Du backlash écologique au backlash IA

Thélyson Orélien est-il un prophète ?

paru dans lundimatin#537, le 13 octobre 2026

À quand une psychanalyse des nouveaux contes de fées ? Le vent serait-il en train de tourner ? Entre les Docteur Frankenstein de l’IA qui prennent peur de leur créature et les manifestations contre l’implantation de data centers un peu partout aux USA, mais aussi maintenant en France, l’ ’IA mania’, qui avait débuté comme un cyber-conte de fées, commence à virer au cauchemar.

Les fournaises estivales devenues habituelles (« il ne fait que 30°C… ça va ») entretiennent des torpeurs mentales qui convergent opportunément avec un aveuglement salutaire pour la santé mentale, sacrée cause nationale. Peut-on être assez inconscient pour se féliciter de la douce moiteur de cet été indien sans en voir ni les causes, ni les conséquences à bien trop court terme ? Comme l’a montré une anthropologue, Elise Boutié, à propos des méga-feux en Californie, les victimes de la catastrophe elles-mêmes (du moins les survivants, car il y a eu des morts) restent souvent dans le déni quant à l’origine climatique de ces incendies et les attribuent au simple hasard [1], un peu comme Emmanuel Macron avec son « Qui aurait pu prédire... ? » en 2022. C’est sans doute la même chose avec l’IA. "Qu’est-ce qui réveille ?" se demandait Lacan. Il semble en tout cas facile de continuer à ignorer le vase communicant entre la courbe des investissements dans l’IA et celle des investissements dans la transition écologique, désormais nettement inférieurs [2]. On s’alarme du niveau d’endettement, mais quid de ses causes ? Une transition chasse l’autre : il n’y aura pas assez pour le numérique et pour l’environnement. Et il pourrait ne pas y avoir assez pour aucun des deux. Oui, mais : aux USA, 75 projets de data centers ont été annulés rien qu’au premier trimestre, sous la pression des citoyens de toute sorte [3]. Républicains comme démocrates, rednecks ou cols blancs se révoltent contre ces gigantesques aspirateurs à eau et à énergie.

Et en France ? On part de loin : le problème, médiatiquement et politiquement construit, ce sont, semble-t-il, les éoliennes, approuvées sur le principe et en théorie, mais en fait très mal tolérées quand elles s’implantent dans le champ d’à côté. L’IA et le numérique, au contraire, c’est virtuel : comme disent les élèves, « mais comment ça peut émettre du CO2, un téléphone ? Où est le pot d’échappement ? » Si l’on ajoute la fable de la prétendue neutralité du nucléaire sur le plan environnemental, et de son coût prétendument faible, le piège se referme. Et pourtant un rapport récent à la Commission Européenne montre que non seulement le coût de l’énergie produite par les nouveaux EPR sera plus de 3,5 fois supérieur à celui des renouvelables, mais aussi que ces EPR2 bénéficient d’aides à l’investissement inédites (et de conditions particulièrement arrangeantes et coûteuses pour le budget de l’État) [4]. A l’heure où l’EPR de Flamanville est à nouveau à l’arrêt, à peine un an après sa mise en service complète, il y a de quoi faire réfléchir au prix de l’électricité.

La France cherche à "rester dans la course" : "attirer les investisseurs", c’est-à-dire d’abord les data centers ("Choose France"), cela veut dire offrir aux GAFAM sur un plateau nos ressources en eau, notre électricité pas (trop) chère, en échange de... hum. Pas de transferts technologiques en tout cas. Quant à Mistral, il semble avoir renoncé à la compétition sur les LLM pour faire du business autrement, en contrats avec les Américains (... et avec Total). "Mistral AI veut être présent", dixit, "sur toute la chaîne de valeur, des data centers aux applications chez les entreprises, pour contrer la domination américaine" : c’est justement le contraire qui est en train de se passer. Et la France, sous l’influence de ses start-ups (théoriquement) souveraines a longuement renâclé avant de finir par signer un texte présenté à l’ONU pour renforcer les mesures de sécurité sur l’IA, sans engagement clair cependant.

