Grèves pour le climat en Belgique : « l’écologie sera une lutte ou ne sera pas »

Entretien avec Génération Climat

paru dans lundimatin#190, le 6 mai 2019

En Belgique, le mouvement des « grèves pour le climat » initié par Greta Thunberg a été notoirement plus suivi qu’en France. A son pic, ce sont plusieurs dizaines de milliers de jeunes qui séchaient les cours de jeudi en jeudi. A côté du très institutionnel « Youth For Climate », qui assure l’organisation et la médiatisation des marches, un petit groupe de jeunes s’est constitué sous le nom de « Génération Climat ». Dans son manifeste intitulé : « l’écologie sera une lutte ou ne sera pas », ils écrivent : « Nous allons déranger, bloquer, créer et nous battre et débattre, car nous voulons nous faire entendre afin d’empêcher le système capitaliste et industriel de détruire la seule planète qui abrite la vie et la beauté. Et nous avons compris que négocier avec des ennemis ne nous mènerait à rien de concluant. ». Nous leur avons fait parvenir ces quelques questions.

Bonjour. La Belgique fait notamment parler d’elle depuis quelques mois du fait de l’ampleur du mouvement de grève pour le climat. Beaucoup de jeunes ont pris de l’avance sur la grève mondiale du 15 mars (à l’appel de Greta Thunberg) et sont descendus dans la rue tous les jeudis dès janvier 2019. Pouvez-vous revenir un peu sur le déclenchement et le déroulement du mouvement climat en Belgique, où il a été très vite important en termes d’effectifs ? Qu’en est-il de ce mouvement aujourd’hui ? Du fait du contexte belge, y a-t-il des différences entre la Wallonie et la Flandre ?
En effet, les jeunes lycéens sont descendus massivement dans les rues en Belgique. Lors de la toute première manifestation de jeunes, le jeudi 10 janvier, il y avait 3000 manifestants. Les néerlandophones composaient alors 90% des participants. Face à ce constat, nous avons décidé de mobiliser les francophones aux manifestations en créant Génération Climat et en lançant des événements sur Facebook. Le nombre de participants a vite gonflé, avant d’atteindre un pic de 35.000 participants vers la fin du mois de janvier. Ensuite, cela a stagné autour de 15.000 participants hebdomadaires, avant de décliner. Aujourd’hui, la mobilisation est en chute. Et même si l’on peut attribuer cet essoufflement à la période de vacances, on sent qu’il y a un besoin de développer d’autres formes d’actions que les marches pacifiques hebdomadaires, qui ont perdu de leur vigueur et ne sont plus suffisantes du tout.

A propos du contexte belge, les différences Flandre-Wallonie se situent surtout au niveau politique. Historiquement, la Flandre, et ce qu’on appelle le “Mouvement flamand” est plus conservatrice que le sud du pays. Dans les urnes et la représentation politique flamande, mais au niveau fédéral aussi, cela se traduit aujourd’hui par une forte présence des partis conservateurs et néolibéraux, tels que la N-VA et le Vlaams-Belang pour la droite dure nationaliste, l’Open-VLD et le CDN-V pour les libéraux et chrétiens. Cette configuration politique est un facteur déterminant dans l’inertie de la Belgique au niveau de la lutte climatique.

Comment vous situez-vous par rapport à Youth for Climate, qui organise les marches en Belgique de manière assez "verticale", et par rapport aux autres composantes du mouvement écologiste en Belgique ? Pourquoi avoir créé un autre groupe nommé "Génération Climat" ?
Comme précisé plus haut, nous nous sommes avant tout constitué pour mobiliser les francophones aux manifestations. Cela a fonctionné, mais nous avons décidé de continuer l’aventure en nous créant une véritable identité sur la scène des mouvements pour le climat. Après avoir rencontré plusieurs ministres du Climat et quelques apparitions médiatiques, nous avons écrit un manifeste, dont le titre est “l’écologie sera une lutte ou ne sera pas”. Cela annonce d’emblée la couleur : nous sommes des écologistes (et non des ‘militants pour le climat’), ce qui implique que nous tenons compte de tous les paramètres de la destruction de la planète, et nous sommes radicaux, ce qui signifie que nous voulons résoudre les problèmes à la racine.

