Ici c’est Rennes, la bataille pour le parlement.

« On aurait pu penser que le 31 mars signerait le déclin du mouvement - achevé par les vacances. En vérité le 31 en a sonné le début. Les événements auront eu raison des six dernières années de pacification des milieux universitaires, et on a pu voir ce jour-là dans les rues de Rennes, tout une génération politique en train de naître »

paru dans lundimatin#55, le 4 avril 2016

Récits rennais :
- « Ici c’est Rennes, la bataille pour le parlement. » sur la manifestation du 31 mars.
- « Que s’est il passsé, mardi 29 mars, dans le métro rennais ? » sur une action de blocage de métro.
- et « Un récit de la semaine du 20 au 27 mars ».

Ici c’est Rennes, la bataille pour le parlement.

Rennes est magique, c’est ce qu’on pouvait lire sur les murs de la ville jeudi dernier, c’est surtout ce qui permet de qualifier ce 31 mars. La presse, elle, sans originalité, se contenta du champ lexical traditionnel : « état de siège », « camp retranché », « incidents à Rennes », « champ de bataille »... Ce que j’ai vu ce jour-là ce sont surtout des milliers de personnes qui refusaient de se faire confisquer la rue par un petit préfet de province formé en Corse. Ce dernier avait cru qu’il pouvait faire régner l’ordre dans les rues de Rennes, un jour de grève générale... Les autorités et la presse locale montaient en épingle les événements des semaines précédentes : une brigade de la bac remise à sa place, du matériel de défense (casque, lunettes de piscine, banderoles renforcées…) saisi dans une manif, une mairie assaillie par les manifestants, une affaire d’auto-réduction chez Lacoste, un blocage de métro…. En résumé, les ingrédients de tout mouvement social qui se respecte.

Le pari de ce petit préfet, c’était que l’on accepte de défiler sur les grands boulevards, hors du centre, que l’on ne rechigne pas à se faire confisquer le parlement, qu’il était prévu d’occuper le soir même. La chose étant d’autant plus absurde que le parcours imposé correspondait en tout point à celui du 11 janvier 2015, jour d’union nationale. La charge symbolique de ce refus de la part des manifestants était d’autant plus forte.

Dès le départ ce sont les jeunes, étudiants et lycéens qui prirent la tête du cortège. La chose avait été votée à l’AG de Rennes 2 et bon gré mal gré imposé aux syndicats. Ce jour-là, c’étaient les travailleurs qui rejoignaient le mouvement impulsé depuis les facs et les lycées, et non l’inverse.

Il aura fallu à peine cinq minutes de défilé conjoint pour que le cortège se sépare en deux. Le premier bifurque à gauche et fonce sur le centre ville, le deuxième prend à droite et continue sur les quais. En 20 minutes il n’existait déjà plus de cortège mais des grappes de personnes plus ou moins denses qui cherchaient à rentrer dans le centre ville. La dernière bouffée d’air a pu être enregistrée vers 12h15, jusqu’à 18h on ne pouvait plus respirer dans Rennes qu’un épais nuage toxique de lacrymogènes. Ce sont d’ailleurs les questions qui restent en suspend sur les unes de la presse locale : « trop de lacrymogène ? », « Pourquoi la police a-t-elle tiré autant de gaz ? ». Je n’ai jamais vu non plus autant de tirs de Flash Ball, on pouvait voir parfois jusqu’à 4 lanceurs de LBD 40 dans une seule ligne de policiers.

Après quelques assauts répétés sur les gardiens du centre ville, ceux qui avaient pris des distances avec le parcours initial, reformèrent un cortège, un instant, pour défiler à nouveau. C’est là que sur le parcours, il fut signifié à quelques CRS, qu’ils n’avaient pas à protéger le local du Parti Socialiste. Mais au lieu de courir devant la charge des manifestants qui leur demandaient de dégager, ils usèrent dans la précipitation de tout le matériel à leur disposition : grenades de désencerclement, flash ball et lacrymogènes. Nos projectiles ramassés dans les pots de fleurs environnant, ainsi que nos feux d’artifices, ne firent pas le poids face à leurs équipements. A mille personnes, on lâcha un peu le centre-ville pour une balade sur les boulevards avec pour objectif d’aller rechercher les quelques autres milliers de personnes, qui avaient fini leur parcours, afin de repartir à l’assaut du centre.

