Dans la mythologie grecque, le Chaos est cet état des choses premier qui précède l’apparition des Dieux. Une faille, une béance, un non-temps primordial antérieur à l’éclosion de la lumière, laquelle est nécessaire à l’apparition de la vie. Pour évoquer l’origine des dieux, il faut se référer au Chaos (ce que fait la théogonie d’Hésiode, VIIIe siècle avant J.C). Chaos précède Gaïa (la Terre) et les principaux éléments, le Ciel, les Ténèbres, la Nuit, le Jour, la Lumière... Il est informe, inerte, un amas – ou bien alors un abîme.
L’apparition des dieux est donc la condition pour qu’un ordre prenne forme, dans lequel les humains vont trouver leur place. L’existence et la vie commune de ceux-ci sont donc placés sous ce signe. Les dieux leur assignent un destin et celui-ci, aussi tragique ou tortueux ou habité par le conflit puisse-t-il être, a pour horizon une certaine forme d’ordre. L’apparition des dieux est une production d’ordre. En allant à l’essentiel, on ne se contentera pas de souligner que les dieux règnent dans le cosmos post-chaotique, mais qu’il leur revient de gouverner les hommes – fût-ce de haut ou de loin.
Pour aller droit au sujet en abrégeant les préliminaires, au risque de l’approximation, on dira, en empruntant à la théologie politique de Carl Schmitt que le gouvernement des vivants, quelle qu’en soit la forme, n’est jamais que la transposition dans le monde profane de ce récit des origines. L’état de nature, c’est la transposition dans la pensée contractualiste hobbesienne du Chaos primordial des Grecs, et ce qui rend possible la production d’un ordre social et politique est l’apparition du Souverain, héritier profane des dieux anciens. Il faut que le Chaos primordial (l’état de nature) ait été relégué dans cet état antérieur des choses où n’existaient ni temps ni espace pour qu’apparaisse un ordre dans lequel les mortels deviennent gouvernables par les immortels. Dans la perspective hobbesienne, une souveraineté particulière est bien périssable, mais la figure du Souverain s’impose, elle, comme impérissable. En son absence, pas de gouvernement des vivants, pas d’ordre social ou politique, rechute dans le chaos primitif (la guerre civile, la lutte de tous contre tous).
On retiendra ceci de ce raccourci : le gouvernement (plutôt que le règne), cela consiste en premier lieu en la production d’un ordre de forme toujours singulière, mais qui a pour prémisse, en général, la révocation du chaos, c’est-à-dire cet état gazeux où rien ne peut prendre forme ou consistance. Gouverner, cela consiste en la production de cet ordre en vue de l’exercice d’un pouvoir ; mais les choses pourraient aussi bien se dire à l’inverse : gouverner, cela consiste à établir des formes de pouvoir destinées à mettre en place ou assurer la pérennité d’un certain d’ordre.
Dans les sociétés modernes (occidentales), la production de l’ordre est inséparable du gouvernement des vivants, lequel appelle des stratégies et des tactiques, des savoirs et des techniques spécifiques – avec Foucault, par exemple, on mettra l’accent sur les disciplines dans lesquelles se condensent ces notions et qui, étant des moyens en vue de fins particulières, ont pour prémisses non seulement des savoirs en général mais aussi, plus spécifiquement, des formes de rationalité, des modes de rationalisation. On pourrait ici rapprocher Foucault de Max Weber.
Mais aussi bien, produire de l’ordre, ordonner le monde environnant, cela va bien au delà de la normation des conduites. Il faut ordonner les formes de vie en général, ce qui passe par l’organisation de la production, la maîtrise (au moins relative) des processus économiques, la distribution de l’espace, la régulation des échanges, le contrôle des circulations, la prise en charge des conflits entre groupes humains... j’en passe.
Le motif du Chaos hérité de la tradition grecque est, en ce sens, réinterprété, redéployé. Le chaos, dans la perspective des gouvernants, c’est ce qui menace sans cesse de refaire surface et d’imposer ses conditions si le gouvernement des vivants et des choses vient à défaillir. Gouverner, c’est donc arracher les vivants, les choses, les mots (les discours) au chaos naturel, produire de l’ordre dans toutes les dimensions, toutes les sphères de vie. Le gouvernement (dans son sens le plus extensif) a, en ce sens, un pacte avec la connaissance et, à la jointure des deux plans se déploient les savoirs – là où la connaissance (la production de l’intelligibilité du monde) rejoint les enjeux de pouvoir et devient indémêlable de ceux-ci.
Le gouvernement des vivants n’est au fond qu’une petite partie de la production de l’ordre et, dans cette petite partie, le gouvernement, entendu dans le sens qui prévaut aujourd’hui, une partie plus infime encore. Si gouverner consiste à prendre l’ascendant sur le chaos naturel et sur la tendance perpétuelle du désordre à reprendre le dessus, alors il faut l’envisager tel qu’il se développe dans tous les azimuts – il faut dresser des cartes pour que la navigation lointaine et l’exploration des terres soient rendues possibles, il faut enseigner aux gens l’art de se tenir à table et la manière civilisée de satisfaire leurs besoins naturels (les traités de savoir-vivre servent à cela), il faut promouvoir des règles de circulation sur les routes, il faut, pour rendre le monde habitable et les vivants gouvernables, produire un nombre infini (et en constant renouvellement) de savoirs et de techniques dont la diversité excède, et de loin, tout ce que le recours à la violence ou une approche contractualiste des rapports entre sujets ou groupes humains peuvent envisager.
Ce qui rend les choses compliquées, c’est ceci : pour disposer des moyens de gouverner (au sens de produire de l’ordre), il faut se pourvoir d’un certain monopole de la violence – ce n’est pas pour rien qu’on appelle la police forces de l’ordre. Or, la violence est habitée par le désordre, elle a, dans tous ses usages, partie liée avec le trouble, la contrainte, le danger, les passions tristes, la mort. C’est le paradoxe souligné par Machiavel dans Le Prince : pour instaurer un ordre qui ait quelque chance de durer, il faut en passer par un moment violent, un désordre calculé destiné à produire des effets de sidération ou de tétanie sur la « populace ». Pour étendre un empire, c’est-à-dire passer d’une forme d’ordre à une autre, il faut transiter par ce moment de désordre paroxystique qu’est la guerre. La guerre est généralement vue par ceux qui y recourent comme un moyen en vue d’une fin - un état de paix plus favorable que celui qui prévalait auparavant. La paix, quelle qu’en soit la forme, est ici entendue par excellence comme figure de l’ordre. Il existe donc des connivences secrètes entre ordre et désordre, le désordre ou le trouble étant ici compris comme des euphémismes, des produits dérivés, des cas particuliers ou des reprises partielles du chaos originel.
Cependant, les passages par le désordre auxquels recourent habituellement des gouvernants reposent sur des calculs, ils sont orientés vers des finalités et ils reposent donc sur des formes de rationalité – des stratégies, des tactiques, des ruses, des techniques, des savoirs, etc. Les gouvernants qui recourent à ces moyens se voient en maîtres de la dialectique de l’ordre et du désordre – il arrive (souvent) que cette maîtrise soit illusoire et que les désordres qu’ils ont provoqués en se fondant sur des calculs les emportent dans un maelström chaotique (les déroutes militaires retentissantes étant une des formes les plus courantes et exposées de ces mauvais usages de la dialectique de l’ordre et du désordre). La guerre est toujours un point de passage risqué entre deux formes d’ordre, elle est un des visages du désordre (ou de chaos) extrême plus ou moins volontairement calculé et provoqué par des puissants disposant de moyens de force et les déployant en vue d’une augmentation de leur puissance ; à moins, bien sûr, qu’elle ne soit entièrement subie – une guerre défensive visant à protéger une forme d’ordre menacée par un agresseur.
