« Ces monocultures de l’esprit font disparaître la diversité de notre perception, et par conséquent la font disparaître du monde. »
(Vandana Shiva)
« […] les pratiques industrielles et impériales, intentionnellement inattentives […] »
(Anna Tsing)
Les quatre salles du pavillon belge graviteraient autour d’un poêle de masse. Dans une des ailes latérales, les visiteurs le rencontrent à l’échelle 1 : 1. Le matin, lorsque la flambée quotidienne est lancée, on peut l’entendre vrombir et comprendre d’où lui vient son surnom de Batch Rocket (Stove). Le reste de la journée, le poêle de masse chauffe par rayonnement les corps de celles et ceux qui s’assoient tout autour pour consulter le catalogue ou écouter les histoires de ses réinventions situées dans des communautés DIY (Do It Yourself). Dans la salle principale, le même Batch Rocket se présente maintenant comme une sculpture monumentale, dont la cheminée touche presque la verrière du toit. Rien ni personne n’y est brûlé, mais en déambulant de la première à la seconde chambre du poêle géant, les visiteurs peuvent faire l’expérience de ce courant d’air accéléré qui rend possible une seconde combustion des gaz habituellement rejetés dans l’atmosphère. C’est parce qu’il permet une combustion presque complète que le Batch Rocket est particulièrement économique et peu polluant. Dans une autre aile latérale, un mur entier est envahi par les flammes – mais ce sont celles d’un documentaire qui explore les entrailles du poêle en fonctionnement. Le vortex en double hélice de la seconde chambre provoque la création d’un plasma à plus de 1000 degrés, petit soleil enveloppé par la masse. On comprend alors pourquoi une seule flambée suffit au confort thermique pendant une journée entière. Autour du pavillon, un atelier d’auto-construction est à l’œuvre [1]. Un groupe d’étudiantes du master interdisciplinaire en arts de l’habiter apprend à construire un modèle d’essai en blocs de béton cellulaire. La rencontre du Batch Rocket a remis en question quelques-uns des présupposés de leur approche de la transition énergétique et réouvert le champ du possible. Ils n’ont pas trouvé une « solution » mais un aliment qui nourrit l’imagination. Dans quel lieu et avec quels collectifs la prochaine amplification du Batch Rocket prendra-t-elle place [2] ?
Le petit groupe s’est arrêté dans une ruelle peu accueillante. Il fait froid. Les substances et objets qui jonchent le pavé témoignent que le territoire appartient aux usageres de drogues. Plusieurs membres du groupe sont accroupis ; d’autres hésitent encore ; certains, raides, en habits de ville, ont décidément trop froid (ils n’avaient pas imaginé qu’un ralentissement du tempo puisse opérer une telle modification de leur expérience du climat). Ces étranges flâneurs observent des mousses et des plantes minuscules dans les interstices du pavé et les lézardes des façades. Il y a des loupes, des lentilles pour transformer les smartphones en microscopes, des applications géolocalisées de reconnaissance de la faune et la flore [3] – tout un attirail qui participe à une nouvelle culture de l’attention. De l’apparent royaume du minéral – pierre, ciment, brique, béton – émerge un monde végétal inattendu. (Émergent aussi au passage les locaux discrets de l’antenne liégeoise d’Espace P, une association de soutien aux travailleureuses du sexe [4].) Cette dérive à travers la biodiversité urbaine leur rappelle que ce qu’on nomme le monde est fait de nombreux mondes, dont les échelles et les lieux se croisent et s’entrelacent. Au terme de la promenade, certains ne regarderont plus le pavé et les murs de la même façon [5].
Elles se prennent en photo à tour de rôle avec leur enfant, dans la cour de l’école d’enseignement spécialisé. Leurs visages de mères sont cachés derrière un grand masque de lionne sculpté dans du carton et rehaussé de blanc et de bleu. (Les postures des enfants, et leur discours qu’on n’entendra pas sur la photo, disent que l’accompagnement logopédique leur est au plus haut point utile. En Belgique on a, dit-on, la chance d’avoir un bon système de sécurité sociale. Mais, absurdité administrative ou eugénisme d’État, la sécurité sociale n’intervient pas dans les soins logopédiques des enfants au QI inférieur à un seuil défini [6]. Il y a là de quoi rugir, un peu.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à l’hôpital, à l’occasion d’un contrôle de routine en cardiologie. (La routine, c’est aussi l’éventualité d’une autre opération à cœur ouvert. Découper une nouvelle fois sa frêle poitrine de poulet. Le personnel de l’hôpital est en général très gentil. Mais une nuit, aux urgences, la mère s’est fait chapitrer par l’infirmière de garde parce qu’on avait laissé repartir l’enfant quelques heures plus tôt en oubliant un cathéter dans son bras. Elle avait découvert le cathéter à deux heures du matin – en donnant un bain, pour faire baisser la fièvre, à l’enfant incapable de mettre des mots sur son mal.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à la laverie. Elle en est bleue. Il est bleu des machines. (« Machine, machine. » En général les gens sont sympas au lavoir. Mais, etc.) Quelquefois, elle poste ce visage masqué sur les réseaux sociaux [7]. (Elle est une lionne bleue, parmi tant d’autres.)
Ces brefs récits relaient des gestes d’amplification. Nous avons à dessein choisi des personnes et des collectifs qui nous sont proches, et des projets ou des démarches dont l’audience et la visibilité sont relativement confidentielles. C’est que notre texte entend prolonger à sa façon le geste d’amplification qu’il thématise. Le philosophe Gilbert Simondon distinguait trois types d’amplification : l’amplification transductive – qui se propage de proche en proche comme un virus, une traînée de poudre ou un feu de forêt ; l’amplification modulatrice – qui contrôle et limite comme le fait l’ampli d’une chaîne stéréo ; l’amplification organisante – qui articule les deux précédentes dans la création-invention d’une structure nouvelle, comme la vision en trois dimensions naît de la réorganisation de deux images rétiniennes disparates [8]. Ces trois types d’amplification se conjuguent dans les situations précédemment décrites. On y retrouve, au moins à titre de visée, la propagation transductive sur le mode de la contagion. On y croise des amplificateurs de divers types, dont les modulations permettent des changements d’échelle spatiale, cognitive ou affective. On y assiste parfois à une réorganisation des structures perceptives de celles et ceux qui traversent la performance amplificatrice, et à un début de transformation de leur rapport au monde.
Bien sûr, tout phénomène ou forme de vie n’appelle pas l’amplification [9]. Toute amplification n’est pas, non plus, bonne en soi. Pratiquer l’amplification avec tact suppose de lui associer une écologie : une enquête sur la composition et la puissance des milieux [10]. C’est depuis une écologie située que se décide si la propagation par contagion constitue une catastrophe ou une pratique de soin [11] ; depuis une écologie située qu’il devient possible d’envisager la modulation des voix autrement que comme une compétition où l’écoute des uns suppose la réduction au silence des autres [12] ; depuis une écologie située que l’invention organisationnelle pourra éventuellement devenir transformation vers plus d’épanouissement et de justice.
Julien Pieron






