Bercy beaucoup

Leïla Chaix

Leïla Chaix - paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

Je suis dans le train pour Paris. C’est la tempête. Les inondations nous empêchent de dépasser Toulon. Des traînées de boues ont envahi les voies du train. Il y a des moustiques par milliers. Tous les téléphones diffusent la même alarme aiguë en boucle, l’alerte info du gouvernement. URGENT URGENT. RESTEZ CHEZ VOUS. Et ça fait sursauter tout le monde.
J’arrive enfin. On est mercredi 21 octobre. C’est les ténèbres. Les banques sont encore largement barricadées. Les murs sont encore chauds de tags. Je vois sur internet de nombreux gauchistes qui dénoncent les pillages. Sur les réseaux, ça appelle à la délation. Le hashtag balance ton casseur.

On voit dans les journaux français la mise en scène dramatique d’un pauvre État en PLS. Et d’un pays entier en deuil. Les journaux et les technocrates fabriquent une ovation tacite pour notre Police affaiblie, heurtée au cœur. Ainsi le ventre mou consent : il faudra + de punitions, de munitions. En quelques jours, c’est pourtant bien documenté : la plus grande vague de répression de toute l’histoire de notre pays. Logique, les budgets décuplent pour renforcer le bras armé de ce vieil État parental et subclaquant. Ça rappelle la défense navrante des vieux violeurs. L’impunité morbide et la soif infinie de pouvoir qui se cache derrière la concorde, la plaisanterie, la bonhommie. Comme l’a écrit Sarah Schulman, une des grandes perversités des oppresseurs est de retourner le conflit en agression, et ces agressions en conflit.

Journal La Croix (20 octobre). Récit d’un État en échec. Le drame d’un peuple submergé par des factieux, empreint d’une profonde compassion à l’égard d’un décor brisé.

tous les français, endoctrinés
pour devenir des supporters de la Police

ce que l’on appelle des pillages
sont évidemment des vengeances
une riposte
mais aussi un éclat de joie

c’est la revanche des enfants
et des barbares

il faut aussi entendre les rires, anxieux, exaltés
hystériques !
des journalistes
quand Poutou dit à la télé
que ça fait maintenant des années
que les flics s’habillent en casseurs
pour foutre la merde

Et puis à la télé, bien sûr, Marine Le Pen, a déjà l’air en plein exercice du pouvoir. Drapeau français, bibliothèque. Les arabes et les anarchistes, la négritude. On pactise avec le désordre. Les quartiers ont pris leur revanche sur la violence capitaliste. Les enfants ont repris leur voix, dans l’humiliation quotidienne.
D’une certaine façon on se trompe : la Police était à pleine balle. Ça n’a simplement pas suffit. Ils pensaient pouvoir gouverner sur des zombies. Malgré le peuple. Ils ont sous-estimé le nombre et la puissance.

On essaye d’avoir une compréhension univoque et cohérente de cette journée disparate et éclatée, foncièrement décentralisée. Il y avait au même moment, des milliers de sites différents. On cherche une version du réel qui explique, contienne, réponde. On veut prendre notre part d’arguments dans la bataille médiatique que l’État et que tous ses cadres, même ceux qui avaient l’air gentil, continuerons de nous livrer jour après jour. Cette bataille qui nous divise. Les ogres organisent la terreur. Et comme avec la Palestine : ils instrumentalisent les larmes pour justifier le génocide.

*

Il ne nous manquait d’ailleurs plus que la lâcheté des cadres de gauche. Dans le journal L’Humanité, le matin du 19 octobre, on pouvait lire cette citation de Victor Hugo : « l’émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas (…) Elle étire les muscles de la Police. » Et puis finalement, le lendemain, à la même page, celle de Brecht : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit rien des rives qui l’enserrent ». La gauche y connaît quelque chose, en qualité presque de gaine.

Jeudi 22 octobre (Paris)
Ça incarcère massivement des adolescents violenté, qui n’ont rien fait. Qui sont potentiellement coupables. Il y a l’intra-utérin, et les complots antiterro : vous auriez pu être sur le point de commettre. Devenir capable de commettre. À votre insu.
D’ailleurs tout matériel de protection face aux violences hyper-toxiques constitue un acte outrageux.

le corps est nu
devant la violence du Pater
s’offrir encore pour la fessée bien méritée
la punition crépusculaire

Le problème c’est que les gens gobent. Et voilà tous ces abrutis qui condamnent cette sauvagerie !

