Pont-de-Buis, octobre 2015.

On y va ensemble, on rentre ensemble.

paru dans lundimatin#34, le 1er novembre 2015

Voilà deux semaines que nous annoncions la tenue d’un festival contre les armes de la police à Pont-de-Buis, petite bourgade du Finistère. Voilà plusieurs années que la police blesse ou mutile régulièrement des manifestants ou de simples badauds lors d’opérations de sécurisation de l’espace public. Qui ne connait pas un cousin éborgné par un tir de flashball « maladroit » ? En France, c’est (entre autres) l’entreprise Nobelsport qui élabore et vend ces armes. « Bon vivant rimant avec prévoyant », ce week-end d’octobre, des manifestant ont pris les devants. Des lecteurs de lundimatin nous racontent.

Les douze voitures bardées de caravanes, barnums et cantines s’enfoncent dans la nuit. Il s’agit d’atteindre un champ qui surplombe le Colisée de la Douffine, sur les hauteurs de Pont-de-Buis. 15 km et 3 pannes plus loin le cortège s’arrête, la nuit est calme, il faut maintenant monter le camp.

Nous sommes le 22 au soir, au fond du Finistère, aux abords de NobelSport, principale usine d’armement de la région. Demain on marche sur l’usine pour bloquer sa production. Le défi est posé et la préfecture le relève, elle décide de nous empêcher d’approcher du site. Au même moment à 800 km de là, la famille de Rémi Fraisse, tué par les gendarmes un an plus tôt sur la zad du Testet, essuie une série d’offenses publiques et d’interdictions préfectorales. Impossible pour elle de rendre hommage à Rémi sans être accompagnée par ceux-là même qui lui ont pris la vie. Le cadre est posé, cette date anniversaire doit passer inaperçue : la police tue, le calme règne.

Vendredi 23 octobre 2015

À Pont-de-Buis, le vendredi matin, l’infoline circule. Objectif : atteindre le point de rassemblement au milieu du village. La gendarmerie a barré tous les accès à l’exception de l’entrée sud. Pendant deux heures, les manifestants contournent le dispositif pour arriver sur la place. Il est 16h, nous sommes près de 500 et, en contrebas, les canons à eau précédés par des grilles bloquent les deux ponts d’accès à l’usine.

Le piège est tendu comme un an avant dans les rues de Nantes, une grille antiémeute comme seul réceptacle à la détermination des manifestants, un écran blanc pour réduire la colère en spectacle. Dès cet instant la foule masquée et partiellement équipée pour le combat est mise face à ses propres contradictions. Subir ou choisir le lieu et le moment de l’affrontement. Tenir un point de cristallisation ou foncer la tête baissée dans un mur. Autant de questions irrésolues dans nos stratégies de lutte. Il existe des surgissements assez conséquents pour percer des dispositifs de la sorte, rien ne justifie pourtant de s’y acharner lorsqu’on est sûrs de perdre.

Une prise de parole publique de l’assemblée des blessés par la police permettra d’éviter le flottement indésiré et de charger de sens notre présence. La manif repart pour tenter sa chance ailleurs, après que le camion des bleus a été maculé d’un orange éclatant. Quelques conseils bien placés d’habitants du village nous conduisent ensuite devant une passerelle gardée par un dispositif beaucoup moins lourd. Une charge plus loin, les manifestants prennent possession de la passerelle avant de faire demi-tour. Un extincteur rempli de peinture pour inonder les visières des gendarmes, quelques pierres pour accompagner leur retraite et nous étions presque de l’autre coté de la rivière. Mais l’enjeu au fond n’était pas là. Notre but n’était pas de nous introduire dans l’usine, il nous reste à découvrir les gestes qui permettraient d’y faire autre chose que précipiter la catastrophe. Notre objectif était de la rendre visible et de bloquer sa production, ce qui était le cas ce vendredi.

A la veille de deux jours de discussions et d’action il fallait éprouver une certaine intelligence collective. Le slogan no tav « si parte, si torna, insieme » (on y va ensemble, on rentre ensemble) gagne progressivement l’ambiance du week-end. Après cette démonstration, nous remontons vers le camp et le temps d’une nuit de fête nous célébrons cette première journée.

Samedi 24 octobre 2015

Au matin du samedi, l’air est humide, les silhouettes émergent doucement des tentes dressées la veille dans le champ. La colline qui nous fait face abrite le bruit sourd de l’hélicoptère, et les 110 hectares de forêts qui recouvrent les bâtiments de l’usine. Les 4 km de grillage d’enceinte représentent la moitié de la superficie du village. C’est, croirait-on, le bois communal, mais que les habitants n’ont jamais pu visiter, la petite forêt arrachée par l’industrie de l’armement. La rivière, elle-même ravie aux habitants par l’usine, dessine une frontière matérielle entre le village et NobelSport, entre le camp et sa cible.

On se retrouve sous le barnum central, la cantine s’active, la radio pirate du camp (radio poudrière) diffuse les premiers entretiens de la veille. Au programme une présentation des armes de la police, d’une ambulance partisane comme outil pour faire face à d’éventuels blessés et pour poser plus généralement la question du soin dans nos luttes. Quelques habitants du coin nous racontent l’histoire de l’usine, avec ses explosions, ses risques industriels et ses accidents du travail. Ils nous parlent de son emprise dans la vie du village. L’occasion de délivrer quelques informations sur son fonctionnement, ses protocoles de sécurité, ses points de faiblesse. L’occasion de mettre à jour l’opacité de ce type d’industrie, de susciter l’envie d’enquêter sérieusement sur ces infrastructures pour pouvoir les atteindre au cœur dans des moments plus déterminants. L’occasion enfin de remplir les carnets de contacts, de faire grandir la confiance gagnée la veille, et d’imaginer dès à présent des nouveaux moments de blocage.