Dans tous les cas, la production d’une variété de chaos découlant de l’emploi massif de la force vive (la violence armée en règle générale) a le statut de l’exception, d’une montée en intensité requise, dans une perspective où le retour à une sorte d’ordre plus favorable (quelle qu’en soit la forme, une fois encore) est la visée ultime. Les nazis, à partir de 1937, provoquent des crises calculées destinées à déboucher sur l’augmentation du Lebensraum de l’Allemagne, crises auquelles succèdent des intermèdes fallacieux de réduction des tensions (Accords de Munich), et débouchant, avec le déclenchement des hostilités contre la Pologne, sur la Seconde guerre mondiale. Il s’agit alors d’une guerre de conquête ; son but est distinct : une fois la victoire remportée (et ayant pour conséquence, en vertu de l’infâme traité germano-soviétique, le partage de la Pologne entre Hitler et Staline), d’établir, dans les espaces conquis, une nouvelle forme d’ordre ; la victoire entraîne la mise en place d’une administration despotique allemande, les autorités locales polonaises sont placées sous tutelle, une sorte d’ordre colonial impliquant entre autres le pillage des ressources du pays, la réduction en état de quasi-esclavage d’une partie de sa population se met en place, le tout sur fond d’idéologie raciale - le peuple des Seigneurs aryens étant tout naturellement destiné à dominer les Slaves de toutes espèces.
Avec l’attaque déclenchée contre l’URSS durant l’été 1941, ce projet d’extension de l’ordre germanique dans l’Est européen, jusqu’aux confins de l’Oural au moins, prend un nouvel élan. Et, lors de chacune de ces poussées conquérantes, avec le lot de destructions et de massacres qu’elles provoquent dans les nouveaux territoires gagnés sur l’ennemi (et dont les Juifs vont tout particulièrement faire les frais), c’est bien l’ordre nazi qui s’installe – quand bien même celui-ci aurait avant tout en pratique, le visage de l’horreur et de la terreur. Il n’est pas anecdotique (pour notre propos) de rappeler ici que les nazis, à commencer par le Führer, étaient des maniaques de l’ordre. La Solution finale, aussi inconcevable la chose puisse-t-elle nous sembler, était perçue par ses promoteurs comme par ses exécutants comme une opération de mise en ordre avant tout, consistant à faire en sorte que les territoires conquis soient désormais judenrein. La mise en ordre ne se sépare pas ici de la purification, du nettoyage, de l’épuration, les Juifs étant perçus par les idéologues du régime nazi comme facteur de corruption, de dissolution, de trouble et de désordre.
Ce type d’ordre en est évidemment une forme limite dans la mesure où il a un pacte non seulement avec la mort, mais avec l’extermination de la masse. Mais, c’est désormais une banalité de le rappeler, la mise en œuvre de la Solution finale est si rigoureusement planifiée et exécutée avec ordre et méthode qu’il est impossible de la concevoir autrement que comme l’assemblage d’un ensemble de moyens ordonnés à une fin, impliquant donc toute une rationalité instrumentale, des plans, des techniques, des objectifs mis au service de la réalisation d’un programme. Tout se passe (ou est supposé se passer) selon un ordre minutieusement établi, d’un bout de la chaîne à l’autre, y compris le dernier maillon de celle-ci – la descente des déportés du train, la sélection, la conduite de ceux qui sont voués à l’extermination immédiate à la chambre à gaz, leur mise à mort par asphyxie, l’évacuation et la crémation des corps...
Tout conquérant ambitionne d’établir un ordre nouveau. Napoléon mit l’Europe à feu et à sang, mais ce qu’avait en vue ce « professeur d’énergie » (Maurice Barrès) était bien une nouvelle forme d’ordre européen, établie sur les ruines du système des monarchies et des empires dynastiques. La formation des empires coloniaux européens, puis, après les deux guerres mondiales, celle de l’empire américain (états-unien ) sont également conformes à ce modèle très général, inscrit dans la très longue durée, ceci dans la civilisation occidentale et sans doute au-delà.
Mais précisément, le soupçon qui nous vient aujourd’hui et n’a cessé de se renforcer depuis le début du second mandat de Trump est celui-ci : que les productions de désordres violents et de moments d’intensité chaotique produits par cette Amérique-là, en vue de la reconquête de sa position hégémonique (sa « grandeur »), ne seraient plus vraiment compatibles avec cette grille.
Tout semble se passer désormais comme si le fil dialectique qui reliait la production de moments violents (expéditions militaires, coups d’Etat, course aux armements, crises ayant pour cadre la Guerre froide...) à la défense, la restauration ou la production de formes d’ordre obéissant à des objectifs stratégiques (faire que l’Amérique latine demeure l’arrière-cour des Etats-Unis, empêcher que des armes nucléaires soviétiques soient installées sur le sol cubain...), tout se passe comme si ce fil était désormais rompu.
L’offensive tous azimuts conduite par le gang regroupé autour de Trump et qui s’est emparé des commandes de la machine de guerre « America » apparaît comme un OVNI politico-historique, dès lors qu’on l’envisage sous l’angle des finalités supposées de l’usage des destructions massives et de la production du chaos. Cette politique apparaît davantage tissée de passages à l’acte sans suite, de coups de sang, de décisions improvisées ou prises sous influence, de lubies (le tout dans un parfait état de dispersion et de discontinuité) que fondée sur des calculs rationnels d’intérêt prenant en compte le court comme le long terme – des calculs débouchant sur des actions envisagées et entreprises en vue d’une fin distincte. Aujourd’hui, la politique extérieure des Etats-unis ressemblerait davantage à une séance de shadow-boxing conduite à l’aveugle sur un ring plongé dans l’obscurité.
Pour dire les choses simplement : quand deviennent criants le contraste et la disproportion entre les moyens dont dispose une puissance (ici réduite aux dimensions d’une sorte de bande ayant concentré entre ses mains les moyens du pouvoir) de déchaîner les feux de l’enfer et l’imprécision de ses intentions (quels buts tangibles ces gens poursuivent-ils, en vérité ?), alors les prises intellectuelles que nous pouvons nous assurer sur la politique internationale de cette famiglia mafieuse deviennent très incertaines.
Nous sommes intuitivement sensibles à l’apparition d’un novum d’une si inquiétante étrangeté que nous échouons à le nommer. La déliaison flagrante de ces actions brouillonnes (des rodomontades sur l’achat du Groenland à la guerre contre l’Iran en passant par l’enlèvement de Maduro et les menaces d’invasion de Cuba, la création du fantomatique « Conseil de la paix » censé régler tous les conflits qui criblent le Moyen-Orient d’un coup de baguette magique...) d’avec une stratégie concertée et ordonnée nous jette dans le plus grand des troubles. C’est que nous sommes habitués à ce que les gens de l’Etat, dans le domaine de la politique extérieure et dans le champ des relations avec les autres Etats, défendent des intérêts particuliers, généralement établis dans une longue durée ; à ce que dans cette sphère prévalent les calculs et les continuités stratégiques lisibles ou au moins déchiffrables, plutôt que les lubies et les coups de sang.