L’ennemi veut que nous tremblions. Il enferme, punit, surveille. Une situation de bascule est logiquement vertigineuse. Nous avons peur. Chacun..e examine réellement son désir de révolution. Nous les artistes, nous ne savons pas ce que nous voulons. Notre vie est aimable ainsi, sous le néolibéralisme. Nous nous sommes bien accommodés de ce régime. Il nous convient. On le surfe et on le maintient. Il nous faudra bien du courage pour accepter de faire tenir les conditions d’un basculement. D’une reprise en main réelle de l’existence. Mais le courage ne s’invente pas. Il faut sortir de l’amnésie. S’entraîner, apprendre, se tromper. Recommencer. Réveiller les ancêtres en nous. Réveiller les cellules mortes, les corps tombés, les terres volées, les arbres et les cœurs arrachés. Se souvenir. Ré-envoûter.
Apprendre à durer, à mourir. Apprendre à fabriquer la vie.
Les vidéos ne suffiront pas. Nous aurons besoin de consistance et de réel. Muscler la foi, se faire confiance. Ressentir dans le plus profond de nos tissus la force et les raisons profondes de la révolte. C’est animal. Imiter ne suffira pas. Réagir ne suffira pas. Nous apprenons à nous souvenir, à nous rappeler, pour mieux savoir à quoi l’on tient. Et d’où on est. Nous ne sommes peut-être pas français. Ces ennemis sont nos ennemis depuis longtemps. Ils ont massacré nos espaces, supprimés nos langues, nos pratiques.
Nous ne sommes pas si blancs que ça. Il faut arrêter d’être blancs.
Ne pas plier. Ne pas succomber à ce gouffre, ce déracinement permanent et ce détachement immonde dont le pouvoir a tant besoin. Pour tenir il faut être ancré. Et ressusciter nos fantômes.
Au-delà de l’imitation grégaire : est-ce que je veux que les choses changent ? À quoi je tiens réellement ? D’où puis-je tenir et faire tenir ? De quelle ambiguïté je pars ? Quelle est ma force, quelle est ma forme ? Quels sont mes gestes ?

déguisons-nous : soyons sublimes
demeurons à mourir de rire
face à un monde qui meurt d’ennui
soyons plus drôle, plus inventif que le vide
résistons en carnavalesques

*

Bruxelles, vendredi 23 octobre

Naya dort dans la chambre d’hôtel. On a des débats politiques à propos de l’anti-racisme. On s’empiffre au petit déjeuner et je me casse. J’erre sous la pluie pour aller voir des peintures de Jérôme Bosch. Ces gueux gluants vus du dessus en mode god-mode comme dans un jeu vidéo. Pas de personnage principal. La co-existence radicale.

chienlit velue et anarchie
ça m’émeut et ça me remplit
tant de fourmillements déviants
toutes ces formes, dépareillées
hirsutes
hostiles
hétérogènes

nous devrons sûrement réapprendre
à devenir des créatures
monstrueuses
sorties des entrailles de la terre
jaillies des anus insurgés

ne pas avoir peur d’être laids
dangereux, méchants

tempêtes de vents
pluies qui me fouettent

*

le lendemain (24 octobre) vite revenir à Paris
arrivée à 12h30, repartir dans le 18e
charger le vélo, les enceintes, le matériel
préparer les sacs, les affaires, la nourriture, les protections

définir un point de rendez-vous, loin de la manif officielle
la carte Gilets Jaunes en ligne
vague décision sur une boucle
de se rejoindre à Saint Lazare

départ vers place de Clichy
ghetto blaster sur le vélo
musique très fort
fendre la grisaille du réel

c’est assez drôle
contrôles de policier partout

Gigi et Clé disent qu’elles se sont faites contrôler
et voler toutes leurs affaires par une milice de CRS
(elles fumaient passivement une clope à l’abribus)

j’ai pas envie de me faire péter
on décide de rejoindre le cortège de la manif autorisée
traverser Paris à vélo
le déguisement de Wolverine
descendre jusqu’à Porte Dorée
tout en blastant
« SORTEZ LES ARMES »
rire avec les jeunes dans la rue

trouver cette marrée humaine
danser un peu
chanter beaucoup
peindre des phrases

quelqu’un dit « allons à Bercy !
au Ministère de l’Économie ! »

on y va sans trop bien savoir
mais on s’ambiance
on a le micro mais on n’a pas
la stratégie

on est une trop petite centaine
les gens sont jeunes et impatients
il pleut, on est mous
on gondole

certain.es veulent qu’on fasse quelque chose
qu’on bloque vraiment quelque chose
nous bégayons collectivement
les gens sont pas d’accord entre eux

on arrive face au Ministère
tellement vide
pas protégé
OFFERT, GRATUIT et DISPONIBLE

on stagne là, on n’ose pas

ça nous abîme de nous sentir nombreux et faibles
incapables de direction

« il ne faut pas rester statiques »
« il y a rancard à l’Élysée »
« prenons Bastille »
« il faut pas aller vers Bastille parce qu’il y a la BRAV-M là-bas »
les infos sont contradictoires
« il faut qu’on rejoigne les cortèges »

