Résister aux appels à une « étrange défaite »

Carnet de Guerre #24
Jean-Marc Royer

Jean-Marc Royer - paru dans lundimatin#517, le 27 avril 2026

Le 14 juin 2026, la guerre en Ukraine dépassera en durée celle de 1914-1918 et elle a d’ores et déjà fait plus de victimes qu’aucune autre sur le sol européen depuis 1945.
Ces rappels ne sont pas fortuits. Dans l’ouvrage intitulé L’étrange défaite et rédigé durant l’été 1940, l’historien et résistant Marc Bloch pointe le fait que l’armée française, alors considérée comme la plus puissante, était en retard d’une guerre de tous les points de vue [1].

Il documente aussi l’aveuglement politique des autorités devant le désastre annoncé au moins depuis Munich, en septembre 1938. Or, l’irresponsabilité des gouvernements occidentaux devant les guerres de Poutine depuis beaucoup plus longtemps, c’est à dire depuis son accession au pouvoir et sa guerre contre la Tchétchénie en 1999, n’est pas moindre, tout comme celle des commentateurs qui ont abondamment repris les arguments du Kremlin. C’est ce que nous avons tâché de montrer depuis quatre ans tout au long des vingt-trois premiers carnets de guerre débutés le 28 mars 2022. Celui-ci fait le point tout en en précisant certains à l’aune des dernières recherches. Commençons par le fétiche obsolète et préféré de Poutine, l’OTAN, que beaucoup se sont empressés de saisir [2].

Kiev après le 28 août 2025.

Les obsolescences de l’alliance atlantique

1 – En mai 2025, lors de l’exercice militaire Hedgehog (hérisson) de l’OTAN en Estonie, une petite équipe d’une dizaine de dronistes ukrainiens a virtuellement détruit deux bataillons de l’OTAN [3]. Le 10 septembre 2025, lorsque Moscou avait envoyé plus d’une vingtaine de drones au-dessus de la Pologne, nous avions appris que des avions F-16 et F-35 en avaient détruit quatre, soit une dépense (heure de vol et missiles compris) estimée au-delà des deux millions de dollars pour abattre des engins de 6 000 dollars.

De plus, il est de notoriété publique que ces aéronefs et d’autres matériels militaires étatsuniens (missiles sol-sol ATACMS bridés à 80 km) et autres ne peuvent être pleinement utilisés (que ce soit dans le cadre de l’OTAN ou non) sans l’accord technique périodiquement renouvelé de ce pays ; or, le nouveau document de sécurité stratégique nationale des États-Unis [4] paru en novembre 2025 dit à quel point l’administration Trump se désolidarise de ses ex-alliés européens, ce que son projet de prédation du Groenland viendrait sceller.

Outre que l’OTAN est en retard d’une guerre, la disparition définitive de cette alliance que l’administration Trump appelle de ses vœux constituerait de facto un des retournements majeurs de l’histoire depuis quatre-vingt ans qui s’accompagne de la destruction planifiée de tous les cadres légaux des relations internationales [5] aussi bien que de l’État de droit lui-même. C’est un des aspects de la restructuration en cours des rapports de forces mondiaux entre impérialismes.

Drones et missiles dans le ciel de Kiev dans la nuit du 13 au 14 novembre 2025.

2 – Au même moment, nous pouvions lire dans la presse que les troupes françaises de l’OTAN destinées à manœuvrer en Roumanie avaient mis deux mois pour s’y rendre, ce qui n’est pas un problème inédit. En effet, un document confidentiel de l’OTAN, révélé en 2017 par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, exposait les problèmes rencontrés par ses unités dans leurs déplacements en Europe [6]. En 2025, après deux autres rapports, cinq cent projets d’infrastructure (routes, ponts, ports aéroports, etc.) ont été identifiés comme nécessaires par le commissaire européen à la Défense pour pallier les insuffisances de la mobilité militaire sur le continent [7]. Leur coût de construction est estimé entre 70 et 100 milliards d’euros. Cela pose une question brûlante : combien de mois faudrait-il pour se rendre à Narva, cette ville frontalière russophone du nord-est de l’Estonie convoitée par Moscou qui cherche à y démontrer, en pratique et en 24h, l’obsolescence de l’organisation atlantique ?