Même si les forces étaient dispatchées en plusieurs points, c’est dans la rue Jean Jaurès, qui donne sur le parlement, que les manifestants ont le plus insisté pour rappeler à la police que le centre-ville, et le parlement, étaient à eux. Les armes de distance utilisées de manière décomplexée, grenades OF incluses, ne permirent jamais d’aller au contact : nous étions sans cesse condamnés à refluer dès que l’on avait pu avancer un peu. Mais la vague de manifestants revenait inlassablement mettre la pression au dispositif. Et ce, malgré les tirs ininterrompus des policiers. Toutes les dix minutes on entendait et voyait quelqu’un crier et tomber, mais cela n’entamait en rien la détermination des assaillants.

C’est donc à deux pas de là qu’un hall d’immeuble se transforma en hôpital de campagne. Un habitant tenait la porte d’entrée pour l’ouvrir à ceux qui voulaient se réfugier ; les blessés y étaient pris en charge. C’est par ce même hall que toute une section de manifestants, dont une bonne partie de syndicalistes de Sud Solidaires, passa pour atteindre la rue parallèle et se retrouver de l’autre côté du dispositif policier. C’est ainsi que les CRS furent pris en sandwich entre insultes et projectiles pendant quelques heures.

Dans le chaos, le travail s’organisa tout de même un peu. L’entreprise dans laquelle les manifestants avaient investi, créa spontanément de nombreux postes que n’importe qui pouvait occuper le temps qu’il voulait. On pouvait devenir d’un moment à l’autre, bâtisseur de barricades, à l’aide des pavés, dépeceur de mobilier urbain pour en faire des projectiles ou des boucliers, teneur héroïque des nombreuses banderoles renforcées (7) pour protéger les assauts, jeteur de projectiles en tout genre, relanceur de lacrymogènes dans la Vilaine, infirmier, médecin, brancardier, applaudisseur, hueur, mégaphoneur, spectateur au cœur de l’actualité…

On fatigua un peu de rester dans cette rue qu’on n’arriverait jamais à prendre. Donc quelqu’un cria « à la gare ! », le cri fût repris par la foule, bien que certains comprirent et répétèrent « à la guerre ! ». On se dirigea vers la gare mais le cortège un peu fatigué ne devança pas l’arrivée de la police qui bloqua son accès. L’initiative fût avortée après une charge de poubelle, et le déploiement de la bac par l’arrière. On fît un repli tactique, pour se reposer un peu, mais ne surtout pas quitter la rue.

Puis, vers 17h, la place de la République, endroit d’où partent tous les accès au centre ville, se remplit à nouveau. En premier lieu, par une trentaine de lycéens armés d’une enceinte portative qui crachait du son. Ils foncèrent sur la police sous les cris, réclamant leur « apéro » tant espéré au parlement. Rebelote, les tirs de flash ball reprirent et les lacrymogènes gonflèrent à nouveau l’air. Puis un cortège de mille personnes réapparut pour soutenir les assauts des lycéens.

Ces mille personnes avaient d’abord prévu de se rendre à la fac pour faire une AG, où s’organiser pour espérer reprendre le parlement dans la soirée. Or les manifestants n’étaient que trop aimantés par le centre ville et ne pouvaient se résoudre à quitter la rue. Des panneaux de chantiers remplacèrent les banderoles renforcées, mais cela ne suffit pas pour gagner la bataille.

Beaucoup de spectateurs amusés restaient malgré la dangerosité des flash ball qui continuaient à faire tomber les jeunes de douleur. Lors des arrestations on pouvait voir les flics prendre du plaisir et se féliciter de piétiner et frapper à plusieurs des personnes isolées et déjà à terre. Cela démontra à quel type d’hommes nous avions à faire. Un jeune au mégaphone harangua la foule pour proposer de rentrer à la fac, étant donné le peu de moyens qu’il y avait à ce moment-là pour tenir la police à distance et s’en protéger. Un gars lui répondit « mais sors de ta fac mec, c’est ici que ça se passe ! ». Vers 18h30, la dispersion s’effectua, par la force des choses, un peu de fatigue, beaucoup de blessés et aussi peut-être l’heure du repas. Un gars cria « rendez-vous à la prochaine manif ! », une meuf lui répondit « mais c’est maintenant la prochaine manif. »

Depuis le début du mouvement contre la Loi Travail, la question de la violence policière revient après chaque manifestation. Faut-il rappeler qu’ils sont payés pour ça ? Les ordres donnés à la police étaient bien de faire rentrer tout ce petit monde à la maison par tous les moyens dont ils disposaient. Seulement, de manif en manif, nombreux sont ceux qui ont pris goût à la rue.

