Automne arabe

La ville de Rafah ne sera bientôt qu’un souvenir sur les cartes du Sinaï.

paru dans lundimatin#12, le 1er mars 2015

La ville de Rafah ne sera bientôt qu’un souvenir sur les cartes du Sinaï. La cité bédouine va être rasée par l’armée égyptienne afin de faciliter la lutte contre le terrorisme dans la région, et limiter les trafics existant entre la bande de Gaza et le désert du Sinaï. 1200 maisons seront détruites. Cet espace est censé, depuis les accords de Camp David de 1979, demeurer une zone démilitarisée – mais rares sont les jours où les armes se taisent dans le Sinaï.

Le Sinaï est la partie la plus orientale de l’Égypte, petit bout de terre coincé entre la Méditerranée au nord, la mer Rouge et le canal de Suez à l’ouest, le golfe d’Aqaba au sud et Israël à l’est. Peuplé essentiellement de Bédouins, ce désert est demeuré longtemps à l’écart des grandes politiques de modernisation du Caire : les Bédouins, souvent relégués au statut de citoyens de seconde zone, n’ont pas eu accès à l’éducation et aux infrastructures du reste de l’Égypte.

Après les attentats de Taba et Sharm El-Sheir en 2004 et 2005, plusieurs milliers de Bédouins ont été arrêtés par l’armée dans des rafles ; beaucoup seront torturés. Les habitants du désert se tournent alors vers la Palestine, et notamment la bande de Gaza. Étroitement contrôlée par Israël et l’Égypte, la frontière est le lieu d’un intense commerce illégal via les tunnels souterrains qui assurent la subsistance des Palestiniens comme des Bédouins de la péninsule.

L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans suite aux révolutions arabes, sous la figure de Mohammed Morsi, a changé considérablement le rapport que le Caire entretient avec la péninsule. Car le désert a longtemps abrité des membres de cette confrérie, parfois pourchassés par le pouvoir en place. Les Frères musulmans entretenant par ailleurs de bonnes relations avec le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza, la situation régionale semblait se diriger vers une relative pacification.

La destitution de Mohammed Morsi en juillet 2013 et « l’élection » d’Abdel Fatah Al-Sissi change radicalement la donne. Le maréchal mène une très forte répression à l’égard des Frères musulmans et des islamistes qu’il appelle dès décembre 2013 et sans le moindre embarras, « terroristes ».

En 2013, le groupe Ansar Beït Al-Maqdis ne compte que quelques centaines d’hommes dans le désert du Sinaï. Proche de la cause palestinienne, il ne mène que des actions de petite envergure contre les intérêts israéliens, en s’attaquant notamment aux pipelines à destination du sud d’Israël. Le groupe gagne en popularité dès 2012 auprès des jeunes Bédouins, inspirant la figure de « l’homme à cagoule » menant des attentats contre les infrastructures coloniales.

Le 5 juillet 2013, à l’occasion d’une grande manifestation contre le coup d’État militaire à Cheikh Zuweid, les djihadistes d’Ansar Beït Al-Maqdis déclarent qu’une guerre aura lieu si le gouvernement reprend la politique d’oppression des Bédouins d’avant la révolution de 2011. Les 8 et 27 juillet, deux massacres de manifestants islamistes par les forces de sécurité égyptiennes en plein mois du ramadan décuplent cette réaction. Ansar Beït Al-Maqdis annonce qu’il s’en prendra dorénavant aux militaires égyptiens, alors que ces derniers n’avaient jamais été visés par ses attaques. Dont acte.

Le maréchal Al-Sissi, cherchant à s’assurer une légitimité internationale, s’allie avec Israël pour s’attaquer aux islamistes du Sinaï, affaiblissant d’une part le mouvement des Frères musulmans tout en exauçant le vœu de Tel-Aviv : le contrôle absolu des frontières de la bande de Gaza. Les services de renseignements s’échangent massivement des informations, et une coopération militaire s’engage sur le terrain. Le 23 août, un drone israélien intervient en plein territoire égyptien et « neutralise » plusieurs individus suspectés d’appartenir à Ansar Beït Al-Maqdis. Le 23 janvier, la marine égyptienne ouvre le feu sur une embarcation de pêche palestinienne ayant dépassé la zone maximale imposée. Un responsable israélien indique au journal Al-Monitor, en 2013, qu’entre le Caire et Tel Aviv, « la coopération dépasse tout ce dont on a pu rêver sous Moubarak ».
La torture, parfois filmée par les militaires eux-mêmes (en attestent des vidéos postées fin octobre 2014), contribue à renforcer les rangs djihadistes, qui sont à présent plus d’un millier. A quoi s’ajoutent les pertes civiles dues aux raids aériens et la décision, prise par le gouvernement en octobre 2014, d’établir l’état d’urgence dans le nord du Sinaï pendant plusieurs mois, en représailles d’un attentat ayant tué 30 militaires égyptiens. Cet état d’urgence sécuritaire, qui établit une zone de non-droit concernant aussi les journalistes et les ONG, est particulièrement impopulaire auprès des populations locales, et explique la faible médiatisation de l’action de l’armée dans cette région.

Par cette politique, qui prolonge menée de Moubarak, un problème de sécurité limité se transforme en rébellion locale armée. La région échappe de plus en plus au contrôle de l’État. La zone de Sheikh Suweid est à présent sous contrôle des djihadistes qui y ont établit plusieurs checkpoints. Le 10 novembre dernier, le groupe Ansar Beït Al-Maqdis prête allégeance à l’État islamique.

Face à cette situation, le Caire rétorque en intensifiant la répression à l’encontre des djihadistes mais aussi des Bédouins, souvent soupçonnés d’être des espions de l’étranger. Une zone tampon de 6,4 km de large et de 13,5 km de long est en construction le long de la frontière de la bande de Gaza. 800 maisons ont déjà été détruites et la ville de Rafah, soit 1220 maisons de Bédouins, sera dynamitée et rayée de la carte par l’armée.

Cette décision renforce la relation entre l’Égypte et Israël et dissuade efficacement les velléités américaines de dénoncer les actes de torture et le massacre des opposants politiques de tout bord. De la même manière, Al-Sissi achète le silence de la France à coup de contrats d’armement.

Finalement, le Sinaï constitue un excellent prétexte pour mettre un point final à la Révolution égyptienne. Les attentats contre les forces de l’ordre, d’abord cantonnés au Sinaï mais s’étendant désormais au Caire et au delta du Nil, justifient l’application de nouvelles lois antiterroristes et l’organisation de nouveaux procès d’opposants politiques. D’où, la semaine dernière, la condamnation à mort de 183 proches des Frères musulmans et celle à la prison à perpétuité de 230 militants laïcs anti-Moubarak.

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