Au-delà de tous ces constats accablants, peut-on croire que le Kremlin ignorait hier comme aujourd’hui les sérieux handicaps de l’OTAN ainsi rendus public [8] ? Et que dire du silence total de Poutine quant aux adhésions de la Finlande et de la Suède en 2024 ? Nous pouvons donc avancer que c’est en pleine connaissance de cause que l’OTAN a été le premier prétexte avancé lors de l’agression de l’Ukraine. Car il n’y avait pas grand-chose à craindre de ce côté-là et encore moins à présent. Par contre, Loukachenko a confirmé le 16 décembre 2025 que le missile nucléaire Oreshnik était à présent déployé en Biélorussie [9].

Si vous voulez éviter la guerre, la chose est simple : « Soumettez-vous. » Cette petite musique s’entend derrière les appels à la « désescalade » [10].

Manifestation contre le projet de loi de détricotage du NABU. Lviv, 22 juillet 2025. M. Fornusek/The Kyiv independent.

Le colonialisme russe est encore effectif

3 – On oublie fort à propos que les dysfonctionnements ou les travers des gouvernements ukrainiens successifs depuis trente-cinq ans [11] relèvent du plus terrible des colonialismes russes multiséculaires et surtout de celui de l’Empire soviétique [12] : sa population a été réduite d’un tiers entre 1919 et 1947, suite à la famine de 1919, à l’Holodomor de 1933, aux purges de 1937, à la Deuxième guerre mondiale et à la famine de 1947 [13].

Il est aussi possible d’y constater, malheureusement, les effets pérennes du colonialisme dont une des manifestations est l’installation durable d’oligarques corrompus [14]. Il n’en demeure pas moins que, de tous les pays de l’ex-URSS ayant accédé à l’indépendance, l’Ukraine est le pays qui aura connu le plus grand nombre d’alternances au pouvoir et les plus grandes contestations populaires. C’est pourquoi il est étonnant de lire que la révolte gronde contre le gouvernement ukrainien, alors que la dictature russe – qui réduit les populations de la fédération au silence, quand ce n’est pas à la prison ou au goulag depuis plus d’un siècle – est souvent ignorée.

4 – Les oligarques russes qui se sont réfugiés ou reconvertis en Ukraine entre 1999 et 2003 on été les agents de ce néocolonialisme russe. Son autre versant, ce fut l’espionnage et la pénétration des instances étatiques au plus haut niveau. Bien avant l’invasion à grande échelle, le Kremlin s’est efforcé d’orienter la politique de Kiev vers les intérêts russes : des services de renseignement ukrainiens aux entreprises de gestion du nucléaire, le FSB a procédé entre les années 2000 et 2022 à une stratégie de recrutements massifs à tous les niveaux. Le RUSI (Royal United Services Institute britannique) a documenté et analysé ces opérations [15].

En novembre 2025 une affaire de corruption a été divulguée par le NABU (bureau national anti-corruption ukrainien) [16], c’est-à-dire exactement au moment où Trump et Poutine voulaient imposer un plan de capitulation de l’Ukraine en 28 points [17] et forcer une nouvelle fois Zelensky à la démission [18]. Les enquêteurs ont établi que le groupe criminel avait blanchi environ 100 millions de dollars [19]. Il s’agissait de surfacturations établies entre Energoatom (établissement en charge des centrales nucléaires ukrainiennes) et d’autres entreprises, parmi lesquelles Rosatom, la grande multinationale du nucléaire russe [20]. À l’époque des faits, ces opérations se sont notamment déroulées dans des locaux appartenant à l’ancien député Andrii Derkach qui était président d’Energoatom. Depuis, son passé a été rendu public : il est le fils d’un officier du KGB qui s’est établi en Ukraine en 1993 et dont il est devenu député au parlement de Kiev en 1998. En 2010, il entretenait des liens avec Oleg Deripaska, un milliardaire russe, et Anatoli Tchoubaïs ministre ultralibéral d’Eltsine. Après avoir été découvert comme correspondant du FSB et du GRU (renseignement militaire russe), il s’est réfugié en Russie dont il a été fait « Héros de la fédération » et membre du Sénat en 2024.

