Quand les « terroristes » avaient de l’humour

« L’illégalité n’a rien d’extraordinaire. Ça peut arriver à quiconque, comme de marcher sur une merde de chien ». Août 1979.

paru dans lundimatin#9, le 2 février 2015

En août 1979, alors que Jean-Paul Sartre est pris d’une grippe, la revue Les Temps Modernes publie cette étonnante interview de « terroristes » métropolitains de Berlin-Ouest : au moment de l’échange, ces quatre membres du mouvement du 2 juin sont préventivement incarcérés.

Le Mouvement du 2 juin, contemporain de la Rote Armee Fraktion, se distinguait essentiellement de celle-ci par son humour. N’hésitant pas à apporter des boîtes de chocolat aux vieilles dames témoins de leurs braquages de banques ou à s’échapper d’un tribunal au nez du juge et avec une barbe correctement taillée, ils refusaient absolument la militarisation de la lutte (qu’ils concevaient néanmoins armée).

Ils furent accusés d’avoir — entre 1971 et 1975 :
— Commis dix attaques de banques,
— dévalisé une armurerie,
— fait sauter des camions de l’armée britannique,
— tué le président de la Cour von Drenkmann (10-11-1974),
— organisé l’enlèvement du chef de la démocratie-chrétienne de Berlin, Peter Lorenz, et obtenu ainsi la libération des prisonniers Verena Becker, Rolf Heissler, Gabriele Kröcher-Tiedemann, Rolf Pohle, Ingrid Siepmann, Etore Ganella et Gerhard Jagdmann.
Le procès contre les six accusés est commencé depuis avril 1978, dans la salle 501 du tribunal criminel de Moabit à Berlin.

Ralf Reinders : né le 27-8-1948, offsettiste, arrêté le 9 septembre 1975.
Ronald Fritzsch : né le 8-9-1951, chauffeur de poids-lourds, arrêté le 28 avril 1975.
Gerald Klopper : né le 1-11-1953, soudeur, arrêté le 28 avril 1975.
Fritz Teufel : né le 17-6-1945, étudiant, arrêté le 15 septembre 1975.
Till Meyer : né le 31-3-1944, arrêté le 6 juin 1975, libéré en mai 1978 par deux femmes se faisant passer pour des avocates ; il était repris trente et un jours après en Bulgarie.
Andreas Vogel : né le 4-1-1956, arrêté le 26 mars 1976.

En octobre 1978, le Stern envoyait un questionnaire de vingt-sept questions à la Bande des Quatre de Moabit dans l’intention de publier une interview. Les réponses renvoyées par la poste ont été saisies par la justice pour devenir un « élément nouveau du procès ». Le même arrêté de saisie laissait le Stern libre d’apprécier s’il convenait ou non de publier l’article. La rédaction du Stern prise de peur ne dit pas mot de l’affaire.

Comment est né le Mouvement du 2 Juin ? Quelles sont les expériences personnelles et politiques qui vous ont conduit à la pratique de la guérilla urbaine et à la clandestinité ?
Mis à part que, le 2 juin 1878, l’empereur Guillaume fut victime d’un attentat lors d’une promenade dans le jardin d’acclimatation pendant une visite officielle du chah de Perse à Berlin et qu’il médita sur ce que les gens pouvaient bien avoir contre lui, hospitalisé avec le derrière impérial lardé de plomb ; mis à part que, le 2 juin 1967, de nouveau lors d’une visite du chah de Perse à Berlin, l’étudiant Benno Ohnesorg fut tué par l’officier de police judiciaire Kurras « en légitime défense putative » ; mis à part tous ces faits donc, le Mouvement du 2 Juin résulte d’un certain nombre d’actes sexuels plus ou moins jouissifs pratiqués par des couples allemands plus ou moins braves dans les années 40 à 50, à travers lesquels ont été engendrés les futurs protagonistes, freaks et sadiques pervers de liberté du Mouvement du 2 Juin.