Plus tard, des discussions sur les dynamiques de lutte en Bretagne et la manifestation de Landivisiau le 14 novembre prochain, sur les convois pour la COP 21, nous amèneront jusqu’au soir, où une marche aux flambeaux doit rendre hommage aux tués et blessés par la police. Nous savons que nous allons trouver face à nous le même dispositif que la veille. Cette marche devient alors l’occasion de conjurer pour de bon son attraction.

Une fresque en hommage à Rémi, des chants et des lectures introduisent le départ. Lentement, 300 personnes descendent vers les grilles. Arrivée à l’entrée du pont la foule s’arrête, certains s’assoient sur la chaussée, d’autres pointent les visières des flics avec des lasers. Les lectures commencent et l’épais grillage de police se dissipe peu à peu. On entend les récits du harcèlement quotidien exercé contre les gendarmes sur la zad de Notre-Dame-des-Landes après l’opération césar, les histoires de résistance dans les montagnes italiennes contre le TGV Lyon-Turin, on insulte ensemble la ligne de gendarmes au rythme du récit. Puis le temps d’organiser le départ, on se déleste des fusées d’artifice, des boulons et des pierres comme pour crever l’écran. On finit même par mettre le feu à la toile.

Sur le retour, tenailles et grappins s’échangent dans le cortège. Nous longeons les grilles de l’enceinte. Certaines sont arrachées pendant que d’autres sont soigneusement découpées dans la hauteur. Une disqueuse à batterie entame une entrée secondaire de l’usine et les lacrymos pleuvent mais heurtent les grilles avant de retomber doucement en contrebas sur les flics désorientés. Les manifestants s’agrègent au croisement de la rue qui remonte au camp et d’un commun élan :
On y va ensemble, on rentre ensemble.

Dimanche 25 octobre 2015

C’est le dernier jour du week-end et la préfecture annonce la couleur. Un arrêté stipule qu’à partir de midi et jusqu’à minuit la gendarmerie procédera au contrôle et à la fouille de tous les véhicules qui sortiront de Pont-de-Buis.

Sur le camp tout est paisible, nous commençons à démonter les barnums et à discuter des suites à donner à cette histoire. Localement une perspective se dessine, celle d’approfondir le travail d’enquête sur NobelSport avec tous les habitants rencontrés pendant le week-end, et celle d’entrevoir le blocage de l’usine en cas d’intervention sur la ZAD. Cette dernière idée résonne avec la proposition de coordonner les actions de blocage prévues dans la région pour disperser les forces de l’ordre. On dit souvent qu’une expulsion de la ZAD mobiliserait assez de flics pour qu’ils n’aient pas les moyens de protéger d’autres sites ailleurs dans la région. NobelSport devient dans cette perspective une cible privilégiée comme le sont, à une autre échelle, les principaux axes routiers de l’ouest.

Une équipe reste sur le camp pour finir de ranger les structures tandis que le gros des campeurs s’emploie à retourner vers l’usine. Cette fois nous laisserons les grilles antiémeute derrière nous.

Le temps de s’engouffrer dans un bois, de longer les rails de la voie de chemin de fer sur un viaduc surplombant la Douffine et nous voilà de l’autre coté de la rivière derrière le dispositif que nous narguions la veille. Une vraie ballade de repérage qui a permis à 300 personnes de découvrir une partie des chemins d’accès au grillage de l’usine. Une fois encore nous rencontrons sur un carrefour et devant l’entrée de l’usine un lourd contingent de gendarmes prêt à en découdre. La longue file indienne de marcheurs forme un cercle pour une assemblée improvisée. Une retraite stratégique s’impose à tous avec l’intime sentiment que nous allons nous retrouver là à nouveau en d’autres circonstances. Le cercle de l’assemblée se disloque alors pour former une ligne qui fond sur la police dans une charge hurlante. Les flics hébétés tirent quelques lacrymos, le cortège s’ébranle de nouveau, hilare, après cette scène. Après un bref affrontement sur le chemin du retour sur un terrain plus propice, la longue marche retourne vers le camp démonté.

La journée aurait pu s’arrêter là, mais les déclarations préfectorales du matin nous encouragent à une retraite plus flamboyante encore. On y va ensemble, on rentre ensemble.

La centaine de véhicules tournée vers l’entrée du camp fait gronder les moteurs, et traverse le village sous les nombreux saluts de habitants : ils ont compris que nous reviendrons, et ils semblent s’en amuser. Plus loin, les gendarmes nous bloquent, les passagers sortent des voitures, enfilent leurs capuches et presque aussitôt les portes s’ouvrent. La 4 voies est à 1km de là et le bruit court déjà que s’il nous bloquent on va la bloquer à notre tour.

Le long serpent de lumière s’arrête une dernière fois à la sortie du village, le temps de s’assurer que tout le monde est bien là, et le camp se dissipe au loin. On y va ensemble, on rentre ensemble.

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