Une des autres personnes mises en cause, le général Oleg Kulinich [21], était un des chefs régionaux du SBU (services de renseignement ukrainiens), cela montre qu’au plus haut niveau les autorités ukrainiennes étaient infiltrées [22]. En outre, ces deux individus avaient des liens avec l’avocat de Trump Rudy Giuliani [23] ; ils furent au centre d’investigations concernant le rôle de la Russie dans la première élection de Trump, ainsi que dans ce qui fût appelé l’affaire Hunter Biden, le fils de l’ex-président [24].

« Un constat amer de plus : si les Occidentaux avaient donné à l’Ukraine un dixième du matériel militaire qu’ils donnent aujourd’hui et s’ils ne s’étaient pas abrités des années durant derrière le principe de la ’non-escalade’ […], Vladimir Poutine aurait probablement hésité davantage avant d’envoyer ses troupes à l’assaut du pays. » [25]

Hôpital bombardé le 10 novembre 2025 à Zaporijia. Ukrinform.

Une défaite pourrait ouvrir la voie à toutes les collaborations

5 – À la suite de l’auto-organisation de masse des Ukrainiens en 2022 contre l’invasion russe [26], les mouvements politiques d’opposition en Ukraine ont compris qu’il y avait là un espoir, à condition de ne pas être défaits, russifiés, torturés ou recolonisés. Dénoncer les aides occidentales sous prétexte que cela ne pousserait pas les ukrainiens à prendre conscience de leur propre oppression, c’est oublier que leur défaite annihilerait cette possibilité d’émancipation pour de nombreuses décennies et c’est aussi faire peu de cas des souffrances des Ukrainiens qui se battent seuls contre la dictature du Kremlin. Car que croit-on qu’il arriverait si Poutine gagnait la guerre et soumettait les Ukrainiens ? Il suffit pour en avoir une idée, d’écouter le patriarche Kirill, Vladimir Soloviev ou Margarita Simonian, de lire Dmitri Medvedev, Dougine ou l’évêque Tikhon : ils n’ont de cesse de prôner quotidiennement « l’éradication totale et par tous les moyens de toute trace d’ukrainéité pendant 25 ans » [27].

Pour illustrer ce qu’une déroute de l’Ukraine pourrait avoir comme conséquences, rappelons celles de « l’étrange défaite » de mai 1940 en France : il s’est alors produit le plus important effondrement moral et politique de l’histoire pluri-centenaire du pays, ce qui a entraîné toutes sortes de collaborations avec le régime nazi. D’ailleurs, les historiens de ce pays auront mis un quart de siècle à s’en préoccuper [28], non par incompétence, mais parce qu’il fallait refouler un évènement totalement contradictoire avec les valeurs affichées de la République (Liberté, Egalité, Fraternité). De plus, la guerre de trente ans (1914-1945) avait engendré un traumatisme et une rupture de mémoire (qui s’est transmise de génération en génération), ce qui a par ailleurs favorisé la domination du stalinisme après-guerre.

6 – Pour reprendre le fil tissé par Marc Bloch et malheureusement interrompu [29], que fallait-il faire après la défaite de 1940 en France ? Fuir à la campagne, continuer à vivre à Saint-Germain comme si de rien était ou bien commencer à prendre des contacts en vue de s’organiser contre l’invasion ? S’engager dans la Résistance, ce n’était en aucune manière défendre un État et encore moins le pétainisme, mais lutter contre un envahisseur qui ne cachait pas son intention d’établir un « Reich de mille ans » débarrassé de ses « dégénérés ». Les pacifistes sincères qui se sont engagés dans la Résistance en refusant de porter les armes, se voyaient confier des missions tout aussi dangereuses que celles de leurs compagnons : saboter des installations, porter les courriers, les vivres et autres équipements nécessaires dans les maquis, renseigner les résistants sur les mouvements nazis et les ligues pétainistes, servir de relais ou de caches pour les arrivants, participer à des filières d’évasion, placarder des appels en pleine ville, etc. Et ne l’oublions pas, les résistants français ou espagnols sont parfois morts par manque d’armes ou de munitions. Les imagine-t-on refuser de s’en servir parce qu’elles provenaient des États capitalistes ?

