Blockchain et crypto-monnaies : une révolution ?

Peut-on attendre de riches entrepreneurs en informatique qu’ils renversent le capitalisme ?

paru dans lundimatin#138, le 19 mars 2018

En 2008, un informaticien anonyme inventait une monnaie décentralisée visant à destituer le système bancaire qui avait failli au-delà du raisonnable : le Bitcoin. En dix ans, le Bitcoin est passé du statut d’utopie libertarienne marginale à celui de précurseur d’une nouvelle forme d’organisation sociale décentralisée, anonyme et transparente à la fois. Les crypto-monnaies reposent en effet sur une technologie de contrôle de la fiabilité de l’information, la Blockchain, dont les applications pourraient dépasser largement le champ des transactions économiques.Permettant d’établir une confiance entre des millions d’utilisateurs sans passer par une instance centralisatrice, la Blockchain pourrait ainsi rendre superflues les institutions bureaucratiques qui servent encore de porte-greffe aux flux du monde mondialisé.

Cette semaine, Vincent Larue, professeur de philosophie revient sur la brève histoire des crypto-monnaies et fait la critique des promesses sous-jacentes à la technologie qui les a propulsées sur le devant de la scène.

Une réaction libertarienne à la crise de 2008

Le 10 septembre 2017, Jamie Dimon, PDG de JPMorgan, la plus grande banque américaine en termes d’actifs, qualifiait le bitcoin de «  fraude » et « d’arnaque à grande échelle » et prédisait son imminente « implosion », avant d’ajouter : « je licencierai dans la seconde le premier de mes traders qui s’essayerait à échanger cette crypto-monnaie, et ce pour deux raisons : c’est contraire à nos règles et c’est stupide ! ».

Pourtant, sept mois plus tôt, en février 2017, la holding financière lançait depuis son siège new-yorkais, aux côtés de Microsoft et Intel, l’Enterprise Ethereum Alliance, une association « à but non lucratif » (qui compte aujourd’hui plus de 150 membres tels que Toyota, BBVA, Samsung, etc.) visant à « développer la confidentialité, la souplesse et la sécurité » d’Ethereum, actuellement la deuxième crypto-monnaie la plus utilisée dans le monde…

Comment expliquer ce paradoxe ? S’agissait-il pour M. Dimon d’user de son aura pour produire des déclarations auto-réalisatrices afin de spéculer sur le cours du bitcoin tout en favorisant une concurrence qu’il soutient ? Peut-être. Sans doute. Mais l’explication se situe essentiellement ailleurs et demeure autrement plus complexe encore.

Pour comprendre le sens de ce phénomène que sont les crypto-monnaies et les discours institutionnels qui en émanent, il faut retracer une histoire qui, à l’instar de toutes les autres, est le résultat d’une succession de récupérations, de transformations, de détournements. Car derrière le raffut et la réputation souvent sulfureuse de Bitcoin, le monde des crypto-monnaies est un univers embryonnaire en constante évolution, dont les grands médias peinent à prendre la mesure et dont l’apparente cohésion masque en réalité une pluralité de pratiques et d’intentions.

L’histoire commence en 2008. En août, alors que la crise financière des subprimes affecte le monde entier et que les scandales liés au monde de la finance fleurissent sur les couvertures de journaux, le nom de domaine bitcoin.org apparaît sur la toile. Le 31 octobre, un mystérieux informaticien publie, sous le désormais célèbre pseudonyme de Satoshi Nakamoto, un livre blanc intitulé Bitcoin : un système de paiements électronique pair-à-pair dans lequel il explique avoir mis en place un logiciel d’échange monétaire direct, anonyme, incorruptible et décentralisé (le Bitcoin) dont la monnaie électronique (le bitcoin) est volontairement déflationniste (le programme informatique ayant été conçu pour ne permettre la production, le « minage », que de 21 millions de bitcoins), à l’inverse des monnaies courantes.