Dans l’imagination criminelle des procureurs, le Mouvement du 2 Juin est l’une des diverses associations visant à perpétrer des crimes terroristes ; avec des membres, des chefs, des spécialistes et des sympathisants. Le caractère d’utilité publique de cette association est nié par l’establishment.

Dans l’imagination révolutionnaire d’autres personnes, le Mouvement du 2 Juin est une force subversive qui est née et qui s’est développée par la suite, sur la scène de Berlin. Berlin étant un endroit parmi tant d’autres où se développaient des mouvements autonomes visant à la transformation de cette société, au passage d’un enfer d’exploitation et d’aliénation à une société socialiste d’hommes libres. Sans domination et sans contrainte.

En réalité, le Mouvement du 2 Juin fut d’abord, au début des années 70, un signe de reconnaissance politique pour des actions militantes dirigées contre les forces d’occupation (l’armée US, française et anglaise, présentes à Berlin-Ouest), la justice de classe, les capitalistes, les flics et le régiment d’idiots pourris des politiciens berlinois locaux.

Les gens qui agissaient faisaient toujours partie d’un certain milieu militant ; ils faisaient une apparition, agissaient et disparaissaient selon leur convenance. « En leur âme et conscience. » Quelles étaient les expériences qui animaient ces gens et les animent encore ? Les expériences quotidiennes : au coup par coup, contre les chaînes du mode de production et du mode de vie industriels et capitalistes. Contre la famille, l’école, la fabrique, le bureau, l’usine, l’université, la taule, les grands ensembles, la démence terroriste très ordinaire de la vie quotidienne capitaliste qui mena les jeunes du monde entier sur les barricades et qui les poussa à expérimenter de nouvelles formes de vie collective et de nouvelles formes de lutte. Le désir de vivre de façon autonome, de ne pas être une marionnette, un rouage, un robot, un consommateur abruti manipulé par une prétendue nature sociale guidée en réalité par le profit.

Et qu’est-ce que c’est la clandestinité ? Après chaque action qui ne cadre pas avec l’ordre social universellement reconnu et apprécié, les flics remplissent un formulaire. Celle-ci et celle-là, celui-ci et celui-là, ce pourraient être eux. En bon allemand policier : « Mandat d’arrêt contre criminels terroristes. » Et dès que tu découvres ta gueule plus ou moins réussie sur les affiches, tu as le choix :
— Soit pour l’Overground (la vie publique), pour l’Etat policier, pour la société d’hier : alors rends-toi à la police, laisse-toi interroger à fond et tirer les vers du nez ; c’était pas moi, mais peut-être mon pote ; tu passeras au besoin quelques années en taule, en préventive...
— soit pour l’Underground, pour la clandestinité, la société de demain : ras le cul ; une vie en cavale...
— soit que tout cela n’est peut-être qu’une alternative des flics ? Le libre choix entre deux types d’existence meurtriers.

Ne nous faut-il pas poser la question de façon tout à fait différente ? C’est justement la tâche du mouvement de rendre inutilisables les schémas et les camisoles de force des flics. L’ordinateur ne connaît que « oui » ou « non », c’est-à-dire « 1 » ou « 0 ». Le révolutionnaire connaît la vie et apprend à la connaître sous tous ses aspects. Il y a des transitions plus ou moins souples entre la légalité et l’illégalité. Des gens qui ne sont pas recherchés peuvent faire des choses illégales. Des gens recherchés peuvent vivre des années sans participer à aucune action typique de la guérilla urbaine ; ils peuvent, par exemple, vivre à l’étranger, dans des communautés à la campagne, ou travailler avec des faux papiers dans un bureau, une usine ou n’importe où.

Et ce qui était encore permis hier, peut être déjà interdit aujourd’hui, comme ça arrange ceux qui sont au pouvoir. Rien que ces dernières années, quelques cinq cents trous du cul à Bonn ont réussi à chier un énorme tas de nouvelles lois pour littéralement emmerder quelques douzaines de gens dans les prisons.