Ribbentrop assistait à l’entrevue et le PCF était muet.

« La résistance à l’oppression est la conséquence des autres Droits de l’homme ». Déclaration des droits de l’Homme de 1793, article 33

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Sortir des visions abstraites de l’histoire

7 – Certes, les guerres ont toujours été un instrument de destruction des populations ou de la mise au pas de leurs contre-pouvoirs. Mais au XXe siècle en Europe, ce qui a profondément et longuement pérennisé leur aliénation, ce fut le soviéto-stalinisme durant 75 ans, le salazarisme pendant 42 ans, le franquisme durant 36 ans, le fascisme italien pendant 21 ans, le nazisme durant 12 ans et le pétainisme pendant 4 ans. Et dans les discours, lorsque la désertion est valorisée comme un « haut devoir politique », absolument rien n’est dit sur les familles qui sont obligées de rester à l’arrière, dans un pays quotidiennement bombardé, ni sur les Ukrainiens les plus démunis qui n’ont pas la possibilité de partir, ni sur la pérennité de la lutte politique à poursuivre une fois réfugié, on le suppose, dans un pays étranger, ni sur le fait que des départs massifs « empêcheraient une explosion sociale en Ukraine ». Donc déserter, mais de quoi ? De ses responsabilités politiques ? Et quid du soutien des proches ou des compagnons qui ont choisi de rester et de se battre au front [30] ? C’est encore un des nombreux symptômes d’une vision abstraite de l’histoire, et il y en a bien d’autres.

De plus, la puissance des réseaux dits sociaux est telle, y compris en Ukraine, qu’ils sont utilisés par les officines du Kremlin pour organiser des sabotages, des attentats dans le pays (comme ailleurs en Europe) et surtout pour mener une guerre au long cours contre le moral de la population, en poussant bien sûr à la désertion. Pour exécuter leurs basses œuvres moyennant une rétribution, elles utilisent de plus en plus des jeunes, comme le font les chefs du narcotrafic [31]].

D’aucuns disent que résister à cette entreprise d’asservissement serait du bellicisme. Ce serait jouer les va-t-en-guerre ! Le pouvoir russe n’est décidément pas le seul à pratiquer « l’inversion accusatoire » [32].

Kiev le 28 août 2025.

8 – Depuis des lustres, le régime de Poutine contrôle des secteurs clés de l’économie et s’approprie la rente énergétique, celle des matières premières et celle de l’armement. Son « premier cercle » (constitué depuis des décennies autour de motivations et de pratiques communes héritées du KGB et de la mafia pétersbourgeoise) est ainsi en mesure de façonner les rapports de domination selon une « logique de loyauté récompense ou opposition-punition [33] ». Dire ou penser que cette kleptocratie n’a pas les moyens ni l’envie de reconquérir son empire, c’est ignorer l’histoire impériale séculaire dont elle a fait sa raison d’être depuis plus de deux décennies et le rôle qu’y joue le mythe de « la grande guerre patriotique » [34]. Il est à noter que souvent, l’histoire de l’Union soviétique et de la Russie, aussi bien que la nature dictatoriale-mafieuse du régime en place sont négligés, ce qui permet de discourir de manière abstraite sur la paix, la guerre, etc. Il semble même que la mémoire fasse défaut à la plupart : les guerres de Poutine n’ont pas débuté il y a quatre ans, ni même en 2014, mais bien en 1999.

De même, passer sous silence que Poutine a mis tout le pays en économie de guerre ou répéter que les gouvernements occidentaux se préparent à attaquer la Russie alors qu’ils en sont bien incapables [35], est pour le moins curieux : les gouvernements occidentaux n’ont jamais eu le moindre désir de soutenir le peuple ukrainien, cela était hors de leurs préoccupations majeures, qui consistaient à commercer avec les kleptocrates russes, qu’elles qu’en fussent les conditions. L’Ostpolitik initiée en Allemagne de l’ouest il y a un demi-siècle avait débouché sur la construction des gazoducs Nord Stream, lesquels ont de facto affaibli et marginalisé l’Ukraine des points de vue économique et politique [36].