Dans la configuration présente, ce qui semble prévaloir, par contraste, ce n’est pas le calcul mais la jouissance : on exhibe sa force, ce qu’on pense être sa toute-puissance, notoirement boostée par les nouvelles technologies (à commencer par l’intelligence artificielle), on fait un show avec cette force sur un mode hyperviolent en décapitant les puissances adverses, en terrorisant et massacrant les populations civiles, en frappant les sites stratégiques, en tirant des traites sur les connivences du Pentagone avec la Silicon Valley, en se calant sur l’hubris fasciste des dirigeants israéliens (leur rêve de régner en maîtres sur l’ensemble du Moyen-Orient) ; mais ceci sans idées particulières à propos du lendemain et du surlendemain de ces démonstrations de force massacrantes.
Quand il s’agit de jouir (dans l’instant, donc, par définition,) de ces exhibitions de la capacité à produire le chaos (wreak havoc) plutôt que de vouloir, c’est-à-dire réaliser un objectif susceptible de se traduire en pratique, dans le réel, sous une forme stable (un nouvel ordre) - alors on entre vraiment dans ces eaux inconnues où la philosophie politique (je ne parle pas ici de la dite science politique qui n’est que la servante académique de la politique institutionnelle) ne s’aventure que dans la crainte et le tremblement – son sonar apparaît bel et bien durablement en panne.
A l’évidence, ces gens-là (l’amalgame d’illuminés et d’opportunistes qui entoure Trump) ne sont pas des conquérants ou des re-conquérants ordinaires, et moins encore des colonisateurs – à la différence des colons fascistes juifs en Cisjordanie - avec ceux-là, nous sommes en terrain de connaissance. Ce sont surtout, dirait-on, des enfants psychotiques qui trouvent leur plaisir à détruire, semer la terreur, provoquer le chaos – plaisir pervers, abject et surtout ouvertement nihiliste. Ce ne sont pas même des barbares conquérants, des Gengis Khan, mais des pèlerins du néant. Ce qu’ils « veulent », cela ne peut se formuler à proprement parler comme un vouloir, puisque c’est le chaos, c’est-à-dire ce qui nous reconduit en deça de toute forme ou espèce d’ordre. Le raccourci qui conduit de l’usage de la violence extrême à la production du chaos durable (comme état limite et figure politique impensable) ne passe pas par la case « conquête ».
On a déjà connu les prémisses de ce glissement de la stratégie conquérante ou hégémoniste vers la jouissance associée avec la production du chaos à l’occasion de la seconde guerre d’Irak. La guerre, dès lors, change d’horizon : il ne s’agit plus de viser la défaite de l’adversaire, mais la production, dans ses espaces de vie, d’un chaos généralisé sous la forme d’une régression historique, d’un effondrement culturel et social, d’une thanatopolitique se destinant à porter atteinte aux fondements même de l’existence des populations concernées ; ceci en détruisant de façon systématique toutes les infrastructures vitales de leur pays.
On peut dire, dans un premier temps, qu’ici, comme en d’autres matières, la bande à Trump s’est mise à l’école des dirigeants israéliens, de ce qui a, de longue date et bien avant Netanyahou a été au fondement de leur ligne de conduite à l’endroit des Palestiniens – moins réprimer ce qui résiste à l’apartheid et à l’expansion territoriale que saper sans relâche le socle même de leur existence collective. Moins neutraliser les rebelles, étouffer dans le sang les soulèvements que pratiquer une attrition permanente d’une intensité si élevée qu’elle fait basculer en continuité la vie dans la survie, la précarité perpétuelle. En ce sens, la question est moins de savoir combien le vies palestiniennes la violence de l’Etat sioniste a prises depuis la Nakba que celle d’imaginer combien elle en a empêchés de venir au monde. La Nakba continue est ce processus par lequel le peuple palestinien est réduit à une condition résiduelle, en tant qu’il se trouve exposé à une thanato- (ou nécro)-politique d’intensité variable selon les séquences politico-historiques, mais en tout cas ininterrompue. La production réglée du chaos, d’un état de précarité, d’insécurité, d’angoisse, de terreur qui constitue la condition durable qu’endurent les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie découle de ce décret : pour qu’ils ne trouvent pas leur place parmi les peuples du monde et soient reconnus par ceux-ci comme tel(s) (un peuple dans la pleine acception du terme), il faut prendre le problème à la racine – saper les fondements de leur existence matérielle, les user et les mutiler en permanence comme corps collectif - une biopolitique inversée ou bien, si l’on préfère, un gouvernement d’une catégorie de vivants définis comme espèce encombrante et superfétatoire.
Mais ici - second temps - dans la permanence et la continuité de cette attrition, nous identifions aisément les éléments d’une stratégie, de la mise en œuvre d’un arsenal toujours plus perfectionné et brutal, pervers à plus d’un titre, de moyens en vue d’une fin distincte – empêcher les Palestiniens d’exister comme peuple auquel l’Etat d’Israël serait contraint de reconnaître les droits attachés dans les sociétés modernes à cette condition – à commencer par celui de disposer de lui-même et de décider de son propre destin.
Or, ce qui nous trouble aujourd’hui, c’est que si le wild bunch assemblé autour de Trump s’est bien mis à l’école de Netanyahou là où il est qiestion de produire un chaos destiné à mettre à genoux l’ennemi déclaré du moment, de recourir à la terreur fondée sur l’écrasante supériorité en moyens militaires et technologiques, on ne comprend plus très bien selon quelles fins se destine cette accumulation de ruines et cette fabrication d’une instabilité généralisée durable dont les conséquences sont par définition imprévisibles.
A l’évidence, le grand récit propagandiste agencé autour du motif de l’exportation de la démocratie à la pointe des baïonnettes n’est plus tout à fait de saison quand on écrase sous les bombes ceux qu’il était question, la veille encore, de libérer de la tyrannie ; pas davantage que quand, dans la foulée de la guerre déclenchée par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran, le Hezbollah reprend du poil de la bête et le Hamas consolide ses positions dans la partie de Gaza qu’il contrôle. A l’évidence, le blocus du détroit d’Ormuz par la marine de guerre US est une singulière façon d’assurer la « liberté des mers » - autre grand motif de la propagande états-unienne et occidentale (ce motif accompagne comme son ombre la colonisation européenne puis l’ expansion impérialisme états-unienne depuis le XVIIe siècle – Grotius – De la liberté des mers, 1609).
Tout se passe comme si la production du chaos et de l’instabilité généralisée, la destruction des bases de ce qui pouvait persister d’un ordre international fondé sur des règles (toujours disputées mais dans l’ensemble dotées d’une efficace modératrice) s’étaient substituées aux visées et aux pratiques impériales-impérialistes classiques. La constitution de chasses gardées, la mise en place d’Etats clients ou fantoches, l’institutionnalisation de l’échange inégal entre maîtres du Nord global et subalternes du Sud global, etc. - tout ceci apparaît comme en passe d’être rejeté dans le passé au profit d’actions inspirées par le changement climatique (dont l’existence est, au demeurant, farouchement nié par Trump et ses charlatans) : une succession chaotique et désordonnée de tornades, typhons, pluies diluviennes, inondations-du-siècle, sécheresses inédites et autres plaies d’Egypte au centuple... Le réchauffement climatique comme modèle inattendu pour la politique de la superpuissance à la dérive.
