L’actualité des attaques contre les communautés du Conseil Indigène et Populaire du Guerrero - Emiliano Zapata (CIPOG-EZ), organisation intégrante du Congrès National Indigène (CNI) ; les menaces d’il y a quelques mois à Oaxaca contre l’Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l’Isthme (UCIZONI) dont le coordinateur est actuellement en tournée en Europe ; les spoliations de territoire zapatiste appuyées par le gouvernement du Chiapas ces dernières années ; et plus généralement l’ensemble des violences à l’encontre des peuples originaires et des résistances populaires au Mexique, nous démontrent la constance d’une réalité que les apparats du pouvoir s’efforcent de masquer : la guerre contre les peuples.
« Est-ce utile de parler ? Nos cris peuvent-ils arrêter une bombe ? » s’interrogeaient, de façon rhétorique, les zapatistes en octobre 2023 à propos de l’éco-génocide en Palestine. « Nous ignorons si vous le savez, mais nous, Zapatistes de l’EZLN, savons combien il est important, au milieu de la mort et de la destruction, d’entendre des mots de soutien. Je ne sais pas comment l’expliquer mais il se trouve que, oui, peut-être que les mots depuis très loin n’arrêtent pas les bombes, mais ils permettent d’ouvrir une brèche dans la chambre noire de la mort et d’y laisser passer une petite lumière ». [1]
Peu à peu, les mots deviennent des murmures qui rencontrent d’autres voix et, par écho, elles se transforment en un cri commun qui résonnera peut-être jusqu’aux montagnes du Guerrero. C’est dans ce sens que le CNI, organisation fondée en 1996 dans le sillage du soulèvement zapatiste, appelle à ce que « les peuples, organisations, collectifs et individus d’en bas et à gauche du Mexique et du monde » agissent urgemment pour exiger l’arrêt des violentes attaques contre la digne lutte du CIPOG-EZ. [2]
Depuis le 6 mai dernier, les communautés autochtones de la basse montagne du Guerrero subissent de graves attaques, sous la forme de tirs avec des armes de gros calibres et de bombardements par drone, de la part du puissant cartel local ’Los Ardillos’. Elles s’inscrivent dans la continuité des offensives criminelles qui affectent durablement les peuples originaires et les organisations de résistance dans la région. Ces récentes attaques ont provoqué le déplacement forcé de plus de 1200 personnes des villages de San Pedro Huitzapula, Tula, Xicotlán, Acahuehuetlán et Alcozacán, et ont causé la destruction d’habitations et d’infrastructures communautaires, ainsi que la mort de quatre personnes. Les peuples nahuas, mephaá, na savi, ñomndaa et métis qui habitent les territoires attaqués sont contraints de se réfugier dans les montagnes environnantes et dans d’autres communautés. Aujourd’hui, la communauté de Alcozacán qui est l’une des principales bases organisationnelles du CIPOG-EZ est presque entièrement vidée de sa population. Au cours de la dernière décennie, 81 personnes membres de l’organisation ont été assassinées et 25 sont portées disparues.
Face à cette situation délétère pour l’exercice de l’autonomie indigène, permise par une impunité structurelle, les communautés organisées au sein du CIPOG-EZ ont constitué la Coordination Régionale des Autorités Communautaire - Police Communautaire - Peuples Fondateurs (CRAC-PC-PF). L’organisation de telles structures d’auto-défense est souvent, dans la réalité violente du Mexique, le seul moyen de garantir une dissuasion minimale des menaces armées qui pèsent sur le quotidien des communautés*. En novembre dernier, trois policiers communautaires ont été assassinés et sept autres ont été gravement blessés lors d’une attaque de ’Los Ardillos’ contre des autorités et des membres du CIPOG-EZ qui se rendaient à une assemblée communautaire. L’élévation du niveau d’armement des récentes attaques place les forces policières autonomes, dont l’équipement est assez modeste, dans des conditions de résistance particulièrement précaires. [3]
La violence du crime organisé, qui s’est fortement étendue sous le mandat d’AMLO (2018-2024), contribue à la spoliation territoriale des peuples originaires. En parallèle, et sans effet négatif sur l’expansion des cartels, l’armée acquiert une importance et une présence renforcées, en particulier sur les territoires concernés par les méga-projets phares du gouvernement, dont la gestion a été déléguée aux ministères des armées et de la marine. La diversité des formes répressives (militaire, paramilitaire et narco) agit toutefois de concert au bénéfice des industries du capitalisme extractiviste et des réseaux transnationaux du crime organisé qui jouissent, les unes et les autres, d’une couverture d’État.
