Egypte : Mada Masr, voix dissonante d’une campagne à l’unisson

paru dans lundimatin#139, le 26 mars 2018

Quelque 60 millions d’Égyptiens sont appelés à voter à partir d’aujourd’hui. L’élection doit sans surprise reconduire le chef de l’État Abdel Fattah al-Sissi pour un second mandat. La campagne a été marquée par des attaques virulentes contre les journalistes étrangers, alors que la presse égyptienne, de plus en plus encadrée, soutenait le candidat Sissi à l’unisson. À une exception près, le site d’information indépendant Mada Masr, bloqué en Égypte, qui a continué à faire entendre sa voix tout au long de la campagne.

L’Égypte du président Sissi est l’une des plus grandes prisons de journalistes, 182 sont actuellement derrière les barreaux selon Reporters Sans Frontières. Depuis la reprise en main du pouvoir à la suite du coup d’État militaire de 2013 contre le Frère musulman Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu dans le sillage de la révolution de 2011, les médias sont la cible du régime.

Plus de 400 sites internet ont été bloqués par les autorités au cours de l’année passée. Une loi sur la cybercriminalité et les « fake news » actuellement en préparation au Parlement vise à régulariser ce type de blocage. Mada Masr est devenu le symbole de la résistance à la censure. Entretien avec Lina Attalah, la fondatrice du site.

Par Martin Roux

Quelle pression est exercée sur la rédaction de Mada Masr et comment est-elle ressentie par les journalistes ?
La pression principale c’est vraiment le blocage du site web, depuis mai. Bien qu’on arrive à publier sur les réseaux sociaux, sur Facebook, sur des plateformes alternatives, bien qu’on essaye d’expliquer aux gens qu’ils peuvent utiliser d’autres moyens pour accéder au site, la plupart du temps, soit ces plateformes alternatives sont attaquées, soit elles rencontrent des problèmes techniques. C’est le genre de pressions qui ont une influence psychologique sur les journalistes. Ils ont parfois l’impression de travailler sur des articles qui ne sont pas assez lus, ce qui peut être paralysant.

La peur est généralisée. Travailler dans la rue est rarement possible et c’est, là aussi, quelque chose qui entrave notre activité. Mais personnellement, il ne m’est rien arrivé jusqu’à maintenant. Et aucun journaliste n’est encore venu me voir pour me dire : « il y a trop de pressions, je ne peux pas continuer avec Mada. » Au contraire, chaque fois que l’on se rassemble pour décider de la manière dont nous pouvons continuer à travailler, les décisions sont plutôt radicales. Par exemple, quand nous avons décidé d’intenter un procès à cause du blocage [1], le gouvernement s’est défendu en pointant la responsabilité d’institutions comme le ministère de la Défense ou les forces armées. Nous devions choisir entre fermer complètement le dossier ou intenter un procès contre ces institutions. Nous avons délibéré en assemblée générale. Choisir l’escalade pourrait avoir des répercussions, nous pourrions subir des pressions, peut-être même une forme de persécution. Mais nous avons tous choisi d’agir car c’est notre droit, c’est à nous de mener cette lutte. Si nous normalisons le blocage de notre site web, qui mènera cette lutte en notre nom ? Pour moi, c’est vraiment cette collectivité qui nous aide à rester radicaux.

Dans le cadre du procès que vous avez intenté, comment expliquez-vous que le gouvernement se soit dédouané pour pointer ces institutions ?
On le voit maintenant avec la loi sur la cybercriminalité qui est en préparation, il n’y actuellement pas d’outils légaux qui organisent le blocage de sites webs. Ce qui a été fait l’a été de manière assez chaotique. J’ai travaillé sous l’ère Moubarak, pendant la révolution, et en comparaison, nous vivons désormais une période extrême concernant le non-respect de la loi. Ce procès nous a montré qu’après avoir bloqué les sites web, ils cherchent désormais à instaurer une loi rétroactive pour encadrer ce blocage. Ce n’est pas pour défendre Moubarak, mais après tout, il était à la tête d’un régime politique qui s’est construit durant trente ans. Aujourd’hui, après des années de soulèvements, c’est très différent, nous sommes gouvernés par des forces militaires qui ne constituent pas une force politique. Ceux qui gèrent le pays ont peu fait de politique et peinent à définir la nature de leur régime autoritaire. C’est ce qui explique ce qui se passe maintenant, comme le blocage des sites web, mais surtout sur le dossier de Tiran et Sanafir [2] ou encore les élections.