Certains écrits théoriques ont-ils joué un rôle ?
Si cette question vise à savoir quels écrits doivent être retirés de la circulation afin de protéger l’Etat, alors tous ! Tout ce qui stimule l’imagination est dangereux. Les livres d’indiens, des récits de voyage, les illustrés. « L’homme non dressé » dans le Stern (bande dessinée anti-autoritaire) est excessivement dangereux. Sinon, il y a bien toutes sortes d’écrits qui peuvent mettre la pensée en marche et permettre d’établir des relations ; mais la motivation de la résistance armée, on ne la tire que des expériences concrètes et pratiques, de l’absence de tout droit dans l’usine, de l’inefficacité des protestations verbales, de la terreur du « normal », de la contradiction entre les droits formels et de l’impuissance à les imposer dans la réalité.
« Il ne faut pas s’imaginer que de passer dans l’illégalité soit une chose facile à faire », a dit Horst Mahler. Comment se transforme-t-on dans l’illégalité ?
Il ne faut absolument rien s’imaginer comme étant facile. Illégalité, légalité, fabrique, taule, CDU, SPD — nous sommes toujours libres de choisir entre beurgh et pouah. Personne ne passe volontairement dans l’illégalité, et même quand on fait de nous des illégaux, alors nous nous opposons aux stéréotypes de « l’illégalité » et du « terrorisme », puisque nous ne faisons que nous défendre et résister. Exactement comme il est possible et nécessaire de le faire dans tous les autres domaines de la vie et dans toute autre situation.

L’illégalité n’a rien d’extraordinaire. Ça peut arriver à quiconque, comme de marcher sur une merde de chien. La preuve : par exemple les poursuites contre les antinucléaires de Brokdorf et Grohnde et les descentes contre les groupes de femmes de Francfort. Nous nous garderons bien de glorifier l’illégalité ou d’en faire un spectre démoniaque. Elle est quelque chose de tout à fait quotidien dans un Etat policier. Il nous faut rester lucides. Mahler a dit un jour : « La politique révolutionnaire est nécessairement criminelle », et il est considéré comme l’auteur d’une brochure qui jouit d’une grande popularité.

L’illégalité ne barre-t-elle pas l’accès aux masses qu’on voudrait justement atteindre ?
Les flics rejettent dans l’illégalité pour les isoler les gens qu’ils considèrent comme dangereux. C’est évident. Mais l’isolement existe dans tous les domaines de la vie ; la lutte contre l’isolement et pour la solidarité qui « barre l’accès aux masses », mais aussi l’avant-gardisme puant qui pourrait en résulter.

En outre, nous ne sommes pas des prédicateurs qui apportent l’histoire sainte « aux masses ». La fonction de la guérilla c’est de montrer les possibilités de résister contre un Etat apparemment omnipotent et contre ses profiteurs, et d’organiser cette résistance. Quand les antinucléaires empêchent la destruction de leur environnement en occupant des chantiers ou en faisant du sabotage, quand les groupes de femmes organisent des voyages à l’étranger ou des cliniques pour avorter, quand les élèves dans les usines à bachotage gagnent un jour de liberté sur le terrorisme de rendement qu’ils subissent, avec des alertes anonymes à la bombe, ça aussi c’est une sorte de guérilla. La guérilla n’est pas une religion, elle n’est rien d’autre que la forme que prend la lutte des masses.

Dans la RAF il y avait de fortes tendances hiérarchiques. Qu’en est-il dans le Mouvement du 2 Juin ? Comment étaient prises les décisions ? Quels étaient les rapports avec la RAF ?
Nous ne savons pas grand-chose sur la RAF. Des militants actifs de la RAF disent toujours que chez eux règnent la tendresse et le sens de la collectivité. Dans le Mouvement du 2 Juin, les femmes oppriment les hommes et les prolos les étudiants, autant que le contraire. Les décisions sont prises aux dés ou à coups de poings, mais de toute façon elles sont toujours fausses. Notre rapport avec la RAF est très érotique et très familial.
On a pu lire quelque part des choses au sujet d’une « faillite » du Mouvement du 2 Juin. Le Mouvement est-il en train de se dissoudre ?
Mouvement du 2 Juin, c’est un concept politique. Il désigne la concrétisation de la résistance politique quotidienne issue de la révolte de la jeunesse des années 60. C’est-à-dire, le Mouvement du 2 Juin est incarné par tous ceux qui ont essayé et essaient encore d’opposer une résistance et des alternatives à la terreur capitaliste quotidienne. En font partie les squatters et les jeunes qui autogèrent leurs maisons de jeunes, les comités-prison et les groupes femmes, les boutiques d’enfants et les journaux alternatifs, ceux qui organisent des grèves de loyer et les avortements à l’étranger, aussi bien que les comités internationalistes de solidarité avec les peuples du Viêtnam, de l’Iran, de la Palestine, de l’Angola, du Sahara ou d’ailleurs.