nous ne sommes pas là où l’on est
parce qu’on a envie d’être ailleurs

ça repart mais certains regrettent qu’on ne tente rien
qu’on ne s’arrête pas un petit peu
on rebrousse finalement chemin
certain.es se cassent
d’autres reviennent
on voit les flics qui arrivent

un mec dit quitte à être là, bloquons la route putain de merde
on peut pas rester là comme ça
comme des moutons

les camionnettes déboulent vers nous
bloquent la rue
on arrive à sauver le matos
B. est passé
Gigi et moi on est fouillées
contrôlées et palpées
la keuf me regarde vite fait dans les yeux
je lui rend un regard lubrique

c’est vraiment pas leur meilleure prise
ça les fait chier
des intermittentes du spectacle
rien d’excitant

ils volent nos masques et bizarrement
me rendent mes bombes de peinture

là où nous étions, à Paris
ce samedi était de gauche malheureusement
et presqu’ordinairement plaintif

nous les adultes
on a manqué de volontés
d’agentivités
de folie
nous avons refait l’expérience
trop bien connue et mollassonne
de geindre ensemble

ça fait jamais que
un partout

après l’incandescence du jeu
la passive absence de structure

on a besoin d’actions précises
ciblées, utiles
et de se former davantage

FABRIQUER DES SITUATIONS
DES ESPACE-TEMPS
en marge des trajectoires connues autorisées
des hubs de rencontres et de fun
SUBVERTIR
OUVRIR DES ESPACES

sortir de l’effet troupeau
SURGIR hors du mode pastoral

et partout où l’on est : CONSTRUIRE
dès aujourd’hui
les forces de l’autonomie

*

dimanche 25 octobre (coups de fil des camarades de Nice)
Ce qui est en train de se produire dans plusieurs villes moins centrales, et qui n’ont pas ces habitudes, c’est la découverte d’un nouvel ethos collectif : via des manifestations sauvages et des déambulations longues, intempestives. Déjouer les trajets de la Police. Des syndicats. Reprendre avec nos corps, nos villes et nos quartiers.
Auto-défense nécessaire. Se structurer. Frapper efficacement aussi. Cibler, se préparer encore, s’organiser.
On reprend forme, on reprend vie. On se rend compte qu’on est nombreux.ses, bien plus nombreux qu’on ne le croyait. C’est une insurrection profonde, territoriale, géographique. Des insurrections éclatées. C’est le vertige d’être à la fois là où on est, nulle part ailleurs, et à la fois partout ailleurs. Là où les autres aussi, ferraillent.
Que chaque district, chaque village, chaque vallée, chaque versant puisse être repris, défendu, ré-habité.
Nous avons besoin de techniques. Ré-apprendre à tout fabriquer, ré-agencer ; bouger ensemble, tenir, avancer, faire bloc. Faire des écoles de guérilla anti-fasciste, d’artisanat, de subsistance.

nous voulons tout
on a donc besoin de tout le monde
on a même besoin des ancêtres
et des ravagés du quartier

On ne peut pas laisser la FOMO et les images dicter nos façons de résister. Nous sommes irréductiblement (presque uniquement) LÀ où l’on se trouve. C’est ça que l’époque nous enseigne : chaque localité rayonne, exprime différemment l’aura de ses membres, sa présence et les nombreuses tentatives. Ça ne se laisse pas unifier. Il n’y a là rien d’univoque. Que des fragments.

*

C’est quand elle entre dans un musée qu’une œuvre cesse d’être puissante. Parce qu’elle devient « intéressante ». Nos mouvements révolutionnaires peuvent encore s’inspirer des jams, d’improvisations musicales :

donner de l’espace pour le jeu
distribuer des rôles fonctions
accords, écoutes, concentrations
l’œil qui s’allume
tendu vers l’autre

Que chaque corps puisse trouver sa place, ses propres gestes et ses variantes ; que ça s’agence et co-existe ; que ça se joigne sans s’annuler, sans se réduire. Qu’on se mélange sans devenir neutre. En devenant capables et puissants. Se laisser faire et modifier, profondément.

que nos styles et nos tentatives
se marient pour faire des musiques
caco-fauniques

*

Les insurrections actuelles posent la question de la misère, de l’ubiquité des réseaux, du racisme structurel, de l’éducation comme vitrine que l’on fracasse, du pouvoir vide et chancelant, tellement fragile ; de la viralité des images, de l’absurdité abyssale de l’existence, et de l’irréductibilité de la présence. On n’est jamais qu’à un endroit. Et il y en a des milliards d’autres.
Ces corps qui dénoncent la violence, qui renversent enfin le mépris, l’humiliation, avec leur ORGUEIL COLLECTIF. Nous trentenaires, on essaye de suivre.
On est largués.
Continuons.

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