Dans son introduction, l’auteur justifie son innovation de la manière suivante : «  le commerce sur Internet en est venu à reposer presque exclusivement sur les institutions financières agissant comme tiers de confiance afin de traiter les paiement électroniques » [1], ce qui entraîne des coûts importants et un pourcentage irréductible de fraude. Ces arguments seront très vite repris et complétés par les premiers utilisateurs du système, majoritairement acquis à la cause libertarienne : c’est en règle générale le contrôle des émissions ou la médiation des échanges monétaires par des institutions financières (Banques centrales, banques privées, FMI, etc.) qu’il s’agit de contourner parce que ceux-ci obligent les utilisateurs à accorder du crédit ‒ ou simplement à se soumettre ‒ à la politique et à l’intégrité de ces institutions.

Autrement dit, selon les pionniers de la crypto-monnaie, mélange de geeks anarcho-capitalistes et de cyberpunks, l’économie politique, fondée implicitement, depuis ses origines au XVIIe siècle, sur les notions de confiance, d’institution et d’État doit trouver son dépassement dans la machine : neutre, rationnelle, efficace, insoupçonnable, bref irréprochable. Mais plus profondément c’est ainsi l’homme en tant qu’animal politique qui doit disparaître au profit d’un homme qui n’est plus relié à ses congénères que par la solide et froide relation privée, néolibérale, de l’offre et de la demande. Le temps de la représentation humaine est clos ou en passe de le devenir, celui de la présence, de l’espace public aussi.

La success story du Bitcoin

Quelques mois plus tard, le 12 janvier 2009, alors que les meilleurs hackers de la planète s’arrachent les cheveux pour trouver une faille dans le système, la première transaction a lieu : la toute nouvelle crypto-monnaie peut dorénavant avoir une valeur. Le bitcoin est né. Il faudra toutefois attendre mai 2010 pour observer le premier achat en ligne. L’anecdote, parce qu’elle paraît rétrospectivement comique, participe pour les utilisateurs du réseau, aux côtés de la recherche de l’identité de Satoshi Nakamoto, d’une sorte de mythologie fondatrice : un utilisateur propose un soir de mai de reverser 10 000 bitcoins (l’équivalent à l’époque de 25 dollars) à celle ou à celui qui s’arrangera pour lui commander une pizza et la lui faire livrer à son domicile. Sept ans et demi après, le bitcoin s’échange à plus de 15 000 euros…

Bitcoin s’est donc d’abord élaboré comme un grand jeu pétri d’idéologie attirant progressivement grâce à sa résilience les amateurs d’innovations open source soucieux de l’anonymat de leurs activités en ligne ainsi que les défenseurs d’un ultra-individualisme inspirés par l’école autrichienne d’économie ‒ pour susciter peu à peu l’intérêt de nombre de particuliers, d’entrepreneurs ou d’organisations en tout genre qui trouvaient là un moyen de s’enrichir rapidement, d’échapper à l’impôt ou aux autorités en récupérant une souveraineté financière par la suppression d’intermédiaires gênants, pour le meilleur et pour le pire.

Ainsi, en 2011, c’est l’organisation non-gouvernementale WikiLeaks, en pleine publication des documents sur les écoutes de la NSA, qui décide d’accepter les dons en bitcoins ; son activité étant paralysée par un blocus financier organisé conjointement depuis décembre 2010, sous la pression du gouvernement des États-Unis, par PayPal, Visa, Mastercard, Bank of America, Western Union et consorts.

Entre 2011 et 2013, le bitcoin se voit créditer d’un afflux monétaire important. Sa valeur augmente rapidement puis enregistre des fluctuations impressionnantes. Ceci s’explique notamment par l’apparition de sites tels que Silk Road (surnommé « le E-Bay de la drogue ») qui associent le navigateur anonyme Tor issu du Deep Web au logiciel Bitcoin afin de permettre le trafic en ligne de stupéfiants, d’armes, de faux-papiers, de virus informatiques et de services de piratage de comptes Facebook et Twitter. Depuis, le FBI, avec l’aide d’autorités nationales diverses, ne cesse de fermer ces sites ‒ qu’on peut qualifier de sites internet phœnix de par leur renaissance perpétuelle [2].