On aurait pu penser que le 31 mars signerait le déclin du mouvement - achevé par les vacances. En vérité le 31 en a sonné le début. Les événements auront eu raison des six dernières années de pacification des milieux universitaires, et on a pu voir ce jour-là dans les rues de Rennes, toute une génération politique en train de naître. Samedi soir, lors de la coordination nationale étudiante à la fac de Rennes 2, on vit apparaître en rouge sur le toit de l’université, les trois mots qui depuis le CPE ont accompagné tous les mouvements étudiants « VIVE LA COMMUNE ! »

La situation est excellente !

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"Que s’est il passsé, mardi 29 mars, dans le métro rennais ?"

Pour répondre à la question que posait Ouest-France aujourd’hui au sujet du blocage du métro, nous devons revenir à la manif de jeudi dernier, après laquelle se tînt une AG de presque 493 personnes, dans l’amphi occupé de Rennes 2.

Jeudi dernier après la manif, il y avait beaucoup de lycéen-nes et d’étudiant-es à remplir l’amphi, enfin, ceux qu’on appelle "la jeunesse" en ce moment. Celles et ceux, qui depuis trois semaines sont jettés sérieusement dans la lutte. Ces 493 personnes discutèrent de comment s’organiser face à la police qui se met toujours en travers de nos objectifs que ce soit atteindre la mairie, le PS, ou encore la préfecture qui ce jour là invitait monsieur Le Drian à déjeuner. On s’accorda sur notre détermination à continuer et à ne pas se laisser dicter nos mouvements par la police ou encore les journalistes qui, depuis les premières manifs n’expriment que du mépris à l’égard de celles et ceux qui sortent dans la rue. L’idée de faire des actions en dehors des manifestations fût abordée, "si on veut se faire entendre et montrer notre détermination nous devons organiser des blocages" disaient les plus modéré-es. C’est ainsi que rendez-vous fût pris pour le mardi suivant à 10h, pour un bloquage économique.

Mardi à 10h, c’est plus d’une centaine de personnes qui se retrouvent à la fac pour partir bloquer la rocade. Les flics eux pensent que nous allons vers le sud de la ville et se tiennent prêts aux abords d’un centre commercial. Or c’est par l’ouest, à deux pas de la fac, que nous prenons la rocade, munis de poubelles, de fumis et de gilets jaunes. Dans le cortège on est euphorique mais aussi un peu tendu par la peur de se faire massacrer par la police une fois sur la rocade. Tout le monde a en tête les charges, les blessé-es de la semaine dernière ainsi que les nombreuses vidéos qui tournent sur les réseaux sociaux de jeunes tabassés par la police devant les lycées, les facs et en manif. Mais on se tient groupé, prêt à mener à bien notre blocage. On reste moins d’une demi heure avant que les flics arrivent pour nous pousser hors de la rocade puis hors des boulevards. Repoussé jusqu’au métro de la fac on se dit que si c’est ainsi on a qu’à bloquer le métro. Pendant que certain-es vont actionner les alarmes du métro pour qu’il arrête de fonctionner, d’autres vont chercher des chaises pour les mettre sur les rails.

Les alarmes sont actionnées, une agente d’entretien appelle le PC pour prévenir du blocage, les chaises sont jettées sur la voie alors que les métros ne circulent plus, mais.... tout d’un coup un bruit métallique se fait entendre. Il semblerait que le STAR (réseaux de transport de Rennes) n’ait pas pris au sérieux ni les alarmes tirées, ni l’appel de la femme de ménage, ni la présence des chaises sur les rails et n’en ayant rien à foutre ait remis en marche le métro.

Pour répondre à tout ceux et celles qui ont pris un malin plaisir à raconter des conneries sur ce qu’il s’est passé ce matin là, nous rappelons que : ceci était un blocage dans le cadre du mouvement contre la loi travail, où depuis trois semaines, des dizaines de milliers de personnes sortent dans la rue, s’organisent en AG, occupent des facs, des mairies, attaquent des locaux du PS, du MEDEF, se font massacrer par la police, mépriser par la presse, abandonner par l’ancienne génération.

L’indifférence du STAR quant à l’avertissement de sécurité préalable, l’image de cette rame qui continue son chemin malgré les obstacles sur la voie ainsi que la stupidité des journalistes à relayer ce que le pouvoir attend d’eux, nous a saisi avec le même effroi que l’on a à la vue d’un monde qui s’evertue à vouloir "fonctionner" dans l’indifférence de son propre effondrement.

Ainsi nous demandons au STAR de bien vouloir s’excuser publiquement pour ce qui s’est passé ce matin.