À ce propos, l’Armée zapatiste de libération nationale écrit :
« (…) les deux – État et Crime Organisé – enserrent un territoire, ils le détruisent et le dépeuplent, et ensuite, le grand Capital entre pour reconstruire et réaménager. Ceux qui disent qu’il y a une alliance entre les gouvernements et le crime organisé mentent. De même qu’il n’y a pas d’alliance entre une entreprise et ses clients. Ce qu’il y a, c’est une simple – bien que coûteuse – opération marchande : l’État offre une absence et le cartel en question « achète » cette absence et se substitue à la présence de l’État dans une localité, une région, une zone, un pays ». [4]
Le motif d’une telle opération marchande, bien souvent, réside dans les richesses des terres sur lesquelles vivent les peuples originaires. C’est avec lucidité que les membres du Mouvement d’articulation des peuples oubliés de la Cañada (MAPOC) de la Sierra Mazateca (Oaxaca) s’inquiètent de la situation en cours au Guerrero :
Nous sommes inquiets de la possibilité que cette violence prolongée, tolérée et normalisée finisse par favoriser de nouvelles formes de spoliation territoriale et l’avancée de mégaprojets extractivistes, en particulier miniers, historiquement imposés sur des territoires indigènes par la peur, la fragmentation et la violence ». [5]
La gauche « progressiste » du Mouvement pour la régénération nationale (MORENA) au pouvoir depuis 2018, qui prétend impulser la Quatrième Transformation (4T) du pays - après l’Indépendance (1810-1821), la Réforme (1857-1861) et la Révolution (1910-1920) - ne déroge pas à la règle de la narco-politique bien implantée au Mexique.
En témoigne l’assassinat de Samir Flores Soberanes, défenseur du territoire contre le (méga-)Projet Intégral Morelos en 2019. Ce crime met en évidence un réseau de responsabilités impliquant l’ex-président AMLO, plusieurs gouverneurs, hauts fonctionnaires, autorités municipales et la cellule criminelle ’Los Aparicio’, présumés auteurs matériels de l’assassinat et liés au Cartel Jalisco Nueva Generacion. La mort de Samir et ses conséquences sur les résistances locales ont bénéficié aux entreprises transnationales impliquées dans le projet telles que Elecnor, Enagas, Bonatti, Saint Gobain ou encore Macquarie.
C’est désormais sous la présidence de Claudia Sheinbaum que la narco-politique suit son cours. Comme dans le cas de l’assassinat de Samir, les responsabilités dans le Guerrero sont clairement identifiées : « Le gouvernement de l’État et la municipalité ne protègent pas leur population, ils protègent un cartel criminel.’ Le Congrès National Indigène dénonce la démagogie mensongère des trois niveaux de gouvernement lorsqu’ils prétendent que les attaques contre le CIPOG-EZ s’inscrivent dans le cadre d’une « guerre entre cartels » ou d’une « guerre entre communautés », occultant la responsabilité qui incombe aux autorités mexicaines, notamment en raison des refus et retraits de mesures de protection. Depuis des années, la Garde Nationale et l’Armée Mexicaine permettent à « Los Ardillos » de se mouvoir librement sous leur yeux, de procéder à des contrôles et blocages routiers illégaux, ou encore de commettre des homicides et des disparitions en plein jour. Dans le cas des récentes offensives qui se sont déroulées à proximité d’une caserne militaire, les forces armées mexicaines ont refusé d’intervenir pour protéger les habitants, laissant à Los Ardillos le temps ’d’éliminer la police communautaire et de prendre le contrôle du territoire’.
