Hypothèses sur l’occupation de la maison des étudiants (Mars 2005)

« L’opinion publique, les usagers, ON nous dit : vous nous prenez en otages. C’est pourtant aujourd’hui une de ces occasions où nous pouvons, nés otages du Capital, de l’Etat, de l’Occident, esquisser une déprise commune de nos ravisseurs. »

paru dans lundimatin#51, le 7 mars 2016

Un an avant le CPE, fragments d’une occupation qui commença à donner une certaine ambiance politique sur le campus de Rennes 2. Pour en savoir plus sur le contexte, le livre Constellations consacre un entretien qui évoque cette occupation et ce qui s’est passé dans cette séquence politique.

I

Un nouveau bâtiment a surgi cette année sur le campus : la " maison des étudiants ", dite " Ereve ". Que ce rêve de béton soit devenu réalité, que cette réalité soit conçue comme une maison de rêve dédiée aux étudiants par la généreuse université, voilà qui doit nous interroger sur le caractère habitable d’une telle maison, désirable d’un tel rêve ; et, par voie de conséquence, ce que signifie aujourd’hui, " être un étudiant ".

II

Ce qui frappe immédiatement, c’est le procédé : ON décide qu’un ersatz de centre commercial sera implanté sur le campus. Après les défaites successives des grèves étudiantes, plus aucune réforme libérale, fut-elle une opération locale sur le quotidien de milliers d’étudiants, n’est inenvisageable. La Présidence de l’Université, qui se réjouit implicitement mais sans vergogne de la défaite du dernier mouvement dans son agenda distribué aux étudiants, peut nous offrir une maison digne de son triomphe. Nous n’avons pourtant rien demandé. Dédier un tel bâtiment à une hypothétique " vie étudiante " révèle la nature du parti - pris : cette " maison " est d’abord un centre commercial pour étudiants. Ailleurs, on a plus de scrupules : on n’a pas encore essayé d’appeler le Colombia, ou les Halles à Paris, des " Maisons du Peuple ".

III

Ce qui existait essentiellement le devient visiblement. Ereve existe parce que nous sommes déshabitués à voir. A voir, par exemple, qu’Ereve tient du supermarché pour ses portes coulissantes, de la prison pour ses coursives, du métro pour son décor de rame, de la gare pour son couloir en béton ; que ses " baies vitrées " rappellent les buildings de bureaux en verre qui sont comme des blockhaus transparents ; quant à la signalétique qui orne sa façade, elle rappelle étrangement le code de la route, nous inspirant on ne sait quels automatismes.

IV

Ce qu’exprime cette architecture du patchwork, la nudité du béton, la visibilité de toute cette ferraille, c’est d’abord qu’elle ne cherche pas à nous retenir. Passez, cela suffit. Avec elle, c’est comme si l’échafaudage temporaire, monté à la va-vite pour un faible coup, était devenu permanent. Mais Ereve ne s’impose pas à nous : rien en elle ne vise à nous attacher. Son centre, le couloir (le lieu qu’on ne fait jamais que quitter) le place immédiatement au delà de toute critique. La sortie est par là. C’est ainsi qu’elle se tient sur le campus, irréel malgré toute sa crudité.

V

C’est certain, Ereve est bien pratique, comme les toilettes publiques. L’ambiance qui domine n’apparaît pas à première vue, car c’est l’absence d’ambiance qui domine. Cette absence pourtant n’est pas neutre, formée d’ambiances mélangées de supermarché, de prison, de gare, de métro, de bureaux, mais atténuées, ouatées. C’est que par ce lieu bien pratique doivent circuler optimalement les hommes et les choses, les billets de banque et les corps, libres, détachés, en toute harmonie : c’est là l’animation propre à un lieu qui existe en se faisant oublier.

VI

Si Ereve avait été conçue pour illustrer la prise en charge de la totalité de l’existence de l’étudiant, à commencer par l’entretien de sa vie biologique, elle n’aurait pas été mieux réussie. Pas d’autonomie étudiante sans auxiliaires institutionnels de l’autonomie : banque, mutuelles, R.U., syndicats, assistances sociales, psychologues. Tout comme il n’y a pas de maison des étudiants sans sociologues, urbanistes, managers pour la concevoir. Cet état de minorité prolongée peut être préféré au peu engageant " marché du travail ", mais que nous soit présenté comme " notre " maison ce qui célèbre notre dépendance, que la " maison des étudiants " ait pour fonction la gestion de notre santé physique et mentale, doit nous donner à penser.

