Née au milieu du XIXᵉ siècle aux États-Unis et en Europe, l’industrie chimique du phosphate a profondément transformé les pratiques agricoles. Pendant près de cent ans, ingénieurs, agronomes, scientifiques et industriels ont œuvré à la promotion des engrais phosphatés. Après la Seconde Guerre mondiale, leur usage se généralise. La « révolution verte » est amorcée. Mais derrière ce modèle agricole se cache une contamination massive de l’air, des sols et des masses d’eau aux métaux lourds et éléments radioactifs.
Si en Belgique, en Espagne et en France, les usines d’acide phosphorique, trop polluantes, ont progressivement fermé, abandonnant derrière elles leurs déchets, en Tunisie et au Sénégal, elles sont toujours en activité et continuent de contaminer irréversiblement les territoires.
Du minerai à l’acide phosphorique
« Pour fabriquer de l’engrais convoyé ailleurs, on nous empêche, nous, de cultiver. Ils détruisent l’agriculture, polluent l’eau et les sols », fustige Demba Fall Diouf, président du Réseau national des personnes affectées par les opérations minières (RNPAPOM).
Au Sénégal, près de 10% du territoire est dédié à l’exploration minière du phosphate [1]. À une centaine de kilomètres de Dakar, les paysans du village de Tobène, excédés par l’accaparement de leurs terres, ont tracé à l’aide de petits rubans rouges une frontière symbolique entre leurs champs et une mine de phosphate. Derrière le village, la carrière des Industries chimiques du Sénégal (ICS‑Indorama) avance sans relâche. Dans un ballet incessant, les grues chargent les camions‑bennes de roche phosphatée.
Implantée au cœur de la région agricole des Niayes, la concession minière des ICS (société indonésienne depuis 2014) s’étend sur plus de 300 km². Depuis 1957, la mine a déjà changé trois fois de place et déplacé une vingtaine de villages. La plupart ont été réinstallés près de l’usine chimique des ICS dans la petite ville de Darou Khoudoss, une localité créée par l’expansion minière.
Demba Fall Diouf, 60 ans, a grandi à Darou Khoudoss et a vu les effets dévastateurs des délocalisations. « C’est une source d’angoisse pour les familles qui perdent tout. » Sans titre foncier, les paysans sont uniquement dédommagés sur le bâti et les cultures. Ils reçoivent entre 5 et 20 millions de francs CFA (entre 7.633 et 30.534 euros), pour se reconstruire une nouvelle vie. « On vous dédommage, mais sans accès à la terre, déplore Demba. Les agriculteurs n’ont plus de sources de revenus. Avec leurs champs, ils gagnaient 6 millions de francs CFA par an (9.160 euros). »
Quant à ceux qui sont recrutés aux ICS, ils ne gagneront pour la plupart pas plus de 1,5 millions de francs CFA (2.290 euros) par an. « On nous dit que l’exploitation minière crée des emplois, mais c’est faux. Nous en perdons plus que nous n’en gagnons. »
« Tout a brûlé en moins de 30 minutes »
Une fois extrait, le phosphate est lavé puis traité à l’acide sulfurique pour produire de l’acide phosphorique, destiné à la fabrication des engrais [2]. Sur cinq kilomètres autour de l’usine chimique, les fumées chargées de fluor, de dioxyde (SO₂) et trioxyde de soufre (SO₃) imprègnent l’air. « Vivre ici a des conséquences sur la santé, tout le monde le sait. Il ne devrait pas y avoir d’habitations à moins d’1,5 km des ICS », confie anonymement un des auteurs de l’audit d’impact environnemental réalisé en 2020 par le cabinet Environment Global Service.
Les fuites de gaz et dépassements de normes sont fréquents. En septembre 2018, 300 champs sont détruits. « Le nuage de gaz est retombé sur les terres et a tout brûlé en moins de 30 minutes. Nous n’avons jamais été indemnisés par les ICS », s’insurge Moussa Touré, porte-parole du chef du village de Tobène. Selon les habitants, ces fuites de gaz sont récurrentes, mais d’importance variable.