La situation actuelle subie par le CIPOG-EZ n’est qu’une des nombreuses manifestations d’une guerre systémique et protéiforme contre les communautés qui peuplent la Terre et luttent pour y (sur)vivre dignement. Pendant que des milliers de personnes, femmes et hommes, enfants et ancien.nes fuient les bombes et les fusillades, le CIPOG-EZ déclare : ’Frères et soeurs du Guerrero et du Mexique, voici la guerre que nous vivons depuis de nombreuses années. Ni la quatrième transformation ni les Etats-Unis sont une solution pour notre peuple ça, c’est à nous de la construire. Comme le disent les zapatistes : ’Aujourd’hui c’est la Palestine, demain ce sera nous’, et nous le vivons déjà.’
Cette guerre s’étend vers le sud de la géographie mexicaine, où l’héritage de 500 ans de résistance autochtone garde un coeur battant. Les territoires des peuples originaires correspondent aux marges d’un Etat qui, s’autoproclamant bienfaiteur du peuple, prétend les assimiler et les intégrer à la marche forcée du capitalisme. Trois méga-projets ont constitué le fer de lance du sexennat d’AMLO, et sont poursuivis aujourd’hui sous Sheinbaum : le Projet Intégral Morelos (gasoduc et centrale thermo-électrique), le Train maya (infrastructure touristique dans la péninsule du Yucatan) et le Corridor Intérocéanique de l’Isthme de Tehuantepec (Oaxaca).
Ce dernier projet, conçu comme la colonne vertébrale d’une restructuration profonde du territoire au bénéfice des flux marchands transnationaux et d’une production industrielle, s’impose au détriment de la pérennité des modes de vie indigènes. Bien que vieille de plus d’un siècle, l’idée d’exploiter l’isthme de Tehuantepec, bande étroite de terre entre les océans Pacifique et Atlantique, pour le transport trans-océanique de marchandise se concrétise finalement avec l’arrivée de Lopez Obrador au pouvoir. La classification du projet comme d’ ’intérêt national’ a permis la militarisation de la région, et autorise la marine à contourner avec une plus grande liberté les normes et les contraintes que pose un grand projet d’aménagement en territoire autochtone. La présence militaire ne dissuade nullement l’ancrage croissant du crime organisé, qui anticipe les marchés licites et illicites que le Corridor ouvrira. Loin de favoriser la tranquillité des habitant.es, la marine représente un facteur supplémentaire de répression pour les communautés qui s’organisent et s’opposent à la spoliation de leur territoire. L’Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l’Isthme (UCIZONI) - adhérente au CNI - dont trois membres ont été assassinés l’an dernier lors d’une embuscade, continue de subir des intimidations et des menaces graves [6] en raison de leur engagement à dénoncer les irrégularités du projet et ses impacts : absence de consultation indigène, assèchement de sources d’eau potable, expropriations (sans compensation), formation d’une nouvelle frontière migratoire, démultiplication des projet extractivistes...