Les commandos armés étaient l’expression et le résultat de ce mouvement, ils en sont issus, ils en ont été nourris et en dépendaient — même si aujourd’hui certains ne veulent plus l’admettre. C’était une tentative pour traduire le caractère révolutionnaire latent du mouvement en actions exemplaires, en stimuler ainsi l’évolution et surmonter l’impuissance partielle du mouvement, par exemple devant les emprisonnements et devant la police.

Ni le mouvement ni ses groupes armés ne se sont dissous. Mais il y a eu et il y a encore un vaste processus de transformation. Aujourd’hui, on ne parle plus guère du terrorisme de la consommation, en revanche on parle d’autant plus du chômage. Ce n’est plus la peur des lois d’exception qui fait descendre l’opposition politique dans la rue, mais la police et le Bundesgrenzschutz (Protection fédérale des frontières) qui mènent la guerre civile en transformant les lois en chiffons de papier, voir Grohnde, Brokdorf, Stammheim, le contrôle des frontières, les écoutes téléphoniques, la BEFA (Beobachtende Fahndung = service spécial de surveillance du courrier, des voyages, des contacts de quelques milliers de « sympathisants »), Big-Brother, DISPOL (un des cinq systèmes électroniques d’information des flics), les fichiers et les milices de protection d’entreprises, etc., etc., et le déclin du niveau social de la majorité de la population créent une insatisfaction bien différente de l’indignation morale que ressentaient les étudiants devant les massacres lointains de l’impérialisme. Si vous voulez, la résistance est en train de perdre son caractère abstrait et de devenir concrète.

Dans ce contexte, il y a bien entendu aussi un transfert toujours plus grand de l’importance accordée aux actions révolutionnaires — armées et non armées —, une restructuration de la résistance, des différentes formes de résistance et d’organisation.

Est-ce que le Mouvement du 2 Juin a considéré dès sa création la RFA comme un Etat fasciste, et comment voit-il la RFA aujourd’hui ? L’analyse s’est-elle modifiée de façon décisive ?
Quelles salades ! La RFA n’était et n’est pas fasciste. Mais les bureaucraties sur lesquelles l’Etat repose, avant tout la police et la justice, fonctionnent de la même façon, pas seulement depuis le Troisième Reich, mais depuis Guillaume II et même sous la République de Weimar, au profit du pouvoir, de la réaction et du capital. C’est pareil dans toute société de classes. Et ce sont ces bureaucraties sur lesquelles l’Etat repose qui, surtout en périodes de crises, cautionnent le terrorisme de la droite et qui exercent le terrorisme au nom de l’Etat.

A cet égard, chacun des juges, procureurs ou flics se sent absolument « impartial ». L’appareil de répression fonctionne grâce au dressage (prussien) et aux réflexes (de classe). Nous serions aveugles si nous ne faisions pas de différence entre les débats judiciaires de Freisler au tribunal populaire national-socialiste qui aboutissaient en dix minutes à une sentence du genre « coupez-lui la tête » et notre propre procès qui va douloureusement s’étirer en longueur pendant des mois et des années pour finir par une condamnation à peine moins prédéterminée, mais qui s’efforcera toujours de conserver l’apparence de la légalité. Nous sommes même autorisés à donner des interviews — trop aimable !