Notre discours s’articule autour de 4 valeurs principales : l’anticapitalisme, la décroissance, la justice sociale, et la démocratie directe. Nous avons donc fait le choix d’entrer dans le débat politique, au sens noble du terme et non partisan, et de nous positionner clairement, contrairement à Youth For Climate. Nous pensons qu’il y a un manque de discussions, de débats, de démocratie dans le mouvement des grèves. Les leaders de YFC semblent déconnectés de la “base” et ne soucient guère des envies d’actions plus radicales d’une part croissante des manifestants. Génération Climat a donc pour objectifs de démocratiser le mouvement, en créant des lieux de discussions démocratiques, de diffuser un message d’écologie radicale, ainsi que de diversifier les modes d’actions. Nous nous sentons assez proche de groupes comme Act For Climate Justice, qui prône la désobéissance civile et l’action directe, mais considérons également les Gilets Jaunes comme des alliés (cf. notre valeur ‘justice sociale’, indissociable de la justice climatique).

Qui est partie prenante de votre groupe, et quels sont les principes de l’écologie que vous défendez ?
Génération Climat est un groupe entièrement composé de francophones. Actuellement, nous sommes une dizaine à faire partie du noyau dur, et venons tous soit de Bruxelles, soit du Brabant Wallon. Nous défendons une perspective d’écologie radicale. Comme nous l’avons dit plus haut, on remet en cause le système depuis la racine. Les discours sur le capitalisme vert, la croissance verte, ou le développement durable sont des écrans de fumée, des illusions dont il faut vite se débarrasser, car ils ne remettent pas en cause le coeur du problème mais tentent de nous faire croire qu’on peut “tout changer sans ne rien changer”. Nos valeurs soulignent une opposition à la croissance et au capitalisme, ainsi qu’au système politique actuel, qui n’a de démocratie que le nom.

Rien, dans ce qui compose les structures de l’Etat, n’est à même de faire face aux enjeux écologiques et climatiques. Les élus doivent trouver des consensus en tenant compte des intérêts de plusieurs millions d’habitants. Ils sont quelques centaines à décider de notre avenir à tous. De plus, le système politique est complètement subordonné au système économique : les traités de libre-échange, les impératifs de productivité des entreprises ou de croissance sont incompatibles avec la survie du monde vivant. Un Etat qui déciderait de faire décroître sa production de richesse, ce qui est nécessaire si l’on veut vraiment réduire notre impact écologique, se ferait complètement bouffer par les autres et serait disqualifié du grand jeu de la concurrence. C’est un leurre de faire reposer nos espoirs sur les représentants politiques, des partis ou des candidats. Il faut recréer de véritables démocraties, à taille humaine, locales. Lewis Mumford, historien et spécialiste de la technique, disait : “La démocratie est une invention de petite société”. Changeons d’échelle pour changer le système.

Concernant vos lieux d’organisation, avez-vous pour habitude de vous retrouver dans les lycées, les universités ? Le rôle de ces lieux d’enseignement dans le désastre écologique en cours a-t-il été une question ? Est-ce que des tentatives d’occupation ou de réappropriation de ces espaces ont eu lieu ?
Non, on a moins cette culture en Belgique, du moins dans les lycées. Certaines universités, comme l’ULB, ont souvent été des lieux d’occupation, ou les étudiants se retrouvent pour discuter de la lutte qu’ils mènent, etc. Mais en général on n’investit pas ces lieux pour nous organiser. Certaines tentatives d’occupation ont lieu aujourd’hui dans certaines unifs, on verra ce que ça donne.

En tout cas, c’est clair que l’enseignement tel qu’il existe aujourd’hui, étouffe toute possibilité d’émancipation politique et sociale des jeunes. Personnellement, je suis en secondaire (lycée), et on ne parle jamais de politique, de sujets sociétaux, etc. Ce n’est pas considéré comme des choses à aborder à l’école, qui est pourtant désignée comme le “lieu d’apprentissage” par excellence. Ce problème est moindre dans l’enseignement supérieur, mais les programmes et cursus scolaires ne sont pas propices au débat, à l’initiation à la démocratie. Ce qu’on nous apprend, c’est à devenir des gentils citoyens dociles, qui ne remettent en question que ce qu’on leur y autorise. On nous prépare au “marché du travail”, sans laisser entrevoir la possibilité même que le travail salarié soit lui-même un problème, notamment en ce qui concerne la crise écologique. Les cours d’économie sont en général relativement inoffensifs pour le modèle économique actuel, et ressassent des bons vieux dogmes libéraux et pro-capitalisme.

