Amplifier

(ne suffit pas à réparer les mondes détruits, mais enraye la spirale de l’inattention)
Julien Pieron

paru dans lundimatin#519, le 11 mai 2026

L’inattention détruit des mondes. Ne pas faire attention, ne pas juger utile ou important de prêter attention, tenir des choses et des êtres pour négligeables, c’est s’octroyer le droit de les négliger en se déliant des conséquences. Amplifier la présence, la visibilité ou la voix des choses et des êtres peut constituer une réponse au défaut d’attention. L’amplification ne suffit pas à réparer les mondes détruits, mais elle enraye la spirale de l’inattention. Elle prépare des résurgences. C’est pourquoi le geste d’amplification importe. Suivons-en trois déclinaisons.

« Ces monocultures de l’esprit font disparaître la diversité de notre perception, et par conséquent la font disparaître du monde. »
(Vandana Shiva)

« […] les pratiques industrielles et impériales, intentionnellement inattentives […] »
(Anna Tsing)

Les quatre salles du pavillon belge graviteraient autour d’un poêle de masse. Dans une des ailes latérales, les visiteurs le rencontrent à l’échelle 1 : 1. Le matin, lorsque la flambée quotidienne est lancée, on peut l’entendre vrombir et comprendre d’où lui vient son surnom de Batch Rocket (Stove). Le reste de la journée, le poêle de masse chauffe par rayonnement les corps de celles et ceux qui s’assoient tout autour pour consulter le catalogue ou écouter les histoires de ses réinventions situées dans des communautés DIY (Do It Yourself). Dans la salle principale, le même Batch Rocket se présente maintenant comme une sculpture monumentale, dont la cheminée touche presque la verrière du toit. Rien ni personne n’y est brûlé, mais en déambulant de la première à la seconde chambre du poêle géant, les visiteurs peuvent faire l’expérience de ce courant d’air accéléré qui rend possible une seconde combustion des gaz habituellement rejetés dans l’atmosphère. C’est parce qu’il permet une combustion presque complète que le Batch Rocket est particulièrement économique et peu polluant. Dans une autre aile latérale, un mur entier est envahi par les flammes – mais ce sont celles d’un documentaire qui explore les entrailles du poêle en fonctionnement. Le vortex en double hélice de la seconde chambre provoque la création d’un plasma à plus de 1000 degrés, petit soleil enveloppé par la masse. On comprend alors pourquoi une seule flambée suffit au confort thermique pendant une journée entière. Autour du pavillon, un atelier d’auto-construction est à l’œuvre [1]. Un groupe d’étudiantes du master interdisciplinaire en arts de l’habiter apprend à construire un modèle d’essai en blocs de béton cellulaire. La rencontre du Batch Rocket a remis en question quelques-uns des présupposés de leur approche de la transition énergétique et réouvert le champ du possible. Ils n’ont pas trouvé une « solution » mais un aliment qui nourrit l’imagination. Dans quel lieu et avec quels collectifs la prochaine amplification du Batch Rocket prendra-t-elle place [2] ?

*

Le petit groupe s’est arrêté dans une ruelle peu accueillante. Il fait froid. Les substances et objets qui jonchent le pavé témoignent que le territoire appartient aux usageres de drogues. Plusieurs membres du groupe sont accroupis ; d’autres hésitent encore ; certains, raides, en habits de ville, ont décidément trop froid (ils n’avaient pas imaginé qu’un ralentissement du tempo puisse opérer une telle modification de leur expérience du climat). Ces étranges flâneurs observent des mousses et des plantes minuscules dans les interstices du pavé et les lézardes des façades. Il y a des loupes, des lentilles pour transformer les smartphones en microscopes, des applications géolocalisées de reconnaissance de la faune et la flore [3] – tout un attirail qui participe à une nouvelle culture de l’attention. De l’apparent royaume du minéral – pierre, ciment, brique, béton – émerge un monde végétal inattendu. (Émergent aussi au passage les locaux discrets de l’antenne liégeoise d’Espace P, une association de soutien aux travailleureuses du sexe [4].) Cette dérive à travers la biodiversité urbaine leur rappelle que ce qu’on nomme le monde est fait de nombreux mondes, dont les échelles et les lieux se croisent et s’entrelacent. Au terme de la promenade, certains ne regarderont plus le pavé et les murs de la même façon [5].

*

Elles se prennent en photo à tour de rôle avec leur enfant, dans la cour de l’école d’enseignement spécialisé. Leurs visages de mères sont cachés derrière un grand masque de lionne sculpté dans du carton et rehaussé de blanc et de bleu. (Les postures des enfants, et leur discours qu’on n’entendra pas sur la photo, disent que l’accompagnement logopédique leur est au plus haut point utile. En Belgique on a, dit-on, la chance d’avoir un bon système de sécurité sociale. Mais, absurdité administrative ou eugénisme d’État, la sécurité sociale n’intervient pas dans les soins logopédiques des enfants au QI inférieur à un seuil défini [6]. Il y a là de quoi rugir, un peu.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à l’hôpital, à l’occasion d’un contrôle de routine en cardiologie. (La routine, c’est aussi l’éventualité d’une autre opération à cœur ouvert. Découper une nouvelle fois sa frêle poitrine de poulet. Le personnel de l’hôpital est en général très gentil. Mais une nuit, aux urgences, la mère s’est fait chapitrer par l’infirmière de garde parce qu’on avait laissé repartir l’enfant quelques heures plus tôt en oubliant un cathéter dans son bras. Elle avait découvert le cathéter à deux heures du matin – en donnant un bain, pour faire baisser la fièvre, à l’enfant incapable de mettre des mots sur son mal.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à la laverie. Elle en est bleue. Il est bleu des machines. (« Machine, machine. » En général les gens sont sympas au lavoir. Mais, etc.) Quelquefois, elle poste ce visage masqué sur les réseaux sociaux [7]. (Elle est une lionne bleue, parmi tant d’autres.)

