Tempête Nils - Dernières recommandations

« Ne pas se fâcher pour rien »

paru dans lundimatin#509, le 17 février 2026

J’ai atteint le Périgord malgré la tempête et ses inondations 

J’ai compris quelques trucs sur ma jeunesse

Quelques trucs sur la terre où j’ai grandi,

Où je suis née,

Entre la tempête Lothar et la tempête Martin

Il faut être équilibrée 
Il faut savoir analyser
Il faut savoir lire les gens
Et les situations

Ne pas se fâcher pour rien
Ne pas sur-interpréter 
Ne pas faire confiance à tout le monde
Mais ne pas se méfier de tous les inconnus

Connaître sa famille
Mais pas tous
Comprendre qui est qui
Comprendre qui a disparu
Comprendre pourquoi
Qui est arrivé quand
Qui est parti avec quoi
Qui a posé ses valises le premier
Qui a trahi qui
Qui a été lâche
Qui a été courageux
Qui n’a rien fait
Qui n’a rien dit
Qui s’est laissé faire
Qui a brûlé la grange
Qui a cassé la bagnole 
Qui a ramené l’eau au village
Qui a réparé le poteau électrique 
Qui a fait en sorte que les maquisards captent radio Londres
Qui a trop bu un soir
Dans un bistrot
Ou dans une cave
Devant des vilains allemands

Qui a poucave
Qui l’a traîné dans le bois
Qui a porté la pelle
Qui a caché le corps
Qui a gardé le fusil
Mais pas les noms non
Jamais les noms

Quelques visages
Des pierres tombales
Des tombes sans fleurs
Des fleurs sans tombes
Des pots cassés
Du mauvais Saint Émilion
Du Monbazillac pour déboucher les chiottes/////note bas de page
Et personne qui pleure mes morts
À part ma mère
À part mes sœurs
À part ceux qui ont encore un cœur

Les noms sont sur des plaques devant les gares où les trains ne roulent plus depuis Giscard

Les noms ne sont pas sur les lèvres de ma grand-mère
Ni sur les miens

Je ne veux pas connaître les blazes

Je veux juste que la baraque ne se retrouve pas dans la Dordogne

Ou pire !
Dans la Garonne

Je ne vois plus rien
C’est trop rempli
Je me souviens
Il y a trois oliviers
Deux chez ma mère
Un à côté de la Poste de Mussidan
Assez grand pour être à l’abri de la pluie
Et aussi des plateaux de clopes 
Des hectares de fumée 
Des vallées inondées 
Des larmes retenues dans les yeux d’une daronne
Un magasin fermé
Une route sur laquelle personne ne roule
Puis cinq avenues sur laquelle tout le monde grille les priorités 

Un placard qui grince
Une poignée qui couine
Un escalier en bois, dont quelques lattes craquent depuis toujours

Un angle mort qu’on ne calcule pas
Un lampadaire qui grésille
Un trou dans la chaussée
Des flaques plus grandes que les parkings
Un inconnu à qui l’on sourie
Une ancienne connaissance qui a déménagé 
Une voie ferrée sur laquelle les trains ne roulent plus depuis Giscard

Des larmes lâchées sur une balustrade

Une voisine souriante à qui l’on conseille de fermer ses volets
Sinon tout va s’envoler
Peut être même exploser
À cause d’une branche
À cause du vent
D’une chute de pierres
Ou d’un aquaplaning

Les mêmes rues
Les memes façades 
Des panneaux « à vendre »
Des panneaux « vendu »
Des panneaux « alerte vigipirate »
Des affiches de campagne municipale
Ma mère dessus
Encore

Le Caudeau qui déborde 
Pour la première fois

Et mon cœur aussi
Comme d’habitude
Comme depuis la première tempête
Comme à chaque fois qu’il pleut trop longtemps
Comme à chaque fois qu’il pleut trop longtemps, là où il y a déjà de l’eau pour tout le monde
Comme à chaque fois que je reçois une notification de France24
Comme à chaque fois que j’ai peur d’être en deuil
Comme à chaque fois que je porte quand même le noir
Par précaution
Par pudeur
Par conviction 

Le Caudeau déborde et j’ai peur pour les miens
J’ai peur pour mes souvenirs 
J’ai peur pour les inconnus qui vivent là où j’ai grandi
J’ai peur pour ceux qui me remplacent
Pour ceux qui doivent partir
Alors qu’à priori
Rien de grave n’arrive jamais
Dans cette putain de ville
Où j’ai eu le baccalauréat 
Mention bien
Il y a dix putains d’années.
 
Sur la façade du bâtiment « France Service » de Bergerac il y avait écrit ce soir
« Boîte aux lettres supprimée »
La France est en mode avion
Bon courage pour la contacter
Les services ne lisent plus le courrier
Le matériel est mort
Il ne reste plus que des flaques
De la boue
Et le Caudeau qui déborde

Note bas de page/////Cette année encore, le pinard sera dégueulasse. ////

Paul Position

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