La Suède a Greta Thunberg, la Belgique a Anuna de Wever. La France n’a guère fait émerger de figures médiatiques, mais le mouvement climat y a été moins fort. Il vous arrive aussi de faire des apparitions médiatiques. Quelle est votre positionnement par rapport aux médias, et quel image donnent-ils du mouvement ? Comment concevez-vous l’intervention médiatique ?
Les apparitions dans les médias sont risquées. Dans le monde d’aujourd’hui, s’asseoir sur un plateau télé pour un débat de 30 minutes, auquel sont invités 6 intervenants, c’est avoir la certitude que seuls des discours simplistes, démagogiques ou incohérents pourront en sortir. Nous en avons fait l’expérience, et le sentiment que nous avons ressenti presque à chaque fois, c’est la frustration. Car le temps de parole est compté, les questions des journalistes calculées afin de neutraliser toute complexité, et au final cela débouche quasi systématiquement sur des dialogues de sourds, dont personne n’aura rien appris, ou si peu.

Chaque fois que nous sommes invités par des médias ou des institutions pour nous exprimer, nous essayons donc de nous concerter et de peser le pour et le contre. Car nous n’avons aucun intérêt à venir parler pour ne rien dire, ou à apparaître au grand jour au seul motif que cela nous ferait connaître du grand public. Les médias sont un moyen pour nous exprimer, pas une fin. Il nous arrive donc de refuser certaines invitations, car on sent que c’est une forme de piège, de jeu dans lequel on a pas envie de jouer.

D’ailleurs, quand on écoute certains leaders connus, en Belgique notamment, on a parfois l’impression qu’ils / elles parlent mais ne disent rien. Ça n’est pas intéressant de développer sa communication autour de l’émotionnel, du charisme pur ou du vide idéologique. Il faut que les gens comprennent ce que vous avez derrière la tête, quelles sont vos idées, et se positionnent dessus avec un regard critique, surtout sur des thèmes aussi importants que l’écologie. Le reste n’est qu’agitation.

Y a-t-il des tentatives de récupération de la part de certains partis, ONG, syndicats ?
Chacun défend sa chapelle, et il y a bien sûr des tentatives de récupération. Le PTB, parti de gauche radicale en Belgique, vient à chaque manifestation, distribue des pancartes ou des autocollants sur lesquels on ne voit pas clairement que cela provient d’une organisation politique, ou bien installe ses stands sur le parcours des manifs pour faire signer des pétitions dont personne ne connaît le contenu. Certains de leurs leaders viennent y faire des discours pour séduire les jeunes manifestants, etc. C’est un exemple parmi d’autres, mais un des plus influents dans le mouvement.

Ensuite, il y a aussi des campagnes de communication comme Sign For My Future, qui a été lancée par des centaines d’entreprises, de banques, de médias et de patrons, et présentée comme “une initiative de deux papas préoccupés par l’avenir de leurs enfants”. Encore une manière de prendre les gens par les sentiments, en occultant les manoeuvres qu’il y a derrière : redorer l’image de grandes entreprises polluantes (à l’instar de BNP Paribas Fortis, qui investi des milliards dans les énergies fossiles), en faisant croire qu’elles sont en faveur d’une “politique climatique ambitieuse”. La seule chose qu’elles veulent, en vérité, c’est qu’on continue à les subventionner, à investir dans leurs secteurs, sans changer le logiciel du système économique. On appelle ça communément du greenwashing. Parmi les signataires, il y a par ailleurs les leaders des grèves pour le climat. Elles sont tombées en plein dans le piège, soit par naïveté, soit par opportunisme, mais en tout cas, elles n’ont pas suscité le débat au sein des manifestants pour savoir ce qu’on en pensait. C’est la politique du cavalier seul. Nous, on est totalement opposé à cette campagne.

