régulant la vie des humains, nous aurions un bio-géo-pouvoir ayant comme objet les ontologies multiples et enchevêtrés d’êtres hybrides. Au lieu d’une économie comme régime général du calcul social, nous devrions avoir l’économie d’un calcul étendu à l’échelle cosmologique. Enfin, là où il y avait les temps pluriels des bifurcations, qui étaient ceux de la négation et de la révolte, nous n’aurions plus désormais que l’affirmation pleine d’un devenir écologiquement gouvernable. Pas de monde sans gouvernement du monde.

Au fond, lorsqu’on lit l’opuscule de Bruno Latour, on ne sait plus s’il s’agit d’atterrir quelque part ou de s’ envoler dans une platonicienne réhabilitation de l’art déclinant de conduire le monde.

Et si tout compte fait son manifeste n’était rien d’autre qu’une une nouvelle théorisation du coup d’Etat (mais à l’échelle cosmique) ? Gabriel Naudé, secrétaire du cardinal di Bagno à Rome, très apprécié par Descartes, rappelé par Richelieu en France, avait théorisé le coup d’Etat comme une politique exaltée de la nécessité, propre à la circularité de la raison d’Etat. L’Etat devient nécessaire par rapport à lui-même. Pour conserver sa forme pleine et suffisante, malgré les révolutions, il doit en permanence ré-instituer sa théâtralité. Dans ce sens, le coup d’Etat n’est que l’automanifestation de l’Etat. Mais, et si l’Etat n’était au fond qu’une manière de gouverner, s’interroge Michel Foucault ? Cela, Bruno Latour semble l’avoir bien compris, et il nous parle au fond d’un nouvel état de la gouvernementalité qui se manifeste dans l’éclat du coup d’Etat chatoyant de la multiplicité. Et, Français jusqu’à la moelle, il ne peut le faire que depuis l’institution, sa niche, à laquelle il se sent si fort attaché.

Il semble y avoir chez les intellectuels, particulièrement français, un trait pathologique. Et c’est qu’ils ne peuvent que se rêver conseillers du Prince, leur statut d’intellectuels tenant précisément à ceci qu’ils ont renoncé à toute prise sur le monde en renonçant à tout monde, hormis celui, terrible, de leurs semblables – les intellectuels. Un monde finalement terriblement humain.

Peut-être que Bruno Latour est devenu la victime de ses simulations académiques. Conseiller d’un Prince définitivement absent, aurai-t-il peur de ne plus être gouverné ? Ses coups d’éclat seraient-ils des appels poignants conjurant le vide de la gouvernementalité ? Est-on témoins d’une tentative désespérée d’instituer un nouvel état du monde, avec sa constitution universelle, s’exprimant par l’oxymore d’un Gouvernement de la Multiplicité ?

Pour notre part nous n’avons qu’un conseil à lui donner : Bruno Latour, encore un effort pour être vraiment communiste ! Mais pour cela il faudrait éprouver, réellement, l’expérience insurgée. Dans ces temps d’une modernité qui n’en finit plus de se décomposer l’expérience ne peut-être, à chaque fois et en chaque lieu, qu’une insurrection d’un monde.

[1Pour un moment d’éloquence de notre talentueux négociateur, voir à la minute 4’ 59’’ :

[2Pour suivre quelques-uns des derniers épisodes de l’action de l’Agence Française du Développement on peut lire avec profit : L’Agence française de développement... des énergies fossiles ? par Nicolas Haeringer, Mediapart, 22 novembre 2017. Où il est question du prêt de 41 millions d’euros accordé par l’AFD à l’opérateur d’une méga-centrale à charbon, dans la province chinoise du Xinjiang. Ou encore : La France veut faire exploiter la forêt du Congo, par Jade Lindgaard, 10 décembre 2017, qui nous apprend comment cette vénérable institution du développement durable encourage la levée du moratoire sur l’exploitation de la forêt de la République démocratique du Congo. C’est ainsi que dans un touffu document l’AFD prône des « solutions de redressement de l’activité du secteur industriel ». Parmi les options défendues, une révision de la fiscalité au Congo, car les multiples taxes « brident le développement de la filière industrielle » et la rendent « très peu compétitive sur le marché domestique face au secteur artisanal en majorité informel ».

[3Bruno Latour, Les super-riches ont renoncé à l’idée d’un monde commun. Entretien avec Eric Aeschimann et Xavier de La Porte, Le Nouvel Obs, 19 mars 2017.

[4On se souvient d’une des plus loufoques. Celle où il prit la défense posthume de Richard Descoings, ancien directeur de Sciences-po. Richard Descoings est mort pour la seconde fois, Le Monde, 28 novembre 2012 : ’(...) on a oublié ce qu’il avait fait et ce qu’il voulait faire : modifier enfin la formation des élites politiques et servir de laboratoire à la réforme de l’irréformable université française. Double cible qui se venge si cruellement : d’un côté la haute fonction publique qui ne voulait pas qu’on touche à cette petite école qui lui convenait parce qu’on n’y apprenait à peu près rien qui puisse remettre en cause son droit de naissance à représenter le bien public ; de l’autre l’Université qui ne pouvait pas supporter que naisse en France une ’university’, au sens anglais, à la fois autonome, bien dotée, tout en restant en prise avec les élites politiques et culturelles, au centre de tous les pouvoirs’.

[5A moins qu’ils ne deviennent pas des ’casseurs de flics’, comme le promeuvent, nous dit-il, les auteurs de Maintenant. Mais auxquels il accorde tout de même son attention lorsqu’ils affirment que le communisme ne peut pas être posé comme question sociale. Latour deviendrait-il soudainement attentif à la multiplicité en renonçant au rôle de restaurateur de l’ordre. Mais non, pas du tout... Ne propose-t-il pas au comité invisible de changer le mot destitution par restitution ? Les terrestres qui habitent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes apprécieront sans doute, face aux escadrons militaires de la gendarmerie venus restituer diplomatiquement l’Etat de droit français.

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Mouvement 1 min 25 avr. 17
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