Dougar : Evénement fréquent sur la rocade de Calais

« Certes, la situation des personnes échouant dans les nombreuses jungles du littoral n’intéresse que par intermittence, généralement lorsqu’on rase, qu’on démantèle, bref qu’on fait le ménage. »

paru dans lundimatin#67, le 27 juin 2016

A la suite de récents « événements » (comme on dit « pudiquement ») survenus à Calais, une lectrice de lundimatin nous a envoyé sa réaction (peu pudique celle-ci, et pas hypocrite) à leur traitement médiatique.

Dougar :
Dialecte soudanais qui désigne un bouchon de circulation, généralement causé par des centaines de personnes déterminées, et propice à l’intrusion dans les remorques des camions à destination de l’Angleterre. Evénement fréquent sur la rocade de Calais et théâtre récurent de violences policières.

"Ces heurts n’ont fait aucun blessé ni du côté des migrants ni des forces de l’ordre, a-t-elle [la préfecture] précisé dans la soirée, ajoutant qu’au moins un migrant avait cependant été interpellé pour jet de projectile" [1]

Il y a des articles comme ça qui vous donnent envie de dégommer le prochain journaliste qui pleurniche sur la liberté de la presse. Là, c’en est un du Monde sur le blocage de la rocade de Calais lundi dernier, tiré d’une dépêche AFP, elle-même fourguée par un journaleux lillois. Celui-là mon vieux, je lui ferais bouffer sa feuille de choux, ce torche-cul sur le déclin qui s’égare dans les vestiges de son image intello et sa neutralité prétendue.

Certes, la situation des personnes échouant dans les nombreuses jungles du littoral n’intéresse que par intermittence, généralement lorsqu’on rase, qu’on démantèle, bref qu’on fait le ménage ou qu’un artiste ramène sa fraise pour se faire payer le thé par des gens « qui ont le cœur sur la main » puis verse sa larmichette en pointant du doigt des conditions de vie inhumaines, avant de retourner à sa promo. Mais s’il y a une constante de ces dix dernières années, une donnée à retenir qui marque le passage des exilés dans le Calaisis et qui ne pourrait échapper même au plus fumiste des écrivaillons du canard local, c’est la persistance des violences policières [2]. Pourtant quand la préfecture ne compte « aucun blessé du côté des migrants » personne ne tique dans la rédac’.

Remarquez, ils ont déjà fait le coup fin avril quand un Ethiopien de dix-sept ans a été victime d’un feu durant son sommeil. Brulé à soixante-dix pourcent. L’article [3] concluait « les pompiers sont intervenus » laissant entendre qu’ils avaient fait leur boulot. Aucune mention des membres des CRS qui l’ont regardé se consumer sans ciller, droit dans leurs bottes, ni des bénévoles qui ont fini par le conduire à l’hôpital dans une voiture privée, les secours n’arrivant pas. Non, décidément, ça ne devait pas être dans le communiqué de la préfecture.

Mardi matin, le terrain miné de cartouches de lacrymo et de bandages ensanglantés aurait donné quelques indices aux journalistes consciencieux qui se seraient aventurés aux abords de la jungle. Mâchoire brisée, œil tuméfié, jambes lacérées, les corps sont meurtris et l’article n’est déjà plus en première page. Un médecin bénévole énumère ses consultations du mardi : quatorze blessés par des tirs de flashball, sept pour des irritations sévères dues aux gaz lacrymogènes et vingt pour des entailles profondes causées par les lames de rasoir des fils barbelés qui bordent le camp depuis le printemps. Vous ne saviez pas ? C’est normal, il y a probablement beaucoup de choses que vous ignorez si vous n’avez jamais mis les pieds dans le ghetto de Calais. Le jour suivant, le défilé des estropiés se poursuit. On pose des bandages sur des chairs arrachées par des grenades de désencerclement, de la pommade sur des impacts de balles. Il faudrait faire des radios, suturer mais l’ambulance n’entre pas dans la jungle, les pompiers ne font pas un pas sans un cordon de flics pour assurer « la sécurité des équipes ». Alors les blessés préfèrent panser leurs plaies derrières les dunes plutôt que de se heurter à l’accueil hostile de l’hôpital public. Si bien que lundi soir, c’est un civil qui a dû conduire aux urgences un garçon de quatorze ans le pied en sang et un homme blessé au visage par une grenade. Le premier est remis dehors quelques heures plus tard mais l’homme devra attendre deux semaines en vue d’une lourde opération.

Les bénévoles qui donnaient les premiers soins sur ce champ de bataille n’ont pas été épargnés. Agenouillée auprès d’un blessé, une militante est tenue en joue puis frôlée par une grenade, elle tombe à la renverse et perd son matériel de secours. Un autre muni de sa chasuble rouge Care4Calais, cible grandeur nature, reçoit un tir de flashball dans le dos. L’objectif de neutraliser les soutiens est si clair que les exilés d’ordinaire rétifs aux images s’emparent des appareils pour les filmer et les protéger. N’empêche que deux Anglais sont arrêtés, pris en main d’un peu trop près par la police de Calais, ils ressortent lessivés avec une OQTF [4]. Un bidoune [5], qui lui essayait de se cacher dans un camion, n’a pas la même veine : tabassé poings liés, puis embarqué. Faut dire qu’un collègue vient d’être relaxé [6] pour des faits similaires datant de l’année dernière alors on aurait tort de se priver de les cogner, avec la bénédiction de la préfecture et du tribunal qui colle trois mois de taule à la victime. « Jet de projectile » reprennent les journalistes.

Et ne me sortez pas les trois articles par an écrits par des auteurs un peu plus scrupuleux pour contrebalancer la paresse journalistique généralisée. Ils ne sont qu’une caution critique inoffensive utilisée pour mieux faire passer la pâtée pour chats, qui d’ordinaire emplit les colonnes, pour de l’information complète et impartiale et ne changent rien à l’affaire.

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