AG de Rennes 2

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Un récit de la semaine du 20 au 27 mars

La semaine d’avant

Il faut dire que la semaine d’avant avait soulevé de gros espoirs quant au devenir du mouvement. Certains lycées avaient été bloqués, Sciences Po Rennes avait d’une certaine manière ouvert la voie en étant le premier établissement d’enseignement supérieur de la ville à voter le blocage et à le mettre en œuvre dans la matinée du jeudi 17 mars. A Rennes 2, même si ce n’était pas encore clairement exprimé, cette idée du blocage commençait à faire son chemin. Il fallait répondre aux actions des autres villes. Rennes-2-la-Rouge ne pouvait pas, du moins c’était ce que l’on se disait, ne pas être à la hauteur de son surnom. Mais c’était surtout la manifestation du jeudi 17 mars avec l’occupation, quoique très rapide, de la gare, des voies de chemins de fer ; la redécoration très colorée de la façade de l’hôtel de ville ainsi que de nombreux murs ; les désarrestations magnifiques suite à une charge de baqueux par derrière ; la puissance du cortège tenant la place face aux assauts répétés des forces de l’ordre ; une détermination diffuse que l’on pouvait lire sur tous les visages, même masqués. « Cette journée était à nous. Aujourd’hui c’était notre ville ». Cette insatiabilité qui nous a porté à faire demi-tour sur le chemin de l’université pour revenir menacer le local du PS puis tenter d’envahir le commissariat central pour rappeler aux forces de l’ordre que « tout le monde déteste la police » et que « Non ! Il ne prendront pas impunément nos camarades ! ». Cette journée-là c’est clair, nous ne l’oublierons pas. On ne nous fera pas le coup de la « crédibilité du mouvement » qui aurait été atteinte, ou que ce sont seulement les longues marches encadrés et ennuyeuses qui feront plier nos adversaires.

Cette journée fut joyeuse parce qu’elle était avant tout vivante, ouverte à toute potentialité, à toute recherche d’intensité. Nous avons vu que lorsque l’on se donne les moyens d’être mobiles, imprévisibles mais déterminés, nous sommes en mesure de faire face à ce pouvoir.

Lundi : Assemblée générale de Rennes 2 et soirée dans la hall B

Mais trêve de romantisme passéiste. Il était limpide pour tous ceux qui font face à cet ordre des choses, que ceux d’en face allaient réagir, qu’ils ne pouvaient laisser un tel moment se reproduire aussi facilement. Et, tristement, force est de constater qu’ils sont plus rapides que nous à tirer les enseignements tactiques de telles batailles. En effet, si lundi, à l’AG de Rennes 2, le consensus existant entre les différentes composantes du mouvement ne sortait pas affaibli, les premières dissensions sortaient au grand jour. Si on décidait de se rendre ensemble à la prochaine manifestation du mardi 22, d’aller débrayer les lycées le matin et de continuer l’AG même après le retrait de la loi, ce fut évidemment la question du blocage de l’université le 24 qui révéla les premières divergences. L’opposition de principe au blocage n’étant que très minoritaire, ce fut surtout sur des questions de tactique que certains refusaient de voter pour ce blocage. Cette réticence se justifiait, en mettant en avant le fait que bloquer la fac aurait une incidence négative sur la participation des étudiants aux manifestations et que si le blocage était voté il ne serait effectivement porté que par trop peu de gens. Néanmoins, grâce à certaines interventions qui rappelaient que cette initiative était symboliquement très importante pour le mouvement, que Rennes ne pouvait pas ne pas répondre aux blocages des autres universités de France etc. une majorité de « pour » était acquise en faveur du blocage. Cependant, suite à une manœuvre bien mal pensée, comme on l’a vu par la suite, certains réussirent à conditionner ce résultat à un nouveau vote de l’AG de Rennes qui se réunissait le mercredi 23 avant la manifestation du 24.

D’autres réunions s’enchaînent ensuite tandis que plus tard dans l’après-midi, une délégation de l’AG composée essentiellement de militants des organisations syndicales étudiantes part négocier avec la présidence pour obtenir la levée de l’assiduité des cours pour les moments de manifestations, la mise à disposition du mouvement d’un amphithéâtre ainsi que l’empêchement d’une fermeture administrative. Résultat en clair-obscur que les auteurs du présent texte n’ont pas bien saisi… [1]. La journée se finit par une soirée projection/bouffe dans le Hall B comme la semaine d’avant...