En 2012 et en 2013, ce sont de nombreux chypriotes ‒ ou les riches détenteurs de comptes sur l’île ‒ qui se ruent sur le crypto-marché lorsque l’État, invité par la Troïka à mener une politique d’austérité, annonce le gel de comptes privés et le prélèvement d’une taxe exceptionnelle sur les dépôts bancaires supérieurs à 100 000 euros. Apeurés par des perspectives similaires, des épargnants grecs, espagnols ou portugais transférèrent alors à leur tour leurs fonds en bitcoins. Comme l’analysait en 2013 Pierre Noizat, auteur de Bitcoin, mode d’emploi et co-fondateur de Paymium, une société française spécialisée dans les moyens de paiement par Internet, la crise chypriote a converti le bitcoin en « valeur refuge » (à l’image de l’or sur le principe duquel il a été pensé) et « a amené des gens à réfléchir au fonctionnement monopolistique d’un système monétaire comme l’euro où il n’y a pas d’alternative  » [3].

Depuis juin 2017 ce sont désormais les fonds d’investissement qui font la queue devant les cabinets d’avocats spécialisés dans la crypto-finance afin d’entrer sereinement sur le juteux marché par salves successives. Pour « battre des records », comme ce fût le cas en décembre 2017, ou pour parier à la baisse, comme en janvier 2018. Espérant à la fois participer à la répartition du gâteau et refusant de se faire engloutir par une évolution qu’ils peinent à prévenir, ils enrichissent le bitcoin ainsi que les chances de voir cette potentielle bulle exploser en vol ou ‒ c’est selon la confiance/méfiance collective ‒ devenir le jouet absolu des traders.

À la fois valeur refuge, paradis fiscal, instrument pour préserver son indépendance médiatique, organisation économique alternative visant à réaliser la pensée minarchiste d’un Frédéric Bastiat ou d’un Friedrich Hayek, outil numérique prétendant réduire la violence liée à la vente illégale de drogue tout en défendant les libertés individuelles, système de blanchiment d’argent, nouveau haut-lieu de spéculation ultra-rapide, Bitcoin s’est imposé par la diversité des acteurs et des intérêts qu’il a su réunir.

La concurrence : les crypto-monnaies de seconde génération

Mais Bitcoin, qui semble être ainsi davantage qu’un simple effet de mode, n’épuise pas la réalité du processus en cours, loin s’en faut. En effet, dès 2011, un ancien employé de Google, Charlie Lee, met au point, moyennant quelques modifications du code informatique de Satoshi Nakamoto (libre de droits), la deuxième crypto-monnaie, baptisée Litecoin, plus rapide encore et moins coûteuse que son aînée. Depuis Dash, Bitcoin Cash, Bitcoin Gold et d’autres rivalisent d’améliorations techniques pour se concurrencer dans le projet de remplacer (ou du moins de dépasser) un jour les monnaies institutionnelles telles que l’euro ou le dollar et de se substituer aux organismes bancaires internationaux.

Les banques et la plupart des pays dominants perçoivent très vite le risque que leur font courir ces crypto-monnaies : la main pure et saine d’Adam Smith, qu’elles vantent si souvent, ne serait-elle pas en train d’écarter la leur en rebattant les cartes ? S’ils commencent donc par tenter de les décrédibiliser, ils se rendent vite à l’évidence que le meilleur moyen de prévenir ce phénomène est d’intégrer et de s’approprier cette évolution qu’ils conçoivent, et qu’on présente aujourd’hui dans les milieux « éclairés », comme irréversible.

