Par contre je ne sais plus
Combien il y a eu de jours, de semaines, d’heures de sommeil depuis le début de cette guerre.
Je ne m’en souviens plus.
Je ne compte plus le temps.
D’ailleurs, je ne porte plus ma Casio. Elle fonctionne encore, mais je crois que je fais une allergie. Ou alors j’ai chopé une tendinite. Mal tenu ma garde,
Mal porté le fût de Pietra,
Les cartons de Vermentino,
Ou la meule de Peccorrino.
Tout ce que je sais, c’est que je n’ai plus le temps de savoir l’heure qu’il est.
Mes journées sont rythmées par les messages vocaux que j’échange avec mes camarades qui sont sous les bombes, ou avec ceux qui savent ce que ça veut dire, que de ne pas savoir l’heure qu’il est, et d’être sous les bombes.
En revanche, il y a une chose que je sais, très profondément, très définitivement.
Je n’ai plus peur de mourir. J’ai juste peur de ne pas avoir le temps de faire ce que je dois faire.
Monter des dossiers. Ouvrir un restau. Publier des textes. Me marier peut être. Danser un peu. Me tromper encore. Retourner à Bassrah. Revoir l’Euphrate. Revoir ce gosse, dont le prénom s’écrit presque comme le mien. Revoir mes sœurs, mes neveux et mes nièces.
Ne pas perdre la face.
Garder les pieds sur terre.
Tenir l’épaule de mes camarades, leur servir un verre, puis deux, puis trois.
Sentir leur cœur battre dans la même bagnole.
Aller choper de l’alcool de contrebande chez un vendeur de poules. Esquiver la taule, la torture et la disparition. Compter nos chances, nos forces, nos clopes. Mais surtout pas le temps qui reste.
Serrer la main à des inconnus.
Conjurer la guerre,
Le mauvais sort,
Les accidents, les balles perdues, les bombardements, les déplacements forcés, les génocides, le bruit des armes aveugles et celui des avions de chasse qui survolent ceux qui n’ont, depuis la nuit des temps, jamais rien demandé d’autre que d’être là.
Je n’ai plus peur de mourir.
J’ai peur pour les miens, et les miens sont nombreux.
Les miens sont tous ceux qui ont le cœur au bon endroit, le cœur qui déborde parfois, le verre qui déborde souvent.
Les miens sont ceux qui sont parfois injoignables,
« En-mode-avion »,
« Sans-domicile-fixe »,
« Inconnu-à-cette-adresse »
Les miens sont ceux qui ne regardent pas le JT,
Qui ne lisent pas les infos.
Les miens sont ceux qui prennent des nouvelles,
Qui ne rompent pas le contact.
Il est 4h34 maintenant.
La boîte de DONORMYL 15mg est toujours sur la table en formica.
Le réveil sonne dans 5h.
Demain, c’est moi qui ouvre le restau.
Je servirai un café à mes collègues en cuisine, et j’irai fumer une clope en dressant la terrasse. Je mettrai mon bar en place.
Puis, si cette nuit je dors assez, si les nouvelles sont bonnes, si je suis bien disposée, alors je donnerai son café au manager, et je commencerai une nouvelle journée de travail.
Demain, c’est dimanche.
Ou lundi.
Je ne sais plus exactement.
Je n’ai plus vraiment le temps.
Paule Position