« L’amertume des Ukrainiens est grande, quand ils se rendent compte que s’ils n’avaient pas renoncé, sous pression occidentale, à l’arsenal nucléaire hérité de l’URSS, toutes les menaces russes auraient perdu de leur sens. De plus, il est assez paradoxal de demander à celui qui est le plus exposé au risque d’attaque nucléaire de cesser de résister, afin d’apaiser les peurs de ceux qui le sont infiniment moins » [37].

9 – Les dérobades successives de tous les Occidentaux devant les engagements signés depuis le mémorandum de 1994 auront enhardi Poutine, sans parler du fait qu’ils ne respectent pas, eux non plus, les conventions internationales dont ils sont signataires et qui leur font obligation d’intervenir en cas de génocide débutant ou d’atteinte au droit humanitaire. Si bien que depuis le mois d’octobre 2022, les armées russes mènent une guerre totale [38], c’est-à-dire qu’elles visent délibérément des bâtiments civils afin de briser le moral de la population (ce que les forces armées ukrainiennes s’interdisent de faire). Le bombardement des villes (y compris Kyiv par 800 drones et missiles dans la nuit du 7 septembre 2025) ou la pratique des « safaris humains » dans la ville de Kherson (des drones ciblent exclusivement les civils), en sont de terribles illustrations, sans parler des rapts d’enfant ou des pratiques barbares constatées après que l’armée russe se soit retirée d’un territoire envahi (des salles de viols et de tortures y ont été découvertes). Tout cela est parfaitement documenté, soit par les ONG, soit par le Tribunal Pénal International. Le passer sous silence, ou dérouler le tapis rouge sous les pieds de Poutine comme le 15 août 2025 en Alaska, c’est s’en faire les complices.

Moscou a institué un « contrôle réflexif » moderne depuis des décennies

10 – Il y a tout lieu de penser que « le contrôle réflexif » institué depuis des décennies par Moscou est encore très efficace ou consciemment relayé [39] lorsque l’invasion, la guerre totale, les crimes de guerre et de génocide du Kremlin perpétrés en Ukraine ne lui sont pas clairement attribués. Ou bien lorsque l’on renvoie dos à dos l’agresseur et l’agressé en parlant de « guerre russo-ukrainienne » ; ou que l’on s’arrange – plus ou moins habilement – pour mettre Russie et Ukraine sur le même plan, et parfois même avancer qu’il n’y a pas de « différence qualitative » entre les deux régimes ; lorsqu’il est suggéré que les responsabilités sont partagées dans le déclenchement ou la continuation de cette guerre comme l’a dit le locataire de Washington ; lorsqu’il est affirmé que les Occidentaux ont excité Poutine en manipulant les marionnettes ukrainiennes ou pire, que le gouvernement ukrainien « a pris sa population en otage pour montrer des images sanglantes à l’étranger afin d’exiger plus d’argent alors qu’aucun missile russe n’a encore volé dans le quartier gouvernemental » ; lorsqu’on laisse entendre que toute « grande puissance » aurait besoin d’un « glacis » pour assurer sa sécurité et que celle-ci fut remise en cause par l’OTAN [40] ; lorsque tout un article ou un dossier sur la guerre en cours accomplit l’exploit de passer par pertes et profits les dizaines de milliers de civils ukrainiens morts depuis le siège de Marioupol jusqu’aux bombardements des hôpitaux ou des immeubles d’habitations. Mais cela n’exonère pas les scripteurs de bonne foi de leurs responsabilités, qui consisteraient, notamment, à rechercher la vérité des faits.

Attaque massive sur Zaporijia le 30 août 2025.

11 – Il se produit une redistribution des rapports de forces entre impérialismes du fait de la prééminence économique de la Chine et des guerres de Poutine depuis un quart de siècle. C’est le but recherché de l’alliance entre l’Iran, la Corée du nord et la Chine, de la création des BRICS+ et de l’OCS [41], même si les échéances des uns et des autres ne sont pas tout à fait concordantes. En effet, ce qui se jouait avant 2022 relevait d’une concurrence certes accrue entre les impérialismes, mais la Chine, après quinze ans de laborieuses négociations, avait finalement adhéré à l’OMC. En réalité, Xi Jinping n’avait pas planifié cette « accélération » des changements et encore moins leur nature guerrière, car la domination mondiale de l’économie chinoise restait prégnante : la stratégie d’étranglement des pays du Sud par des prêts d’investissements, les différentes déclinaisons des routes de la soie lancées en 2013 et devenues les Road and Belt Initiatives en 2017 ou le Cap 2049 fixé au XXe congrès du PCC en 2022 le montrent bien. Comme c’est souvent le cas, cela n’empêchera pas Xi Jinping de saisir les « opportunités » qui se présenteront si les États-unis sont affaiblis ou se dispersent sur plusieurs fronts.