Car si cette fameuse « supercherie » représente une menace pour l’ordre dominant et établi, il constitue en revanche une opportunité en or pour ceux qui ont tout à gagner d’une nouvelle donne financière et politique (l’Estonie, le Venezuela, la Biélorussie, le Zimbabwe et Gibraltar, par exemple, s’intéressent rapidement à ce nouvel environnement technologique [4]). Dès 2009, plusieurs banques (et quelques pays comme la Chine, la Russie ou les États-Unis) ouvrent ainsi des bureaux d’études sur le sujet. Rapidement la lutte s’engage pour devenir un acteur majeur et dominant de cette technologie de demain ou plus simplement pour ne pas se « faire disrupter », selon l’expression aujourd’hui consacrée.

Aussi, à la première génération de monnaies virtuelles succède rapidement une deuxième, mélange de logiciels privés et publics, dont les intentions varient sensiblement. Il ne s’agit plus de remplacer le capitalisme institutionnel par un capitalisme individualisé et décentralisé mais au contraire de renforcer toujours plus son efficacité et sa domination par l’innovation technologique. À proprement parler d’ailleurs, utiliser le terme de « monnaies » pour qualifier cette seconde génération serait un abus de langage. Elles s’apparentent davantage à des jetons (de casinos par exemple ou à des points sur une carte de fidélité) ‒ on parle d’ailleurs de « tokens » ‒ qui permettent la réalisation automatisée d’actions financières ou contractuelles. Ripple, société qui fait partie de cette deuxième génération, ne cherche par exemple pas à se substituer aux monnaies traditionnelles mais à faciliter et à accélérer les échanges et la conversion de l’une à l’autre.

C’est aussi à cette deuxième génération qu’appartient Ethereum, crypto-monnaie chère à M. Jamie Dimon et à ses associés. Le principe d’Ethereum est, entre autres choses, de décentraliser et d’automatiser l’exécution d’un contrat, autrement dit de faire en sorte que l’exécution programmée et prévue selon les termes de l’accord demeure indépendante d’un pays ou de quelque tiers que ce soit, donc à l’abri « de la panne et de la censure ». On voit rapidement le bénéfice que nombre d’entreprises, à commencer par les banques et les compagnies d’assurances ont à tirer de ces contrats intelligents (« smart contracts »), en termes de frais de gestion notamment. Allianz et Axa l’utilisent déjà dans le remboursement des retards d’avion pour le plus grand plaisir des associations de consommateurs.

Mais l’utilisation des smart contracts ou plus généralement de ces systèmes d’échange ne s’arrête pas à ces applications directement mercantiles. Elle prétend se substituer petit à petit partout à la défaillance (ou aux soi-disant carences fondamentales) des relations humaines non directement contractuelles. Les crypto-monnayeurs et autres programmeurs s’attellent alors à développer le potentiel de l’innovation technologique que contient Bitcoin : car, en effet, plus qu’un logiciel de transaction financière Satoshi Nakamoto a inventé une technique de stockage incorruptible et décentralisée de l’information (la Blockchain) qui ouvre des possibilités infinies d’applications, que seule la pauvre et lente imagination humaine limite actuellement.

Blockchain : la pierre d’angle des crypto-monnaies

Similairement à la création et au développement d’Internet, le premier site ou la première fonctionnalité (ici en l’occurrence le bitcoin) peut bien disparaître ou être concurrencé par d’autres, l’essentiel n’est pas là. La Blockchain ouvre un univers nouveau dans le monde des relations numériques. Mais qu’y-a-t-il de radicalement nouveau avec ce système ? La réponse peut paraître anodine ou superficielle mais ses implications sont loin d’être négligeables : il est désormais possible de créer de la rareté dans le monde du numérique. Jusqu’ici un fichier informatique (une photo, un document, etc.) était comparable à de la connaissance : il se partageait en se dupliquant à l’infini. D’où la nécessité d’un organe régulateur lorsque le partage voulait se détruire comme partage pour devenir échange. La blockchain empêche cette duplication ; elle garantit que le fichier existant, (un bitcoin par exemple ou une photo), c’est-à-dire l’original, soit le seul existant, qu’il ne soit pas doublé, dupliqué ou modifié lorsqu’il change de propriétaire.