À long terme ces gaz provoqueraient de l’asthme, des infections pulmonaires, des fluoroses osseuses et des cancers. Mais aucune étude épidémiologique ne permet de mesurer l’ampleur de ces problèmes, ni de les relier directement à l’activité chimique de l’usine.
Arrivé en 2014, le vétérinaire de l’arrondissement de Méouane, Moussa Gueye, a tout de suite constaté d’importants problèmes d’infections pulmonaires chez les animaux de la zone. « Leurs poumons sont complètement cyanosés. C’est au site d’abattage que l’on voit les infections pulmonaires. Il y a des brûlures au niveau des alvéoles. Je n’avais jamais vu ça ailleurs. » En 2019, lors d’une fuite de gaz à Darou Khoudoss, il a lui-même été affecté. « L’air m’a brûlé les yeux et les narines, c’était insupportable. J’ai demandé ce qu’il se passait ; on m’a expliqué qu’il y avait une échappée de gaz au niveau de l’usine. »
« [...] en 1987, ils nous ont dit que le produit n’était pas toxique, que c’était comme de l’eau. Mais nous, on sent l’acidité des embruns marins. »
El Hadji Abdourahamane
Khondio (SN)
Du « jus fluo » en mer
Pour éviter que trop de fluor ne s’échappe dans l’atmosphère, les ICS ont mis en place un système de récupération sous forme liquide du fluorure d’hydrogène (HF), un gaz extrêmement nocif et corrosif. Ce liquide est ensuite déversé dans l’océan Atlantique à 14 kilomètres de l’usine, sans aucun traitement. Pas moins de 150.000 litres d’acide fluorosilicique, renommé le « jus fluo » par les populations locales, finissent ainsi chaque jour en mer à côté du village de Khondio.
L’entreprise a toujours déclaré ce liquide inoffensif. Dans la région, personne n’y croit. « Lorsqu’ils sont venus pour la première fois en 1987, ils nous ont dit que le produit n’était pas toxique, que c’était comme de l’eau. Mais nous, on sent l’acidité des embruns marins », rétorque El Hadji Abdourahamane Kâ, chef du village de Khondio.
« S’il y a des métaux lourds [...] dans le jus fluo, cela veut dire qu’il y en a dans les boues de lavage du phosphate, dans l’acide phosphorique et le phosphogypse. »
Albert Sarr
Mboro (SN)
Trente-quatre ans après le début du déversement, un laboratoire privé sénégalais, le Ceres-Locustox (Centre régional de recherches en écotoxicologie et sécurité environnementale), a analysé le jus fluo. Les résultats sont alarmants : le pH est à 1,8 ; le cadmium et le plomb sont respectivement 500 et 70 fois au-dessus des normes de l’OMS pour l’eau potable. Deux métaux toxiques qui s’accumulent dans les organismes vivants. Les résultats du laboratoire n’ont jamais été rendus publics. « Tout était prêt pour faire la restitution. Mais des instructions nous ont été données de ne pas partager le rapport. Peut-être les bailleurs ont-ils eu peur de perdre leur agrément de l’État… », confie une personne concernée de près par la rédaction de cette étude commandée par les ONG La Lumière et Osiwa.
L’État sénégalais pouvait-il ignorer ces résultats alors qu’en juillet 2019, l’ancien ministre de l’Environnement, Abdou Karim Sall, avait exigé une étude toxicologique ?
« Si ces produits sont toxiques, nous allons automatiquement demander aux ICS d’arrêter de les déverser en mer », avait-il déclaré devant la presse. Un an et demi plus tard, il annonce la délocalisation du site de déversement pour calmer la « psychose » qui touche les habitants de Khondio, tout en affirmant « l’absence de nocivité du produit ».
Or, « s’il y a des métaux lourds et autres éléments dans le jus fluo, prévient Albert Sarr, un ingénieur retraité des ICS, cela veut dire qu’il y en a en quantité dans les boues de lavage du phosphate, dans l’acide phosphorique et dans le phosphogypse. Ce même phosphogypse qui est déversé ici, juste derrière le village de Darou Khoudoss ».