Mardi : Manifestation

On se retrouve le matin à Villejean (Rennes 2). Une cinquantaine de personnes se rendent successivement aux lycées Mendès-France, Victor et Hélène Basch puis Coëtlogon. Chaque fois plusieurs centaines de lycéens rejoignent le cortège qui revient devant le hall B à 11h. La brochure Harz-Labour est largement distribuée. Plus de 1000 personnes se lancent vers le centre-ville. Objectif officiel : rejoindre la place du Parlement du Bretagne pour le rassemblement annoncé à 12h. En réalité, nous profitons d’une brèche dans les grilles du chantier de modernisation des voies ferroviaires pour descendre sur les rails. C’est une scène presque incroyable puisque des centaines de personnes se retrouvent sur les voies ferrées, direction la Gare. Aucun flic à l’horizon. Encore une fois ils ne devaient pas s’y attendre… Ce n’est qu’après avoir marché 3 bons quarts d’heure et traversé la moitié de la ville qu’une ligne de CDI [2] (Compagnie Départementale d’Intervention) se déploie devant nous, nous obligeant à quitter les voies et à rejoindre la gare par la route.

Pendant ce temps, la centaine de personnes qui s’était réunie sur la place du Parlement s’est déplacée vers la gare dans l’optique de rejoindre le reste du cortège. Après quelques échauffourées très légères avec la police ferroviaires, ils sont finalement contraints de quitter les lieux et finissent par rallier le reste de la manifestation devant la gare.

Nous nous dirigeons sur l’avenue Janvier, et à la jonction avec les quais, certains décident que c’est le moment de prendre place, de bloquer réellement les flux. Des barricades de fortune sont dressées. Certaines poubelles commencent à prendre feu tandis que des grilles de chantier sont jetées en travers de la route. Preuve de la bonne volonté du mouvement, ces barricades sont ouvertes par les manifestants pour laisser passer deux ambulances ainsi qu’un véhicule de pompiers. Très vite pourtant, on s’ennuie… Les lignes bleues ponctuées de camions blancs à quelques centaines de mètres de nous, n’ont pas l’air particulièrement pressées de nous dégager. Au contraire, ce sont elles, qui bloquent les axes que nous occupons en établissant un périmètre de sécurité autour de nous. Nous décidons de remonter vers la préfecture. Ils sont toutefois plus rapides que nous et se déploient avant que nous nous rapprochions du bâtiment, nous obligeant à nous replier vers le Parlement. La manifestation, par le pire trajet qui soit, prend ensuite la direction de la mairie. Nous nous retrouvons très vite stoppés dans notre élan pour reprendre la place de la mairie comme la semaine passée. Une masse très compacte de plusieurs centaines de personnes immobiles, banderole en tête fait face une ligne de CRS qui n’hésite pas à l’arroser de quelques coups de flashball à chaque avancée. La situation est sans issue. Au bout d’un certain temps, la lassitude l’emporte malgré l’envie lisible sur tous les corps d’en découdre, de ne pas se laisser dicter la conduite de nos manifestations. On se disperse à Sainte-Anne. Rendez-vous est donné le soir dans le Hall B pour une projection, bouffe et « semi-occupation ».

Une nouvelle fois on se retrouve donc le soir dans le hall B, comme la veille et comme la semaine d’avant. Une cantine tient un stand de sandwichs vegan pendant qu’une petite centaine de personnes discutent, boivent des coups… Partout cela parle de ce qui s’est passé, de la manif du jour, mais aussi du futur, de la direction que prend le mouvement, de comment faire pour intensifier ce qui se passe sur Rennes… Malgré les regards pesants (mais bien vides d’intelligence) des vigiles et de quelques membres du personnel qui tentent de veiller à « ce qu’aucun débordement n’ait lieu », un parfum d’occupation flotte dans l’air.

