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Généraliser « la révolution copernicienne opéraïste » - Introduction critique à John Holloway

Le soulèvement contre le despotisme [Toto le marteau]

Toto le marteau - paru dans lundimatin#108, le 13 juin 2017

Nouvelle mouture de notre ami Toto le marteau.

On peut considérer John Holloway, ainsi que tout l’Open Marxism, Werner Bonefeld, etc., comme l’une des voies de la pensée marxiste critique hétérodoxe la plus intéressante.
Cette voie peut être définie, grossièrement et pour commencer, comme une évolution de la lignée opéraïste. Et cette voie d’évolution, “open marxist”, s’oppose radicalement à une autre branche (de l’évolution) opéraïste, celle du “négrisme”.

Je vais donc présenter les travaux de J. Holloway par étapes, mais depuis une critique qui est une généralisation (de l’open marxism).
Le principe de cette généralisation est assez simple : il suffit de dire ici (et cela devrait être repris en détail) que si l’open marxism (de J. Holloway) est une critique de l’opéraïsme (disons une évolution à partir de Tronti, et une opposition frontale au négrisme), la critique que nous allons proposer est une généralisation de l’open marxism (donc une généralisation de la généralisation de l’opéraïsme).

J’ai rencontré la pensée (de) Holloway, pour la première fois vers 1995.
Dans le recueil en 3 tomes de l’open marxism, le 3e (de 1995) contient un texte de Holloway qui me semblait proche de ce que je tentais d’aborder, proche mais en même temps opposé, opposé surtout par le maintien d’un vocabulaire encore trop hégélo-marxiste exotérique. C’est pourquoi la généralisation open marxist de l’opéraïsme nécessitait une autre généralisation.
Quoiqu’il en soit, le texte de Holloway, From Scream of Refusal to Scream of Power, the Centrality of Work, in Open Marxism 3, Emancipating Marx, Pluto Press, 1995, ce texte m’a empêché de dormir assez longtemps.
J’ai dû entièrement le réécrire pour l’ingérer.
C’est depuis cette réécriture que je vais présenter la pensée (de) Holloway.

Donc, le champ de cette relecture est la descendance (évolutive) de l’opéraïsme.
Répétons, l’open marxism (dont Holloway) est une branche du chêne torturé (de) l’opéraïsme.
Branche radicalement adverse de la branche (involutive) négriste.
Et c’est comme évolution de l’opéraïsme que l’open marxism arrive à devenir une sorte de pensée du Zapatisme (soit dire de la stratégie de la sécession : de l’autonomie à la sécession).
Et si l’on veut bien reprendre le noyau de l’opéraïsme, l’enquête ouvrière, la libération de la parole prolétarienne (ou des prisonniers, Foucault, ou de la parole ouvrière, Rancière), l’open marxism se présente comme une voie analytique impulsée par le cri (scream) du prolétaire, du pauvre opprimé, de la femme insultée, etc.
Ou pour le dire autrement, tout mouvement de rupture (de rébellion) – rupture : premier sens du terme crack (du) capitalisme – qui élargit, écarte les failles – faille : deuxième sens du terme crack – de ce capitalisme doit être considéré comme le point d’ancrage expérimental (cet “expérimental” pris en un sens anti-positiviste, expérimental voulant dire : depuis la poussée insurrectionnelle, effet matériel irréversible de la poussée déstructurante réelle) de la pensée radicale (et de la pensée (de) Holloway).
Ainsi se présente la généralisation de l’opéraïsme.
Comme un matérialisme radical.
Souvent nommé matérialisme transcendantal.
Forme transformée, généralisée, du matérialisme dialectique (de sinistre mémoire).
Matérialisme transcendantal pour lequel la pensée radicale et critique est impulsée par le mouvement de rupture (vers la sécession), par la poussée insurrectionnelle. Sans que cette “pensée” puisse être considérée comme une « représentation » (concept métaphysique critiqué à plusieurs reprises) du soulèvement, ni la parole portée (comme porte-parole) de la rébellion (cf. l’insistance du Zapatisme sur ce thème).

Développons cela par allers retours, slow practice !

Comment déployer (généraliser) « la révolution copernicienne opéraïste » ?