Mais alors l’idée même que la production du chaos au fil d’actions sans suite puisse être devenue quelque chose comme un but en soi, ou ce qui en tiendrait lieu, cette notion même conduit nécessairement à une conclusion dont il nous faut mesurer toute la portée : ces gens-là (le clan de Trump) ne sont pas seulement velléitaires, inconséquents, incompétents, bouffis d’orgueil et aveuglés par leurs rêves de grandeur retrouvée – leur sens de la réalité (leur capacité à percevoir le réel et à statuer sur celui-ci) sont profondément altérés. Il ne suffit pas de dire : ils sont (devenus) complètement fous, leurs décisions sont entièrement irrationnelles (attaquer l’Iran, frapper ses infrastructures, bloquer le détroit d’Ormuz au risque de provoquer une crise pétrolière à l’échelle de la planète, avec toutes les conséquences en chaîne) ; il faut statuer sur ce qu’il en est de cette forme de psychose politico-historique (un étrange amalgame de schizophrénie et de paranoïa), sur sa provenance, ses manifestations et surtout sa dynamique. Tout se passe comme si le réel était désormais halluciné par ces gens-là, comme si le monde se peuplait toujours plus densément de leurs hallucinations.
Il faut bien faire la différence entre de mauvais calculs, des décisions maladroites que peuvent prendre des gouvernants, aussi bien en politique intérieure qu’extérieure et le passage à l’imaginaire sous le signe duquel semble désormais placée la politique internationale de l’administration états-unienne. Rétrospectivement, il apparaît que la décision prise par Hitler d’attaquer l’URSS par surprise au cours de l’été 1941 se situe dans une zone grise entre l’un et l’autre – car après tout, rien ne dit que ce coup de poker n’aurais pas pu être couronné de succès, le tournant de Stalingrad et de la bataille de Koursk n’était pas gravé dans le marbre de l’Histoire de toute éternité. Certes, on discerne déjà dans la décision prise par Hitler les signes précurseurs du passage à l’imaginaire (la folie des grandeurs du conquérant imaginant la rencontre entre les éléments avancés de la Wehrmacht et ceux de l’Armée impériale japonaise quelque part en Sibérie ou sur les flancs de l’Himalaya...) ; mais aussi bien, l’opération Barbarossa, si elle est infiniment risquée, s’analyse encore en termes de moyens et de fins – eût-elle débouché sur le chute du régime de Staline, elle eût été assurément qualifiée par les historiens du futur (de ces années-là) non pas comme folle mais comme un génial lancer de dés.
Il n’en va pas du tout de même aujourd’hui avec les acting out de l’administration des Etats-Unis en politique internationale, placées sous le signe premier de l’incohérence et, pour les plus perspicaces des observateurs, de l’illisibilité. Un jour il est question de libérer le peuple iranien de la tyrannie des ayatollahs (en mettant sur orbite le fils du Shah renversé en 1979 et de triste mémoire), un autre de réduire en cendres la civilisation iranienne [1]. Un jour, dans la bouche des dirigeants de Washington, les négociations avec le régime iranien sont sur le point d’aboutir, et le le lendemain, ce sont les feux de l’enfer qui, à nouveau, sont promis aux villes iraniennes.
Le régime du coup par coup, c’est le triomphe de l’hyper-présentisme, l’élément naturel de la politique internationale, ce n’est plus la durée mais l’instant. Visiblement, ce qui signale ici l’extermination de la politique internationale dans son acception traditionnelle, c’est sa fatale contamination par le temps de la com’ – l’instant sans suite ni enchaînement impose ses conditions quand la politique étrangère, la guerre et la diplomatie se pensent (si l’on peut dire) au rythme des tweets. Ce qui succombe à cette contagion, c’est ni plus ni moins que le pacte de la rationalité avec la politique d’une puissance face à d’autres puissances, dans un environnement infiniment complexe, fragmenté, multipolaire, agencé autour des conflits. La politique (étrangère, tout particulièrement) en tweets présente un immense avantage – elle réduit la complexité aux conditions de la plus décharnée des simplicités – the good guys (us, that is the US) vs. the bad guys ... Le problème avec cette simplification est (entre autres) qu’elle détruit toute capacité d’anticipation.
L’incohérence des effets d’annonce, le tohu-bohu des rodomontades, la succession sans queue ni tête des imprécations et des promesses de désescalade, toute cette confusion des énoncés, cette prolifération de phrases sans suite porte la marque, dans la rhétorique du pouvoir (ou plutôt, ici, de la puissance déchaînée et hors contrôle) de la plus radicale des dissociations. La dissociation apparaît toujours plus criante entre d’une part, l’usage de la violence, l’exercice de la force (conservant ici son trait essentiel, le monopole de la violence par la puissance étatique) et, de l’autre le gouvernement des vivants et des choses entendu comme production d’une forme d’ordre global et cohérent – tout se passe comme si le premier facteur était en passe de s’imposer résolument, au point de reléguer le second au rang des accessoires, dans l’exercice de la puissance de l’Etat.
Ce n’est pas pour rien que les commentateurs des postures présentes de l’administration états-unienne sont naturellement portés à associer celles-ci à cette réserve d’images prophétiques que constitue le film d’anticipation dystopique qu’est Dr Folamour – l’image du fou de guerre chevauchant son ogive nucléaire et la fouettant avec son chapeau de cowboy. Cette image sublime (tant le grotesque y est associé à la terreur) tend à devenir dans la situation présente quelque chose comme une allégorie, voire un concept-image où se condense toute l’énergie chaotique, l’allant jubilatoire avec laquelle les dirigeants états-uniens congédient le réel au profit de leurs divagations néo-hégémonistes et leur suprémaciste rejuvénilisé. On retrouve ici le motif de la jouissance dans l’instant présent, associée à des images apocalyptiques.
Que ce soit dans le domaines des affaires intérieures ou extérieures, la politique se déploie par définition dans des cadres et selon des contraintes imposés par le réel. Ce sont ces conditions limitatives qui balisent le champ du possible. Toute espèce de rationalité politique, dans son sens courant, se fonde avant toute chose sur la prise en compte de ces cadres et ces restrictions (la finitude est le milieu de la politique entendue dans son sens moderne – quand celle-ci tend à se relancer du côté de l’infini et de l’illimité, ça sent mauvais).
Désormais, dans la perspective de la Maison Blanche, ces cadres et ces contraintes semblent s’être volatilisés. D’autre part, dans le champ de la politique moderne, les paroles et les actes des gouvernants ne sont pas entièrement déliés les uns des autres. Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’en règle générale, les premiers font ce qu’ils disent, qu’ils s’en tiennent à leurs engagements et leurs promesses ; que les leurres et la dissimulation, tout autant que les reniements et les volte-face ne produisent pas des effets de dissociation ou de tension constants entre la parole des dirigeants et leurs actes. Il s’agit simplement de noter du fait que, dans la durée, un certain rapport de cohérence, même relative, doit exister entre ce que professent publiquement les gouvernants (ou leurs adversaires dans le champ de la politique institutionnelle) et les décisions qu’ils prennent, les actions qu’ils entreprennent, la « ligne » qu’ils suivent, leur orientation générale.
L’effet de sidération et de désorientation produit par la rhétorique volcanique et incohérente de Trump tient pour une grande part à ce qui s’y constate désormais de la désarticulation à peu près complète de cette relation entre les paroles et les actes. C’est qu’il faut un certain temps (aussi bien aux dirigeants des autres puissances, aux élites mondiales qu’à l’opinion publique en général) pour se familiariser avec l’idée que la parole publique du détenteur du pouvoir suprême dans la première puissance du monde serait une forme de délire (d’intensité variable) peuplé d’obsessions et de rodomontades, de contre-vérités flagrantes et d’imprécations, de trivialités obscènes et de vantardises de saloon, ceci davantage que l’énoncé d’intentions réelles, de déclarations programmatiques, de propositions adressées à des interlocuteurs légitimés.
