De l’impossibilité de dire, et du désir de dire, quand même

sur le parvis du Théâtre de L’Odéon occupé
Juliette Riedler

paru dans lundimatin#282, le 5 avril 2021

Ce texte a été lu le 9 mars 2021 sur le parvis du théâtre de L’Odéon occupé depuis le 4 mars par des collectifs d’intermittents et précaires de l’emploi, travailleur·es de la culture, de l’évènementiel et du tourisme.

Je m’appelle Juliette, j’ai 31 ans. Je suis autrice, actrice, metteuse en scène, spectatrice ? Je ne sais plus. Je viens sur le parvis du théâtre L’Odéon pris comme une petite Bastille où femmes et hommes sont venu·es s’enfermer délibérément pour affirmer leurs existences, énoncer leurs demandes. Démarche étonnante, et déflagratrice. Arrive ce qui manquait, un évènement poétique et politique. Réappropriation d’un lieu d’où s’énoncer, où s’adosser. Un théâtre, un bâtiment, du dur, du vieux. Matérialise notre besoin de matière et de profondeur, sécurité de l’histoire et des murs à un moment où ce mot, « sécurité », est un prétexte devenu mot d’ordre qui produit l’inverse de ce qu’il dit.

Je me sens très fragile, comme une personne qui écrit pour s’émanciper des discours et injonctions qui la traversent. Je voulais d’abord m’appuyer sur un texte d’Handke car il y cette phrase qui me tance ces jours-ci, « passe par les villages ». Mais ce texte de théâtre très beau un peu autoritaire me gênait, par son caractère d’affirmation tranchante, aujourd’hui où l’aplomb avec lequel les paroles sont dites prend le pas sur ces mêmes paroles, aujourd’hui où nous manquons tant de certitudes. Toutefois n’est-ce pas aussi et surtout de l’aplomb dont je manque et que je viens chercher dans ce texte, aplomb ou plutôt force puisée dans une loi autre, non humaine et énoncée par Handke dans son recours à la nature, de natura, la naissance ? Que veux-je participer à faire éclore, me suis-je demandé. Et de me retrouver avec une question tragique : que puis-je faire ? Authenticité je me suis dit, tenter une parole de vérité.

Lire, ici, tout type de texte, me paraissait artificiel. On s’est pâmé devant la surdité de ceux qui prétendent nous diriger tandis que le théâtre continue à être pratiqué par certain·es pour des représentations réservées aux professionnels… faisant éclater la réalité d’entre-soi de ce milieu que l’on identifiait plus ou moins complaisamment.

Lire un texte de fiction… je ne parvenais pas à trouver en moi la force de la porter, à un moment où la réalité annoncée s’identifie à la pire histoire de science-fiction, où le grotesque de la scène politique n’interdit nullement la croyance en ses énoncés.

Enfin, le texte apparaissait comme une trame à laquelle je pouvais me raccrocher, un mensonge, un leurre par rapport à comment je me sens, complètement sans filet, et brûlée, sans terre.

Ce que je produis est hybride et décousu, comme je me sens. L’écriture est la scène qui me rassemble, et ce parvis le lieu où je peux dire quelque chose car je me sens adossée au temps, et à un mouvement de résistance.

Rien n’est moins simple, pourtant, de trouver le souffle à un moment où ce qui nous tient, la perspective d’un avenir heureux, le contact avec les gens, le plaisir de respirer, est tu. Même l’air que j’inhale on me dit qu’il est vecteur de mort. Les gens ont peur de respirer alors que c’est le mouvement même du vivant. Je suis obligée de choisir entre obéir et croire à ce qu’on me dit et m’asphyxier, ou bien trouver qu’il y a là quelque chose de bizarre, de la part d’un gouvernement qui ne s’est jamais particulièrement fait remarquer pour le soin qu’il souhaitait apporter à la population. Face à ces fausses personnes, je dois apprendre à être dans l’incertitude. Et même sans masque, apprendre à respirer. De très loin, de l’enfance, me vient le moto : « c’est celui qui le dit qui l’est ». « C’est toi qui dit que c’est mort qu’est mort et veut rendre tout mort, à ton image, pour te sentir moins seul. Tu veux produire des corps à ton image, asphyxiés, des corps pleins d’organes alors que nous les organes nous les connaissons, nous les apprivoisons, nous parlons avec. Nous ne faisons pas comme si nous n’avions pas de corps, pas de difficulté à vivre dans ce monde où sans cesse nous sommes transporté·es d’état en état, heureux·ses ou désespérés. Nous faisons avec nos organes alors nous sommes sans. Nous ne sommes pas cent ici… mais nous sommes là. »

On me dit que l’air véhicule la mort. Je regarde les oiseaux qui volent, les fleurs qui éclosent, ça pousse. C’est le printemps. La vie éclate. Je me dis : choisis bien ce que tu regardes. Mais même en regardant les fleurs, je ne peux pas ne pas voir les images des flics autour du théâtre, revoir celles des policiers verbaliser des gens car ils allaient au théâtre, vouloir interdire un concert… Comprenez moi bien : je ne cherche pas à nier la réalité mais à trouver des poches d’air où respirer. L’air est là, vivant et impur, mais le fait qu’on me dise qu’il faut y faire attention entre en moi et me rend difficile l’acte pourtant vital, essentiel, de respirer. Y’a pas corps/ esprit, y’a pas. Y’a un ensemble, du mélange.