C’est Yann Moulier, in Introduction to Antonio Negri, The Politics of Subversion, Polity Press, 1989, qui introduit cette idée de révolution copernicienne opéraïste.
Mais Moulier parle seulement de « copernican inversion of marxism », Inversion et non pas révolution, non pas coupure épistémologique, ou changement de paradigme, etc.
C’est de la différence, de l’opposition cruciale entre inversion et rupture que nous allons parler, en essayant de tirer quelques conséquences du passage de l’inversion à la rupture.

Sur la base du renversement ou de l’inversion du marxisme orthodoxe par l’opéraïsme (de Tronti, par exemple, vers 1960) s’est développé un « arbre opéraïste » (ou « autonomiste »).
Arbre comprenant, au moins et pour ne pas entrer dans les débats proliférants, DEUX branches adverses :
(1) celle du négrisme, culminant avec Empire, le cognitariat, le capitalisme cognitif, l’immatériel, les multitudes des petits entrepreneurs créatifs, etc.,
Et (2) celle de l’Open Marxism, Werner Bonefeld, John Holloway, etc. arrivant au Crack Capitalism [1], à la révolte rébellion des « pauvres » qui profitant des failles (cracks) ou de la crise (le capitalisme toujours déjà failli, toujours incohérent ou irrationnel), peuvent développer des espaces autonomes, squats, ZAD, dont le modèle est la Commune Zapatiste.

Comment le même tronc (Tronti) peut-il générer DEUX ramifications adverses ?
Pour répondre à cette question, nous devrions retourner en arrière pour reparcourir l’éther opéraïste, disons de 1960 à 2010 (et pour finir par l’opposition massive entre Empire et son antipode, Crack Capitalism).
Mais, comme nous sommes après l’orage et sa tempête, nous pouvons bien heureusement résumer l’enjeu, les termes du débat, depuis le point de vue de « la solution », de la sursomption, de l’achèvement, etc.

Sautons alors à pieds joints.
La question est celle du positivisme (ce qui nous ramène, cette fois-ci, au 19e siècle !).
Le principe de la technologie politique du positivisme est : savoir pour prévoir pour agir.
En précisant un peu : il existerait une pensée dite scientifique (à orientation technologique) qui permettrait la compréhension puis la prise ou la préhension ou le contrôle des processus connus scientifiquement.
On le sait, le positivisme est le cadre “spontané” de « l’action cognitive » des ingénieurs, des technocrates, des manipulateurs en tout genre du social, etc.
Il est également le cadre de pensée du marxisme orthodoxe, de la Seconde Internationale “réaliste” au matérialisme mécaniste de l’ère stalinienne [2].

Pour le dire d’une autre manière : la pensée scientifique de l’histoire, ou de l’économie productive placée en position d’infrastructure, cette pensée scientifique permet de dégager des lois d’évolution, des tendances, des modèles mécanistes de mouvements prévisibles.
La prévisibilité (le voir en avant et avant le phénomène) étant le cœur du positivisme (et du capitalisme, mais d’une autre manière, plus pragmatique, plus politique, puisque qu’il faut sans cesse « rendre prévisibles » les mouvements).
Sur la base de cette idée de prévisibilité (considérée comme “naturelle”, acquise définitivement, ou comme objet, but de performation violente) il est loisible de construire des « modèles mécanistes » (comme les si fameux schémas de la reproduction !), et sur la base élaborée de cette modélisation prédictive, il est agréable de définir des principes d’action “scientifiques”, des politiques (économiques), des programmes et pour finir des plans impératifs [3].
L’économétrie est un aboutissement assez parfait de cette pensée positiviste. Mais la science de l’histoire « matérialisme historique » (historiciste) est un autre exemple fort de cette pensée, fort stalinien.
Cette manière de penser positiviste est « fixiste », statique, quasi-naturaliste ou naturaliste au second degré, en « comme si », après le déluge rationalisant.
Les règles de fonctionnement du système ou de la machine (définis de manière technologique et technocratique) sont supposés connues, grâce à la science, et, sur la base de cette connaissance formalisable et formalisée, on peut énoncer de grandes lois d’évolution du système (système pour le coup systématique) ou des lois de fonctionnement détaillées, analytiques calculables, ou, encore, des lois de fonctionnement de la société [4], puis sur cette base « fétichisée » il est possible d’élaborer des programmes d’action de type technologique (comment réparer la machine ?).