L’état de transe dans lequel Hitler prononçait devant des foules nombreuses et galvanisées ses fameux discours retransmis sur les ondes est passé à la postérité, parfaite incarnation de l’enragement de la politique nazie et qui débouche sur l’embrasement de l’Europe toute entière. Chaplin, dans une scène anthologique de Le Dictateur, en a tiré le meilleur parti. Il n’en demeure pas moins que la rhétorique incendiaire du Führer conservait dans le réel des référents solides. Lorsqu’il promet aux Juifs européens (et au delà) accusés de conspirer à la chute de l’Allemagne une guerre sans merci débouchant à leur extermination, la Solution finale est en vue. Il y a délire et délire, celui de Hitler est (jusqu’aux derniers temps, ceux du bunker, immortalisés par le film Der Untergang) [2] d’un style hyperbolique mais il est porté par une énergie qui trouve son prolongement dans des projets de conquête ; ceux-ci, l’Europe et le monde en ont fait l’expérience malheureuse, relèvent d’une évidente suite dans les idées.
Quand Trump évoque la perspective du rachat du Groenland au Danemark, de la transformation du Canada en cinquante-et-unième état de l’Union, la métamorphose de Gaza en Riviera destinée, entre autres, aux pétromillionnaires des Emirats, la régression de l’Iran à l’âge de pierre, on a affaire à une forme de délire sensiblement différente. Moins nourri par la folie des grandeurs, l’esprit de démesure qui habitent les dirigeants nazis (et leur émule Mussolini) que par le congédiement de la réalité par un potentat en état d’apesanteur dont le monde perplexe se demande s’il est plutôt le double du roi Lear, d’Ubu ou de Georges III, le roi d’Angleterre having become nuts auquel Foucault a consacré quelques belles pages (Le pouvoir psychiatrique, 1973-74).
Hitler avait des obsessions, des idées fixes, mais cela en effective compatibilité avec la capacité de dessiner des plans d’avenir, de mettre sur pied des programmes d’action, des campagnes au long cours – la raison pour laquelle on l’a parfois rapproché de Napoléon, une comparaison qu’il ne récusait pas. Trump, lui aussi, est hanté par des motifs obsessionnels, à commencer par celui du rétablissement de la grandeur perdue de l’Amérique rêvée à laquelle il s’identifie ; mais ceci se conjugue avec l’incapacité à s’établir dans la continuité et la durée d’une politique s’incarnant sous la forme d’une stratégie raisonnée et cohérente. Le saut perpétuel du coq à l’âne, le régime hyper-présentiste des intensités et arrêts sur image sans enchaînements ni suite – tout ceci fait symptôme et le définit comme l’incarnation pathologique d’un mal d’époque.
C’est au point, remarquait récemment Le Monde, que la qualité première, si l’on peut dire, de son ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, est de réussir, en conférence de presse, le tour de force consistant à faire tenir ensemble les lambeaux épars de la politique internationale de Trump [3] ; ceci plus particulièrement à l’occasion de la guerre en Iran, de réaliser cette opération cosmétique prodigieuse : exposer aux journalistes que derrière les zigzags, les pas en avant et les pas en arrière, les effets d’annonce détachés de toute réalité, se tiendrait un plan d’action réglé sur des objectifs parfaitement définis. Les éléments de rationalité commandant l’action entreprise en commun par Israël et les Etats-Unis sont fabriqués a posteriori et leur milieu n’est pas le terrain (le réel), mais la rhétorique, les éléments de langage. Le chaos est donc bien logé au cœur même de ce qui s’effectue, au jour le jour, et le travail du Secrétaire d’Etat Rubio, responsable de la politique internationale, est de fabriquer des villages Potemkine aux façades aussi impeccablement alignées que possible – une pure production d’illusion.
Par contraste, lorsque Le Monde, toujours, dans la même édition, décrit les assassinats ciblés, par l’armée israélienne, de policiers palestiniens chargés du maintien de l’ordre dans la bande de Gaza comme relevant d’une stratégie du chaos délibérée, c’est un cas de figure tout différent qui se présente : cette stratégie, locale, située dans une séquence particulière, s’inscrit dans une perspective à long terme – il s’agit bien, en entretenant un chaos perpétuel dans l’enclave, de rendre impossible la reconstitution même élémentaire de formes de vie et d’ordre, pour ne pas parler même de retour à la normale ou d’ébauche de reconstruction. Aussi odieuse et criminelle soit-elle, cette tactique (des actions conduites dans un contexte déterminé) trouve bien sa place dans une stratégie plus générale, laquelle découle de la visée à long terme définie plus haut - ce qui présuppose la destruction des fondements biopolitiques de l’existence collective des Palestiniens. La production de chaos se fonde donc ici sur une rationalité instrumentale qui, pour inclure jusqu’aux pratiques génocidaires, n’en relève pas moins de schèmes généraux qui n’en sont pas moins intelligibles comme formes d’une Realpolitik infâme, innommable, en dépit de leur un air de famille avec des précédents que nous ne connaissons que trop bien – dans le contexte de la formation des empires coloniaux européens, des génocides du XXe siècle notamment.
Le « comme si » pratiqué par Rubio est d’une espèce différente. Il s’agit d’assurer vaille que vaille le service après-vente d’une campagne conduite de façon erratique en tentant de masquer le terrible secret qui l’habite : la matrice réelle de cette politique, c’est le chaos. Non pas la production du chaos de propos délibéré, selon des objectifs déterminés, mais le chaos sur le terrain accouplé au chaos dans la tête de ceux qui le produisent ; ceci pour autant que, selon toute vraisemblance, le disque dur permettant d’agir stratégiquement, selon des buts constants et d’inscrire une telle politique dans la durée a implosé. C’est en cela que semble bien consister le trait véritablement inédit du jeu avec le chaos dont Trump apparaît comme le terrifiant expérimentateur. Pour être en unité de soins palliatifs, le sujet n’en demeure pas moins terriblement agité – d’autant plus agité, dirait-on, qu’il est en phase terminale.
Les dirigeants des principales puissances européennes qui se sont lancés à corps perdu dans l’aventure de la guerre en août 1914 ont pu être qualifiés par l’historien Christopher Clark de somnambules pour autant qu’ils se sont laissés emporter par l’enchaînement des circonstances dans le maeström du conflit, à chaud, beaucoup plus qu’ils n’ont choisi, guidés par la réflexion et l’intérêt d’y engager leur force et le destin de leur pays [4]. Ce somnambulisme partagé, épidémique, cependant, demeure différent de l’hypnose trumpienne, peuplée d’hallucinations. Les somnambules de 1914 ont en commun d’être habités par l’idée-force de l’Etat-nation, de la défense et la promotion des intérêts de celui-ci, le nationalisme étant le fondement idéologique de cette matrice et le patriotisme son oriflamme. Même si l’on n’a pas choisi au terme d’une mûre réflexion de conduire les peuples à l’abattoir, pour quatre ans (tout l’inverse, tous les dirigeants européens croient alors à une guerre brève), même si ces gouvernants et chefs de guerre n’ont évidemment pas choisi l’apocalypse ni imaginé les proportions inédites qu’allait prendre le conflit, ils n’ont pas pour autant entièrement congédié le réel – au contraire, ils ont bien dû s’adapter à l’apparition d’une forme de réalité sans précédent (la guerre industrielle impliquant la mobilisation totale et un état d’exception permanent), avec plus ou moins de succès. Ils n’ont pas fui dans l’imaginaire, ils sont devenus les bourreaux de leurs peuples respectifs en adoptant le parti d’un réalisme féroce, enté sur l’idée fixe du salut de la nation, une sorte de théologie sécularisée, ce salut devenant une cause sacrée, la patrie un mythe. Mais il y a aussi mythe et mythe.