Faisons confiance à la communication de la "marque France" : les éléments de langage nous livrent le bon message, mais sous forme inversée. Encore du Lacan !

La suspension de l’incrédulité

Le décalage entre les discours toujours lénifiants des medias mainstream, qui continuent à distiller des éléments de langage semi-publicitaires, et le réel (épuisement des ressources, émissions gigantesques de CO2, siphonnage d’emplois, voire autonomisation inquiétante des machines, inversement proportionnelle à la dépendance des humains à leur égard, etc) ressemble de plus en plus au déni chez les patients borderline.
Les experts de plateaux télé n’en démordent pas : la bonne pratique, c’est de "ne surtout pas diaboliser" cet "outil", neutre comme tous les outils : comme les armes, les mines antipersonnel, les pesticides, etc. Un usage "raisonné" et "’éthique", c’est comme la guerre chirurgicale ? Ou l’"agriculture raisonnée" ? Ce discours de sous-préfet en quête de modernité fait, ou plutôt faisait l’unanimité, il y a peu.
En attendant, "pour les métiers les plus exposés à l’IA générative, le nombre de nouvelles offres publiées sur le site de France Travail (...) a chuté de plus de 50 % relativement aux métiers peu exposés" [5].

La contestation opérerait désormais à trois niveaux : dénonciation, y compris par certains concepteurs de l’IA eux-mêmes, des dangers qu’elle fait planer sur les emplois et l’organisation du travail, voire de la société dans son ensemble ; collusion entre pouvoirs publics et entreprises de la tech (dont Palantir est l’emblème), voire transfert de souveraineté au profit du « techno-pouvoir » ; enfin luttes locales, et assez souvent victorieuses,contre l’implantation de data centers. « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l’IA, c’est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard.  », selon le Wall Street Journal [6].

A cela il faut ajouter les prophéties alarmistes des « doomers », ces experts de l’IA qui, au vu des comportements transgressifs de certains « agents » IA, devenus capables d’initiative et même de hacking de certains sites, pourraient rapidement développer des compétences dangereuses [7]. Certes, ces propos ont été relayés par la presse pendant quelques semaines. Mais il est frappant de constater qu’ils ont la plupart du temps été commentés de façon distante, sinon sceptique, en insistant sur l’intérêt qui pourrait motiver les dirigeants de certains GAFAM, comme Dario Amodei mais aussi Sam Altman, à accréditer cette hypothèse. S’agit-il réellement d’une hypothèse ? C’est ce que semblent insinuer nombre de medias, alors que les 40 chercheurs mandatés par l’Assemblée générale des Nations-Unies sont unanimes à tirer la sonnette d’alarme, reprenant des conclusions déjà développées notamment dans la revue Science ou la revue Nature [8]. Don’t look up ? Comme dans cette fameuse fiction censée montrer notre déni collectif, il est peut-être trop difficile pour nos appareils psychiques de digérer une information d’une telle gravité. Impensable, n’est-il pas plus sécurisant de ranger tout cela dans la rubrique « hum… on verra plus tard », ou bien dans la rubrique « c’est une série Netflix » ? Il est possible que la météorite percute la terre : jusqu’ici tout va bien. On reste dans le pacte fictionnel, le public des medias accueille ces informations comme un récit post-apocalyptique de plus.

Mais comment expliquer le clivage entre le discours médiatique dominant et le rejet croissant, bien réel, de ces technologies, même par des Etats-Uniens dont 71 % jugeraient le rythme de développement de l’IA trop rapide, toutes appartenances politiques confondues, et 40 % déclareraient vouloir l’interdire [9] ? Chiffre littéralement incroyable : car dans le même temps, les publireportages en continu en faveur du progrès technologique battent leur plein. Est-ce le même phénomène qui fait que les medias français continuent à présenter l’opinion comme hostile aux éoliennes alors que 70 % de la population s’y dit favorable ?

A moins que le clivage ne passe aussi par notre propre cerveau : nous qui vilipendons l’intelligence artificielle d’une main tout en l’utilisant de l’autre.