Soit donc ce positivisme : savoir pour prévoir pour agir.
Qu’est-ce que l’inversion de ce positivisme ?
Ou, qu’est-ce que l’inversion (dite opéraïste) de ce marxisme positiviste ?
Simplement : l’agir conditionne le prévoir et, ainsi, devient principe du savoir (la pratique d’abord).
Ou, si l’on préfère parler l’opéraïste, le point de départ est la lutte de classe de la classe ouvrière (Tronti), la classe ouvrière ayant pour pratique cette lutte.
Nous partons résolument de l’action politique (la lutte).
Mais comment définir cette politique positiviste inverse ?
N’est-elle pas encore une technologie politique ? Exigeant la connaissance détaillée des « conditions » de la lutte ? Ou de la situation permettant de « calculer » le « bon moment » ?
Alors, la grande idée qu’une inversion (une symétrie) n’est pas une rupture (ou une coupure) apparaît immédiatement.
Si les termes de la série causale positiviste sont inversés, la définition de chacun des termes (causalement liés, dans un sens ou dans un autre, symétrisé) est maintenue intacte. C’est bien pourquoi il y a bien symétrie, image simplement inversée.
L’opéraïsme (initial) est l’image inversée du marxisme orthodoxe.
Tous les éléments de l’orthodoxie sont maintenus ; en particulier le travail, l’ouvriérisme, les classes, la lutte des classes, etc.
La trajectoire involutive de Negri est symptomatique de cette symétrie conservatrice.
Et les tentatives héroïques de l’open marxism (et d’Holloway en particulier) sont à la fois décisives, nécessaires, et limitées.
Ces tentatives remarquables se heurtent toujours aux limites strictes de la cage de verre du marxisme travailliste.
Déjà le titre : The Centrality of Work. Puis le vocabulaire, imprégné de la sueur ouvrière !
Mais, près de 20 ans encore après, nous pouvons présenter Holloway comme l’ultime étape avant « la solution ».
Finalement, mis à part un changement radical de vocabulaire, il y a peu de choses à changer dans Holloway.
Holloway n’a pas, malgré ses grandes connaissances du marxisme et des débats internes qui définissent ce marxisme comme KampfPlatz, Holloway n’a pas accédé à l’étage philosophique, critique de la dialectique, qui lui aurait permis de reformuler sa pensée directement, sans passer par la torture du dialecte marxiste orthodoxe.

Reprenons le noyau de la question levée par l’inversion opéraïste (inversion dont nous avons dit qu’elle n’était pas une rupture).
Commençons par l’axiome : placer “la lutte” d’abord, mettre l’agir avant.
Cela doit tout de suite être analysé : que veut dire ce « déplacement » ? Ce mouvement des places ?
Que « le sujet en lutte », anti-positiviste, est INDOCTE, non savant, voire, et c’est capital, non informé, non intégré (non in-formé). « Le sujet en lutte » n’est pas inscrit dans un programme, ni ne suit un programme (cf. l’ancienne critique du programmatisme par Invariance et Camatte).
L’analyse du « déplacement », anti-positiviste ou positiviste inverse, exige de revenir à la question “ontologique” du “producteur” (ou de sa forme faible, le travailleur).
Si la lutte est AVANT ou D’ABORD, le sujet en lutte est in-docte et, donc, il ne peut y avoir usage de l’encadrement marxiste orthodoxe, quel que soit le niveau où s’accroche cet encadrement (idéologique ou organisationnel).
Sinon on retombe très vite dans le positivisme direct de la technologie politique.
Bien entendu il est nécessaire (quoiqu’insuffisant) de situer la tentative de rupture opéraïste, et sa forme la plus complète, l’open marxism, dans l’ensemble de la critique du métaphysique (ou de la religion de la domination monothéiste, le culte de l’unité unitaire ou du système systématique, pour donner une autre définition du métaphysique que celle que nous retenons régulièrement, le dualisme ou la dialectique à synthèse).
Il faut reconstruire l’opéraïsme comme conséquence de la critique du concept métaphysique de fondement, fondation, infrastructure, etc.