Face à une répression aussi chaotique, comment tracez-vous certaines lignes rouges ?
Nous avons toujours essayé d’éliminer cette notion de notre vocabulaire, elle ne mène à rien. Les lignes rouges ne sont jamais déclarées ouvertement, ce ne sont jamais des lois mais des projections, même si elles sont appuyées sur des preuves. Lorsque l’on commence à tracer une ligne rouge dans son esprit, on en trace une autre, puis c’est le point de départ de l’autocensure. Nous pensons plutôt à comment négocier, nous cherchons des solutions pour publier ce que l’on souhaite publier sans finir en prison sur le champs. Il s’agit donc plutôt de trouver des moyens pour faire passer l’information, et particulièrement les informations sensibles, ou pour protéger nos sources. C’est ainsi que l’on essaie d’aborder notre travail, plutôt que de tracer des lignes rouges.
Mada Masr s’est lancé en 2013, à la veille de la destitution du président Mohamed Morsi et du rétablissement du pouvoir de l’armée. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de créer un tel site à ce moment-là ?
À l’époque, je gérais le site web Egypt Independent, la version anglaise d’Al-Masry Al-Youm, le plus important journal privé en Égypte. Avec le temps, des divisions politiques entre la rédaction anglaise et le management d’Al-Masry Al-Youm sont apparues. Entre fin 2012 et début 2013, la majorité des médias privés égyptiens, ont pris la décision de s’aligner avec l’armée contre les Frères musulmans. Et nous, ce petit groupe issu de la rédaction anglaise d’Al-Masry Al-Youm, nous nous trouvions à distance égale des deux parties, de l’armée et des Frères musulmans. J’avais un groupe de 25 journalistes qui travaillaient avec moi et du jour au lendemain nous avons été mis à la porte. C’était en avril-mai et les appels pour la manifestation du 30 juin commençaient à se répandre [3]. J’avais l’intuition que quelque chose de grand allait se passer dans le pays, et que cela serait mal couvert. Je sentais qu’il n’y aurait pas assez de témoignages, non seulement sur cet événement mais également sur ce qui allait suivre. Je pensais surtout à Rabaa’ [4]. Nous nous sommes donc réunis avec l’ancienne équipe de Egypt Independent et j’ai proposé que l’on commence un nouveau projet ensemble. Nous avions beaucoup d’espoir, très peu de temps et pas assez d’argent. Je voulais que le site web soit en ligne, en direct, et que nous soyons dans la rue, en train de faire notre travail de journalistes le 30 juin. Et c’est ce qui s’est passé. Nous avons travaillé nuit et jour pour que le site web fonctionne. Le développeur de l’époque est aujourd’hui en prison [5]. Je l’avais fait rester debout pendant quatre nuits pour mettre en ligne le site web à temps. C’était mon rêve, que tout le monde soit dans la rue, en train de travailler. Je ne voulais pas qu’ils soient à la maison, au chômage ce jour-là, comme les jours d’après.

Je pense que nous avons établi la possibilité, dans un moment difficile, hostile, d’avoir un média courageux et indépendant. Non seulement un média qui s’oppose au pouvoir et à sa répression mais aussi un média qui sait comment s’adresser à son lectorat et fournir des articles de qualité. Ces quatre dernières années, nous avons montré que c’était possible.