Mercredi : Re-Vote du blocage à l’assemblée de Rennes 2

Il convient peut-être ici de rappeler pourquoi nous considérons que cette AG est celle qui mérite le plus d’être suivie sur Rennes. Dire que tout le passé de cette université ne joue aucun rôle dans beaucoup de nos têtes serait absurde . Il nous apparaît particulièrement déplacé d’insister sur cet héritage : cela date, de 10 ans déjà, et même si certaines pratiques et discours qui étaient portés durant ces moments-là nous inspirent toujours, ils ne parlent plus ou peu à la génération qui vit désormais dans ces facultés. Ce qui fait l’attraction de cette assemblée générale aujourd’hui, c’est d’abord le fait que sur Rennes, c’est celle qui brasse le plus de monde. Etudiants des deux universités, lycéens, salariés, chômeurs, personnels de la fac, autonomes de différentes tendances, organisations syndicales etc. se retrouvent pendant ces AG. Les discussions y sont parfois houleuses, souvent difficilement réappropriables. Malgré le fait que l’UNEF y est relativement absente [3] , et que les syndicats et les organisations étudiantes sont plutôt favorables à la diversité des pratiques et à la poursuite du mouvement, ces assemblées dégagent pour nous une certaine sensation de vide politique (peut-être en soif de se combler). Ayant nous même tellement la critique du fétichisme de l’assemblée, de la démagogie qui s’expriment forcément dans ces moments, il ne nous est pas toujours facile de nous affirmer en tant que composante révolutionnaire du mouvement. Néanmoins, l’effort de rencontre, de coordination entre les différents groupes autonomes et une grande partie de ceux, encartés ou pas, qui ont lutté avec nous pour la ZAD, contre l’état d’urgence fait que nous réussissons dans une certaine mesure à être force de proposition. Nous sommes en plus encouragés dans ce sens par le fait qu’une majorité partage beaucoup de nos pensées et nos pratiques : préparation à la défense contre la police et la justice, blocages économiques, solidarité avec la ZAD, avec les migrants, refus de l’état d’urgence… De plus, c’est de cette AG que partent les appels à manifestations, les cortèges et les débrayages de lycées.

Ce mercredi-là, l’Assemblée Générale de Rennes 2 rassemble plus de 700 personnes. Malheureusement, sachant qu’un vote sur la question du blocage doit avoir lieu, certaines organisations de droite ont appelé tous les étudiants anti-bloqueurs à venir spécifiquement à cette AG pour voter contre le blocage. N’étant ni flics, ni physionomistes, nous ne cherchons pas à identifier toute cette masse venue pour imposer à tous sa petite routine, son petit train de vie normal afin que RIEN NE SE PASSE. Cette présence pèse sur nous tous malgré tout, durant une bonne partie de l’assemblée. Celle-ci commence par des prises de paroles diverses pendant lesquelles un camarade rappelle que pour beaucoup de monde à ce moment-là, la loi El Khomry n’est que le déclencheur d’une révolte qui couvait depuis plusieurs années et qui s’était exprimé à Rennes récemment en prenant parti pour la ZAD et contre l’État d’Urgence.

S’en suit un certain débat sur la question du sexisme au sein du processus. Plusieurs interventions se succèdent pour appeler à la constitution d’un comité sur le sexisme, par des invitations à respecter la parole des femmes etc. Si ces interventions sont reçues avec beaucoup de bienveillance, il est difficile de ne pas y voir un certain côté caricatural. Ces prises de parole sont en effet surtout faites par des féministes que l’on a peu (ou pas) entendu auparavant pour parler des enjeux du mouvement ainsi que par des tenants de la plus pure tradition de l’auto-flagellation (« disempowerment » pour les adeptes de ce discours des chaînes librement consenties) expliquant que du haut de leur vingtaine, ils sont les tenants du patriarcat et qu’il est plus que légitime que la non-mixité soit portée par cette assemblée. Heureusement, plusieurs personnes surtout féminines voir féministes pour certaines, rappellent que nous sommes ici réunis pour lutter ensemble, et qu’il n’est absolument pas intéressant de commencer à séparer les gens en fonction d’un genre attribué arbitrairement.