Soit alors “la solution” :

La lutte vient avant, mais elle a une priorité qui n’est pas une primauté ontologique.
La lutte est négative, destructrice, dé-sub-structurante.
L’erreur négriste deleuzienne est d’attribuer une primauté ontologique à la lutte et, ainsi, de la transformer en « force productive » des multitudes, pour finir par retomber (pour Negri) dans le substantialisme du travail qui produit tout.
L’un des points difficile de l’analyse en immanence radicale est à la fois de penser la priorité donnée à la lutte et de ne pas tomber dans une sorte de productivisme spectral, en attribuant à cette lutte (au travail de sape des multitudes) un aspect positif productif constituant d’une nouvelle réalité bien ordonnée.
La lutte est la négativité non dialectique. Elle est (anti) œuvre de désastre.
Ce pourquoi la lutte doit être non in-formée.
Elle est une expression du réel anté-catégorique des insurrections, avant tout, donc.
Mais la lutte est « en situation » ; elle est « occasionnaliste » ; elle se déploie dans l’ombre portée de la réalité du pouvoir dominant (dans ses failles ou autres fissures).
Comment alors penser : événement, Badiou, moment, Henri Lefebvre, situation, l’IS ?

C’est exactement là qu’il ne s’agit plus “d’inverser” le positivisme, mais de le “casser”.

L’agir (Réel) et le comprendre (en prise efficace) ne sont pas enchaînés par une chaîne causale de facture positiviste.
L’agir et le com-prendre sont en « interaction ».
Cette dite interaction est à conceptualiser dans le cadre du matérialisme radical.
L’étude définition de cette interaction ; ni immédiate ni simple, étude qui remplace l’épistémologie ou la sociologie de la science, peut être prise comme un point de départ pour reformuler l’opéraïsme.
L’agir est l’irruption, l’insurrection, du réel dé-fondant (le cri de Holloway : NON, ce n’est plus possible).
L’agir, force négative, rebelle, de refus, est dé-sub-structurante ; elle désastre les infrastructures ; tout fondement sera défondé. L’agir étant souvent ce que l’on nomme ACTE.
On trouve, dans Holloway, de belles introductions à la pensée de l’agir. Mais ces belles “intuitions” sont, hélas, toujours plombées par des résidus de marxisme classiste, orienté lutte des classes.
Cet agir “spontané” (insurrectionnel) renvoie au fameux KAIROS, « le bon moment », ou à la virtù machiavélienne, l’occasion, la bonne occase ; cet agir est évidemment In-Docte.
Il n’attend pas que les conditions, bien étudiées ou théorisées, que « les conditions soient arrivées à maturation ».
Cet agir réel détermine (en dernière instance) la théorie des conditions (voilà du matérialisme : le réel détermine la pensée !) sans être, à l’inverse, déterminé par les termes techno-politiques “réalistes” de cette possible théorie (de la révolution).
De l’autre côté, le côté du pouvoir constitué (ou, plutôt, en constante (re)constitution), cet agir est attendu ! Comme le Christ revenant chez les Inquisiteurs (de Dostoïevski) !
Voilà la fameuse situation : les forces de l’état fluctuant de la guerre civile.
Il est, bien sûr, toujours possible de bricoler un légendaire scientifique de la réalité (l’autre côté).