Trump et son pack (et son troupeau disparate, aussi bien, ses fans et ses followers) sont sortis du champ de l’idéologie. Les idéologies sont ou étaient des visions du monde structurant les conduites, augmentées d’un degré variable de propagande. Elles se doivent de revêtir un certaine cohérence et de fournir des réponses à tous les problèmes. Elles sont discursives en ce sens qu’elles procèdent par enchaînement d’un énoncé sur un autre, le tout formant une clôture, un tout, et présentant une forme systématique plus ou moins rigoureuse ou lâche – le marxisme, comme idéologie de l’Etat et de ses dépendances est quand même beaucoup plus porté à la cohérence que l’idéologie fasciste dans ses multiples versions – un habit d’Arlequin. Les idéologies relèvent du genre discours long.
Trump et sa séquelle sont sortis de l’orbite de l’idéologie pour autant que la parole supposée faire autorité et être répercutée par les vassaux n’est plus astreinte à aucune règle d’enchaînement ; on n’est plus dans le discours au sens où celui-ci suppose un certain ordre - et l’idéologie, elle aussi, est, pour l’essentiel, astreinte à cette règle. La parole instantanée s’est substituée au discours et celle-ci n’est faite que d’une succession discontinue et disparate d’énoncés qui n’ont pas le statut de messages, au sens où ceux-ci sont supposés véhiculer du sens – ici, émettre des intentions, formuler des propositions destinées à établir une communication avec leurs destinataires.
La parole est ici faite d’intensités et enfermée dans le présent immédiat. Elle exprime les dispositions (intensités, affects...) de l’instant et, à ce titre, se rapproche du statut de l’interjection, du cri ou bien trouve sa forme et sa norme adéquates dans ce qui tend à imposer son empire dans la sphère de l’expression digitalisée (qui n’est pas à proprement parler communicatonnelle mais avant tout exponentielle) - le pépiement. Dans ce monde post-idéologique, le chaos découle de la succession discontinue des affects trouvant leur traduction dans les espaces publics sous la forme d’énoncés lapidaires se situant bien en deça des feulements, des croassements, des brames, des hululements..., lesquels, nus nous en sommes avisés tardivement, transmettre des messages et véhiculent du sens.
Dans le cas des éclats de voix trumpiens, on n’a pas affaire à des messages, mais plutôt à des signaux – tel annonçant des bombardements, tel autre le durcissement des « sanctions » contre tel pays déclaré hostile, tel autre l’augmentation unilatérale de taxes douanières, tel autre encore saluant l’extermination d’un dirigeant politique ou d’un chef de guerre ennemi – la politique internationale tendant à s’aligner ici de plus en plus sur la gesticulation d’un agent de la circulation débordé au milieu du trafic urbain.
Le problème majeur que nous rencontrons avec les gouvernants et les élites qui perdent pied dans le réel est que leur passage de l’autre côté du miroir, en même temps qu’il est fondé sur un éloignement (ou une mise entre parenthèses) du réel, n’en produit pas moins des effets tout à fait tangibles dans le réel. Ce qui constitue l’un des constats premiers établis par la sociologie, à savoir que ce que croient ou imaginent ou fantasment les gens, la façon dont ils perçoivent et interprètent les faits et les objets du monde qui les entourent, ceci est partie intégrante du réel et produit des effets dans le réel ; ce constat vaut au centuple pour les fantasmagories qui peuplent l’imaginaire des fascistes et des psychotiques politiques à la Trump. Dans leur cas, le réel n’est pas interprété (selon des systèmes de croyance, en fonction de positions sociales...) comme c’est le cas des sujets sociaux ordinaires, il est fantasmé. Maga, soit dit en passant, cela pourrait être un prénom féminin – la femme des rêves de Trump, le tycoon (nabab) libidineux, amateur des blondes naturelles ou platinées.
La notion même d’une stratégie du chaos recèle une tension intenable qui tend à en faire un concept introuvable. Une puissance peut produire du chaos (pas de guerre sans production du chaos, sous toutes ses espèces) en vue d’objectifs particuliers, localisés. Mais alors, cet usage du chaos est tactique, davantage que stratégique. La stratégie est orientée vers un but déterminé, elle se déploie dans un horizon à l’intérieur duquel se tiennent les actions entreprises par la puissance qui la met en œuvre. La stratégie, dans les sociétés modernes, ne se réduit pas à la dimension militaire – on la retrouve partout, dans le champ de la politique institutionnelle aussi bien que dans l’économie. Elle vise à donner une tournure pratique à l’augmentation de la puissance, à son maintien, à sa défense. En ce sens, elle est, dans ces sociétés, indissociable des formes infiniment variées du gouvernement des vivants ; ce sont des gens ou des instances qui aspirent à gouverner les vivants, dans toutes les dimensions de leur vie, qui déploient des stratégies en vue de la réalisation de ces fins – qu’il s’agisse de convaincre les gens de voter pour tel parti plutôt que pour tel autre, de consommer tel produit plutôt que tel autre, de regarder telle chaîne de télé plutôt que telle autre (etc.) – il s’agit toujours de gouverner des conduites.
Or ces actions ne peuvent se développer sous le signe de stratégies diverses, adaptées aux domaines concernés et en recourant à telles ou telles modalités tactiques que selon des formes de rationalité et des enchaînements dans lesquels rien n’est laissé au hasard et où le désordre n’a pas sa place. Le gouvernement des vivants est l’ennemi du chaos.
Dans ces conditions, considérer que les actions de Trump et ce qui l’entoure ont pour matrice une stratégie du chaos, que celle-ci serait la formule magique autour de laquelle s’agence toute entier le déploiement de la force dont ils disposent - cela supposerait prendre au sérieux l’hypothèse suivante : ces gens-là n’inscrivent plus leur action dans l’horizon du gouvernement des vivants. Gouverner, au sens où Foucault emploie ce terme et en fait la généalogie, ce ne serait plus, pour l’essentiel ce qui les intéresse – rendre les populations et le monde « gouvernables ».
Ce qui se substituerait alors à cette figure moderne du gouvernement, dans la perspective de Trump et de ses affidés, ce serait la guerre des marchés, guerre de conquête, même si elle est conçue par ses promoteurs comme une guerre défensive, la guerre des marchés comme matrice de la politique et de la promotion de la puissance. Le chaos, chassé par la porte du gouvernement des vivants et de l’élaboration des conditions de la gouvernementalité, revient en force par la fenêtre de la tyrannie des marchés. Dès lors que les gouvernants tendent à devenir la puissance exécutive des marchés, le gouvernement des vivants change radicalement de tournure – il vise désormais, pour une part essentielle, à assurer la soumission de la vie des populations aux conditions du marché. Les rationalités et les calculs qui s’associaient à la biopolitique tendent à céder la place à l’adaptation aux décrets de cette puissance tant tyrannique, volatile que foncièrement ingouvernable qu’est le marché.
