Liban : l’état des choses

Par Ghassan Salhab

paru dans lundimatin#250, le 29 juillet 2020

Le confinement et le cessez-le-feu auront-ils eu raison du soulèvement libanais ? Le tout sécuritaire parviendra-t-il à combler le gouffre dans lequel la population semble s’enfoncer davantage chaque jour ? Ce sont en tous cas les questions que posent Ghassan Salhab depuis Beyrouth.

L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt... ou trop tard.
Frantz Fanon

Depuis le commencement, cela était de l’ordre de l’impossible, depuis le premier cri, le premier chant. Nous le savions. C’est trop beau pour être vrai, nous avait-on prévenu. Et ce l’était effectivement, et très beau et ce qu’il y a de plus vrai. L’improbabilité même de notre élan, son ampleur, l’embrasement au et du quotidien, le champ du possible qui s’était soudain ouvert. Depuis le commencement, nous nous doutions bien que l’horizon n’allait pas pour autant se dégager, qu’il ne suffisait pas d’une démission, conséquente soit-elle, d’un exécutif ou d’un autre. Depuis le premier cri, nous nous doutions bien que nos ailes étaient menacées, autant par nos nombreux et variés ennemis, que par nous-mêmes. Nos ennemis, nous les connaissions, un à un, nous avons appris à mieux comprendre, déchiffrer, comment ils fonctionnent, les rouages et les imbrications de toutes sortes qui les animent. Et nous savions qu’en dépit de tout ce qui les divise, rien ne les unit plus que ne surtout pas perdre leurs différentes prérogatives (négligeables puissent-elles être pour certains). Ils se disputent et s’unissent à nos dépends, de toujours. Rien n’échappe à leur appétit, même la plus insignifiante administration, la plus infime opportunité. Le moindre recoin du territoire est soit sous leur contrôle, soit complètement délaissé, abandonné de tout service (je n’ose dire public, tant cela n’a aucune réalité dans ce pays). Les moyens de répression, sous toutes leurs formes, légales et illégales, ne leur sont jamais en manque. Il n’y a rien de bien mystérieux dans cette association de malfaiteurs et criminels, y compris dans leur dissociation, rien qu’on ne connaisse par cœur de leurs sempiternels boniments à leur art de rejeter la faute sur les autres, étrangers de préférence. Et comme prévu, ils ont largement tiré profit de cette pandémie, autant ceux directement aux manettes, que ceux indirectement, ou encore ceux soi-disant dans l’opposition maintenant, repliés dans leur fief, pour instaurer encore plus la maille sécuritaire, seule compétence réelle de cet État fantoche et des différentes milices quasi officielles.

Cette considérable disparité du côté des pouvoirs, nous la retrouvons fatalement dans les « rangs » du soulèvement du 17 octobre. Véritable morcellement. Et nous nous doutions bien que quand viendraient les inévitables temps d’incertitudes, d’hésitation, d’usure, les forces de nuisances qui ne sont pas directement aux commandes actuellement, allaient en profiter pour s’infiltrer et tenter de phagocyter le soulèvement, voire le déborder, le détourner, avançant leurs pions et leurs revendications qui n’ont absolument rien d’alternatif, qui ne sont rien d’autre que l’autre versant, tout juste rafistolé, de cette faillite locale – féodale, patronale, seigneuriale (il y a toujours de nouveaux prétendants, le président et sa clique en sont un parfait exemple), paternaliste, communautariste, clientéliste, et j’en passe – de cette économie marchande, quelle que soit sa version, qui a toujours été pour le moins ravageuse par ici. Ce confinement, ce couvre-feu, y ont largement contribué évidemment, nous court-circuitant. Il n’empêche que nous n’avons pas pu ou su, dans l’élan qui était le nôtre, transcender notre rage et franchir la marche nécessaire, primordiale, pour nous projeter plus en avant. Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre à quiconque, à soi peut-être, sûrement. Cette révolution sur soi que nous n’avons pas pu, su, entreprendre, pas encore. Le temps nous a manqué, autant parce que les adversaires nous poussaient, nous obligeaient, à être essentiellement dans la réactivité, que parce que, asservis à notre ère et ses empressements, et maintenant à l’urgence du pain quotidien, nous avons toutes les difficultés du monde à ne pas admettre qu’il ne s’agissait pas et qu’il ne s’agit toujours pas de réponses à trouver, encore moins immédiates, mais d’un profond et permanent questionnement, à tous les niveaux, de toute part, fondamentalement, à titre individuel et à titre collectif, à voix basse et à voix haute, autant quant à ce qui nous constitue, qu’à nos aspirations, sans bien entendu suspendre nos diverses actions, tout au contraire ! Tout nait de l’action, geste premier. Chaque quartier, chaque village, chaque ville, chaque région, partout où le soulèvement a pris, persiste malgré tout, quelle qu’en soit l’ampleur, d’une manière ou d’une autre, en témoignent.

Et cette marche primordiale qui manque n’est pas de l’ordre stratégique, alliance de circonstance entre les différents mouvements et groupes, alliance tactique donc, à courte vue une fois de plus. Le cataclysme est tel que nous nous devons de nous débarrasser des certitudes et des propositions toutes faites, nos vieilles antiennes, afin de parvenir à de formes nouvelles d’organisation et des manières différentes de concevoir les luttes, assumées dans leur pluralité et leur complémentarité, sans hégémonisme aucun et avec le souci constant de défendre l’intégralité de la vie, dans sa riche complexité. Un véritable projet alternatif ne saurait émerger, se développer autrement, déjà plus d’une valise se fait, plus d’une colère se ravale, se transforme en amertume, plus d’une lame se tourne contre soi.

Que notre seule certitude soit l’identité de nos invariables adversaires.

Nous n’étions pas prêts ? Même préparés, nous ne le sommes jamais vraiment.

Mais qu’avons-nous à perdre ? C’est encore et toujours maintenant ou jamais.

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