« Fan-zones » : eurorisme et terrofoot

« force est de constater que cette fuite en avant anti-terroriste, si elle aura contribué à faire passer le mouvement social à l’arrière plan du flux médiatique, n’aura pas réussi à rassurer réellement l’ensemble du public. »

paru dans lundimatin#65, le 15 juin 2016

Vendredi 10 juin, la « fan-zone » parisienne n’était remplie qu’à la moitié de sa capacité. Pourtant, des milliers d’hommes armés étaient déployés afin d’en garantir la sécurisation. Rassurant avez-vous dit ?

En ce début de coupe d’Europe de football, nombreux sont les regards qui convergent vers ce qu’il est maintenant convenu d’appeler les « fan-zones », nouveauté de la période pour qui n’est pas vraiment habitué des compétitions sportives internationales. Lors de la coupe du Monde de football de 1998, dernier événement de ce genre organisé en France, celles-ci n’existaient en effet pas encore.

Il y aurait évidemment, sur ces « fan-zone », une analyse complète à réaliser, plus poussée en tous cas que ce qu’il n’est possible de faire ici. Il convient tout au moins d’en préciser le principe : regrouper en un même endroit un maximum de personnes désireuses de voir le match du jour, mais n’ayant pu avoir accès au stade. Ces « fans » (puisqu’on ne dit plus supporter) auront à leur disposition à l’intérieur de leur « zone », outre un immense écran géant (420 m² pour celui installé à Paris), un « village » où ils pourront se ravitailler à leur guise auprès des sponsors officiels en diverses marchandises telles que boissons, nourriture, ballons homologués et autres accessoires sportifs.

« Fan-zones » : sécuriser les sponsors

Signe des temps, l’abord de la « fan-zone » parisienne était, vendredi 10 juin, sensiblement militarisé. Au double sens du terme : présence massive d’hommes en armes d’une part, sécurisation assurée par des militaires, soldats de l’Armée de terre et gendarmes mobiles, d’autre part. Si la présence de soldats n’étonnera que celui qui ignore que l’Ecole militaire est située à l’entrée du Champs de Mars, force est de constater que les lieux ressemblaient bien plus à un théâtre d’opération militaire qu’à une banale rencontre sportive.

Il apparaît toutefois difficile, noyé dans le flot de la communication conjointe du gouvernement et de l’UEFA, de démêler les objectifs réels de cet imposant dispositif sécuritaire, notamment pour ce qui a trait aux fouilles systématiques à l’entrée de la « fan-zone » : s’agit-il ici de rassurer les « fans » quant à l’absence de menace d’attentats, ou plutôt d’assurer le monopole de la consommation aux multinationales installées à l’intérieur ? Il est en effet loisible de se poser la question, quand à l’entrée sont confisquées de banales bouteilles d’eau qui pourront par ailleurs être achetées à l’intérieur de la « fan-zone » pour la modique somme de 3,50€ les 50 cl. Heureusement pour les organisateurs, les « fans » ne devraient pas s’en offusquer : nombreux sont en effet ceux qui sont acclimatés à ce genre de mesures, par ailleurs largement mises en œuvre depuis plusieurs années dans les aéroports.

Pourtant, contrastant avec la précision millimétrée d’une telle organisation, les prévisions d’affluence au sein de cette « fan-zone » se sont avérées largement erronées : ce ne furent en effet qu’entre 30 et 40 000 supporters qui se rendirent sur le Champ de Mars, loin donc des 90 000 attendus. Ironie du sport, on se souviendra peut-être que ces chiffres sont proches de ceux qui avaient été communiqués par le ministère de l’Intérieur s’agissant de la participation à la manifestation parisienne contre le projet de loi « Travail » du 31 mars dernier.

Il est en conséquence légitime de s’interroger sur les raisons qui expliquent que le gouvernement et l’UEFA réunis n’aient réussi, malgré les énormes moyens à leur disposition, qu’à attirer à peu près autant de monde que des organisations syndicales par ailleurs divisées et minoritaires. Et, en guise de premier élément de réponse, il semble qu’au delà des artifices de la communication officielle, la peur ait eu tout son rôle à jouer dans la démobilisation des « fans » attendus à Paris. Une telle défiance signifierait pourtant en creux l’échec partiel du dispositif sécuritaire, incapable de rassurer le public malgré les effectifs déployés.

Eurorisme : la peur comme quotidien

Cette défiance doit donc être mise en perspective au regard du rapport ambivalent qu’entretiennent manifestement les parisiens vis-à-vis de la peur qui les ronge, celle-ci ayant le malheur d’être tout à la fois permanente et indicible. Depuis plus de six mois maintenant, la peur s’est en effet invitée dans le quotidien de chacun de ceux qui utilisent les transports urbains, voyagent en avions, voire à présent se divertissent en terrasse ou dans une salle de concert. Mais, dans le même temps, la condition de la préservation même de ce quotidien en tant que tel est de faire quotidiennement comme si cette peur n’avait pas lieu d’être.