VII

Que la maison des étudiants soit un lieu conçu pour tout autre chose qu’étudier n’est pas sans poser problème. Qu’elle soit dotée d’un nouveau R.U (dite " brasserie ") et surtout, d’un bar, qu’il y ait des salles pour les " associations culturelles ", une " salle polyvalente ", etc..., indique la manière dont les pouvoirs nous considèrent. Ils perçoivent avec satisfaction que notre capacité à leur résister, liée à l’étude (comprise comme processus d’approfondissement, d’élucidation d’une pensée) cède peu à peu sous l’influence de la morale du contrat : donnez nous des preuves de votre travail, nous prendrons le reste en charge. Cette technique consiste à imposer une complicité adaptée au cynisme dominant. Ainsi, nous mimons l’étude en travaillant à contrecoeur pour des diplômes qui orneront nos CV. Bon gré, mal gré, nous nous acquittons de notre tâche qui consiste à convertir de la pensée en capitaux. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’il faille de longues pauses, de " vrais moments de détente ", par exemple au bar de l’Ereve, pour composer la socialité qui convienne à ce travail là. L’Université elle-même, et avec plus de trivialité, des lieux comme le hall B et l’Ereve sont comme des cristallisations de l’engluement infini du désir d’étudier dans le travail et le loisir universitaire.

VIII

L’étude, indépendamment des " cursus universitaires " n’est ni le privilège d’une élite, ni une spécialité existentielle, réductible à une activité, comme lire et écrire : c’est l’attention continue, multiforme, que nous attachons au développement d’une pensée, d’une idée, qui touche à ce qui fonde nos vies, leurs raisons, leur sens. Que son exercice ait lieu dans la solitude ou non, sa pratique, et les enjeux de cette pratique, sont d’emblée collectifs. Dans ce que nous étudions quand même à l’Université se rencontre ce qui a fondé et fonde encore les raisons d’être, les éléments éthiques des communautés humaines d’hier et d’aujourd’hui. A l’Université, il s’agit, en convertissant la pensée en capitaux, de faire résider dans cette conversion les raisons, le sens ultime. Ou encore, de réaliser cette opération apparemment paradoxale : nous constituer en " sujets du savoir " en nous faisant travailler à décharger la pensée de ce qu’elle porte potentiellement pour nous d’affirmation éthique. L’Université libérale ne véhicule pas d’autre éthique que l’éthique de l’entreprise : optimiser ses aptitudes individuelles à plaire, séduire, se vendre. Ecoutons M. Mouret, président de l’Université : " Avec un parcours de formation individualisé et capitalisable, un encadrement pédagogique renforcé, une organisation en semestres, la mise en place des crédits ECTS également capitalisables, cette nouvelle organisation vous permettra de construire la parcours le plus adapté à vos projets personnels et professionnels. " Misère des misères. La prise en charge de la vie biologique est aussi prise en charge de l’élément éthique ; à l’Université on ne doit surtout plus étudier.

IX

La construction de la " maison des étudiants " constitue une avancée significative dans la commune réduction de nos existences à un mode de vie étudiant léger, lâche et uniformisé. L’érection de ce centre commercial-universitaire révèle la face souriante et pacifiée du libéralisme à la rennaise qui flatte et entretient l’identité étudiante d’un côté, de l’autre répond par des charges de CRS à ceux qui, percevant qu’ils travaillent en permanence, cherchent lors des fameux " Jeudis soirs " à s’approprier le centre d’une ville qu’ils font commercialement prospérer.

X

Que nous soyons tous contraints à travailler, comme salariés, en consommant, en passant des examens, ou en s’adaptant à des Ereve, tout un chacun en conviendra. Cependant, pour tenir et mener à bien un cursus, il faut qu’il y ait un minimum d’étude ; il faut que nous soyons attachés, affectivement, par quelque côté, à ce mode de vie. L’opacité de l’amitié, de l’amour, de l’étude ou de l’art, permet parfois d’entrevoir, de rencontrer ce qui constituerait un contre-poids à l’exigence de transparence qui somme l’étudiant entrepreneur de lui-même, de se vendre tout entier comme marchandise.

