Fiction Nationale

Ghassan Salhab

paru dans lundimatin#254, le 14 septembre 2020

La souveraineté n’est RIEN
Georges Bataille

Pourquoi cela ne s’effondre-t-il pas totalement, une fois pour toutes ?
Ce coup de grâce n’est donc pas définitif.

Nous (en) sommes encore là, plus ou moins debout, nous acharnant, mâchoires et poings serrés. Douleur, rage et colère confondus, nous rêvons de planter leurs têtes sur des piquets, de les brandir haut, aux quatre vents, au vu et au su de tous, qu’ils pourrissent ainsi jusqu’à la fin des temps. Nous leur en voulons à mort.

Nous nous en voulons à mort aussi. Nous savions, nous avons toujours su.

Nous les connaissons une à une, ces « têtes », de la plus insignifiante à la plus importante, de la plus grossière à la plus avisée, de la plus novice à la plus décrépite. Nous savons qu’elles sont ce qu’elles ont toujours été, qu’il ne pouvait en être autrement, depuis leur auto-amnistie du 26 août 1991 (nous imposant l’oubli sur tout ce qu’elles ont commis seize années durant au moins), et bien avant même, depuis le tout premier arrangement, ledit pacte national de 1943, la toute première combine, ce supposé pacte de coexistence. Quelles que soient les trames ourdies, les politiques des chaises musicales ou vides appliquées, leurs diverses altercations, leurs guerres et guéguerres, elles sont, ont toujours été égales à elles-mêmes, fidèles à leurs seuls intérêts, inféodées et inféodant.

Nous ne pouvons plus être dupes aujourd’hui, l’essence même des pouvoirs, des régimes, « chez nous » comme partout ailleurs, à défaut de parvenir encore à convaincre grand monde (l’on se demande comment ils y sont parvenus si longtemps), est de nous faire ingurgiter qu’il n’y a vraiment pas d’autre choix, qu’il est vain de vouloir construire un autre monde, une autre manière de vivre, de même l’imaginer, insensé de s’organiser contre eux, suicidaire de les attaquer. Tout appareil d’État (et croyez-moi, le nôtre fonctionne, certes à sa manière fort bancale) est une coterie qui a réussi. Au pluriel « chez nous », coteries, mafias si l’on préfère. Le « chaos ou nous » est plus que jamais leur seule devise. Nul dirigeant, nul organisme, mouvement, parti, ici, en cet improbable lieu, n’y échappent ; ils y trempent tous, sans la moindre exception, qu’ils soient aujourd’hui tout-puissants ou sans (plus d’) impact, quel que soit le dogme qu’ils prônent, ou pas.

L’État de droit revendiqué par plus d’un, l’État-Nation, selon les fameuses normes, ce pays rêvé, enfin comme les autres, normal, civil, laïc, avec un président « au-dessus » des intérêts partisans, un vrai gouvernement, un parlement en bonne et due forme, et tout le tintouin de ladite représentation démocratique (qui n’a de cesse de faire ses preuves de fourberie), serait notre réponse ? La perpétuation de notre situation exceptionnelle qui, d’un désastre à l’autre, d’un élan brisé à l’autre, d’un blocage à l’autre (aujourd’hui encore, alors que quasiment tous les robinets sont désormais fermés, plus que rouillés), n’en finit plus de s’empirer, ne serait donc que le fruit du hasard, malencontreuses circonstances ? Il nous suffit pourtant de récapituler, de rembobiner notre fort médiocre et meurtrier film de marchands.

Nous ne pouvons pas ne pas savoir qu’à la différence de plus d’un État-Nation, il nous est clairement impossible de bâtir un socle, un mythe commun, à partir duquel ladite Nation se déploie ou se replie frileusement, au gré des événements, des intempéries, « pour le meilleur et pour le pire ». Il nous est clairement impossible de nous fondre dans un dénominateur commun, ne serait-ce que minimal, de continuer de feindre aspirer à une Histoire qui rassemblerait « nos » différentes communautés autour d’un même récit fondateur, ce fameux ciment.

Que nous reste-t-il sinon toutes les histoires, sans plus la tyrannie du grand H, tous nos récits, collectifs, individuels, leurs différentes versions, leurs différentes interprétations, leurs non-dits, leurs affabulations, multiples et diverses ? Qu’ils s’inscrivent, se racontent tous, sans exception aucune et sans hiérarchie aucune. Histoires, récits, au pluriel et au singulier. En finir avec cet improbable ensemble qui n’a jamais pu, su, véritablement prendre corps. Ça a toujours été les uns vivant plus ou moins à côté (ou pas trop loin) des autres, en plus ou moins « bonne intelligence », à l’instar des groupes grégaires, confessionnels, sectaires, et autres plus ou moins séculiers, qui constituent cet étroit territoire. Cette incapacité à être pluriel, pluralité, cette incapacité même, à contrario, pour tout groupe, aussi puissant soit-il, de l’emporter franchement sur les autres, de les mettre au pas, d’imposer son diktat et donc son récit.

Posons les faits, réels et imaginaires de ce lieu, sans plus se la raconter. Et que l’on cesse enfin d’opposer le chaos à la Cité. Il s’agit d’assimiler notre, nos impossibilités à fonder ce récit commun, supposé fondateur, d’assumer cette réalité et de cesser de buter encore et encore contre ce mur, non pas en le contournant comme nous savons si bien le faire, mais en mettant autant que faire se peut à plat tous les récits. Tous, y compris ceux qui n’ont pas, ou plus, de voix, de « porte-parole », qui n’en ont jamais eu, qui n’en veulent peut-être pas. Nous le savons, le monde plus ou moins organisé des humains est une construction illusoire, chaque peuple, chaque nation, chaque État, n’est que cela primordialement, fondamentalement, une construction illusoire qui dure ce qu’elle dure. Je n’ose dire chaque individu, tant sa place est tributaire.

Au lieu de prétendre à ce « récit commun », au lieu d’encore ânonner à tout va qu’aucune partie au Liban ne peut annuler l’autre, que toutes les fictions s’étalent, s’écrient, se murmurent, s’écrivent, se lisent, s’écoutent, d’une bouche à l’autre, d’une oreille à l’autre. Toutes.

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