Comment le paysage médiatique égyptien a-t-il évolué depuis le lancement de Mada Masr ?
Au début des années 2000, le succès des médias privés en Égypte était lié au fait qu’ils proposaient un récit alternatif à celui des médias d’État. La position de ces médias privés s’est de plus en plus cristallisée et ils font désormais face à une crise car ils ne proposent rien de différent et leur existence même est remise en question. Cela se voit au niveau de la circulation de la presse écrite, qui a fortement chuté, non pas en raison du numérique, mais parce que la qualité et la diversité que ces médias ont pu offrir à certaines périodes a complètement disparu. À la télévision, le média le plus consommé en Égypte, on a assisté ces dernières années à la mort des émissions politiques, qui constituaient un phénomène intéressant dans le paysage médiatique égyptien, depuis la révolution de 2011. Les publicitaires désormais se retirent des programmes politiques et les chaînes se tournent vers le divertissement. En cela, cela ressemble au début de l’ère Moubarak, dans les années 80. Le principe était alors de faire comprendre aux gens qu’ils ne devaient pas se préoccuper de politique, pour la laisser aux hommes politiques. Et la télévision était seulement là pour les divertir.
Comment l’élection présidentielle qui débute aujourd’hui s’inscrit-elle dans ce processus de dépolitisation ?
Depuis 2013, les autorités cherchent à banaliser la politique, les gens ne doivent pas y accorder d’importance, ne pas y penser. C’est une stratégie assez classique, qui a été employée jusqu’à cette élection présidentielle, à laquelle personne ne s’intéresse vraiment. Mais ils se sont tiré une balle dans le pied, parce qu’en même temps, ils veulent que les gens sortent et votent pour Sissi, c’est essentiel pour la légitimité du pouvoir. Ils ont tué l’espace politique qui persistait tant bien que mal jusqu’à 2013 et qui est en déclin depuis. Il y a des petites poches de résistance mais il n’y a pas de débat politique. Cette élection est un non-événement. La violence du spectacle de toutes les affiches qui nous entourent est une réponse à cette absence de politique. Car, on sait bien qu’il sera réélu, il y a un seul candidat. Il sera même probablement réélu pour essayer de rester plus longtemps, par un changement de Constitution.
Comment voyez-vous l’avenir de Mada Masr ?
Nous ne nous faisons pas d’illusions, c’est tout-à-fait possible que Mada Masr ferme complètement ce soir ou demain. Nous travaillons dans cet état d’esprit et nous ne prendrons jamais des décisions qui altèreraient la qualité de notre travail journalistique, uniquement pour survivre. Dans l’environnement dans lequel on vit, c’est plutôt raisonnable d’accepter que tout peut s’arrêter à n’importe quel moment. Mais j’ai en même temps beaucoup d’ambitions à voir ce journal continuer à exister et à porter le projet d’une troisième génération de médias dans le pays. Des médias qui sont gérés par les journalistes et non par l’État ou des investisseurs, sur le modèle de Médiapart par exemple, et qui proposent une vision critique et à la fois incluante, centrée sur le lectorat. Toute cette expérience, j’espère la voir survivre à la répression que nous vivons, car c’est un modèle qui donne espoir. Je rêve de voir depuis ma tombe la célébration du centenaire de Mada Masr, mais je ne vais pas me faire tuer pour cela, et ni moi, ni les autres journalistes, ne changerons notre manière de travailler pour ce rêve. C’est juste un rêve.

Martin Roux

[1le verdict attendu hier a été repoussé

[2la décision de céder ces deux îlots stratégiques de la Mer rouge à l’Arabie Saoudite a suscité un tollé en Égypte

[3le 30 juin marque le début d’un cycle de manifestations monstres qui aboutissent le 3 juillet à la destitution de Mohamed Morsi par l’armée

[4dans la nuit du 14 août 2013, deux sit-ins des partisans du président Mohamed Morsi sont dispersés par les forces de sécurité sur les places Rabaa’ al Adawiya et al Nahda dans le Grand Caire, l’opération a causé la mort d’au moins 900 personnes et en a blessé plus d’un millier

[5accusé d’avoir organisé une manifestation en 2013, Alaa Abdel Fattah a été condamné à 5 ans d’emprisonnement

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