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LA NATURE QUI SEFEND

3 ans après, ce qu’il s’est passé à Sivens [Doc du réel]

paru dans lundimatin#120, le 31 octobre 2017

1h, Sivens, 2014

Avec : les zadistes de Sivens, le collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, les habitants de Gaillac, d’Albi, Yannis Youlountas, Noël Godin, PAP40, Mathieu Burnel, les gendarmes, les gardes-mobiles…

de DOC du réel

Ce reportage a été tourné entre deux temps historiques, à savoir, le saccage de la dernière zone humide d’importance du bassin du Tescou (Tarn, 81) et la mort de Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade F1 tirée par un gendarme, lors du festival organisé sur la zone le 25 et 26 octobre 2014, qui surviendrait trois semaines plus tard. Les pourparlers étaient en cours, des recours avaient été déposés. Une déforestation irréversible, illégale, autorisée par Thierry Carcenac, président du Conseil Général, commanditaire inflexible du projet de barrage. Il osera déclarer, au lendemain de l’assassinat de Rémi Fraisse, que « mourir pour des idées c’est un peu bête, même franchement stupide ».

Depuis Paris, on entendait les appels à l’aide, on nous disait que la situation était extrêmement tendue, que des affrontements avaient lieu pour défendre une forêt, que la déforestation était imminente, qu’ils allaient tout détruire, tout raser. À notre arrivée sur les lieux, il était trop tard, la zone humide venait d’être détruite, mais la lutte elle-même n’avait pas cessé.

Une trentaine de personnes tenait la zad de Sivens et subissait la période dure de l’occupation, à savoir ce moment où les gardes mobiles et la gendarmerie, en permanence sur la zone « co-habitaient » pour ainsi dire avec les zadistes ; ayant pour charge de protéger les machines, démobiliser, démoraliser, puis expulser les occupant.e.s du lieu. Pour ce faire, tous les moyens allaient être mis en œuvre. Des hommes et des femmes de tous âges ont été tabassé.e.s, les affaires personnelles réquisitionnées ou brûlées, les tentes, éventrées à coups de couteau. Des représentants de l’ordre seraient même allés jusqu’à mélanger du verre pilé dans des bocaux de sucre.

Malgré les tensions, malgré le harcèlement permanent, les occupants nous ont offert le café, de la nourriture, des discussions chaleureuses ; chacun, à sa manière nous a expliqué son point de vue sur la lutte, ses modes d’action, ce contre quoi il se battait. Il n’était pas question « d’apports théoriques ». Avant la mort de Rémi Fraisse, la pratique, la résistance à l’expulsion était au centre des débats. Il s’agissait de faire émerger des propriétés nouvelles de solidarités (inter)régionales, (inter)générationnelles, entre soutiens et d’ici et d’ailleurs. Donner à voir l’espace de fusion en création. Parce que nécessaires, les formes d’actions n’entraient pas en conflictualité les unes avec les autres, les pacifistes ne jugeaient pas les affrontements, personne ne trouvait les grèves de la faim ou les actions non-violentes, inutiles. La pensée et l’agir n’étaient pas séparés, tout faisait sens et fusion : les agencements étaient décisifs. Les militants du collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, les zadistes, les habitants d’Albi, de Gaillac travaillaient dans la même direction, concentrés sur une même question, pour libérer un territoire, imposer une rupture, une discontinuité à la logique capitaliste et la marchandisation du monde. En mêlant sérieux et drôleries, imagination radicale et expressivités, l’objectif de cette farouche résistance était de réinformer, de construire pour attaquer, afin de sauvegarder ce qui deviendra au siècle prochain, un mythe, de par sa raréfaction, à savoir une zone humide, une forêt. Ce projet spéculatif, allait enrichir les entrepreneurs, et profiter à une vingtaine d’agriculteurs pro-barrage. Absolument rien, aux habitants du Tarn et de ses environs. Il aurait fallu qu’ils se résignent, vivre sans se soucier de la disparition des arbres, d’au moins 94 espèces protégées, de ce béton qui efface tout et à tout jamais.

Je n’ai passé que quelques jours sur la zone, mais ce tourbillon d’expériences et de rencontres décuplait, densifiait le temps. Cette impression de vivre plusieurs mois en si peu de jours, la vie devenant soudainement plus riche. Les éléments naturels, l’air, l’oxygène, le vert des forêts. Sans même nous connaître, le naturaliste, Christian Conrad nous a accueillis, pour que nous puissions recharger les batteries de la caméra, vider les cartes pleines, repartir et filmer.