Mais :
Soit ce légendaire fantasme un ordre rigoureux et rigide (fétichisé ou réifié), fantasme un monde modélisable et techno-politiquement manipulable (telle est la position positiviste) ;
Soit ce légendaire déconstruit l’idée de régularité, de déterminisme, en donnant place (expérimentale) à l’acte.
EN METTANT donc LA LUTTE AU POINT DEPART déstructurant, désastreux.
Et en conduisant à produire une science critique (« science prolétarienne ») indéterministe avec des dynamiques chaotiques ou des généalogies erratiques, etc.
Néanmoins, point crucial hyper-opéraïste, la science prolétarienne de la réalité au chaos (l’enquête ouvrière repensée) ne se propose pas comme cadre technologique pour « guider » l’agir ! Ce serait impossible !
La science réelle affirme l’OUVERT, open marxism.
Cette science ne dit cependant pas que “l’ouverture”, l’acte, l’indéterminisme, le saut au bon moment, etc. sont aisés, faciles, euphoriques, etc. Puisque l’acte est attendu : je t’attends, dit le maître !
Nous pouvons alors préciser un peu la fameuse “interaction” (de l’agir et du com-prendre).
L’agir ne dépend pas, ni n’est sous la coupe, de la science (marxiste ou autre).
La poussée destructrice est concentrée par les failles (les cracks aux deux sens).
Ces failles sont des « erreurs système » que le pouvoir cherche sans cesse à corriger (ce qui induit une guérilla incessante).
Si donc une science est concevable, science en réel de la réalité au chaos, science non positiviste, cette science ne peut être une théorie déterministe apte à définir des programmes.
Puisqu’elle est en réel, la science fait toute sa place à la lutte, à l’effet réel déstructurant de la poussée (de) l’agir.
C’est là que l’opéraïsme est ingéré, dans une science radicalement matérialiste, faisant “fond sans fondement” sur l’effet négativiste du réel imprévisible, in-com-préhensible, inaliénable (mais canalisable).
Cette science n’est donc pas un guide pour l’agir ; et si elle devient « manuel pratique » (de la révolution) elle réduit l’agir à l’action réaliste efficace, puis au travail.
Au contraire (matérialisme), c’est la science qui apprend de cet agir, apprend que la négativité désastreuse est “fond sans fondement”.
L’agir, inaliénable, reste toujours in-docte, même après sa réduction scientifique.
On peut développer, autant que l’on veut, techno-scientifiquement, la connaissance détaillée (et phantasmatique) des règles, des lois, des tendances, des automatismes systémiques, etc., cela n’apportera rien à l’agir rebelle.
C’est pourquoi, caricature, la WertKritik ne “propose” aucune politique (en déduction positiviste de ses analyses systémiques statiques du fétichisme), étant finalement tout à fait « marxiste de la chaire » (ce qui explique sa récupération actuelle).
Comme la philosophie (l’oiseau de Minerve), la science vient toujours après (l’acte)… pour introduire à cet avant, l’agir en réel, que cette science ne saurait que mettre à son propre point de départ (opéraïste généralisé).
Si la technoscience prétend venir avant, comme guide, c’est, en fait, qu’elle est une pratique contre-révolutionnaire (y compris le marxisme académique ou orthodoxe) armée militarisée, UNE MESURE (au sens ambivalent de prendre une mesure), une modélisation pour des déterminations [5].

Reprenons d’une autre manière ce déploiement du « renversement opéraïste » (ou marxiste autonomiste).

Partons toujours de Tronti et résumons la thèse qui nous sert de support :
Nous avons toujours, jusqu’ici, travaillé avec une conception qui posait le développement capitaliste en premier et les travailleurs (ou les ouvriers) en second. C’est une erreur. Nous devons retourner le problème, renverser la polarité et partir du début, et le début est la lutte de classe de la classe ouvrière.

Nous avons vu qu’il était nécessaire d’analyser, critiquer puis reconstruire (par généralisation) les propositions opéraïstes de Tronti.
Nous savons également que l’Open Marxism a une place importante dans cette reconstruction.
Cependant prenons la proposition clé de Tronti : « nous devons partir du début ».
Oui, mais où est ce début ? Qu’est-ce que ce début (par lequel il faut commencer) ?
Nous savons qu’il ne peut être « la lutte de classe de la classe ouvrière ».
Puisque cette lutte et cette classe (en lutte) sont des éléments internes DANS le capitalisme.
Et sauf à admettre une version de la dialectique dualiste (à synthèse), il est impossible qu’une querelle interne d’éléments constitués (comme “intérêts”) du capitalisme puisse conduire à la désintégration de ce capitalisme.
S’il faut garder les idées de « lutte de classe » et de « classe ouvrière », c’est en en changeant le sens précis, quitte à garder « l’esprit de la lutte ».
Lutte de classe sera analysée en lutte réelle, puis en guerre civile.
Classe ouvrière sera analysée en prolétariat, celui qui n’a rien, n’a aucun pouvoir (mais est puissance réelle), puis en Homme Rebelle, le Rebelle Né.