C’est, notamment, ce qui permet de comprendre qu’au lendemain du massacre du 13 novembre 2015, il se soit trouvé des illuminés pour aller proclamer en place publique qu’ils n’avaient « pas peur » et ce malgré l’évidence absolue du contraire, comme devait finalement se charger de le démontrer leur fuite pathétique, provoquée par l’explosion de pétards allumés par quelques trouble-fêtes. Car si cette affirmation était encore crédible lorsqu’elle fut proclamée au cours des rassemblements suivant l’assassinat de la rédaction de Charlie-Hebdo, l’attentat n’ayant visé que des célébrités, il en allait tout autrement pour le drame du 13 novembre. Celui-ci, en touchant directement la masse des parisiens, s’est en effet invité dans l’intimité de chacun : si les rares anonymes tués par les frères Kouachi ne le furent qu’à titre accessoire, conférant ainsi à l’évènement un sentiment de lointain, de détachement de la vie réelle, peu à même de susciter la peur par absence d’identification et expliquant en retour la dimension massive des rassemblements qui le suivirent [1], c’est bien à titre principal que « monsieur-et-madame-tout-le-monde » furent la cible des assaillants de novembre. De là ne pouvait que se propager une peur unanime, partagée par l’ensemble des habitants, qui se reconnurent immédiatement dans les victimes aléatoires de ces attaques. Ainsi, si ce qui fut dit au soir du 14 novembre fut effectivement « même pas peur », c’était plutôt « nous n’avons pas envie d’avoir peur » qu’il convenait d’entendre.

Cette plainte, cette peur d’avoir peur exprimée en place publique, ne doit toutefois pas être regardée comme une adresse belliqueuse à l’égard des supposés commanditaires du massacre. Ceux-ci, si tant est qu’ils puissent attacher une quelconque importance aux mots prononcés par ceux qu’ils ne voient que comme de potentielles victimes, n’auraient en effet eu à y entendre que la confirmation que leurs objectifs avaient été atteints. Cette proclamation, dont il est aisé de saisir toute la dimension cathartique, n’était au contraire que l’expression infantile du besoin d’être rassurés, d’une demande de protection de nature toute féodale, adressées en réalité directement à l’Etat par ceux qui lui sont assujettis. Et c’est bien cette demande qui constitue le substrat rendant possible la politique anti-terroriste actuelle. Ainsi, si le gouvernement n’a pas manqué de s’en emparer immédiatement en décrétant l’état d’urgence, il la réactive régulièrement au gré de ses besoins, tant pour détourner les regards qui pourraient être attirés vers d’autres sphères de la vie politique, que pour affirmer sa nécessité et, partant, sa légitimité.

Terrofoot : la sécurité contre les « fans »

C’est donc ainsi qu’il faut comprendre la déclaration des communicants de l’Elysée, qui, confrontés à des appels à paralyser le déroulement de l’Euro dans le cadre du mouvement contre la loi « Travail », faisaient dire dès le 31 mai à François Hollande que, s’agissant de cet évènement, « la menace reste celle du terrorisme ». Il fallait bien en effet donner le ton, éviter de donner prise aux velléités de blocages qui s’exprimaient de plus en plus ouvertement : la machine anti-terroriste paraissait alors, au regard de sa popularité actuelle, toute indiquée pour allumer les contre-feux nécessaires. Quitte à oublier un peu vite, comme le démontrent les derniers évènements marseillais, que la principale menace pour les supporters, ce sont souvent les supporters eux-mêmes.

Et c’est ainsi que la machine sécuritaire s’est à nouveau emballée : inflation d’alertes médiatiques sur la « menace terroriste », nouveau bégaiement du chef de l’Etat le 5 juin pour rappeler la prégnance de cette dernière, promesse délirante d’une « mobilisation totale de l’Etat » avec mobilisation 90 000 personnes chargées de la sécurité dont près de 80 000 flics, organisation et surtout large médiatisation d’une simulation d’attaque terroriste grandeur nature, lancement d’une application « alerte attentat »... Rien ne nous fut épargné, pas même le dérapage du secrétaire d’Etat chargé des sports qui, semblant traduire tout à la fois les velléités de privatisation accrue de l’événement et la manifestation d’un hybris concentrationnaire, proposait d’interdire aux bars de diffuser les matchs et déclarait tranquillement que « seul le lieu ouvert pose problème. Une ville peut très bien installer un écran géant dans un stade si elle le souhaite. L’essentiel est que ce soit un lieu fermé. »

Toutefois, à en juger par la fréquentation en berne des « fan-zones », force est de constater que cette fuite en avant anti-terroriste, si elle aura contribué à faire passer le mouvement social à l’arrière plan du flux médiatique, n’aura pas réussi à rassurer réellement l’ensemble du public. Il semble à cet égard que le gouvernement, entraîné dans sa propre fuite en avant communicationnelle, ait oublié l’un des axiomes fondamentaux de toute politique anti-terroriste : les dispositifs visibles de sécurité ont pour vocation première de renforcer le sentiment de menace. Pour le dire autrement, voir autant d’hommes armés autour d’un rassemblement a priori innocent ne peut que contribuer à faire fuir ceux qui finiront immanquablement par penser que, s’il devait se passer quelque chose, ce ne pourrait être qu’en cet endroit préalablement désigné comme une cible par l’Etat lui-même.

Ainsi, la désaffection pour les « fans-zone », si elle devait se confirmer, constituerait donc un motif supplémentaire de réjouissance. Il y aurait alors lieu de voir en effet celle-ci comme un nouveau symptôme de la perte de confiance d’une population envers son gouvernement, celui-ci s’étant récemment illustré par son incapacité à la protéger, malgré ses promesses, et révélé coupable en dernier ressort d’avoir sacrifié ses sujets sur l’autel de la raison d’Etat. Une telle perte de confiance viendrait ainsi nourrir les espoirs de ceux qui aspirent au changement, car c’est par elle que nait la peur non pas d’un ennemi diffus, mais du gouvernement lui-même : son échec à rassurer la population n’est que le premier signe de son échec à la gouverner.

[1cette analyse ne s’applique bien évidemment qu’au seul attentat ayant visé Charlie-Hebdo, et n’a pas vocation à s’appliquer à l’attentat de l’hyper-casher, ayant visé explicitement et dramatiquement la communauté juive.
Pour mémoire, il est ici fait référence aux slogans « même pas peur » et à la pancarte « not afraid » qui avaient été affichés au soir même du 7 janvier 2015.

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