Crise des Refugiés : une Europe criminelle orchestre le désastre.

Témoignage de l’ile de Lesvos en Grèce

paru dans lundimatin#50, le 29 février 2016

Un lecteur de lundimatin présent sur l’ile de Lesvos nous a envoyé ce témoignage ainsi que son accompagnement musical.

27février 2016, Moria, Lesvos, Grèce.

Here’s to the hearts and the hands ofthe men. That come with the dust and are gone with the wind. »

Le soleil se lève enfin, promesse de chaleur après le froid et l`humidité des dernières heures de la nuit égéenne. Au loin, les côtes turques se dessinent clairement en ombre chinoise, ici les tentes de fortunes se colorent de rouge.

Sur ce qu’on appelle « l’Afghan Hill » — camp non-officiel adjacent à celui géré par les autorités grecques et souvent surchargé — la nuit a été calme, les vents violents ont découragé les passeurs d’entreprendre la traversée. Les tâches quotidiennes (laver les tentes libres, distribuer couvertures, vêtements et repas chauds) ont vite cédé la place à des activités divertissantes : discussions au coin du feu avec les Iraniens bloqués ici depuis une semaine, parties de carte, quelques accords grattés sur une guitare…

Le camp commence à s’animer, quelques signes de têtes, poignées de mains et "bonjours" souhaités en farsi, en arabe, en pashtoune ou en urdu. Nous nous connaissons par nos noms, tous sont là depuis des jours où des mois ; pas assez réfugiés aux yeux de nos gouvernements, trop migrants économiques, ils restent suspendus quelque part dans les limbes entre ici et là-bas, dans l’attente d’une solution qui pourrait bien être un charter sans escale vers le pays qu’ils ont fui.

À quelques mètres de là, à l’abri des barbelés du camp officiel, les flics de jours remplacent l’équipe de nuit, les sales gueules de FRONTEX s’attèlent à leurs obscures missions et les premiers professionnels des grandes ONG se pavanent avec leurs vestes floquées sans un regard pour les volontaires indépendants sans qui cet endroit serait un véritable enfer.

Mais si je prends la peine d’écrire ces lignes, ce n’estpas pour décrire la joie et les larmes, l’amitié et toutes ces choses qui se lient ici, dans cette tour de Babel de boue et de plastique, mais pour attirer l’attention sur ce qui se trame dans l’indifférence générale.

Un coup d’œil aux médias français laisse à penser que ce que l’on nomme « la crise des réfugiés » a pris fin, ou que tout se joue maintenant entre politiciens bien au chaud à Bruxelles, alibis aux digressions de nos fins éditorialistes et analystes politiques. Rien non plus, ou très peu dans les réseaux alternatifs.

Il semble que sans le cliché « bankable » d’un enfant sans vie échoué sur une plage, personne ne témoignera plus de la situation sur le terrain. Je vais donc m’y coller, en espérant que vous me pardonnerez les inexactitudes et tournures foireuses pouvant se glisser dans ce texte, du fait de la hâte, de la fatigue et des rumeurs changeantes qui nous parviennent ici.

Fermer les yeux sur son côté fourre-tout serait encore plus bienveillant : le temps et l’énergie me manquent pour écrire un papier vraiment cohérent épousant global et local.

Petit rappel…

Les chiffres, bien qu’outil technocratique peu à même de décrire l’horreur quotidienne de ces gens, s’avèrent être utiles pour donner une idée de la situation… 43,000 personnes ont accosté en Grèce pour ce mois de février 2016 seulement, 100.000 personnes pour ce début d’année 2016, soit dix fois plus que l’année dernière (autant qu’entre Janvier et Juillet 2015). Ils sont Syriens (45%), Afghans (28%), ou Irakiens (18%). Les 9% restant viennent d’autres pays : Iran, Pakistan, Maghreb, divers pays d’Afrique (Érythrée, Mali, Cameroun, etc.)… et même un groupe d’une vingtaine d’étudiants Tibétains la semaine dernière.