On ne peut pas opposer purement et simplement le fascisme et l’Etat bourgeois traditionnel comme le jour et la nuit. Les degrés intermédiaires sont multiples. Tous deux sont des formes de domination capitaliste.

La RFA n’est pas un Etat fasciste, mais elle a des tendances fascistes qui, ces dernières années justement, se sont renforcées de façon considérable. Bien entendu, les méthodes sont aujourd’hui beaucoup plus subtiles et plus différenciées. Prenons l’exemple des prisons : hier comme aujourd’hui, on cogne à mort les prisonniers, on les traîne dans les cellules spéciales où on leur file contre leur gré des piqûres de tranquillisants. A Hambourg, pendant la grève de la faim de l’été 1977, les prisonniers de la RAF ont eu, grâce à toute cette sollicitude, les dents défoncées avec des coins de bois lorsqu’ils s’opposaient à l’alimentation forcée. En mai 1977, des brigades spéciales d’intervention de la Protection d’Etat nous ont écrabouillé les poignets avec des chaînes à vis, on nous a arraché les cheveux par poignées et donné des coups de pied dans les reins. Avec ces traitements, on voulait briser notre résistance face à la coupe de cheveux imposée et nous punir de faire des grimaces lors des confrontations avec les témoins. Amnesty International a fait part de son inquiétude. Un juriste renommé parla de torture. La presse s’est tue.

Il y avait aussi ces « bâtiments morts » dans lesquels Astrid Proll et Ulrike Meinhof, par exemple, ont été totalement isolées pendant des mois et des années. Alors on a parlé à juste titre de torture « blanche ». La loi « d’interruption des contacts » ôte aux prisonniers toute défense et tout droit selon l’arbitraire du gouvernement de Bonn. Filbinger peut bien se qualifier lui-même de juriste redoutable. Les événements dans une prison de son Bundesland (Stammheim) sont restés inexpliqués, recouverts par un tissu de mensonges et étouffés dans le coton des explications officielles. Le fait que tout cela soit peu de choses comparé aux atrocités et aux tortures de l’époque nazie, ça ne peut pas être un critère pour nous.

C’est une pensée schématique sur la question du fascisme qui a réussi jusqu’ici à empêcher une grande partie de la gauche d’engager un véritable débat sur la problématique de la résistance armée ici et maintenant. En deux mots : la lutte armée pour le socialisme ne serait raisonnable et légitime que contre les variantes ouvertement fascistes des régimes capitalistes. L’histoire allemande a montré que, justement à ce moment-là, tout peut être déjà trop tard. On ne justifie pas la lutte armée en essayant désespérément de prouver que l’Etat est foncièrement fasciste. Quelques camarades ont déjà gaspillé trop d’énergie là-dessus.
Les actions du Mouvement du 2 Juin et de la RAF ont conduit à un armement accru de la police et au renforcement des lois. Ça peut aussi se retourner contre la gauche légale.