La montée en puissance des violences policières, la mort prévisible de Rémi Fraisse

Le 7 octobre 2014 sur le camp de Gazad, qui se trouvait après le corps de ferme « la métairie », au plus près des travaux, un gendarme lance une grenade offensive à l’intérieur d’une caravane. 4 personnes y étaient réfugiées. Ce matin-là, je filmais cet homme intimant aux zadistes la seule chose qu’il connaissait, l’injonction au travail pour servir l’État : « Alors si vous voulez travaillez, allez-y, allez travailler ». Une zadiste venait d’objecter : « Il y a pleins de gens qui travaillent ici », mais il n’entendait pas. La rationalité s’est incarnée dans les institutions, or, ce qui est rationnel pour les uns, ne l’est plus pour d’autres et/ou ne l’a jamais été. Difficile de sortir d’une logique lorsque l’on a été façonnée par elle. Pour la gendarmerie, les gardes-mobiles, il y avait le monde de la normalité et celui des « parias ». À leurs yeux cet autre monde n’était ni nécessaire, ni politique. Ils ne voyaient pas un camp mais des ordures à déplacer, ni même un foyer révolutionnaire mais bien des rmistes, des sans-travail à dégager. Il fallait expulser les récalcitrant.e.s, déloger les « parasites ». Quitte à détruire les affaires, quitte à tabasser la nuit quelques personnes, de toutes façons, on pourra toujours dire, qu’il ou elle a jeté une pierre sur nos visières. Sauf que le 7 octobre, à l’intérieur de la caravane, quelqu’un filmait. Ce matin-là, à Gazad, je me disais encore, malgré la tension palpable et le surréalisme de la situation entre gardes mobiles masqués, armes de guerre, clowns, et machines de destruction en second plan : cela reste correct… et je suis partie tourner une séquence dans un autre lieu. Les zadistes m’avaient pourtant prévenue, dès que les caméras ne sont plus là, les menaces et agressions commencent. À 15h30, une grenade offensive explose, une jeune femme est gravement blessée. Une grenade jetée dans un espace clôt dont les cibles ne peuvent sensément pas s’extraire, cela ressemble à s’y méprendre à un « geste » de guerre, et ce geste, comme la mort de Rémi Fraisse, sera attribué au gouvernement socialiste.

Dans la nuit du 25 au 26 octobre, Rémi Fraisse meurt sur la zone bombardée des heures durant de gaz lacrymogènes et de grenades explosives, parce qu’il fallait défendre des machines, parce qu’il fallait à tout prix tenir symboliquement un terrain désert, parce qu’il ne fallait pas laisser 50 000 sympathisant.e.s braver l’interdiction, donner l’assentiment du gouvernement par deux jours de repos et de festivités. La France est le seul pays d’Europe à utiliser des armes de guerre contre la population. Un scandale banal à présent. De l’autre côté, les manœuvres sont de moins en moins subtiles : Voyez, ces manifestants sont les contre-exemples, ils veulent la destruction, ils détruisent nos valeurs, poussent à la criminalité, ne leur ressemblez pas, Rémi Fraisse n’avait pas à être là ! C’est ce que disent toujours les policiers quand il y a des blessé.e.s en manifestations.

La première disparition des traces à Sivens s’est produite sous la forme d’une profanation. La sculpture de grandes dimensions qui avait été érigée et placée à Sivens, là où Rémi Fraisse a trouvé la mort, -un globe en fer forgé reposant dans le creux d’une main- fût volée. Aujourd’hui, toutes les traces de l’existence de cette lutte ont été effacées. Les panneaux de signalisation indiquant Sivens ont même été supprimés. Une volonté manifeste d’effacer les traces et les mémoires qui ont pourtant bel et bien marqué le territoire et la vie de dizaines de milliers de personnes. Par ces disparitions les pro-barrage galvanisés par l’appartenance « On est chez nous », veulent imposer un « retour à la normale » comme si rien n’avait existé. Ce reportage fait la démonstration qu’il n’y avait pas que des pro-barrage à Sivens. Les zadistes n’étaient pas isolés, ils étaient aimés, choyés. Il est aussi la preuve que tout le monde luttait. Pour la commémoration des trois ans de la mort de Rémi Fraisse, je voulais partager ce que Rémi était venu chercher, ce qu’il n’a pas eu le temps de trouver, rendre les images et les sons à ceux qui me les ont confiés. Un doc-reportage, contre la politique de l’oubli.

« Personne n’organisera plus l’autonomie des autres » Comité invisible, Maintenant

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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