Après un débat un peu longuet sur cette question, cela passe à la question du blocage. Plusieurs interventions se succèdent, les mêmes arguments que lundi reviennent. Un petit malin, qui prend le micro pour la première intervention tient le plus mauvais discours anti-blocage qui puisse être et se fait justement huer par la foule qui ne le laisse qu’à peine parler. On sent déjà qu’une bonne partie de l’assemblée est bien déterminée à continuer la lutte. « Démocratie », « massification », sont des mots qui sont alors balancés à tort et à travers. Si les bonnes intentions de certains intervenants ne font aucun doute, il est très étonnant de voir que pour eux bloquer la fac signifiait moins d’étudiants en manifestation le même jour. Pourquoi considérer pas la population de l’université comme une sorte de bétail que l’on se doit d’aller chercher, de faire sortir de ses salles de cours pour les manifestations ? Dans le contexte actuel, l’indifférence, celle qui pousse à continuer son train-train quotidien sans se préoccuper de ce qui se joue en dehors, est une prise de parti (de fait en faveur du pouvoir), tout comme le choix de se jeter pleinement dans ce mouvement. Si peu de personnes ont ce sens du dévouement qui les poussent à être présents aux aurores sur les barrages filtrants, c’est aussi parce que ce geste est faible politiquement parlant. Un blocage de Rennes 2, appuyé par des membres de l’assemblée de Sciences Po Rennes, a évidemment une toute autre portée pour le mouvement en cours. Comme l’a très justement dit un camarade, ce qui se joue dans un blocage ce n’est pas tant la construction de barricades de grilles/chaises/poubelles que la construction d’un réel rapport de force ainsi que la réappropriation d’un espace dans lequel on peut reprendre la main sur nos existences. Une université bloquée et occupée, c’est non seulement un signe envoyé au reste de la France, mais aussi à tous les lycées, les entreprises du coin : face au pouvoir à Rennes 2, les étudiants sont déterminés, cette loi ne passera pas, nous refuserons catégoriquement le monde que vous nous construisez ! C’est aussi la formation d’un lieu de rencontre, de partage pour les désoeuvrés de cette ville qui cherchent par de multiples formes à retrouver du sens dans leur vie, à débattre, à s’éprouver ensemble. Malgré les courageuses interventions en ce sens, le vote sera défavorable au blocage à une majorité d’une centaine de voix. Anecdote significative toutefois : une fois ce vote passé, toute la partie droite de l’AG quitte l’assemblée et les quelques 300 personnes ayant voté pour le blocage se retrouvent seules pour discuter des suites à donner au mouvement.

Jeudi : Manifestation

Elle commence par le blocage de deux lycées du sud de Rennes. En fin de matinée, un cortège se lance vers le centre-ville depuis Rennes 2. Objectif : rejoindre le rassemblement place du Parlement à 12h. A mi-parcours, un petit groupe tente de forcer l’entrée d’un supermarché sans grande réussite. Les flics sont là. Ils interviennent. De manière chirurgicale. Une percée fulgurante au milieu de la foule leur permet d’arracher, dans la panique et la confusion, deux caddies contenant les banderoles et le matériel de défense nécessaire pour la manifestations. Aucune interpellation, aucun gazage. Ca s’annonce mal.

On se retrouve au Parlement. Pendant que certains profitent du temps de pause relative pour aller accrocher une énorme banderole faisant l’éloge du maquis de la ZAD, une horde de joyeux lurons déferlent sur un magasin Lacoste pour le vider, gracieusement, de ses marchandises. Ils auraient traumatisé les vendeuses…

La manifestation part. Un trajet long, qui apparaît sans but. C’est vraiment le cas, on tourne en rond. Un certain malaise s’installe, malgré une faible présence des syndicats, la bande masquée que nous sommes semble faire tâche. Évidemment, il est essentiel de se masquer et ce ne sont pas des pratiques qu’il faudrait abandonner ou que juger anti-stratégiques mais ce que l’on sent c’est une sorte d’injonction à l’action qui nous déconnecte de ce qui se passe autour de nous. Au bout d’un certain moment, on tente de remonter vers la Préfecture. L’idée étant de gêner au maximum la venue de Jean-Yves Le Drian qui est censé arriver à Rennes dans la journée. Les flics sont au rendez-vous et nous obligent à revenir sur le Parlement. S’en suit une situation extrêmement étrange : alors que le cortège s’enfonce dans les petites rues du centre-ville et serpente autour de la mairie, les flics avec plusieurs charges successives le scindent. On se retrouve séparés en plusieurs morceaux de manif, sans aucune cohérence, aux 4 coins de la mairie. Impréparation, manque de capacité d’improvisation sur le moment, manque de nos jouets confisqués le matin ? Toujours est-il que nous n’arrivons absolument pas à tirer parti de cette situation malgré quelques faibles tentatives de briser ou au moins de faire reculer les lignes de boucliers qui s’érigent devant nous. Quelques syndicalistes, tentent de prendre à partie des jeunes masqués qui dressent une barricade de poubelle devant les forces de l’ordre, on est loin de l’avancée coude-à-coude de FO contre la police de la semaine d’avant. Les différents « groupes » finissent par réussir à se réunir sur la place de la mairie avec le reste de la manifestation. Nous décidons de repartir en tête avec des poubelles et foncer sur la préfecture. Malgré une tentative de notre part d’aller le plus vite possible, le reste du cortège traîne à nous suivre. Au détour d’une rue, une vision dégagée sur l’entrée de la préfecture : pas un flic. On tente de foncer. A peine arrivés au bout, les sirènes retentissent. Cela s’est joué à 30 secondes. Les CRS en tenue anti-émeutes, ouvrent les portières et sautent des camions encore en marche. Les quelques poubelles que l’on arrive à leur lancer dessus n’ont aucun effet sur leur élan. On voit voler les premières grenades lacrymogènes et tandis qu’un de ces abrutis joue de la gazeuse, plusieurs salves d’ampoules de peinture volent, sans atteindre leurs objectifs. La charge s’annonce. Plusieurs tirs de lacrimos se suivent, certains à hauteur de tête. Là ce ne sont plus les petits fumigènes, c’est du gros gaz qui pique bien comme il faut et peu d’entre nous sont équipés pour y faire face. Alors que tout le monde se replie en toussant et en crachant ses tripes en pleurant, on entend crier. Une jeune camarade escortée par quelques personnes sort de la brume en hurlant, la tête et la main en sang : elle a été touché par une lacrimo à la tête, par derrière. Pendant que la médic lui prodigue les premiers soins, et l’évacue, le reste de la manifestation se replie rapidement vers la place Hoche. Sur tous les visages, ça sent un peu la défaite. Les groupes masqués commencent à se saisir du moment pour retourner « à une apparence civile ». On tente de sortir de la place mais une ligne de CRS nous en empêche. Finalement, c’est un cortège un peu triste de ne pas avoir réussit à atteindre ses objectifs qui reprend progressivement le chemin de la fac pendant que les lignes de boucliers bleus lui collent au train.