Est-ce que de telles conséquences ont été prises en considération avant les actions ?
Celui qui se soumet volontairement à un maître et se laisse exploiter n’a pas à craindre des représailles. S’il se rebelle, on le contraint par la force, et plus il résiste, plus grandit la terreur des exploiteurs. Autrement il n’y aurait ni oppresseurs ni opprimés. L’alternative qui consiste à renoncer quasi « volontairement » à l’autonomie pour ne pas avoir à subir des méthodes terroristes, n’en est pas une. Les actions révolutionnaires sont bien entendu un prétexte de choix pour restreindre les libertés bourgeoises et pour développer l’appareil répressif. Mais elles n’en sont pas la raison. Cet « argument » ne fonctionne pas pour les lois d’Etat d’urgence et la loi relative aux grenades à main. Et même la création des brigades mobiles d’élite était déjà une affaire décidée bien avant que les premières grandes actions de la guérilla aient eu lieu. Et la guérilla n’est certainement pas responsable des interdictions professionnelles. Se servir des actions menées ou des actions prétendues imminentes de minorités ou de petits groupes comme justification, c’est une méthode bien connue depuis l’époque fasciste. Dirigeons cette argumentation contre le pouvoir : l’exploitation du peuple, le terrorisme de la police et des prisons conduisent invariablement à renforcer la résistance et entraînent des révolutions sanglantes. Est-ce que ces conséquences sont prévues par les oppresseurs ? De toute évidence !
Est-ce qu’à un moment donné, peut-être maintenant pendant l’emprisonnement, vous vous êtes dit : « Ce n’est plus ce que nous voulions. Nous devons repenser nos idées de départ ? »
Une société n’est pas figée, immuable. Il y a sans cesse des changements, des processus, des transformations, des déplacements des rapports de pouvoir. On doit donc examiner et repenser sans cesse sa propre politique. Si on ne le fait pas, elle dégénère en dogmatisme, elle s’éloigne de la réalité et programme son propre échec. Ou, comme dit Marx : « Les révolutions prolétariennes se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble être déjà accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouvau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leur propres buts, jusqu’à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodos, hic salta ! C’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut danser ! »
Certains jours du procès, l’ambiance dans les boxes des accusés semblait être très joyeuse. La perspective d’une condamnation à perpétuité a-t-elle de quoi faire rire ?
La vie est tellement sérieuse qu’on ne peut la supporter qu’en riant, comme Gerald aime à le dire.

Mais soyons sérieux pour une fois. Cette question ne peut être posée ainsi que parce qu’un sentiment de morosité s’est répandu dans le spectre multicolore des sectes gauchistes. D’accord que la perspective offerte par le capital aux hommes est atroce. Qu’il s’agisse de détention à vie ou d’exploitation à vie, de guerres impérialistes ou de contamination atomique, celui qui en prendrait son parti n’aurait vraiment aucune raison de rigoler. Mais le principe de la « guérilla du plaisir » , qu’on n’a pas encore pigé partout, c’est que la vie doit être un plaisir. Et que la lutte révolutionnaire doit être un plaisir, parce que sinon personne ne la mène. Celui qui se bagarre a de quoi rire. Il a fallu mettre sur pied tout un appareil de l’Etat, à la puissante odeur de moisi pour empêcher le théâtre de guignol de Moabit de crouler sous les rires du peuple. Doit-on rester sérieux quand on voit arriver le témoin Peter Lorenz ?