La force de la théorie autonomiste est de partir explicitement du « sujet en lutte ». Sa faiblesse est de nommer encore ce sujet « classe ouvrière ». Sa force est de se proclamer « théorie de la lutte » (de l’antagonisme, de la guerre). Sa faiblesse de rabattre cette lutte en réel sur une forme historique spécifique (et déterminée de manière réaliste) « la lutte de classe », interne au système.
La force de cette théorie vient « du point de départ » (le réel de la lutte) et du rejet des conceptions systémiques du style : théorie des structures de la lutte, théorie des cadres de la lutte, etc. Sa faiblesse vient de ce que l’analyse fixiste positiviste marxiste exotérique continue de marquer de son empreinte.
La focalisation exclusive sur l’ouvrier, l’enquête ouvrière, l’usine (au sens restreint économique), la lutte de classe où la classe est définie sociologiquement, cette limitation a conduit à l’impasse de « l’ouvriérisme » (encore revendiqué, faute d’analyse critique, par Badiou ou Rancière).
De là dérive le retour du refusé. L’idée que le conflit de classe, la lutte de la classe ouvrière, était la force motrice du développement capitaliste (car nous restons DANS ce capitalisme où ouvriers et bourgeois forment système), la clé pour expliquer l’évolution historique de ce capitalisme (l’histoire est l’histoire de la lutte de la classe ouvrière), cette idée restreinte conduit directement à Negri et à ses pôles innovateurs.

C’est là que la généralisation fut la plus “douloureuse” (pour tous !).
On peut admettre, avec de nombreuses précautions, que « l’évolution historique du capitalisme » (quel type d’évolution ? pouvons-nous sortir de l’historicisme ?) s’explique bien par le conflit, l’antagonisme, la guerre, etc.
Mais ce conflit ne peut être interne, mettant en prise des éléments polarisés (ou en polarité, ou en position d’opposition dualiste). Les fameuses contradictions INTERNES sont motrices et non pas destructrices.
Il a fallu repenser cette idée de conflit pour permettre d’arriver à l’historial des luttes : si le capitalisme est généré par la lutte, alors cette lutte ne peut être interne. La lutte vient AVANT.
Il faut donc (en reprenant Benjamin) séparer : Guerre de constitution, violence instituante (puis définir cette Guerre en immanence) et lutte spécifique DANS le système établi, guerre de reconstitution permanente, violence réassurante.
Guerre instituante et lutte conservatrice ne sont certes pas séparables, à partir du moment où le système, n’étant pas statique (ou en reproduction), doit sans cesse être colmaté ; il y a contamination des deux types de violence. Mais ces deux types doivent être pensés séparément. Est en jeu la question de l’extérieur, de l’externe, de la Sortie possible.
Pour pouvoir penser la distinction Guerre / lutte, pour pouvoir casser l’enfermement circulaire (dialectique systémique) du raisonnement (qui tient DANS le système), il a fallu introduire un « extérieur ».
L’idée centrale de l’opéraïsme était donc reprise et généralisée.
On doit penser la société en termes de conflit (ou de dynamique erratique).
Mais en analysant, de manière non dialectique, ce conflit, en l’élaborant en Guerre, est développée l’idée opéraïste de « potentialité ».
Il faut partir de la puissance et non pas de l’oppression.
Et c’est pour marteler ce point qu’il est affirmé :
Dans l’insurrection est la puissance commune ; l’agir-penser est lutte.
L’oppression, la canalisation, la mise sous pression, l’entubage, le turbinage, le travail, etc., tout cela est non réel. Mais “simplement” effectif, efficace, réalisé, Réal (Royal).
D’où le principe (opéraïste généralisé) : la réalité n’est pas réelle.
Le refus, la rébellion, le soulèvement, l’émeute des jacques, la révolution, qui peuvent se penser CONTRE (le monde effectif), viennent AVANT.
L’agir réel, l’énergie créatrice inventive négative déstructurant les institutions, la pulsion réelle de rébellion, bien que puissance première, se trouve toujours emprise, en prise.
Parce que cette pulsion de désastre est réelle, elle est inaliénable : il y aura toujours de la rébellion.
L’aliénation constituante (déterminée par l’agir réel, donc sans cesse à reprendre et reprise) est seconde, non réelle.
Même s’il y a toujours de l’aliénation (qui est, en ce sens, « primitive », comme l’accumulation primitive), cette constriction construction stricturation structuration vient en second.
Mais pas plus que « le premier » (le réel déterminant) n’est un fond fondamental (en position de commandement [6]), « le second » n’est pas subalterne, il est même plutôt déterminant et, pour le coup, en position de domination.