*

Ces brefs récits relaient des gestes d’amplification. Nous avons à dessein choisi des personnes et des collectifs qui nous sont proches, et des projets ou des démarches dont l’audience et la visibilité sont relativement confidentielles. C’est que notre texte entend prolonger à sa façon le geste d’amplification qu’il thématise. Le philosophe Gilbert Simondon distinguait trois types d’amplification : l’amplification transductive – qui se propage de proche en proche comme un virus, une traînée de poudre ou un feu de forêt ; l’amplification modulatrice – qui contrôle et limite comme le fait l’ampli d’une chaîne stéréo ; l’amplification organisante – qui articule les deux précédentes dans la création-invention d’une structure nouvelle, comme la vision en trois dimensions naît de la réorganisation de deux images rétiniennes disparates [8]. Ces trois types d’amplification se conjuguent dans les situations précédemment décrites. On y retrouve, au moins à titre de visée, la propagation transductive sur le mode de la contagion. On y croise des amplificateurs de divers types, dont les modulations permettent des changements d’échelle spatiale, cognitive ou affective. On y assiste parfois à une réorganisation des structures perceptives de celles et ceux qui traversent la performance amplificatrice, et à un début de transformation de leur rapport au monde.

Bien sûr, tout phénomène ou forme de vie n’appelle pas l’amplification [9]. Toute amplification n’est pas, non plus, bonne en soi. Pratiquer l’amplification avec tact suppose de lui associer une écologie : une enquête sur la composition et la puissance des milieux [10]. C’est depuis une écologie située que se décide si la propagation par contagion constitue une catastrophe ou une pratique de soin [11] ; depuis une écologie située qu’il devient possible d’envisager la modulation des voix autrement que comme une compétition où l’écoute des uns suppose la réduction au silence des autres [12] ; depuis une écologie située que l’invention organisationnelle pourra éventuellement devenir transformation vers plus d’épanouissement et de justice.

Julien Pieron

[1On trouve toutes les informations et les plans nécessaires à la construction du Batch Rocket en libre accès sur le site « batchrocket.eu » : https://batchrocket.eu/fr/.

[2Cette fabulation reformule la proposition faite dans Pauline Fockedey, Julien Pieron, Antoine Rocca, « Amplifier – le Batch Rocket », Dossier de candidature à la Biennale d’architecture de Venise 2023. Commissariat de la représentation belge francophone, 2022.

[5Ce récit est tiré d’une promenade effectuée dans les rues de Liège le 10 novembre 2025 en compagnie d’Olivia Molnàr et d’Aldwin Raoul (auteurice de l’Atlas des plantes de mauvaise vie. Un herbier de l’infra-ordinaire, Hélice Hélas, 2023), de Florian Zanatta (membre fondateur de l’asbl Lacyme : https://www.facebook.com/lacYmeasbl) et de compagnons de route du master en Analyse et création de savoirs critiques de l’Université de Liège. – Pour une approche de la performativité de ces promenades orientées biodiversité, voir Julien Pieron, «  Leçons de bioblitz. Première promenade  », Les Temps qui restent, Numéro 8, Hiver (janvier-mars) 2026. Disponible sur : https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-8/lecons-de-bioblitz-premiere-promenade.

[7Voir la photo de profil datée du 7 janvier 2025 sur la page « Alexia Bertholet Illustration » : https://www.facebook.com/profile.php?id=100064068039110 (dernière consultation le 6 mai 2026).

[8Gilbert Simondon, « L’amplification dans les processus d’information » (1962), dans Communication et information. Cours et conférences, Chatou, Les Éditions de la Transparence, 2010, p. 157-176.

[9Voir sur ce point James C. Scott, dont les travaux revigorent et infléchissent, dans la direction d’une anthropologie anarchiste, la vieille maxime : Pour vivre heureux, vivons cachés – ou à bas bruit.

[10Cette façon de concevoir l’écologie s’inspire d’Isabelle Stengers, Résister au désastre, Marseille, Wildproject, 2019.

[11Dans Le champignon de la fin du monde (La Découverte, 2017), Anna Tsing rappelle que les feux de forêt constituaient, pour les populations natives de ce qui deviendra l’Amérique du Nord, une technique d’entretien, qui a notamment permis la croissance de ces séquoias majestueux ensuite victimes de l’extractivisme. L’impossibilité de continuer à cultiver d’imposants séquoias dans les forêts devenues plantations est directement liée à la prohibition des incendies imposée par la sylviculture scientifique moderne. – On trouve des considérations similaires dans les travaux de Gilles Clément autour des paysages du feu.

[12L’expérience du premier confinement aura certes mis en évidence qu’une des meilleures manières d’amplifier le chant des oiseaux était de suspendre l’agitation et les bruits d’une partie (non ubérisée) du monde économique. Le modèle du jeu à somme nulle n’est pourtant pas le seul possible pour penser l’amplification des voix minoritaires. Dans une série de compositions symbiotiques pour clavicorde, dédiées aux insectes et destinées à être jouées et écoutées dans les interstices d’une exécution simultanée des pièces « florales » pour piano de György Kurtág, la compositrice belge Paula Defresne (qui est aussi arboricultrice : https://www.natpro.be/producteurs/aux-vergers-dal-savatte/) invente une pratique artistique d’amplification de l’infime qui ne repose pas sur la silenciation de l’altérité, même « majeure » (Le clavicorde et les insectes, concert au Salon Mativa, Liège, 31 mars 2025).

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