Vu que le mouvement climat semble assez mal engagé pour le moment en Belgique (comme ailleurs), comment imaginez-vous faire venir les gens à une écologie plus à la hauteur de ses objectifs annoncés ? Quels modes d’actions mettez-vous en oeuvre pour cela ?
On ne dit pas “il faut faire ça, comme ça, là, à autant de personnes et sur tel lieu”. On ne pense pas que ce soit notre rôle. Nous, on est là pour amener un message singulier aux militants, aux gens qui se sentent concernés. On ne veut pas être moralisateur. Mais on a des positions tranchées, qui sont partagées par certains, pas par tous, tantôt marginales, tantôt populaires. Et c’est ça qui fait vivre un mouvement : la conflictualité. Opposer nos idées, nous enrichir mutuellement et confronter nos opinions, c’est essentiel pour avancer. Il y a donc cet aspect démocratique qu’on veut mettre en avant. On a envie de faire vivre le débat d’idées. Et c’est de cette manière qu’on ouvrira la porte à des raisonnements plus complexes, plus politiques, plus affirmés. L’écologie radicale, c’est avant tout une analyse. L’écologie mainstream, c’est surtout du marketing. C’est là que se trouve le fossé. Dans le milieu, on parle de réformistes VS. radicaux. On a beaucoup moins d’audience que les réformistes, et c’est logique. Ce qu’on appelle “réformisme”, c’est la voie de la modération, du compromis entre le vieux monde qui nous a foutu dans la merde, et la protection de la planète. C’est intenable. On a vu ce que ça a donné en 40 ans : les partis verts, les ONG, les grands discours positifs et individualistes... Tout ça n’a pas marché, et même pire, cela a peut-être amplifié la catastrophe, par le refus de la conflictualité.

L’écologie radicale ne vise pas à convaincre le plus de gens possibles de passer à des actions directes, de blocage ou de sabotage. La civilisation industrielle capitaliste doit être démantelée, et la décroissance que l’on prône n’est pas aussi simple que la sobriété heureuse vendue par Rabhi. Pour nous, la décroissance, c’est une lutte directe, offensive contre des infrastructures matérielles. Et c’est illusoire de penser que tout le monde peut passer à ce genre d’actions. Ces actions, elles doivent être menées de manière extrêmement réfléchies, calculées, préparées, coordonnées. On ne peut pas parler de ça comme on parle de trier ses déchets.

On a pas encore organisé nos propres actions directes. Mais on prépare une grosse journée de lancement du collectif le 19 mai. On y projettera un film d’écologie radicale, on y discutera stratégies, il y aura une initiation à la désobéissance civile… Cela fait partie d’une dynamique qui a eu du mal à se lancer, mais qui est en train de se concrétiser.

La marche du 31 mars à Bruxelles a beaucoup fait parler d’elle : au lieu de manifester avec les gilets jaunes, les organisateurs de la marche ont préféré livrer ceux-ci à la police, sous prétexte qu’il y avait des "casseurs" au sein de leur cortège. S’agit-il d’un exemple fâcheux mais isolé, ou les rapports entre gilets jaunes et marches pour le climat sont-ils plutôt tendus en Belgique ?
De manière générale, les organisateurs et les marcheurs des marches pour le climat n’entretiennent pas des rapports très amicaux avec les Gilets Jaunes. On sent qu’il y a un fossé entre d’une part, des manifestants majoritairement issus des classes moyenne et supérieure, majoritairement blancs, et d’autre part des manifestants issus des classes populaires. Ce sont deux mondes forts différents, sociologiquement et culturellement, quand on y pense.

Le souci, c’est que dans les mots, les slogans et les discours, tout le monde est pour la convergence, alors qu’en réalité, c’est un conflit de classe qui se déroule sur le terrain des luttes. On ressent souvent beaucoup de mépris envers les gilets jaunes de la part des marcheurs pour le climat. Leur combat pour plus de justice sociale, plus orienté contre “le système”, serait antagoniste au combat contre le réchauffement climatique. Les franges plus radicales des manifestants climatiques ainsi que certains Gilets Jaunes se ménagent pour diffuser le message “Fin du monde fin du mois, mêmes victimes, même combat”, compris et intégré par certains, mais combattu dans les faits par la plupart. C’est ce qui s’est effectivement passé le 31 mars, quand les Gilets Jaunes ont voulu prendre le cortège de tête et que la marche pour le climat s’est arrêtée. Comme pour créer une rupture avec les gilets jaunes, cette “minorité agissante”, qui préfèrent s’exprimer de manière plus offensive, avec leurs mots et leurs expériences, avec leur colère. Certains allant jusqu’à détruire du matériel urbain. C’est une réaction extrêmement violente de la part des manifestants climatiques. Alors qu’on devrait créer des solidarités partout où c’est possible, ici la tactique qui a été employée c’est la rupture méprisante et violente avec un mouvement différent du nôtre, à la fois dans ses revendications et ses modes d’actions. Et le fait que certains organisateurs aient même collaboré avec la police pour leur livrer des Gilets Jaunes est la cerise sur le gâteau de l’indécence.