L’eau des puits est condamnée
Une tonne d’acide phosphorique génère cinq tonnes de phosphogypse, un déchet chimique solide, chargé en métaux lourds et éléments radioactifs, tous deux naturellement présents dans la roche phosphatée.
Haute de près de 80 mètres, la décharge de phosphogypse de Darou Khoudoss surplombe la commune, à seulement 350 mètres des premières habitations. Chaque année, trois millions de tonnes de phosphogypse s’y accumulent. Avec le temps, cette décharge a fini par contaminer la nappe phréatique. Par effet de percolation, l’acide résiduel et les métaux lourds se sont infiltrés dans le sol. « Les ICS nous ont interdit de consommer l’eau des puits, parce qu’elle a été contaminée. Mais cela n’a jamais été mis sur papier », explique un conseiller communal de Darou Khoudoss. Aujourd’hui, 30.000 personnes dépendent de l’apport en eau potable des ICS.
Des boues contaminées pour cultiver
« Il faudrait faire des études d’impact pour voir si ces légumes sont propres à la consommation. »
Albert Sarr
Mboro (SN)
Pour apaiser les tensions liées aux expropriations causées par l’expansion minière, les ICS permettent aux agriculteurs de cultiver dans d’anciennes carrières remblayées par les boues de lavage du phosphate. Narr Fall travaille dans l’une d’elles. « Mon grand-père vivait ici, à Medina Fall, avant d’être déplacé par l’industrie. Depuis, nous n’avons plus de terres. L’entreprise nous autorise à faire du maraîchage dans les bassins dont elle n’a plus besoin. »
Ce que Narr et les 3 à 4.000 maraîchers actifs dans les bassins ignorent, mais que l’entreprise, elle, sait, c’est que ces terres sont contaminées. En 2008, une étude menée par le Cirad à la demande des ICS révèle des teneurs élevées de cadmium, chrome, fluor, etc. pouvant « représenter des problèmes pour les cultures et les personnes qui les consomment ». Une étude restée sans suite. Au téléphone, l’une des autrices, Claire Chevassus, précise : « C’est un dossier politique. Les ICS sont largement financées par les Indiens. Les engrais sont exportés en Inde et dans le monde entier ». Selon elle, même si le risque sanitaire « n’a jamais été scientifiquement prouvé, […] le dossier mériterait d’être repris aujourd’hui », sachant que les problèmes de santé pourraient commencer à être observés chez les agriculteurs.
Dans ces bassins, nous avons nous-mêmes mesuré, à l’aide d’un compteur Geiger mis à disposition par la Criirad, un niveau de radioactivité cinq à six fois supérieur au bruit de fond. Pour l’ingénieur Albert Sarr, « il faudrait faire des études d’impact pour voir si ces légumes sont propres à la consommation. Ils sont vendus partout dans le pays. Les gens ferment les yeux parce que cela représente une certaine économie ».
Si, au Sénégal, personne ne semble accorder une grande attention à ces boues, dans la région de Gafsa, en Tunisie, elles sont considérées comme un problème majeur.
La Tunisie prise au piège du phosphate
La Tunisie possède la troisième plus grande réserve mondiale de phosphate, avec 2,5 milliards de tonnes. La majorité de ces ressources est localisée dans le gouvernorat de Gafsa.
Ici, les sols sont devenus noirs, colmatés par les rejets de boue et de stériles miniers. « Lors du traitement des phosphates, on garde la partie riche et on jette la pauvre dans les oueds. Aujourd’hui, on en paye le prix. Ce sont des hectares qui sont abîmés par cette boue polluée et polluante », admet Nordine Arfa, ancien ingénieur à la Compagnie des phosphates de Gafsa.
Plusieurs études et thèses universitaires, dont celle de Bilel Salhi, témoignent de la forte présence de métaux lourds et de fluor entraînant la contamination des sols, de la végétation et des réservoirs d’eau de la région. Un tiers du couvert végétal du bassin minier de Gafsa a déjà disparu, recouvert par les 2,5 millions de tonnes de boue rejetées chaque année par les huit laveries des villes minières de Redeyef, Moularès, Mdhilla et Metlaoui.