Au Chiapas, l’implantation des cartels venus du nord fait désormais partie du paysage. Là encore, l’incompétence et le silence, si ce n’est la complicité, du gouvernement de Rutilio Escandon était patente. La violence résultant des conflits entre cartels pour le contrôle du territoire, a amené peur, méfiance, migrations, morts, viols... autant d’éléments qui ont fragilisé le tissu social et l’unité des communautés, jusqu’en territoire zapatiste. A l’arrivée du nouveau gouverneur, Eduardo Ramirez, ce contexte a légitimé le renforcement des corps répressifs de l’Etat : construction de nouvelles casernes de la Garde Nationale, création d’un corps d’élite ’Pakal’, modernisation des équipements des polices municipales et du Chiapas. Tout ceci s’ajoute à la présence de longue date de casernes de l’armée fédérale. Fin 2024 et fin 2025 les zapatistes ont dénoncé des nouvelles formes de spoliation de leurs territoires – où iels expérimentent la pratique du Commun – par des agriculteurs faisant valoir des titres de propriété octroyés par le gouvernement du Chiapas, escortés par différents corps armés officiels. Les communautés zapatistes et l’autonomie indigène (en territoire maya) se retrouvent fragilisées, prises en étau entre le crime organisé et les incursions gouvernementales. En octobre 2025, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), voyant l’étau se resserrer progressivement, anticipait : ’nous avons beaucoup dit que nous ne voulions pas la guerre, mais ils nous obligent à nous défendre’.
Les événements rapportés, concentrés dans les derniers mois, exigent de nous d’être capables de regarder vers le bas mais aussi, au loin, au-delà du spectacle que les puissants sont en mesure de nous offrir. Dans quelques jours, les projecteurs du monde entier seront braqués sur le Mexique à l’occasion de la Coupe du Monde 2026, organisée conjointement avec les États-Unis d’Amérique et le Canada.
Cette compétition sportive est la vitrine démagogique d’un monde d’apparence paisible, où des équipes nationales s’affrontent dans le respect des règles du jeu, pendant que dehors ou dans les recoins oubliés de l’intérieur, les gouvernements s’arrogent la liberté de bafouer les droits inaliénables des peuples et de massacrer des populations civiles.
En février dernier, suite à la décapitation médiatique par l’État mexicain d’El Mencho, chef du plus puissant groupe criminel du pays, le Cartel Jalisco Nueva Generacion, la présidente mexicaine se félicitait du succès de l’opération. Elle était ainsi en mesure de rassurer la FIFA, ses collègues nord-américains et les investisseurs transnationaux quand à la capacité du gouvernement à se montrer ferme face au crime organisé. Cet épisode est symptomatique d’une tentative naïve et infructueuse de convaincre les peuples du Mexique et du monde que l’actuel Mexique, à l’effigie d’une femme scientifique et de gauche, n’est plus ce Narco-État machiste bien connu.
Pour garder la face, il faut taire la réalité effrayante des féminicides et éviter que s’ébruite le nombre de personnes disparues, deux phénomènes massifs au Mexique qui n’ont cessé de s’aggraver au cours des mandats d’AMLO et de Sheinbaum. Ce sont plus de 1000 fosses clandestines qui ont été découvertes par les proches de disparu.es au cours des deux dernières années [7]. En février dernier, ces collectifs ont exhumé des centaines de restes humains autour du stade Akron (Guadalajara), exposant la réalité crue de ce qui se joue chaque jour à l’ombre des projecteurs. Les collectifs de recherche des personnes disparues font preuve d’une résistance et d’une vaillance incontestable face à cette nécro-politique.
Au Mexique, la spoliation des territoires et des communs, les attaques contre les peuples originaires et les populations locales, en particulier contre les femmes, sont les différents visages d’un système de mort qui partout prolifère. Il est vital que nous soyons attentif.ves à ces dynamiques qui relèvent d’une ’guerre contre les peuples’, et que la pointe de la pyramide du pouvoir, même teintée de progressisme, ne nous aveugle pas sur ce qui se passe à sa base.
« Les balles qui assassinent nos compañeros ne peuvent pas détruire leurexemple ni éteindre la dignité des peuples qui défendent la vie. Chaqueagression confirme que l’État mexicain, désormais sous le costumecriminel et mensonger de la Quatrième Transformation, poursuit sa guerrecontre les peuples, une guerre qui cherche à briser l’autonomie, àimposer la peur et à ouvrir la voie à la spoliation, mais les peuplesrestent debout comme une racine qui ne meurt pas et une fleur qui renaîtde la terre blessée ». [8]
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