XI

Les rapports de vendeur à acheteur de marchandise, malgré leur sophistication contemporaine qui rend difficile de distinguer sur le marché du travail entre l’agent de l’échange et ce qui est échangé, sont fondés sur l’arnaque. Il ne sert à rien de réclamer que l’arnaque soit juste ou équitable. Exiger la transparence du rapport marchand n’est jamais qu’exiger la reconnaissance par les deux parties du bien-fondé du contrat, du bien fondé de l’arnaque. Dans l’amitié, l’amour, l’étude ou la création se rencontre parfois l’antidote à cette hostilité là. Nous ne pouvons partir d’ailleurs.

XII

La maison Ereve s’est érigée sur cette hypothèse : que cette opacité confinée dans la " vie privée " ne soit pas productrice d’un élément éthique susceptible de résister à l’éthique de l’entreprise. Notre hypothèse se fonde a contrario sur une grève générale, déjà commencée à divers degrés par tous, de la transparence, visant à accroître et intensifier l’opacité. Nous encourageons tout un chacun à isoler, tromper, mentir à tous ceux qui se font les porteurs résolus de l’éthique de l’entreprise, managers, professeurs, patrons, et même étudiants. L’existence telle quelle de la " maison des étudiants " est suspendue à notre capacité à nous reconnaître comme porteurs d’une éthique qui maintienne inséparée la pensée et la vie (d’une éthique nourrie par l’étude), à notre capacité à étendre parmi nous la sincérité et la confiance confinés dans la vie privée. Il n’y aura de trêve que les étudiants n’aient pris d’assaut leur " maison " pour se l’approprier, la transformer ou la détruire.

Passages

A peine est-il nécessaire d’expliquer pourquoi nous occupons la Maison des Etudiants « Ereve ». Chacun ne s’en doute que trop. Pourtant, l’opinion publique, somme et moyenne des opinions individuelles et seule habilitée à s’exprimer, ne pourra qualifier un tel acte que d’absurde et de délirant. Car « La Maison des Etudiants « n’est pas seulement dotée de limites définies, matérielles : elle participe de notre espace physique et mental, et pour l’opinion publique, il n’est possible de juger que ce que l’on trouve extérieur, étranger à soi : le gouvernement, le fascisme, le mal...Or il y a un rapport d’inclusion réciproque entre nous et la maison des étudiants.

L’occuper -suspendre la circulation des marchandises qui fait son non-usage normal-, c’est pour nous, marquer notre volonté d’approfondir la scission, préexistante, mais sans cesse recouverte, entre l’étude et son exploitation marchande. Que l’ON vise à intégrer l’étude et la valorisation des compétences nous indique assez bien les enjeux possibles d’une telle résistance.

L’opinion publique, les usagers, ON nous dit : vous nous prenez en otages. C’est pourtant aujourd’hui une de ces occasions où nous pouvons, nés otages du Capital, de l’Etat, de l’Occident, esquisser une déprise commune de nos ravisseurs.

On nous dit : vous êtes masqués parce que vous n’avez pas le courage de vos actes. Mais nous n’avons de compte à rendre à personne. Tant que nous le pourrons nous nous soustrairons à tous les jugements. Chacun à son niveau, là où il sait pouvoir être établi, procède de même. Chacun assume à sa manière l’irréductible part de clandestinité de son existence. C’est que nous n’avons pas de sympathie pour l’hostilité sourde des foules, pas plus que pour son assentiment ou ses applaudissements. Nos passages viseraient plutôt à la dissolution des foules, de l’opinion publique, de l’évidence d’une collaboration générale et obligatoire à l’ordre des choses existant.

Nos passages sont aussi des saluts adressés à nos complices masqués, c’est-à-dire à tous ceux qui éprouvent leur irréductible multiplicité contre l’injonction à l’unicité du sujet économique, du sujet productif, du sujet marchandise. Ils sont des toasts portés aux amitiés secrètes, aux passions opaques, aux alliances groupusculaires.

Mais voici nos revendications : il s’agit pour chacun de soustraire ses gestes et sa pensée au chaudron de l’édification capitaliste, et de faire de ce mouvement même ce qui, nous appropriant au monde, retourne l’apparente absurdité du refus en absurdité de la collaboration. Pour qui pense, il n’y a pas d’autre voie vers une existence digne de sa pensée que de vouloir, collectivement, les conséquences pratiques, matérielles, de cette pensée. C’est de cette fidélité-là que nous nommons étude, qu’il s’agit de pratiquer contre le cynisme et les managers.

Comité d’action étudiant
(Rennes, le 9 mars 2005)

Ces textes sont disponibles sur infokioques.net

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