À partir de cet a priori léger battement d’ailes du code informatique c’est donc un tsunami de technologie qui s’abat sur nous, pour le plus grand bonheur de tous les « surfeurs » de la planète. Et pour le meilleur, en apparence. Car en répartissant la possibilité de contrôler à tous les usagers et en connectant toujours plus efficacement les individus, on prétend ainsi lutter contre la corruption, sécuriser les données et améliorer les échanges.

On nous présente un monde dans lequel un jeune chinois pourrait tracer sur son smartphone le trajet effectué par la viande de porc qu’il achète. Dans lequel un paysan du Honduras pourrait faire enregistrer le cadastre de sa propriété en étant sûr qu’aucun fonctionnaire corrompu ne puisse le modifier ou l’effacer. Un monde dans lequel les citoyens voteraient en ligne tout en surveillant le bon fonctionnement du système. Dans lequel les faux médicaments ne trouveraient plus d’acheteurs faute de preuve quant à leur origine. Un monde dans lequel les droits d’auteurs liés à l’écoute de tubes sur internet pourraient être versés minute par minute aux musiciens suivant les termes d’un contrat établi auparavant. Un monde enfin dans lequel, si l’on en croit le récent projet Kidner, un demandeur d’organes trouverait beaucoup plus facilement un « match  » avec un donneur.

Toutefois imaginez maintenant un monde dans lequel l’électricité serait vendue aux enchères en temps réel (ce qui sera bientôt le cas dans certains pays qui manquent d’énergie et où la saturation produit une coupure générale du courant aux heures de pointe). Un monde dans lequel les autoroutes seraient séparées en plusieurs voies au choix (certaines plus chères, d’autres moins en fonction du trafic). Un monde dans lequel les données personnelles « en sécurité » sur la blockchain permettront (ou non) de traverser des frontières automatisées, de personnaliser les offres en temps réel dans une galerie marchande, de gagner des « tokens » utilisables pour consommer des loisirs numériques à travers lesquels on achète déjà aujourd’hui volontairement cette nouvelle marchandise qu’est la servitude. Un monde dans lequel votre frigo et votre aspirateur feraient appel de façon autonome à un drone qu’ils payeraient dans une relation d’offre et de demande élargie aux machines, afin de réaliser l’action que « vous » leur avez indiquée : « laver intégralement le salon », « avoir de quoi manger sainement en fonction de mes constantes corporelles ».

De la confiance au contrôle

Vous ne rêvez pas, ces mondes sont les nôtres ou presque ! Toutes ces idées depuis longtemps fantasmées sont dorénavant réalisables à travers des logiciels blockchain. Mais ne nous méprenons pas : il n’y aura pas de bon et de mauvais usage de la Blockchain. Ces deux mondes sont le même monde. Le monde qu’on nous vend est un espace uniformisé de toutes parts où le contrôle se substitue à la confiance, un monde poli, policé, policier, sans polis, où chaque individu est appelé à surveiller les agissements des autres, à répondre aux incitations continuelles de machines bientôt propriétaires d’elles-mêmes, pour sa santé ou sa carrière. Un monde si « intelligent » que votre smartphone devient plus fiable que la meilleure de vos idées. Mais ceci n’est pas un monde. C’est bien plutôt l’absence de mondes : la désolation.