Arrivée en 1885, la Compagnie des phosphates de Gafsa a entièrement remodelé le paysage sur 3.000 km². « Ici, tout est lié au phosphate. Il n’y a pas d’autres activités. Si on ferme l’industrie, les gens devront partir. Or, d’ici 30, 50 ans, il n’y aura plus de phosphate », prévient Ali Krimli. Enseignant, il est l’une des rares personnes de la région à s’exprimer publiquement sur le sujet. Le phosphate est un sujet hautement politique. Exploité par l’État, il est, avec le tourisme, la principale ressource économique du pays et le seul employeur de la région. « Quand ce sera fini, quel sera le futur de la région ? »
Les poissons ont disparu
Plus à l’est, le long du littoral tunisien, la ville de Gabès abrite depuis 1972 une partie des usines du Groupe chimique tunisien (GCT), qui transforme le phosphate en acide phosphorique et en engrais.
Le golfe de Gabès, autrefois célèbre pour ses eaux poissonneuses et son oasis, s’est gravement dégradé. Chaque jour, 6.000 à 12.500 tonnes de phosphogypse sont déversées en mer, atteignant 180 millions de tonnes en 40 ans. Sallah Ouma El Wardi, issu d’une famille de pêcheurs, constate une situation devenue catastrophique depuis l’installation du Groupe chimique. « On allait nager juste à côté. Même s’il y avait déjà les poussières, le soufre et les rejets des cheminées, il y avait encore du poisson et de la végétation. Petit à petit, le sable s’est retrouvé enseveli sous les couches de phosphogypse. Maintenant, la mer est noire. Sur plus de trois kilomètres, la zone est devenue stérile. Les chiffres officiels disent que nous sommes passés de 370 espèces de poissons à environ 50. C’est une catastrophe. »
Malgré de nombreuses plaintes concernant les maladies respiratoires, osseuses, cancers et allergies près de l’usine, aucune étude ne les confirme. « Dès le début, il y avait des fuites de gaz, nous étions asphyxiés. À l’hôpital, on nous soignait sans nous délivrer de certificats », explique Sallah Ouma El Wardi. Un rapport de 2017 de l’ICE
sur la santé à Gabès souligne l’absence d’études approfondies ainsi que de nombreux dépassements des normes de dioxyde de soufre, particules fines, ammoniac, gaz fluorés, cadmium, fluor et mercure tout autour de l’usine.
« Avant, ces industries étaient en Espagne, en France, en Belgique. Puis, des lois les ont arrêtées et ont imposé d’importer le phosphate déjà transformé en acide phosphorique. D’autres pays [...] sont prêts à payer la facture. »
Khayredinne Debaya
Gabès (TN)
Des États prêts à payer la facture
Épuisées d’attendre des réponses à leurs questions, les populations s’organisent. « Nous savons que le Groupe chimique est responsable de 80% de la pollution à Gabès, avec ses rejets de phosphogypse en mer et ses émissions de gaz toxiques. Aujourd’hui, on ne veut pas juste le délocaliser. On veut arrêter ce crime », milite Khayredinne Debaya, membre du collectif Stop Pollution.
Depuis 2013, ce collectif tente de faire bouger les lignes au niveau politique et médiatique. « Il faut préparer un plan pour que la Tunisie cesse ses activités polluantes. Avant, ces industries étaient en Espagne, en France, en Belgique. Puis, des lois les ont arrêtées et ont imposé d’importer le phosphate déjà transformé en acide phosphorique. D’autres pays, comme le Maroc ou la Tunisie, sont prêts à payer la facture. Et comme aucune loi n’interdit l’importation de produits non conformes à ses propres normes de fabrication, cette hypocrisie persiste. »
Pour découvrir la suite de ce documentaire/enquête, se rendre sur : tchak-phosphatecontamination.eu/
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