« Pour qu’un changement politique puisse se produire à l’intérieur de la Russie, l’armée russe doit être vaincue en Ukraine [42]. »

« Certes, la défaite de Poutine entraînera des troubles en Russie ; ceci dit, ils auront de toutes manières lieu, tôt ou tard [43] ».

Jean-Marc Royer

[1Un retard conceptuel, stratégique, tactique, organisationnel et dans le choix des matériels. Cf. à ce propos le site La voie de l’épée de Michel Goya. Évidemment, on ne peut s’empêcher de penser au lamentable échec de l’armée du Kremlin en 2022 alors qu’elle était considérée comme la plus puissante derrière celle des États-unis.

[2Merci à Marc D., Bernard Ferry, Gary Libot, Arnaud Taillefer pour leurs relectures attentives.

[3Alexis Feertchak, « Les forces de l’OTAN détruites par les dronistes ukrainiens ? Les cruelles leçons de l’exercice militaire Hedgehog en Estonie », Le Figaro, 24 février 2026.

[4Voir l’article dans son intégralité, Le Grand Continent du 6 décembre 2025.

[5Interrogé sur la légalité de l’opération menée au Venezuela, le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, avait assuré la veille «  n’avoir rien à faire des Nations unies  ». Claire Gatinois, Philippe Ricard, « Guerre en Ukraine : à Paris, espoirs et doutes sur les garanties de sécurité promises par les Etats-Unis », Le Monde, 8 janvier 2026.

[6Philippe Chapleau, « Mobilité militaire : l’UE prépare un ’paquet urgent’ de mesures pour le 19 novembre », Ouest-France, 5 novembre 2025.

[7L’Atlantic Council avait lancé une étude intitulée “Moving out : A comprehensive assessment of European military mobility”, 22 avril 2020 et la Commission européenne avait publié, le 10 novembre 2022, un second plan d’action sur la mobilité militaire.

[8En outre, le budget de l’OTAN et des pays adhérents avait sérieusement baissé depuis 1991, ce qui n’était pas la meilleure manière de préparer une attaque de la Russie comme le prétendent Poutine et ses supporters.

[9« Le missile hypersonique à capacité nucléaire russe Oreshnik est déployé au Belarus », Le Parisien-AFP, 18 décembre 2025. « L’Oreshnik, missile balistique à capacité nucléaire russe, est déployé au Belarus depuis mercredi, a annoncé ce jeudi le président du pays », Le Républicain Lorrain-AFP, 18 décembre 2025.

[10Jean-Sylvestre Mongrenier, art. cité.

[11Cf. Cyrille Beyer, « 1991-2026 : l’Ukraine, une indépendance entravée », Lumni enseignement, 16 février 2023.

[12Sans parler de la russification de l’est de l’Ukraine selon un colonialisme de peuplement bien connu.

[13Soit 14 millions de morts sur 41 millions d’habitants de l’époque.

[14C’est aussi ce que l’on peut constater, plus de soixante ans après les indépendances, dans la plupart des pays africains.

[16Thomas d’Istria, « Ukraine : deux proches du pouvoir dans le viseur des enquêteurs chargés de la lutte anticorruption », Le Monde, 10 novembre 2025.

[17Michael Weiss, “He must have got this from K. : How a Russian operative used the American media to bring a risible peace deal into existence”, The Insider, 21 novembre 2025.

[18De multiples tentatives ont été répertoriées depuis 2023, Cf. le carnet de guerre #16 intitulé « Les loups sont entrés en Ukraine ».