En aucun cas la création de ces nouveaux outils n’entend traiter des causes des problèmes politiques et sociaux. À chaque fois, il s’agit de renforcer par force protocoles un idéal de sécurité. Avec l’apparition du Bitcoin, il ne s’agit donc pas tellement de l’éclosion d’une nouvelle manière de faire du business ni d’un nouveau type de relation économique. Il s’agit bien plutôt de la diffusion généralisée d’une forme de relation sociale et politique, alimentée depuis plusieurs décennies par la jonction de l’idéologie cybernétique et du capitalisme. Aussi, si certaines applications de la Blockchain peuvent paraître constituer un progrès c’est d’abord parce que notre monde a été bureaucratisé à outrance, organisé en un vaste réseau de flux, aseptisé pour être d’autant mieux surveillé, designé pour être fonctionnaliste et individualiste. « Le désert croît », disait Nietzsche. La Blockchain sculpte et organise les dunes pour qu’il devienne davantage praticable.

Ubérisation d’Uber par de nouvelles start-up, récupération des crypto-monnaies par les grandes firmes multinationales. Derrière la prétention libertarienne de donner le pouvoir au peuple (ou plutôt aux utilisateurs, c’est-à-dire aux usagers en tant que consommateurs et producteurs de masse), on ne le donne en fait qu’à la technologie. Derrière la prétention de nous faciliter la vie, ce ne sont que les diverses formes de contrôle qui s’en trouvent facilitées.

Derrière la prétention de nous redonner la maîtrise sur nos données et notre argent, de nous libérer de la corruption des institutions et des industries monopolistiques de la Silicon Valley, c’est le rapport contractuel de l’intérêt qui partout s’institue. Rapport humain programmé, déterminé et homogénéisé qui, par-delà une dictature de l’opinion, conduit à une dictature souterraine du fonctionnement des algorithmes, dictature qui fonctionne déjà sur une anticipation du comportement des autres médiatisée par le spectacle des images numérisées.

L’époque de la disruption

Que faire ? Critiquer ? N’est-ce pas désormais une simple manière d’alimenter le flux de paroles et d’images et servir le protocole en cours ? Bitcoin s’est trouvé à l’automne 2017 renforcé par la publicité que lui apportèrent les critiques venues des institutions. Il excite désormais depuis décembre 2017 tous les médias en manque, depuis la juteuse affaire Snowden, de scoops numériques, de buzz informatiques, de révolutions technologiques, bref de ces alléchantes histoires mêlant experts en cryptologie, services de renseignements, piratages informatiques, complots, vols à grande échelle et petites gens ordinaires devenues extraordinairement millionnaires.

Que faire dès lors ? Tenter d’analyser, d’opérer sur le flux, de récupérer à notre tour cette évolution ? Mais les analyses qui s’en dégagent, outre qu’elles manquent souvent de perspective historique, de profondeur et de références, outre qu’elles évitent le plus souvent un questionnement politique autour de ses implications futures (coût énergétique des crypto-monnaies, place et rôles des États dans l’agencement du monde contemporain, intérêt d’une démocratie directe s’appuyant sur des logiciels Blockchain, etc.), ces analyses se trouvent quoiqu’il arrive dépassées par ce qu’on pourrait appeler avec le philosophe Bernard Stiegler le caractère disruptif du monde contemporain [5].

Par disruption il faut entendre un concept qui vise à définir notre temps comme « cette époque qui n’a plus d’époque ». En effet, notre présent se laisse peut-être appréhender complètement uniquement par l’idée qu’il est désormais inappréhendable, inintelligible du point de vue d’une raison humaine dépassée par son entendement, c’est-à-dire par la capacité de calcul des machines humaines, le détournement immédiat du sens et l’éclatement permanent du fonctionnement du monde. Tant et si bien que la série dystopique « Black mirror » paraîtra d’ici quelques années déjà totalement anachronique.

Cependant cette analyse n’est pas nouvelle et le problème est bien là. Günther Anders, philosophe allemand du milieu du XXe siècle, injustement méconnu, ne disait déjà pas autre chose dans son brillant ouvrage de 1956, L’Obsolescence de l’homme, dont la traduction française fut si tardive : «  rien ne nous caractérise davantage, nous, les hommes d’aujourd’hui, que notre incapacité à rester spirituellement ’’up to date’’ par rapport au progrès de notre production » [6].