D’où l’atmosphère de rechute, de régression qui entoure l’exercice du pouvoir par Trump et son équipe. Ces gens-là ne gouvernent pas, ils tentent plutôt de régner, de restaurer une forme archaïque de règne où l’imprévisibilité, les caprices et l’esprit de démesure du monarque (du despote, du tyran) occupent une part essentielle – le marché comme monarque absolu dont l’imprévisibilité et le trait despotique sont la signature. C’est en effet que le despotisme trumpiste est bien calqué sur celui des marchés. Au temps où le capital financier règne en maître, précisément, où les cotes en Bourse des sociétés en pointe dans l’IA sont dépourvues d’assises dans l’économie réelle [5], l’hubris du pouvoir se contente au fond de décalquer, démarquer, voire ornementer celle des marchés.
D’où le style de guerre conduite contre l’Iran par les Etats-Unis (leur poisson pilote israélien mène, lui, une guerre de nature sensiblement différente) et qui n’est que la version militarisée de la campagne lancée contre le monde entier lors de l’épisode de la fixation des « tariffs » au début du second quadriennat de Trump – une guerre de monarque absolu d’Ancien régime, dans laquelle l’ego (l’orgueil) du souverain, élu par la puissance divine joue un rôle primordial tandis que les visées stratégiques de la campagne engagée demeurent tant variables que flous.
Quand le réel n’est plus interprété par des gouvernants selon leurs positions et leurs intérêts dans un champ où ils sont confrontés à d’autres positions et d’autres intérêts mais remplacé par des fantasmagories, lorsque les gouvernants ont cédé la place à des despotes qui ont prospéré sur le fumier de la démocratie représentative en fin de course, alors la politique de l’Etat sort de son orbite ; les usages de la puissance ne sont plus encadrés dans les limites qui leur sont traditionnellement assignées – l’existence d’un champ du possible. Il existe une relation distincte entre cette façon dont la la politique se désaxe et l’expansion chaotique de la force, les paroxysmes d’hyperviolence, discontinus, portés par une pulsion de mort hors contrôle.
Cependant, ces usages de la violence, avec les accès de frénésie, de fureur et de rage qui les accompagnent, ne sont pas signe de toute-puissance, mais de faiblesse. L’amok qui brandit le kriss et massacre tout ce qui se tient à sa portée est bien un psychotique qui entraîne le monde dans son délire, porté par un souffle mortifère que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme on le sait bien, le sujet qui s’est délié de la réalité et qu’emporte son délire s’apparente à une bombe incendiaire – les passants s’écartent en panique de son chemin.
Tel est le paradoxe du charivari sanguinaire que constituent les actuelles campagnes entreprises par Trump et ses cavaliers de l’Apocalypse et dont rien n’indique qu’elles devraient trouver une fin – tout au contraire, elles sont irréversiblement installées dans l’élément de l’infini, l’illimité, condamnées à la répétition sans fin : elles sont l’indice de la faiblesse, la fuite en avant d’une puissance-monde dont le parcours conquérant et la position hégémonique s’achèvent, à bout de souffle. Ce qu’il faut tenter de comprendre, c’est la façon dont cette folie (ce délire psychotique) trouve son point d’insertion dans un moment historique et sous une forme politique spécifiques. Comment cette folie se fait monde en produisant un effet de sidération qui, dans un premier temps, du moins, tend à incapaciter les puissances qui auraient vocation (et intérêt) à s’y opposer. Mais à l’heure actuelle, le régime iranien ne s’étant pas, contre toute attente, effondré sous les coups de boutoir de l’agression israélo-états-unienne, l’essoufflement de l’enragé armé du kriss est déjà perceptible.
Comme cela est bien connu, il n’existe pas de clinique, c’est-à-dire de cure ou de soin assurant la guérison de ce type de conduite pathologique ayant trouvé son point
de chute dans la politique mondiale, les relations internationales. Une fois qu’il a pris racine dans le réel historique, dans la politique au présent, ce type de délire ne peut être interrompu qu’à la condition d’avoir rencontré sur son chemin une force qui en annihile les effets. La seule « clinique », c’est une contre-force suffisamment efficiente pour neutraliser le porteur du kriss.
Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que le Drang enragé de Trump et consorts a radicalement fait disparaître du paysage des relations internationales, pour autant que les Etats-Unis s’y trouvent engagés, l’instance de la diplomatie. Quand ils ne font pas du troc (ou tentent de le faire, comme avec Poutine, à propos de l’Ukraine - un autre fantasme trumpiste, réduire la politique internationale aux conditions du business...), ils substituent purement et simplement à la négociation, à la recherche de compromis, les menaces, les ultimatums, les effets d’annonce, les cris de victoire sans victoire, les diversions... fondés sur aussi bien sur la totale méconnaissance de l’adversaire ou l’ennemi que sur le plus abyssal des mépris à son égard.
Or, la diplomatie est fondée sur la connaissance et la reconnaissance de l’irréductibilité des formes d’altérité et des angles de vue (perspectives) des uns et des autres ; sur le renoncement à l’idée (qui n’en est pas une – une pure présomption) d’une seule perspective légitime et dotée d’un fondement moral. La diplomatie suppose la reconnaissance du caractère irréductible de la pluralité des points de vue et des intérêts, dans les relations internationales. Le réalisme diplomatique découle d’un sens aiguisé du relatif et du multiple, de l’irréductibilité d’une position (perspective) à une autre. Or, si Trump et ses gens sont des pèlerins du néant, c’est qu’ils sont devenus des militants fanatiques de l’absolu et de l’unique. Ils sont des providentialistes et des néo-messianiques en toc, pour autant que leur théologie politique est avant toutes choses un fanatisme – l’équivalent en politique internationale de ce que l’évangélisme fondamentaliste est au christianisme. Le retour en force de la foi en la « manifeste destinée » des Etats-Unis ( à accomplir son destin d’exception en régentant le monde) est inséparable d’un monisme impitoyable – la notion de la seule vraie foi excluant et diabolisant toutes les autres, une croyance découlant de l’avènement d’un syntagme introuvable, la « civilisation judéo-chrétienne » et ses idoles [6]. Le fondement de cette nouvelle religion (superstition et idolâtrie, plus précisément), c’est la restauration du dogme de l’Un-seul, le culte de l’identité excluant toute reconnaissance de la pluralité et de la multiplicité – de l’altérité légitime, aussi bien. Ce providentialisme relancé, c’est la théologie des imbéciles qui se croient nés pour régner sur le monde.
Si ces gens-là ont récusé la diplomatie, c’est qu’ils ont perdu toute capacité non seulement à voir les problèmes en suspens, les conflits en cours, par les yeux des autres (quels qu’ils soient), mais qu’ils ne peuvent même plus concevoir l’existence (comme élément de réalité) de forces incarnant l’altérité et la pluralité. La raison pour laquelle, quand ils entament de prétendues négociations avec l’Iran, c’est tout naturellement avec l’idée préétablie que celles-ci ne peuvent consister qu’en la réception magnanime de la reddition sans condition de l’ennemi.