Pénélope et le détricotage

C’est notamment le cas dans l’Education. Il existe un cadre d’usage de l’IA à l’école, restrictif, mais pas trop. Il est surtout question d’appel à l’éthique, à l’usage raisonné. Pourtant, pas de semaine ne se passe, depuis trois ans, sans que les enseignants ne reçoivent des sollicitations diverses, émanant de diverses sources, publiques ou privées, pour acclimater ces technologies à marches forcées. Non peut-être sans une petite arrière-pensée pour les petites ou grandes économies que l’on pourrait faire à moyen terme sur les budgets en laissant les élèves se débrouiller avec leur Ordilib, comme au moment du confinement ?

Depuis peu, une nouvelle loi vise à interdire les téléphones au lycée : mais dès sa promulgation, l’accent a été mis sur la difficulté d’application, faute de moyens de surveillance,ou même ses dangers, l’interdiction risquant de mettre les élèves littéralement « à la rue », réduits à consulter sur la voie publique au risque d’un accident... pointant les failles ou l’absurdité du dispositif avant même que la règle ait eu la moindre chance d’être seulement essayée. S’agit-il réellement d’interdire ou de faire mine d’interdire ? Est-ce une proclamation vertueuse ou un réel objectif ? On se souviendra que, concernant l’interdiction du téléphone au collège, en vigueur depuis longtemps (2018), une des (éphémères) Ministres, Nicole Belloubet, avait cru bon d’initier un second dispositif (en 2024), après des années de tergiversation, pour interdire « vraiment » le téléphone [10]. L’emboîtement réglementaire finit par ressembler à une mise en abyme : il faut une loi pour appliquer la loi, faut-il parler de l’effet Vache Qui Rit ? Ou d’un paradoxe vertigineux ? Pour l’IA en tout cas, le grand écart est abyssal, et laisse béer un gouffre entre les principes et les actes.
C’est bien cette contradiction qui semble devenue quasi systémique : comme pour les lois environnementales du reste, dont il est devenu patent que c’est un « détricotage » qui s’opère, contrairement aux objectifs affichés. En fait, il faudrait plutôt parler d’un « syndrome de Pénélope », qui détricote la nuit ce qu’elle fait semblant de tisser le jour.

Chez les enseignants, le grand écart est manifeste : en trois ans, les salles des profs sont passées d’un refus poli (« l’IA, non merci ») à un usage assumé. Si la plupart des profs continuent à vilipender les élèves utilisateurs d’IA, eux-mêmes l’expérimentent beaucoup plus souvent, soit sur un mode soft d’« assistant de direction », soit d’une manière plus intensive, comme « incubateur de conception » [11].

Les élèves, eux, présentent le même genre de syndrome : ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne pense à critiquer l’IA et à être conscients de ses dangers, mais cela ne les empêche pas de s’en servir au quotidien, sans aucune mauvaise conscience [12]. Mais désormais, il semblerait qu’on assiste à des stratégies plus retorses. La ruse pour les élèves les plus madrés exposés à la compétition consisterait à pousser les autres à utiliser l’IA... pour éviter qu’ils ne progressent (témoignage d’élèves d’un grand lycée parisien [13]).

Est-ce le signe que nous allons enfin, collectivement, sortir du clivage et entrer en résistance ? Cela supposerait de lutter contre soi-même, comme le baron de Münchhausen qui doit se sortir lui-même de l’eau. Ou l’autruche qui doit apprendre à manoeuvrer son long cou pour regarder autre chose que le sable, et cesser de se croire à la plage. Sous la plage de l’IA, les pavés ?