Critique et crise

La crise actuelle est donc avant tout une crise qui n’en finit pas parce qu’elle est une crise de la présence, une crise de la crisis (au sens grec de moment de la décision), bref une crise de la liberté, au sens fort et non au sens enfantin des ultra-libéraux et des libertariens. Crise qui ne trouve comme réponse qu’elle même et le triste et froid paradigme de son absence comme crisis, autrement dit celui de la gestion ; gestion des hommes, des biens, des discours, gestion de soi, de son emploi du temps et de son image.

Si crise il y a, elle n’a donc rien de critique, elle est effacement, paralysie de toute capacité critique. Par ses interminables mises à jour, elle est toute entière empêchement de mettre à jour. Elle est impossibilité de trouver des prises sur le réel, impossibilité de donner du sens : nihilisme accompli, impossibilité de croire et d’imaginer, c’est-à-dire de sentir et d’espérer. Et surtout elle fonde son accélération toujours plus efficace sur cet incroyable moteur que constitue le couple de la technologie et du capitalisme. La révolution actuelle (terminologie par laquelle les médias envisagent Bitcoin et les applications blockchain) n’est donc qu’une révolution au sens où M. Emmanuel Macron la projette : la prise de pouvoir d’une nouvelle génération qui entend se tenir en tête d’une marche ou plutôt d’une course qui va droit dans le mur.

Ou si révolution réelle il y a, elle est à l’image des révolutions précédentes, à l’image des révolutions bourgeoises : le résultat d’une transformation des structures techniques et socio-économiques pour qu’advienne un nouveau rapport de domination et d’aliénation, plus subtil encore. Que chacun devienne, dans un réseau sans partage, à lui-même son propre banquier, son propre gestionnaire, le spéculateur quotidien de sa vie, de son image et de son argent, voilà qui a motivé toute une génération de crypto-monnaies et de logiciels blockchain, plus ou moins fidèles à l’idéologie de départ mais de toute façon déterminée par sa forme technologique. Pour que règne désormais ceux qui possèdent les instruments de la séparation.

Le marché du bitcoin loin de constituer une véritable rupture avec le modèle actuel, démocratise, généralise en effet avec efficacité ce que le marché classique et les réseaux modernes réservaient à leurs « élus », à leurs privilégiés : le droit de contrôler, le droit de surveiller, le droit de spéculer. Il devient ainsi simplement, d’un point de vue socio-économique, ce que fut le développement du commerce au XVIIIe siècle : l’accomplissement d’un modèle économique favorisant l’émergence d’une nouvelle classe, aujourd’hui en passe de concrétiser culturellement, intellectuellement et économiquement sa domination ; nouvelle classe sociale ‒ dont les cadres des GAFA furent les premiers représentants ‒ qui ne réalisera, contrairement à ses prétentions, la liberté et l’égalité qu’en droit et jamais en fait, manquant inévitablement leur sens.

Plus question pour le crypto-monnayeur ou pour le cadre de Google de s’approprier simplement des terres ou du temps de travail, il s’agit désormais de s’approprier de l’information (sur ce que vont faire les autres), dans une déconnexion toujours plus grande avec la présence réelle des autres. Ce n’est plus, par mon statut de naissance au sein du groupe (noblesse), ni non plus par mon travail ou par ce que je réalise (bourgeoisie) que je justifie ma supériorité et mon mérite, mais c’est dorénavant par ma capacité à anticiper, par mon imagination, bref c’est de mon intelligence du flux, de mon attitude, de ma personnalité, de la puissance de mon réseau, que je tire ma prétention à dominer.