Jeudi : Assemblée puis manifestation nocturne.

Peu après la manif, on se retrouve à Rennes 2, dans l’amphi que nous avons le droit d’occuper. La salle est bondée : étudiants, lycéens et même quelques collégiens sont là. Au début, on essaye de prendre la température, comment le mouvement va-t-il réagir à une manifestation de ce genre ? Très vite les interventions contre la police fusent de toutes part. On découvre qu’une vidéo circule sur tous les journaux et les réseaux sociaux : à Paris, à proximité du lycée Bergson, un lycéen s’est fait tabassé par les flics. Plusieurs intervenants réaffirment la détermination du mouvement et sa volonté de continuer à pousser plus loin le bras de fer avec le gouvernement. Non, on ne lâchera pas. On se dit qu’il va falloir être plus forts, mieux organisés et mieux défendus face aux agressions policières. Qu’il est absolument hors de question que ce soit les forces de l’ordre qui nous imposent la conduite de nos manifestations. Désormais, lorsque nous nous fixerons des objectifs, nous nous donnerons les moyens de les prendre et de les tenir. Quelques interventions visant à se dissocier « des casseurs » ou même à en dénoncer certains, sont tues par les huées de la salle. Aucune dissociation ne sera faite et portée au nom de cette assemblée contre des gens qui habitent le mouvement par des pratiques qu’ils considèrent légitimes. On se donne rendez-vous, le soir d’abord puis pour la semaine d’après pour d’autres actions et assemblées.

Le soir, alors que la maire de Rennes annule la tenue d’un vernissage sur la place du Parlement où elle était censée se rendre, plusieurs dizaines de personnes se retrouvent pour déambuler dans le centre-ville en chantant de vieux chants révolutionnaires et des slogans anti-flics… Nous nous retrouvons nassés dans la rue de la Soif puis poussés sur les Lices avant d’être de nouveau nassés dans une petite rue. Les flics finissent par nous faire refluer vers le canal pendant que plusieurs d’entre nous se dispersent. Une vingtaine d’irréductibles tentent toutefois de rester ensemble avant de se faire allègrement pourchasser par une bonne centaine de CRS le long de la place des Lices. Décidémment ce n’est vraiment pas notre journée. Mais ce n’est que partie remise, nous serons présents et certainement pas moins déterminés la semaine prochaine.

VLC ! (Vive La Commune !)

[1Le mouvement aurait ainsi obtenu l’occupation d’un amphi pendant la journée, la levée de l’assiduité des cours (mais pas la levée des cours)...

[2Reconnaissables aux bandes bleues qu’ils portent sur leur casque, ce sont des unités locales de la Police Nationale qui sont utilisées en plus des CRS (bandes jaunes) et des Gendarmes mobiles pour le maintien de l’ordre

[3Mis à part un envoyé spécial payé par le bureau de Paris qui s’invente un rôle de représentant du mouvement en déclarant aux médias « qu’IL (oui, IL est SEUL comme cela a été prouvé à plusieurs moments) avait tenté d’éloigner les casseurs des manifestations ». voir http://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/manifestation-rennes-nous-avons-tente-deloigner-les-casseurs-4123100

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