D’un côté je ne suis pas inquiète pour le théâtre, c’est un art trop vieux pour ne pas continuer à se transformer, c’est plutôt sa fermeture qui fait symptôme. Car le théâtre a toujours été lié à la santé, c’est la fameuse catharsis  : on vient pour se purger l’âme des passions qui l’aliènent journellement, et se (re)construire un corps et une société. Le théâtre est vital à la vie, à notre humanité. Au théâtre on se panse et se pense, l’étymologie est la même, ce qui nous traverse ailleurs. Distance et émotion, prise de conscience. Ainsi ces fermetures témoignent de la maladie, voire même de la profonde démence des quelques uns qui prétendent gouverner. Il est un signe de bonne santé de ne pas être adapté à une société malade, disait Jiddu Krishnamurti.

Ça trotte encore dans ma tête. Pour qui ils se prennent en fait ces gens ? Le sentiment de supériorité si français, la découpe si ferme, nette, lisse du paysage. Quadriller pour rassurer, tracer des lignes comme les trajectoires d’un flashball « pan », droit, fend l’air et tue. Renoncer à ces paroles qui viennent d’en haut, retrouver mes sentiments, mes besoins, mes plaisirs, et prendre position, prendre place dans un lieu, dans la ville, dans les champs. « Passe par les villages »…

Alors, je me disais, en ce moment, ce dont j’ai besoin c’est de corps, de contact, de joie, ne pas céder à la dépression. Je suis à la fois terrifiée par ce qui nous tombe dessus et en même temps en tant que femme… de toute façon les femmes ont toujours été dans une situation où elles devaient affronter un monde hostile. Il n’y a pas si longtemps la contraception était interdite, elle l’est encore dans certains endroits du monde, proches. Les femmes mourraient de se faire avorter, des femmes passaient en contrebande des stérilets dans les ourlets de leurs jupes d’Angleterre en France. L’histoire des femmes est une histoire de résistances dans la créativité ou de morts. Mais il n’y a pas que celle des femmes. Il y a l’histoire de toutes celles et ceux qui ne cherchent pas le pouvoir, dont le but dans la vie est de faire ce qui leur plait, ce qui les met en joie, en relation avec le monde, avec la matière, tout ce que méprise et a besoin de mépriser ce pouvoir qui nous aliène et nous ôte jusqu’à, aujourd’hui, le plaisir et la profondeur données par la respiration. C’est grave oui. Je pense à la profondeur qu’on ressent, cette chose d’incarnation qu’on ressent tout d’un coup devant une œuvre. Tout de suite quelque chose nous calme on est calé. J’ai un dos, j’ai un cul, des jambes, des pieds, jusqu’aux bouts de mes mains. Je suis un corps.

J’imaginais un moment que personne ne serait là. La place du théâtre serait déserte et je me disais que, eh bien, j’allais parler aux petits oiseaux, parce qu’ils me donnent non seulement l’image de la liberté, mais ils me font l’éprouver, ils me la donnent, tels ces moineaux que j’entends très souvent en passant devant le MK2 quai de Loire, ces moineaux là-nichés, quand je passe à 18h30, un peu stressée car je n’ai pas d’attestation, ils sont là, ça bruisse, ça pépie, ils habitent vraiment le cinéma, le cinéma est devenu la maison des oiseaux, et moi je marche, j’ai peur, et je me dis « mais où est la maison des humains ?! » Je rentre chez moi parce que j’y suis obligée, chez moi devient une prison. La rue n’est pas à moi en tant que femme. J’essaie d’habiter mon corps, mais ça n’est vraiment pas facile avec la peur. Et puis j’ai raison d’avoir peur ou plutôt c’est normal car il y a les blindés à la kalachnikov qui sont là, et moi je ne porte pas de masque parce que je n’arrive pas à respirer avec mais peut-être et évidemment que je suis plus ici chez moi en tant que fille blanche plutôt bien sapée que les petits gars qui sont pas blancs et pas aussi bien sapés et qui boivent pourtant très tranquilles leur bière sur une table de ping-pong. Ils se font dégager par ces non-hommes à la kalachnikov, là, comme ça, et c’est monstrueux, comme s’ils portaient leur bite en bandoulière, enfin celle qu’ils rêvent, car cela n’existe pas et cela n’est pas de quoi l’on rêve… enfin.

Nova s’adresse à moi comme à un peuple. « Nos armées ne sont pas gris sur gris sur les pistes de béton grises, mais jaune sur jaune dans les corolles jaunes des fleurs et la fleur se dresse là, droite et haute comme notre roi secret. Oui, s’incliner devant une fleur, c’est possible » 

Juliette Riedler.

Pour lire les revendications des occupantes et occupants du théâtre, voir https://www.occupationodeon.com/?fbclid=IwAR0vs89P97TlWzqTKUGrtkP2IhgxNl-PaNOobCxYUmmvKvZsPsqe02VP_WQ.

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