Andreas Vogel se retrouve maintenant sans avocat de confiance. Il ne veut pas coopérer avec l’avocat nommé d’office. Dans quelle mesure sa défense est-elle encore possible ?
Avec un peu de bonne volonté, tout est possible. Un vol spatial sans fusée, une défense juridique sans défenseur. La partie adverse, pour sa part, est dans de plus mauvais draps. Ils doivent mener le procès sans morale, sans sentiment humain, sans comprendre.
Somme toute, que pensez-vous du procès ?
Si nous n’avions pas été faits prisonniers, nous n’y serions pas allés. A part ça, il nous a parfois semblé fatigant, mais c’était plus marrant que de rester dans nos cellules. De plus, nous voulions profiter de chaque occasion pour dire ce que nous avons à dire. Jusqu’à présent, le déroulement du procès a montré où l’intérêt du public déclinait — c’est tout naturel car nous ne sommes pas le nombril du monde —, la procédure de la Cour fédérale et du tribunal prenait de plus en plus l’allure d’un rouleau compresseur. Toutes les possibilités des lois d’exception sur la restriction de la défense et l’exclusion des accusés ont été complètement épuisées. Un trimestre après le début du procès, la Cour fédérale avait déjà engagé devant le tribunal disciplinaire des procédures contre tous les avocats de confiance à cause de propos tenus lors du procès. Il s’agit en outre, pour la plupart, de jeunes avocats inexpérimentés. Les avocats qui ont l’expérience des procès de Sûreté de l’Etat ont déjà été frappés d’interdiction professionnelle avant le début du procès, comme par exemple Henning Spangerberg, ou bien ils ont été exclus de la procédure par application du paragraphe spécial 146 (interdiction de défense collective). Certains avocats de l’extérieur, venant de la République fédérale à Berlin, ont été écartés, le tribunal refusant de les nommer. Ainsi, ils se trouvaient hors jeu pour des raisons financières. Nous-mêmes, nous avons été exclus du procès, d’abord pour des journées, ensuite pour une durée indéterminée, parce que nous ne supportions tout simplement pas que le tribunal fasse matraquer à chaque signe de vie nos amis et nos familles par les flics qui remplissaient les bancs du public, et parce que nous ne supportions pas que les avocats d’office interviennent dans le procès et interrogent les témoins contre notre volonté. Lorsque nous étions là, nos demandes de paroles étaient en général ignorées ; pour les avocats de confiance, cela c’est passé fréquemment. Certains jours, on avait l’impression que le tribunal espérait toucher une prime s’il parvenait à une certaine phase du procès, par exemple la lecture de l’acte d’accusation jusqu’à une date fixée. Notre demande d’enregistrer au magnétophone a été rejetée. Ainsi, le président fait toujours inscrire sur le procès-verbal sa propre version des déclarations contestées. Les demandes d’inscription sur Ie procès-verbal faites par nos avocats de confiance sont rejetées, par exemple quand un témoin dit : « J’ai signé tout ce que la Sécurité d’Etat m’a dicté. » Par ailleurs, le président donne de plus en plus l’impression qu’il est court-circuité par les autres membres du tribunal et par la Cour fédérale, tout autant que le sont les défenseurs et les accusés. Après notre exclusion, nous avons déclaré par écrit que nous serions encore plus sages à l’avenir. Le tribunal a jugé que ces déclarations manquaient de sérieux et étaient injurieuses.

Dans tout cela, il ne s’agit pas seulement d’une suppression des droits démocratiques. Au contraire, les procès politiques sont intégrés dans le déroulement ordinaire de la justice de classe. Car les prisonniers « normaux » (taulards) n’ont jamais pu jouir des droits qui existent sur le papier. Pour pouvoir en jouir, il a toujours fallu, soit avoir des ressources financières — comme c’est le cas des escrocs de haute volée —, ou bénéficier d’un intérêt extraordinaire de l’opinion publique — comme lors l’affaire du Spiegel ou lors des premiers procès contre des étudiants —, soit avoir un passé nazi ainsi qu’un réseau de sympathisants actifs représentatifs dans le milieu judiciaire. Le juge assesseur du juge Geus, Weiss, a déclaré non coupable le juge assesseur du tribunal populaire national-socialiste, Rehse. Ce juge Weiss est bien représentatif du tribunal berlinois. Les autres cours en RFA et la Cour suprême fédérale à Karlsruhe ne sont pas plus brillantes. La traduction de BGH (Bundesgerichtshof à Karlsruhe) en Brauner Gangster Haufen (à peu près : Bandits en chemises brunes) est bien trouvée. Si nous ajoutons que nous comptons sur un jugement loyal, nous espérons que tout le monde comprendra l’ironie.

A certains égards, le procès est maintenant déjà fini pour nous ; nous ne pouvons plus nous défendre nous-mêmes, nous ne pouvons plus nous exprimer nous-mêmes parce qu’on nous a expulsés. On a ainsi privé de ses dernières possibilités une défense qui en avait déjà bien peu.