[19Les photos du NABU montraient des liasses de dollars américains sur lesquelles les noms des succursales de la Réserve fédérale américaine étaient clairement visibles. Cela signifie que le blanchiment de ces fonds a été effectué sous juridiction américaine. Cf. « FBI likely launches Ukraine corruption probe after NABU photos - economist », Espreso, 12 novembre 2025.

[20Cf. à ce sujet le Carnet de guerre n°15 intitulé « CEA, EDF, FRAMATOME, ALSTOM et ROSATOM vont en bateau ».

[21State bureau of investigation, “Former Head of the Security Service of Ukraine (SBU) in the Autonomous Republic of Crimea Oleh Kulinich will stand trial”, 3 juillet 2023.

[22Stéphane Siohan, « Ukraine : les services secrets limogent un chef régional accusé d’être une taupe russe », RFI, 17 juillet 2022.

[23Brendan Cole, “Rudy Giuliani’s Ukraine Ally Runs for Office in Russia”, Newsweek, 1er août 2024.

[24AFP, « Washington sanctionne un réseau d’influence ukrainien lié à la Russie », La Presse, 11 janvier 2021.

[25Thorniké Gordadzé, « La guerre, c’est la paix. Faut-il négocier maintenant avec Poutine ? », La Grande Conversation, 23 janvier 2023.

[26Les récits recueillis à Lviv aussi bien qu’à Kiev ne laissent aucun doute là-dessus.

[27Cécile Vaissié, Vladimir Soloviov, « le rossignol du Kremlin aux villas italiennes », Desk Russie, 8 juillet 2023.

[28Robert Paxton avec La France de Vichy, 1940-1944, Seuil (1972) réveilla de sa longue léthargie inconséquente l’école historiographique française…

[29Marc Bloch fut fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944 près de Lyon après avoir été torturé.

[30Quant à ceux qui prônent, à juste titre, de se coaliser avec les opposants russes, nous savons depuis février 2022, que cela est malheureusement la chose la plus difficile qui soit.

[31L’Organized Crime and Corruption Reporting Project le documente avec précision en Ukraine : https://www.occrp.org/en/investigation/make-a-molotov-cocktail-how-europeans-are-recruited-through-telegram-to-commit-sabotage-arson-and-murder. Cf. aussi LCI sur le démantèlement du réseau « Noname057 (16) » le 20/07/2025 : https://www.youtube.com/watch?v=s1Il0ok5PT4 [consultés le 17 avril 2026

[32Jean-Sylvestre Mongrenier, « Les États européens ont les moyens de résister à la pression russe », Desk Russie, 10 mars 2024. Avertissement : citer un auteur, un livre ou un site ne signifie nullement en partager toute la ligne éditoriale.

[33Roman Volkov, « Les réseaux politico-économiques dans la Russie de Poutine », in Critique internationale, Presses de Sciences Po, 2017/2, n° 75, p. 91 à 111.

[34Cf. le carnet de guerre #22 qui le démonte en neuf points.

[35Leurs complexes militaro-industriels étant tombé au plus bas depuis la contre-révolution néolibérale (1973-1991) et l’externalisation des productions en Asie.

[36Et ne l’oublions pas, après Thalès et bien d’autres, Total fut et reste au premier rang de ces turpitudes ignominieuses.

[37Thorniké Gordadzé, « La guerre, c’est la paix. Faut-il négocier maintenant avec Poutine ? », La Grande Conversation, 23 janvier 2023.

[38On a vu ce que valait en février 2022 une armée russe minée depuis des décennies par la corruption à tous les niveaux, jusqu’aux ministères. Ce n’est plus le cas à présent, car Poutine a commencé à faire le ménage : beaucoup de responsables ont été mutés, emprisonnés ou suicidés.

[39Cf. un mensuel créé il y a soixante-douze ans et qui est le repère des staliniens les plus endurcis.

[40Après 2004, toutes les adhésions à l’OTAN ont été le fait de petits pays de l’ouest de l’Europe.

[41BRICS+ : Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, É A U, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie. OCS : Organisation de coopération de Shangaï.

[42Déclaration commune du Mouvement socialiste russe et de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social d’Ukraine), le 7 avril 2022.

[43Michel Goya, « Pour en finir avec la cobelligérance », Mardi 7 février 2023.

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