Ici, à Lesvos, ils sont en moyenne 2000 par jour à se lancer sur leurs frêles embarcations surchargées pour gagner le sol européen via l’île grecque où ont lieu plus de 50% des arrivées globales de réfugiés et de migrants.

Familles, enfants seuls, couples ou individus, jeunes et vieux, bien portants ou mutiles par les tares d’un camp ou de l’autre. Nombreux sont ceux qui ont fui la guerre, d’autres des régimes dictatoriaux ; certains courent pour leur vie, d’autres quittent leurs régions, prêts à se brûler les ailes pour goûter au rêve du mode de vie occidental, ou simplement chassés par l’impossibilité de vivre décemment dans des contrées pillées par des siècles de colonialisme ou rongées par le nouvel ordre néo-libéral. Les gratte-papiers les divisent ainsi entre réfugiés et migrants, mais les dangers les attendant sur leur longue route ne semblent guère faire de distinction…

How many roads must a man walk down, before you call him a man ?

Après la longue et dangereuse route qui les a conduits de leurs pays d’origine aux côtes Turques, les réfugiés et migrants s’adressent aux passeurs pour payer le passage vers les proches îles grecques de la mer Égée principalement Lesvos, Samos, Leros, Kos & Chios. Entre 600 (les nuits les plus dangereuses) et 2000 euros par tête pour traverser les 5 petits kilomètres d’eau gelée les séparant de l’Europe sur des radeaux de fortune ou s’entassent une cinquantaine de personnes.

Les bateaux quittent la Turquie de nuit et atteignent Lesvos entre 2h et 10h, où ils sont accueillis par de nombreux volontaires, même si la majeure partie est aujourd’hui appréhendée en mer par les gardes côtes grecs et conduits directement aux bureaux d’enregistrement (appelés « hot-spots »), où ils attendent parfois pendant des heures un morceau de papier leur permettant de continuer leur route. Malgré leur état de fatigue, leurs sapes trempées, les horreurs gravées dans leur mémoire, les manifestations de joie et d’espoir sont nombreuses à l’arrivée sur la plage, bien vite tempérées par l’attente dans le froid matinal des iles qui donne le ton pour la partie européenne du voyage.

La police et l’armée contrôlent ces camps officiels, ils en bloquent désormais l’accès à la majeure partie des ONG et volontaires présents. Seuls peuvent y rentrer les robots du HCR, les fils de pute de FRONTEX et quelques professionnels de la charité assez souples pour tolérer les absurdités des bureaucrates. Les quelques bonnes âmes pensant aux êtres humains derrière les barbelés plutôt qu’à leur promotion sont vite écartés au profit de branleurs inutiles grassement payés. La distribution de nourriture, d’eau et de vêtements secs nous est rendue grandement compliquée, seulement possible dans les 20 mètres séparant les bus et le poste de contrôle du camp… quand les garde-côtes ne les emmènent pas directement à l’intérieur, par zèle ou pure malveillance.
L’arrivée prochaine du printemps laisse espérer que pas un enfant de plus ne mourra d’hypothermie simplement parce que nous n’aurons pas pu accéder au camp et distribuer ce dont les entrepôts de l’ile regorgent ; vêtements secs et chauds, couvertures… ou soins médicaux apportés par les docteurs volontaires de la colline afghane.