Si l’on veut “faire simple” : les institutions viennent avant chacun d’entre nous ; mais ces institutions sont produites par chacun d’entre nous ; elles s’imposent à nous qui les vivifions ; il faut donc penser cette double détermination “contradictoire”, sans passer par la dialectique, soit dire en refusant les cercles de la systémique.
Ces difficultés exigent un vocabulaire un peu “ésotérique”.
L’énergie créatrice réelle est déterminante (détermination en dernière instance à la Althusser).
L’aliénation est déterminante : elle achève la puissance en travail.
La détermination réelle sans fin ni repos (le faire) vient sans cesse détruire l’institution établie (le fait).
Mais l’énergie de cette puissance négative sera sans cesse convertie en régime installé.
Résulte une histoire chaotique.
La tension qui se trouve au cœur des propositions opéraïstes est résolue. La lutte, effet efficace DANS la réalité, est en réel négativité, lutte contre. La lutte contre est donc aussi lutte pour, même inconsciemment.
Mais comme sa détermination est réelle (l’énergie réelle inaliénable) elle est in(dé)terminée : la lutte contre est rébellion, toujours efficace et toujours à reprendre. Sous son effet, la réalité devient mouvante. Comme sa détermination est réelle, la lutte pousse (comme pulsion effective) contre et au-delà des définitions qui (dé)finissent l’oppression (du) capitalisme.
Ce qui est nommé GUERRE est le double mouvement de la canalisation colonisation des poussées puissances réelles (il y a là de l’énergie à revendre !) et de la résistance à l’oppression (par les poussées négatives).
Pour reprendre les difficultés précédentes : la résistance comme poussée est première, vient avant, mais, en tant que résistance, lutte contre un matériau déjà là, bien que déstructuré sans cesse.

La forme généralisée de l’opéraïsme est alors la suivante : une théorie fondée sur le conflit, l’antagonisme, analysé en guerre réelle (de colonisation) et lutte effective (résistance), est nécessairement une théorie négative ou théorie de la négation.
C’est cette nécessité de la négation qui distingue l’immanence absolue de Deleuze Negri (sans négation) de l’immanence radicale (qui, distinguant détermination réelle destructrice et détermination institution, doit faire une place à la négation [7]).

Cela ne signifie pas qu’il n’est pas important ou qu’il est inintéressant d’étudier le changement permanent des formes de lutte, c’est-à-dire le changement historial erratique du capitalisme. Mais ce changement permanent des formes réalisées n’est que l’expression de la détermination réelle désastreuse. Ce qui rend “l’histoire” capitaliste chaotique.
Les formes ne sont pas stables ni stabilisées. Elles sont sans cesse renouvelées reconstituées.
La théorie généralisée de l’opéraïsme, centrée sur l’antagonisme premier, est nécessairement ouverte, non téléologique.

Cette généralisation s’oppose à la manière négriste (deleuzienne) qui a pu se présenter comme le devenir de la théorie autonomiste.
Dans la formulation négriste, les luttes ne sont pas séparées, analysées en lutte réelle et lutte interne ; elles sont ainsi conçues comme une force entièrement positive (sans négativité). Ce qui finit par ramener l’autonomisme négriste sur les positions marxistes les plus orthodoxes. Et en fait une reprise (récupérable) du matérialisme historique classiste.
L’autonomisme “positif”, positivant ou à reste téléologique, à la Negri est scindé entre l’idée que le conflit est déterminant (mais ce conflit déterminant n’est considéré que comme une forme limitée de la négativité antagonistique) et le maintien de l’idée que le conflit s’inscrit dans une téléologie, est donc « force positive ».
[Le conflit ainsi fixé joue le rôle de la concurrence en économique.]
Tous les développements autonomistes sont ainsi aplatis :
L’enquête ouvrière devient de la sociologie participante ; l’étude fine et détaillée des conditions des luttes des classes s’évapore dans la sociologie industrielle ou dans “la sociologie du travail” (avec les élucubrations sur « la fin du travail » ou sur « l’immatériel » ou, encore, sur « l’économie cognitive », etc.) ou dans l’étude positiviste (empirique) des conflits (dits) sociaux, etc.
Finalement toute l’énergie créative, “intellectuelle” ou “immatérielle”, est coincée par la question de la définition de « la classe ouvrière » (comme classe sotériologique téléologique), puis de la lutte de cette classe, puis encore de « la composition (organique) de classe »… alors qu’il aurait fallu partir vraiment à l’envers pour réaliser la révolution copernicienne opéraïste vantée par Moulier.
Partir de l’antagonisme, étudier cet antagonisme (le définir comme guerre) ; cet antagonisme premier qui implique que « classe », « lutte de classe », sont sociologiquement ou positivement indéfinissables.
Dans « lutte de classe », la lutte vient avant, en premier, et « la classe en lutte » n’est que « ce qui se met en chemin ».
Le blocage négriste, sa pêche par les filets marxistes orthodoxes, conduit à rigidifier ou rendre positive l’idée de classe : cherche désespérément classe pour la lutte !
Classe, par définition, vue uniquement du point de vue capitaliste (le cognitariat).
L’idée de composition de classe devient elle-même empiriste et peut alors se généraliser fautivement (il s’agit là d’une généralisation aristotélicienne) comme expérience d’une catégorie particulière (les fameux travailleurs cognitifs de l’immatériel, voire les créateurs de Start up informatiques, Gates avec nous !) étendue comme modalité générale (on connaît les débats futiles sur le fameux basculement du capitalisme dans « l’ère informationnelle »).
Negri reprend le marxisme de « l’économie fondamentale », de cette infrastructure “dirigée” par la classe ouvrière (convertie en multitudes productives créatives) et qui fait que cette classe des producteurs créatifs est conçue ontologiquement et conçue ontologiquement comme « autonome ».
L’autonomie négriste n’est pas politique, mais ontologique, “naturelle”, “spontanée”.
Le retournement copernicien opéraïste greffé sur l’ontologie spinoziste deleuzienne conduit au monstre des multitudes qui (de nouveau) produisent tout !
Toute la tentative spinoziste de Negri, consiste à établir « l’autonomie ouvrière » comme un fondement ontologique (l’infrastructure repensée) archique en position de commandement.