Avez-vous eu vous aussi affaire à la répression policière ? Comment cette violence est-elle perçue par le mouvement ? Par l’opinion publique ?
On a pas encore mené d’actions au nom de Génération Climat. On a tout simplement pas encore les moyens, en termes d’effectifs, d’organisation, etc. Là on se concentre sur la création de liens entre les mouvements et militants plus radicaux, le soutien d’action de désobéissance, l’ouverture de lieux de discussion démocratiques, la diffusion de notre message d’écologie radicale, etc.

En ce qui concerne les modes d’actions plus offensifs et les réactions que ça suscite, en Belgique la répression policière n’est pas aussi intense qu’en France, dans les manifestations. Mise à part lors du 31 mars où un pas a été franchi, sur le plan de la collaboration de certains militants climatiques avec la police et au niveau de la violence des interpellations des gilets jaunes ou des Black Blocs, la police belge est plutôt dans une logique de négociation, de rapport de force diplomatique avec les militants. Quand on a bloqué la rue de la loi dans la nuit du 24 au 25 mars par exemple, on avait une délégation de porte-paroles qui ont passé des heures à négocier avec la police pour qu’on puisse maintenir l’action le plus longtemps possible. Mais ils ne nous ont pas laissé bloquer tranquillement la rue du parlement, et ont tout de même arrêté une bonne trentaine de camarades au cours de la nuit, et à 6h on a dû partir sous peine de tous nous faire arrêter. Ils ont pris nos identités mais ça s’est toujours déroulé dans le calme.

L’opinion publique, surtout grâce à cette forme d’action beaucoup plus calme et non-violente, est souvent en grande partie du côté des militants. Les Gilets Jaunes n’ont pas toujours ce privilège par exemple. C’est peut-être dû au fait que nos actions sont encadrées et organisées par des collectifs et des mouvements institutionnalisés et reconnus, avec qui les politiques peuvent discuter. Ce n’est pas le cas des Gilets Jaunes, qui sont dans l’opposition nette aux représentants politiques, dans la déstructuration et la spontanéité, avec tout ce que ça peut impliquer, comme la venue de Black Blocs et de militants plus pro-actifs.

Comment vous positionnez-vous au sein des débats liées aux notions assez floues de violence et de non-violence, qui préoccupent beaucoup le mouvement climat ?
La diversité des tactiques. Voilà notre position. Si on entre dans le débat violence ou non-violence, on en sort pas. Cela suscite des crispations entre les différents mouvements et même parfois entre militants radicaux. Opposer les deux dès le début n’a aucun sens, car ce sont des stratégies complémentaires, qui ne s’excluent pas mutuellement. C’est donc un non-débat. Par ailleurs, la plupart des crispations viennent du dogmatisme de la plupart des militants pacifistes non-violents. Ceux-ci ont tendance à rejeter toute forme d’action plus musclée de la part des militants, alors que dans ce débat, soyons clairs, personne n’appelle au meurtre ou à la violence physique ou psychologique.

Le problème de ce débat est la signification qu’on donne aux termes violence et non-violence. La violence envers les personnes est exclue par la plupart des militants radicaux. Pas la destruction de biens matériels. Et cette distinction n’étant pas toujours claire, cela amène à des amalgames qui ferment toute possibilité de diversité dans les tactiques. Peter Gelderloos décrit bien les problèmes de la non-violence dogmatique dans son livre “Comment la non-violence protège l’Etat”. Imposer la non-violence comme dogme immuable est une stratégie perdante, car il faut tenir compte de chaque contexte de lutte et y appliquer les tactiques les plus efficaces.