La Mafia numérique et le ballon d’essai

Même le monde littéraire semble se réveiller, en découvrant que le petit génie de la rentrée littéraire avait peut-être signé un pacte avec le génie de la lampe... artificielle ? Mais, une fois n’est pas coutume, la polémique sur les « éléments de langage » n’étant peut-être elle-même qu’un élément de langage. Voire un élément de plan marketing : selon le fameux principe du « ballon d’essai », bien connu de tous les communicants, une première annonce qui provoque un scandale permet, en creux et à bas bruit, de déblayer le terrain et de préparer les esprits ; au deuxième essai, beaucoup moins de gens se disent scandalisés, et au troisième on est déjà bien avancés sur le chemin de l’acculturation. Depuis trois ans d’innombrables essayistes, musiciens, penseurs, créateurs ont déjà assumé et médiatisé une utilisation plus ou moins poussée de l’IA dans leur travail, avec des réactions diverses. Qu’en sera-t-il dans un an ou deux, quand d’autres Thélyson Orélien auront publié des livres avec 30, 60 ou 80 % d’IA, et que de plus en plus de lecteurs ne les trouveront pas si mauvais ? Comme les auditeurs de la musique au kilomètre sur Deezer (plus de la moitié des nouveaux uploads sont déjà générés par l’IA). Le rédacteur en chef du Monde, face au scandale Orélien, déclare vaillamment : « Il n’y a qu’une solution. En attendant un véritable gendarme de l’IA, européen ou mondial, sans doute faut-il l’accepter (l’IA) » [14], mais bien d’autres disent qu’ils n’ont juste pas envie d’écrire des livres avec ChatGPT, ni d’en lire. Certes, la solution « unique », sur le mode « There is no alternative  », a été majoritaire jusqu’ici : principe de modération, plutôt que de précaution ? Peur de passer pour un réactionnaire, un Amish, ou un has been  ? Ou peut-être effet du matraquage tellement insistant des marchands de soupe artificielle. Pourquoi est-il si difficile de refuser simplement d’utiliser l’IA, ou de dire non ? Parler d’usage « limité » ou « éthique » semble mesuré et humaniste : mais s’agit-il réellement de cela, lorsque l’outil et son "affordance" a précisément pour but affiché de servir à un usage non pas partiel mais "large" et "général" (LLM, IAg) et, par ailleurs, de se substituer à l’intelligence de l’utilisateur, voire de le pousser à la fraude (à la fin de la réponse de ChatGPT : "veux-tu que je t’aide à mettre en forme ces éléments", etc.) ? Pas sûr cependant que le techno-centrisme des ravis de la crèche numérique et de l’inaction écologique continue à l’emporter très longtemps, face à la radicalité qui monte. Ni que la légende urbaine de la neutralité technologique tienne encore. Lorsque Evgeny Morozov, habituellement plus acéré, propose, dans un article effarant du Monde Diplomatique d’août 2026 [15], de socialiser l’IA pour la mettre au service du peuple (puisque Marx pensait que les machines n’étaient ni de gauche ni de droite), il n’a qu’un exemple concret, pour l’instant, à l’appui de sa thèse, celui d’un automobiliste qui a réussi, grâce à ChatGPT, à faire sauter une contravention. C’est un début, mais l’utopie sonne un peu comme si on projetait de récupérer tout l’argent de la Mafia pour le distribuer aux pauvres. En attendant la collectivisation des IA et leur conversion aux valeurs de la démocratie sociale, il serait peut-être plus avisé de se tenir à distance.

Julien Cueille

[1] Recherche menée par Elise Boutié sur la ville de Paradise, dans un article de 2022 « Crise climatique, crise politique – Quand l’incendie le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis affecte la perception de la forêt », Journal des Anthropologues. https://sms.hypotheses.org/38711

[2] L’OCDE estime que l’IA aurait capté en 2025 61 % de la valeur totale des investissements mondiaux en capital-risque.

[3] Pierre Rimbert, « Tout le monde déteste l’IA », Le Monde Diplomatique, juillet 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/07/RIMBERT/69683.

[4] Antoine de Ravignan, « EPR2 : aides publiques monstres et concurrence déloyale », Alternatives Economiques, juillet-août 2026.

[6] Pierre Rimbert, art.cit.

[9] Selon un sondage TheEconomist/YouGov de mai 2026 : https://www.economist.com/leaders/2026/06/25/the-ai-backlash-is-only-getting-started

[12] Ibid.

[13] Pauline Quillon, « l’IA et les jeunes : les liaisons dangereuses », Famille Chrétienne, 2497, novembre 2025.

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