Ces derniers jours…

Rien de surprenant qu’à l’heure où elle pourrait enfin se montrer utile, l’Europe se réduise à ce qu’elle est fondamentalement : un simple marché commun sans humanité, une forteresse décrépite fondée sur la xénophobie et le colonialisme, trop effrayée pour daigner jeter un regard au drame qui se déroule sous ses yeux. Une solution humaine commune semble s’éloigner alors que les flics en chef des pays membres se sont réunis mardi à Bruxelles, où le ministre de l’intérieur Hongrois a évoqué la possibilité de mettre la Grèce « en quarantaine »… L’espace Schengen semble avoir du plomb dans l’aile ; un plan porté par les pays de l’Est propose de remettre en cause la libre circulation (des personnes…) et de rétablir les contrôles aux frontières pour 1 ou 2 ans, et il semble que, ni les larmes de crocodiles de Merkel, ni les discours creux d’une France amorphe ne puisse y changer quoi que ce soit. Les conséquences d’une telle décision sont très simples : une des plus graves crises humanitaire que l’Europe ait connue, qui serait créée par… l’Europe elle-même ! Réponse le 7 mars, date buttoir établie par nos élites bureaucrates pour apporter des « solutions communes » à la « crise ».

En Macédoine, Syriens et Irakiens entrent au compte-goutte (551 le 24 février), ou passeport ou carte d’identité leur sont demandés (tout à fait approprié pour des personnes ayant dû fuir les violences en empruntant des routes longues et dangereuses…). Plus loin sur la route des Balkans, la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Slovaquie, la Bulgarie et la Hongrie refoulent les réfugiés à leurs frontières, ou les acceptent en très faible nombre en se préparant à le faire.
Aux frontières extérieures de l’Europe forteresse, les choses ne s’arrangent pas : les garde-côtes turcs (grassement rémunérés par l’Europe à travers un « plan d’action coordonné », obscur objet diplomatique oscillant entre action militaire et humanitaire) ont été filmés refoulant les frêles embarcations surchargées avec des canons à eau. L’OTAN finalise sa stratégie pour combattre les flots de migrants en mer Egée avec leurs navires de guerre, et les milliards de réfugiés les plus démunis s’entassent au Moyen Orient, particulièrement au Liban où ils représentent plus d’un quart de la population…

Retour en Grèce, où du fait de ces décisions aberrantes et inhumaines, les réfugiés s’accumulent. D’après MSF, ils seraient plus de 20,000 (au 27 février, nombre appelé à doubler en quelques jours…). Les ferrys, transportant les réfugiés des îles au continent, sont maintenant interrompus dans l’attente d’une solution à la frontière Macédonienne.
Des centaines de personnes (beaucoup de femmes et d’enfants) dorment dans les rues d’Athènes et dans le port ; au mieux exposés à la pluie et au froid glacial de ces derniers jours, au pire aux attaques fascistes ou aux abus des rapaces en tout genre pullulant autour de ces situations malheureuses. Les plus chanceux sont parqués dans gymnases, vieux aéroports, etc.
Des milliers s’accumulent aux frontières macédoniennes où des camps sont ouverts à la hâte, et où volontaires, locaux et ONG font de leur mieux pour améliorer la situation. Malgré les faibles chances de traverser la frontière, les réfugiés, pour qui être en mouvement semble être la dernière raison de vivre, ne semblent pas se plier à la volonté du gouvernement Grec : des centaines de personnes ont détruit l’enclot de l’ancien camp de Diavata pour marcher les 70km les séparant d’Idomini et de la frontière. Diverses opérations de police sont en cours autour de la frontière où la situation, déjà tendue s’aggrave de jour en jour.

One sunny mornin’ we’ll rise I know, And I’ll meet you further on up the road

La première urgence vitale est la réouverture des frontières des pays des Balkans et l’établissement d’une route sûre vers les pays d’accueil. Cela arrivera, d’une façon ou d’une autre. Nos gouvernements, bien que si habiles à gérer le désastre quotidien, ne pourront pas laisser une Grèce exsangue supporter à elle-seule le fardeau que représentent ces milliers de laissés-pour-compte, pas plus que FRONTEX (qu’importent les millions ou la technologie mis en œuvre) stopper le flux de ces gens n’ayant plus rien à perdre. Les gouvernements et institutions, de par leur rigidité naturelle auront toujours un temps de retard sur les oiseaux de passage. Cette lutte doit être menée ; la vie de milliers de personnes actuellement bloquées en Grèce en dépend. Vendredi, 2 afghans désespérés ont essayés de se pendre dans les rues d’Athènes ; nos gouvernements accomplissent dans le plus grand silence médiatique ce dont même les talibans ont étés incapables pendant des années