Vous parlez notamment de "guerre contre la destruction de la planète". Ce discours tranche avec le caractère assez inoffensif des mouvements "pour le climat" en Belgique comme en France. Comment imaginez-vous une résolution possible de la question climatique sur le long terme ?
Le réchauffement climatique est une facette parmi d’autres de l’effondrement environnemental qu’on est en train de vivre. C’est en effet une guerre contre la destruction de la planète, contre l’annihilation du vivant qu’il faut mener. Et si nous avons décidé de nous qualifier d’écologistes, radicaux qui plus est, et pas de “militants climatiques”, c’est bien pour cette raison. On doit prendre en compte tous les paramètres de la catastrophe écologique, faire le lien entre tous les problèmes, et identifier leurs racines communes. Pour nous, se battre uniquement pour le climat, c’est la porte ouverte à des délires techno-scientifiques comme la géo-ingénierie ou le développement de sources d’énergies “décarbonées”, comme les énergies renouvelables industrielles ou le nucléaire, qui ont pour seule vocation de maintenir à flot une civilisation et un mode de vie totalement insoutenables.

Un exemple de fausse solution, auxquels beaucoup de gens croient à cause du focus qui est mis sur le réchauffement climatique, c’est la voiture électrique. On ne considère pas la voiture comme le problème, mais plutôt son carburant. Alors que c’est bien plus complexe. Imaginons 9 milliards d’individus sur Terre, qui ont un mode de vie moderne insoutenable, dont 3 milliards possèdent une voiture électrique. Qu’est-ce que cela implique ? Plus de routes, et donc plus de bétonnage de terres, plus d’embouteillages, plus d’extraction de minerais et de dévastation d’écosystèmes, d’épuisement de ressources, plus d’exploitation d’humains, plus de problèmes de santé, etc. C’est ça le modèle d’avenir des écolos aujourd’hui ? Ca fait rêver…

On doit se battre contre toutes formes d’exploitation et de dominations, que ce soit des humains sur les humains, de l’homme sur la femme, d’une culture sur une autre, des humains sur la nature, de l’Etat et du Capital sur les humains,... Autrement, le système capitaliste industriel trouvera toujours des brèches dans nos failles d’analyse, et récupérera nos luttes. Les modes d’actions à envisager aujourd’hui sont tous ceux qui nous permettront de mettre à bas ce système mortifère, afin que des jeunes pousses, d’autres sociétés, plus soutenables, justes et démocratiques puissent voir le jour. C’est bien beau de vouloir vivre différemment, de créer des alternatives, etc. mais si on n’y conjugue pas une grande part de résistance à la culture dominante, la vie sera un enfer et ces alternatives n’auront aucun sens dans 50 ans.

Quelles sont vos références théoriques ? Quelles lectures, vidéos, etc. vous inspirent le plus dans votre idée de ce que doit être l’écologie ?
Cela dépend de chacun de nous. Mais généralement, le contenu diffusé par Deep Green Resistance notamment nous semble une porte d’entrée très efficace vers l’écologie radicale. Et puis, pour ce qui est de l’analyse théorique, de nombreux penseurs célèbres peuvent aussi être explorés : Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Lewis Mumford, André Gorz, Ivan Ilitch, Murray Bookchin, Derrick Jensen,... C’est essentiel de se nourrir de lectures et de pensées diverses pour se forger une opinion claire. C’est comme ça qu’on apprend, qu’on fait des choix, qu’on s’affirme et qu’on s’émancipe. Se cantonner à ce que nous disent les médias de masse c’est s’assurer une inconsistance totale dans ses idées et un conformisme sans faille qui ne peut mener qu’au statu quo.
A l’approche des examens et de la fin de l’année scolaire, comment voyez-vous l’évolution de votre mouvement jusqu’aux mois de juillet/août ?
Ca va être très compliqué de maintenir une mobilisation aussi forte que ce qu’on a connu pendant encore plusieurs mois. Les grèves hebdomadaires, on voit que ça ne fait plus rêver grand monde. Faut passer à la vitesse supérieure, sans quoi ce souffle historique ne perdurera pas dans le temps et retombera aussi vite qu’il est arrivé. L’enjeu maintenant, c’est de rediriger les jeunes, leur donner envie de participer à des actions plus offensives, plus directes, plus efficaces. Beaucoup ne demandent pas mieux. Mais c’est clair que les examens et les grandes vacances annoncent potentiellement un retour à la routine quotidienne métro-boulot-dodo, ou les manifs seront moins fréquente et les actions militantes disparates et ponctuelles. Y a du pain sur la planche !
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