[1Nous avons insisté sur le double sens du terme “crack” : la situation dans laquelle se trouve le capitalisme, d’être fracturé par des failles (ceci théorisé en dynamique chaotique) permet la rupture, de saisir « le bon moment » (qui est toujours là !), d’élargir les failles ou d’écarter les fractures permanentes. Il s’agit d’une reconfiguration non dialectique non métaphysique de l’idée traditionnelle de « contradiction interne » (contradiction téléologique sotériologique).

[2Sur ce sujet, que le marxisme exotérique est un positivisme, proposition que nous considérerons ici comme établie, renvoyons à la lumineuse introduction à Open Marxism 1, Dialectics and History, Pluto Press, 1990.

[3Notons que l’un des buts de la théorie de la mesure valeur est de permettre la critique radicale de la pratique positiviste des économistes, des comptables ou des gestionnaires, qui croient tous manipuler des « données naturelles fixes ».

[4La théorie économique néoclassique est le prototype fascinant de la mathématisation positiviste du social, l’exemple des fameuses lois géométrisées du marché, permettant l’ingénierie sociale, étant une sorte de manifeste positiviste. On sait que cette fascination a conduit, aux temps staliniens, à l’élimination radicale des révolutionnaires, ni scientifiques ni rationnels, au profit de nouveaux gestionnaires calculateurs planificateurs.

[5Ici, on pourrait développer l’étude de la coupure entre science (en réel) et technoscience (efficace, effective, programmatrice, performative). La mathématique est science réflexive (est-ce la seule ?). La physique est technoscience offensive, ainsi est le prototype de toutes les autres technosciences coloniales, technosciences proliférantes (cette prolifération étant le signe indiscutable de la richesse occidentale).

[6La doctrine deleuzienne de l’immanence absolue transforme la priorité du premier (venir avant) en primauté ou archisme fondamentaliste (d’un commandement infrastructurel du style l’économie au poste de commandement). Il a beaucoup été écrit sur le faux an-archisme. An-archisme réduit en anarchisme et qui, par exemple, tient l’involution négriste. Ici il serait possible de relire Michel Henry, son Marx en particulier, pour découvrir une forme éclairante d’archisme anarchiste (et, donc, non an-archiste !). Le Réel est déjà structuré comme une économie efficace auto-organisée !

[7Il est évidemment possible de présenter les choses d’une toute autre manière, en termes d’histoire de la pensée, comme le mouvement critique de la dialectique ou comme la reformulation intégrale de la doctrine des « contradictions ».

Toto le marteau Ami dévoué de {lundimatin}, Toto le marteau a pour tâche et oeuvre de casser la philosophie.
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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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