Nous ne pouvons cependant pas laisser les pouvoirs nous acculer à seulement réagir à leurs absurdités. Nous devons prendre un temps d’avance, et cela passe entre autre par une contre-offensive pour s’opposer à une tendance appelée à s’amplifier dans les semaines et les mois qui viennent : la prise de contrôle de tous les aspects de la vie sur les itinéraires migratoires. La tentative de destruction à venir de la jungle l’illustre parfaitement.

Volontaires sur les îles ou ailleurs, nous avons cuisiné, distribué des couvertures et des fringues chaudes et sèches, offerts des soins médicaux de base, donné des informations et un peu de chaleur humaine. Nous avons pleuré et ri au coin d’un feu de camp, apporté un peu d’humanité à ce que l’on appelle « la route des Balkans ». Mais pendant que cette formidable solidarité éclaire la longue route de nos frères nés sous d’autres latitudes, les politiciens s’affairent à détruire vies et espoirs. De leurs tours d’ivoires que seuls peuvent atteindre les beuglements réactionnaires des franges les plus rances de la population du vieux continent, ils s’acharnent à rendre les gestes d’humanité plus difficiles (nous tenant éloignés des camps officiels, retenant les informations) ou dangereux (criminalisation de la solidarité). Avec cette arrogance propre aux « élites », ils isolent et trient les voyageurs, les envoyant en camps et prisons, les traitant comme un docteur traite une épidémie, prêts à faire régner l’ordre dans leur monde agonisant. Un réfugié noyé ou mort d’hypothermie sera toujours mieux à leurs yeux qu’un réfugié non-enregistré dans leur base de données, ou qu’un migrant économique profitant de la porte ouverte par le drame Syrien. Car oui, la souffrance, ça se mesure aussi monsieur.

Seule l’incompétence des gouvernements et des agences européennes ont permis à des individus de palier à leur absence, et c’est une chance pour les gens que nous avons eu la joie d’accueillir ici. Mais ce temps touche à sa fin, les bureaucrates et politiciens poussés par « l’opinion publique » veulent reprendre la main, contrôler, documenter, classifier.
Se faisant, ils sont directement responsables du drame qui se noue ici, de la crise humanitaire d`ampleur qui couve ici en Grèce. Ils sont également les alliés objectifs des charognards en tout genre faisant leur beurre sur le drame de ces populations : les fonctionnaires de FRONTEX, évidemment, mais également passeurs sans scrupules, trafiquants d’êtres humains, mafias d`Europe de l’Est. Si la dernière route relativement sûre reste fermée (Macédoine), les réfugiés n’auront plus d’autre choix que de tenter le passage par l’Albanie où les mafias (actives jusqu’ici sur les iles grecques) achèveront de piétiner leurs droits les plus fondamentaux.

Sur le long terme ? Dur à dire, no border/no nation ? Vaste programme… désespérément utopique si on ne s’attaque pas au capitalisme et aux post-colonialismes responsables des inégalités et des guerres à la racine des phénomènes migratoires…
Je sais seulement que je ne veux plus être submergé par cette tristesse et cette honte qui s’emparent de moi quand je dois expliquer à ces héros que la plus dure partie du voyage pourrait bien se trouver devant eux…

Quelques sources intéressantes :

Quelques données et infographies utiles :http://openmigration.org/en/

Au cœur d`un camp d`enregistrement :http://www.liberties.eu/en/news/open-migration-lesbos-reportage

Nouvellesquotidiennesconcernant la route des Balkans :https://www.facebook.com/areyousyrious/?fref=ts

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