D’un point de vue philosophique l’analyse pourrait se prolonger ainsi : la blockchain constitue le nouvel essor du déploiement de l’être privé sur l’être public, de l’être-soi sur l’être-avec. Elle imite et reprend en ceci le mouvement protestant et son éthique (réponse à la confiscation de la question politique par l’Église catholique prétendant libérer les individus du « souci des affaires publiques ») : l’institution corrompue et humaine, trop humaine, doit disparaître au profit de ma relation directe à l’unique Dieu-Argent-Data, relation que rend possible cette nouvelle religion qu’est la technologie, opium de la foule contemporaine. Elle termine ainsi le passage de la communauté à la société selon la distinction ouverte par Ferdinand Tönnies au XIXe siècle : les liens affectifs médiatisés par un Tout (la tribu, une forêt, un théâtre, une usine, une famille) sont partout remplacés par des relations contractuelles directes sans lieu, sans esprit et sans saison jusqu’à ce que chacun soit un marchand total, obéissant à son pur et simple égoïsme.

Mais une chose ici nous étonne : qu’est-ce qui peut plaire, qu’est-ce qui peut attirer tant de personnes intelligentes à développer et à participer à ce genre d’outils ? La réponse est paradoxalement la suivante : c’est justement le fait que ceux qui travaillent sur ou pour ces logiciels ont le sentiment (à travers des chats, des comparaisons, un certain partage de l’information et des moyens, etc.) d’appartenir à une communauté. Ils travaillent, à l’image des employés de Facebook, en communauté, ou presque, dans la joie de l’espace commun, à détruire tout espace en commun par des lieux communs.

De quoi en définitif les crypto-monnaies et la Blockchain sont-elles donc le nom ? En tant que réponses politiques aux problèmes politiques du monde contemporain, ces phénomènes technologiques sont le résultat d’un désir ‒ celui de la résolution de la question sociale ‒ qui, faute d’être construit sur la peur davantage que sur l’espoir, ne se concrétise, tel celui de l’insomniaque, qu’en se contredisant. Désir de solutions, plus réactif qu’actif et reconduisant dès lors les formes de son empêchement, qui s’aliène ainsi immanquablement en obsession : celle de la purification par la rationalisation instrumentale.

Aussi une grande partie de notre génération, du fait notamment de sa place dans l’Histoire et de la honte qu’elle tire de son commerce quotidien avec la perfection des objets fabriqués [7], entretient-t-elle une perception fondamentalement nihiliste de l’homme et de l’idée de relation. Aussi notre génération reconduit-t-elle à sa manière (avec ses méthodes, ses moyens) une ineptie vieille comme le monde occidental : la soif d’en finir avec ce que l’homme considère comme ses imperfections. Le relief du temps, le corps vécu, la vie.

Or l’on sait trop combien cette volonté de se purifier nous arrache de tout ce qui nous lie – et fait le lit de toutes les barbaries.

[2Le FBI et la Justice américaine ont d’ailleurs sans doute fait le jeu des libertariens en condamnant pour l’exemple, à perpétuité, le jeune Ross Ulbricht, l’un des administrateurs du site Silk Road, à la suite d’une enquête conduite par des agents fédéraux corrompus et au terme d’un procès inégal dont la procédure peut sembler elle aussi contestable. Voir le documentaire Deep Web d’Alex Winter.

[4Notamment afin d’attirer les entreprises de hautes technologies.

[5Bernard STIEGLER, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, Ed. Les Liens qui Libèrent, Paris, 2016

[6Günther ANDERS, L’Obsolescence de l’homme. Tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), Ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2002, p. 30.

[7Dans « la honte prométhéenne », le premier chapitre de l’œuvre citée, G. Anders analyse la façon dont nous cherchons à ressembler aux objets techniques dont l’existence nous semble si parfaite en comparaison de la notre, à travers le phénomène du « make up » notamment : effacer les traces du temps, faire du corps un objet, masquer notre mort à venir pour masquer notre naissance, cette « sale » origine.

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