Ce dont l’abolition de la diplomatie est ici le symptôme est tout à fait flagrant : ces gens-là ont désappris à parler. Ou plutôt ils parlent au monde comme les pires des maîtres grecs et romains parlaient à leurs esclaves – à sens unique. Or, parler, dans les sociétés modernes où prévaut, dans la vie courante, dans la sphère politique, comme dans les espaces publics, le délibératif, cela suppose l’interlocution placée sous un régime de reconnaissance de l’acceptabilité de la parole de l’autre comme parole humaine, ceci selon un régime d’échanges réglés – ce qui ne suppose évidemment en rien l’accord avec ce que profère l’autre. Dans le cinéma d’Hollywood, le champ-contrechamp propose une forme standardisée et une visibilité immédiate de cette condition générale.
Trump, lui, est le représentant typique, caricatural à l’extrême, de cette espèce de dirigeant ou de maître ou de VIP ou de chef, de gourou, de despote (etc.) qui s’est entièrement émancipé de ce régime communicationnel – quand il parle, c’est pour édicter, invectiver, humilier, ses sorties verbales sont une parodie perpétuelle de la Parole divine – la parfaite concaténation du dire et du faire – à ceci près que le réel ne se plie que rarement à ses décrets et ces édits – ce qui, précisément en fait un souverain ou un Tout-puissant d’opérette, une caricature des dieux d’Offenbach ou encore, quand il lui arrive de nous faire rire (c’est-à-dire quand ses bouffonneries ne sont pas engluées dans le crime de guerre ou le crime contre l’humanité), un Ubu roi à l’âge de l’intelligence artificielle.
A l’heure de l’IA, justement, les nouvelles machines intelligentes (smart) peuvent être équipées en vue de l’interlocution avec des sujets humains – mais dans ces échanges, les énoncés proposés par la machine résultent de programmes fondés sur des calculs de probabilité et non pas sur des dispositions à la reconnaissance ou l’être-pour-autrui, lesquels persistent à être des prérogatives humaines. On pourrait dire en ce sens que la parole des représentants de l’espèce trumpiste est de type machinique, radicalement régressive en tant qu’hypermoderne. Si la production du chaos par une machine de pouvoir et un appareil de puissance comme ceux des Etats-Unis est ce qui, aujourd’hui, tend à faire époque, alors il nous faut statuer sur ce paradoxe abyssal : ce qui est nodal et constamment prévisible dans la parole émise par cette machine, c’est essentiellement son imprévisibilité. C’est ce paradoxe qui porte la marque du chaos. Là où le seul élément de prévisibilité dont nous puissions être assurés (lorsqu’il nous faut bien tenter d’anticiper, de nous projeter vers l’avenir), c’est l’imprévisibilité.
La politique du chaos mise en œuvre par Trump, c’est la version hystérique et terminale de la dérégulation néo-libérale, radicalisée par les ultra-libéraux et les libertariens, redéployée dans le champ de la politique internationale. La matrice de cette politique, c’est l’idée qu’il faut s’affranchir des règles, des normes (et de la bureaucratie d’Etat) qui entravent le libre jeu des forces économiques et enferment l’esprit d’entreprise dans une multitude de carcans. Il faut abolir les règlements inutiles, défaire les monopoles, libérer les forces encloses dans ces systèmes de contraintes. Il est facile d’observer que, sur le terrain, lorsque l’on adopte des réformes allant dans le sens de l’allègement des règlements, de la mise en concurrence, de l’encouragement de la recherche du profit associés à l’abolition des monopoles et des situations acquises, cela produit des désordres, cela entraîne des accidents, des catastrophes parfois – l’exemple classique étant ce qui a découlé de la fin du monopole des British Railways. Le chaos est l’horizon permanent de la dérégulation, de la « libéralisation ».
La notion du désordre salutaire, inséparable de l’allègement ou la suppression des contraintes entravant le libre jeu des forces économiques hante donc la pensée néo-libérale et son obsession des « réformes » ; cette notion devient un mantra et une idée fixe chez les ultra-libéraux et les libertariens, elle prend la tournure d’un soulèvement des forces vives de l’innovation, d’un retour triomphant aux sources de la liberté individuelle (comme liberté d’entreprendre), l’idée force devient une marotte, omniprésente dans les espaces publics, puissamment relayée par les médias acquis à ce nouveau culte.
La politique du chaos de Trump trouve ici l’une de ses sources – la nécessité impérieuse de s’affranchir des contraintes, des règles et des usages dans les relations entre puissances souveraines, le mépris pour le droit international et les institutions supposées le promouvoir et l’incarner, la prise en compte des seuls rapports de force, l’établissement d’un continuum entre guerre économique et interventions armées – tout ceci met en lumière les affinités du motif de la dérégulation (de l’abolition de certaines formes de l’ordre dénoncées comme contraintes néfastes) avec le chaos. La production du chaos est vue par Trump et ses adeptes comme libération des forces comprimées de la puissance à laquelle la Providence a assigné le destin de conduire les affaires du monde, une libération en forme d’émancipation des systèmes de règlements désuets hérités du passé (le droit international, le droit humanitaire...). L’usage massif et décomplexé de la force brute signale le retour à un certain état de nature, scandaleusement emmailloté dans tout un entrelacs de contraintes et de formes contractuelles ne profitant au fond qu’aux faibles, aux parasites et aux ennemis de la grandeur de l’Amérique.
Le chaos est, dans cette perspective, vu comme le point de passage vers le retour au temps mythique des origines, celui de la grandeur de cette Amérique-là, le chaos est le pont destiné à conduire à cette restauration. Il s’agit d’une figure apocalyptique nourrie d’une imagerie biblique mal digérée et, en même temps, fondée sur l’affinité originaire, dans l’histoire des Etats-Unis entre affirmation de soi, promotion de l’identité et hyperviolence – le monde comme un vaste saloon où l’homme fort (bandit ou marshall, qu’importe) fait valoir sa loi, avec ses poings ou son colt. La réintensification du mythe n’est pas tournée ici vers l’émancipation (comme chez Sorel – la révolution comme mythe), mais exclusivement vers la vengeance, la revanche. Le ton de ce retour aux sources halluciné est tout uniment vindicatif, donc tourné vers la mort. Les affinités entre cette figure et l’usage que firent les nazis du mythe sont évidentes.
La course à la restauration de la grandeur perdue projette ses activistes dans l’imaginaire, dans la mythification des origines substituée à une approche réaliste du présent, soutenue par des calculs rationnels d’intérêt. Cette involution des capacités d’analyse, de calcul et de prévision des dirigeants de la plus grande puissance militaire de la planète convoque le spectre de l’Accident général interrompant brutalement le cours des choses, faisant irruption dans le présent en plaçant celui-ci sous le signe de la catastrophe. Dans la mémoire historique des Européens, cette figure de l’Accident-majuscule porte la nom de Sarajevo – l’assassinat en juin 1914 de l’Archiduc d’Autriche qui ouvrit les portes de l’enfer pour quatre ans. Dans un autre temps, celui du progrès technique, cette figure portera d’autres noms emblématiques – Titanic, par exemple. Dans celui de l’environnement, d’autre temps encore – Tchernobyl, Fukushima, La Nouvelle Orléans...
A l’heure de Trump dont la fureur de reconquête est boostée par l’IA, les passions guerrières par les nouvelles technologies militaires, l’Accident général qui vient s’envisage aisément comme résultant d’une réaction en chaîne où entrent en composition ces différents ingrédients. On imagine difficilement que le réveil (en sursaut) de nos somnambules emprunte un autre chemin que celui du désastre. Ces automates jouent avec le chaos comme des enfants surexcités jouent avec des allumettes. Leur rôle leur est déjà attribué : celui de pyromanes survoltés des années de ruines et de cendres qui s’annoncent.
Alain Brossat