Combien de visites (parents et amis) pouvez-vous recevoir ?
On nous accorde tous les quinze jours une demi-heure de visite sous la garde de deux flics de la Sécurité d’Etat et d’un flic de la prison. Et ça, à travers la vitre de séparation. Depuis que c’est ainsi, tous les prisonniers concernés à Moabit renoncent aux visites. C’est-à-dire que nous faisons venir les visiteurs pour qu’ils puissent voir les vitres de séparation, et ensuite nous interrompons la visite.
Est-ce qu’il y a des contacts avec d’autres prévenus ?
Dans le cas où il est possible d’avoir des contacts par la cour de promenade, ces contacts sont punis par des brimades, par ce qu’ils appellent des punitions maison (interdiction de cantiner, privation de promenade, mitard), et par des transferts, pour nous comme pour les prisonniers concernés. On peut avoir des contacts par lettre qui passent par la censure et à la suite desquels les correspondants doivent compter pareillement avec des tracasseries. Il y a déjà eu des cas où on a refusé d’accorder le sursis en invoquant comme raison qu’il y avait eu des contacts par lettre avec l’un de nous. Sinon, aucun contact dans le cadre de la détention, isolement continuel.
Combien de fois fouille-t-on les cellules ?
En quatorze jours sept fois, selon une décision du tribunal. La plupart du temps en notre absence. La Sécurité d’Etat se sert de n’importe quel prétexte, officiellement sur perquisitions ordonnées par le juge, officieusement tous les jours. Les dossiers de la défense sont lus, photocopiés, photographiés et volés.

Pour en revenir aux fouilles : une fois par semaine, tout ce que nous avons, y compris les produits alimentaires, est ramassé et radioscopié par des fonctionnaires particuliers dans une chambre spéciale. Avant, nos objets étaient mis sur une table coulissante et étaient radiographiés sans aucune protection contre les rayons. Et ça pendant des années. Suite aux plaintes des avocats, le médecin de la prison a pris position : sur le plan santé aucun inconvénient ! Mais par contre, les fonctionnaires qui travaillaient dans cette pièce ont obtenus au début de l’année des vêtements de protection contre les rayons, et le 31 juillet 1978 cette pièce a été fermée. Cela n’a vraisemblablement aucun rapport avec les symptômes de cancer de l’intestin du prisonnier Eberhard Dreher qui subit les mêmes contrôles que nous. Nos objets sont maintenant radioscopiés ailleurs dans la prison dans un appareil complètement blindé.

Au procès, les conditions de détention sont souvent violemment critiquées. Qu’est-ce qui doit changer ?
Qu’est-ce que ça veut dire : « Qu’est-ce qui doit changer ? » C’est la taule qui doit être supprimée parce qu’elle est un instrument pour maintenir les rapports de classes. Naturellement ça n’est possible qu’en bouleversant les rapports sociaux.

Pour nous il s’agit d’arracher par la lutte des conditions qui nous garantissent la survie, c’est-à-dire qui garantissent notre intégrité physique et psychique. Ça ne vaut pas seulement pour nous, mais pour tous les prisonniers. Ça veut dire concrètement d’une part : suppression du traitement spécial, intégration dans la vie quotidienne normale de la prison. Ça veut dire d’autre part : créer au moins pour tous les prisonniers les conditions dont jouissent une petite minorité privilégiée à Moabit, ce qu’on appelle détention en groupe. A Moabit, soit dit en passant, règnent les pires conditions de détention de toutes les prisons de la RFA. Le régime dit de « détention normale » signifie ici : une heure de promenade en commun. C’est tout ce que l’on offre sur des mois et des années comme contact social. Le reste du temps, c’est-à-dire 23 heures par jour, le prisonnier est tout seul dans sa cellule. La « détention en groupe », ça veut dire : sept heures et demie par jour les cellules ouvertes, le soir deux heures et demie de télévision en commun. Cette détention en groupe a été instaurée par l’ancien sénateur de justice, Baumann, comme modèle dont devraient bénéficier tous les prisonniers qui sont incarcérés depuis plus d’un an. En fait, seule une partie de ceux qui sont en taule aussi longtemps ou plus longtemps, sont mis en détention de groupe.

Pour nous, bien entendu, la possibilité de nous préparer au procès fait partie des conditions de détention, ce à quoi le tribunal ne tient pas, pour des raisons compréhensibles. On ne nous concèdera pas volontairement ou par pur humanisme de meilleures conditions de détention. Cela contredirait aussi la volonté de destruction que les responsables ont manifestée jusqu’à présent, en particulier contre les prisonniers politiques. Nous devons lutter pour changer les conditions.

LIBERTÉ POUR TOUS LES PRISONNIERS ! ! !

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