Apocalypse no rush

Fin du monde et climatisation

paru dans lundimatin#156, le 10 septembre 2018

Avec le reportage du Monde sur les territoires à jamais pollués par l’homme (« Contaminations »), l’appel de 700 scientifiques français sur le climat en une de Libé ainsi que la marche pour le climat de samedi, on se demande si la démission de Hulot n’a pas eu plus de conséquences qu’une vraie catastrophe écologique. Seulement, annoncer la fin du monde et en appeler au pouvoir en place pour la différer n’a rien de nouveau : nous publions ici un article qui se propose de remonter aux origines chrétiennes du discours sur la fin des temps. Il s’agit de comprendre pourquoi on parle de la fin du monde, quelles sont les hypothèses envisagées pour la repousser et quels pouvoirs sont ainsi mobilisés.

« Au pôle nord, d’incroyables pics de chaleur… La Californie est carbonisée par le plus grand incendie de son histoire… Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises bientôt silencieuses… Un séisme a de nouveau secoué l’île indonésienne de Lombok… Les scandinaves ferment les autoroutes, car l’asphalte fond… »

Impossible cet été de donner congé au monde, tant va le dérèglement du monde comme il va. Le temps mou des vacances n’a cessé d’être interrompu par les catastrophes. Elles se multiplient, s’accélèrent, plaçant toujours plus le présent dans l’imminence de la fin du temps. Même la voix des journalistes a cessé de sonner faux le temps d’un instant. Apocalypse oblige !

En prenant un peu de recul, nous nous rappelons que la disposition à vivre le temps dans l’horizon de la fin n’est que l’héritage de notre identité chrétienne.

Il y a deux mille ans s’écrivait ceci :

Le tiers de la terre fut consumé, et le tiers des arbres fut consumé, et toute herbe verte fut consumée. Les eaux devinrent amères, les créatures y vivant disparurent massivement et la nuit perdit sa clarté. On croyait que l’ordonnance des saisons et des éléments qui avait régné depuis le commencement sur les siècles passés était retournée pour toujours au chaos et que c’était la fin du genre humain.

Il y a mille ans, on pouvait lire :

Ainsi les hommes sont envahis par l’eau et le feu ; les ouragans et les intempéries de l’air leur dérobent les fruits de la terre ; les plantes s’étiolent parce que l’air pur est vicié, de sorte que l’été a souvent de la froidure et l’hiver une chaleur intempestive, puis tantôt une sécheresse si désolante, et tantôt une telle surabondance de pluie, que plusieurs croient à l’imminence de la fin du monde.

Depuis que le temps est devenu chrétien, nous le vivons sempiternellement de la même façon : tourné vers la fin. Et c’est au monde d’en faire l’annonce. Derechef, nous y sommes : il y a des phénomènes effrayants, et dans le ciel de grands signes.

Nous pourrions être ballottés entre l’espoir et la crainte. Nous pourrions étudier les hypothèses, les méthodes et les chiffres de ceux dont le métier est de modéliser le climat. Nous pourrions nous jeter dans les bras des prophètes appelant au repentir. Mais rien, rien de cela. Ce qui est remarquable avec nous, les modernes en phase terminale, c’est la molle apathie, la nonchalance sceptique et l’indolence curieuse avec laquelle nous considérons la catastrophe.

Nous ne sommes pas les premiers à vivre la fin des temps, mais les premiers à la vivre de façon si désaffectée. « Cet été, il n’y a que des catastrophes. Quel ennui… » En d’autres temps de la fin, on connut de toutes autres conduites. Les ermites des premiers siècles s’installaient au bord du désert pour se tenir prêts. Les enragés de Münster partaient à l’assaut du clergé pour accélérer le temps de la souffrance. Les hommes, seuls ou en groupes, prenaient sur eux la vérité de la fin, en prenaient acte. Les existences se polarisaient à l’opposé de ce monde, déjà mort. Entre les signes qu’un monde s’achève et les gestes, on cherchait des connexions. Le drame des derniers jours n’était pas une chimère à échéance lointaine, c’était une vérité infaillible et que l’on sentait, presque à chaque instant, sur le point de se réaliser. Mais nous, nous n’éprouvons rien. Alors que tout s’effondre, nous sommes résolument indifférents.

Il y aurait bien une explication de cette passivité. La catastrophe, il est vrai que nous y assistons de loin et par image interposée. On dira alors que nous sommes au spectacle, ce qui nous préserve de toute catastrophe effective. C’est vrai mais trop court. Car tout affect, même le plus vide, est expressif du monde. L’indifférence est notre manière de nous rapporter au monde comme finissant. Elle est notre vide intérieur pour faire le vide de l’extériorité. Nous devons bien puiser quelque part la force de tant de faiblesse.

Comment peut-on s’en foutre à ce point ? Dans quelle économie du salut trouvons-nous la foi de continuer comme si de rien n’était ? On a tort de décrire nos contemporains comme des jouisseurs apocalyptiques qui profitent, toutes pulsions dehors, des derniers instants du monde. Car leurs jouissances sont mornes et sagement dosées. Après moi le déluge, peut-être, mais à la condition qu’il ne soit pas encore pour tout de suite.

Ils ne vivent pas le temps de la fin comme s’ils pouvaient l’empêcher, ce qui demanderait un virage complet de l’existence. Ils ne l’oublient pas non plus comme s’ils pouvaient oublier tout ce qu’ils perçoivent ou tout ce que justement ils ne perçoivent plus. Ils le vivent comme délai, dans l’ajournement de sa fin. Il leur reste un peu de foi dans la possibilité de différer, d’in-différer la catastrophe. Et c’est là qu’ils répètent benoîtement l’histoire chrétienne, jusque dans leur affectivité même.

Aux premiers temps de cette histoire, il ne fut nullement question de retarder les choses. Le Christ était venu proférer la parole de Dieu. À cela devait succéder le règne de l’Anti-Christ livrant le monde au chaos sous toutes les formes du pêché, les discordes, les mauvais Princes, les famines, les maladies, les comètes, avant qu’Il ne revienne ici-même instaurer le paradis pour les humbles. Alors les hommes de foi savaient quoi faire pour vivre autrement le temps : se soustraire aux lois, briser les garde-fous contre l’angoisse et tenir une belle immanence. Mais c’était sans compter sur l’Église. Elle inventa le retardement et l’inquiétude à perpétuité. Elle commença à prendre en charge le délai de grâce.

Dans un sommet de perversion dialectique, ce coquin de Tertullien lui rendit grand service lorsqu’il eut l’idée de s’en remettre au persécuteur pour retarder les persécutions. « Ignorons-nous, coassa-t-il, que la dernière catastrophe qui menace l’univers, la clôture suprême du temps avec toutes les calamités qu’elle amènera, n’est suspendue que par le cours de l’Empire romain » ? To Kathekon, ce qui retient la fin : l’Empire romain. L’idée était de prier pour le retardement de la fin en comptant sur un pouvoir pour la retarder. Augustin n’eut qu’à rafler la mise. Il ridiculisa ces histoires d’apocalypse qui armaient les résistances contre les empereurs, sépara le céleste et le terrestre, interdit le paradis ici-bas et assura pour l’Église un règne de mille ans. Pro mora finis. Pour le retardement de la fin.

Nous en sommes exactement là, à compter sur un pouvoir pour retarder la fin. En cela nous sommes chrétiens, non parce que nous espérons une fin bienheureuse, mais parce que nous avons foi en un pouvoir qui retarde la fin. Sans doute n’est-il pas en Occident, depuis Tertullien, de pouvoir qui ne se stabilise sous la menace de la fin du monde qu’il retarde. En deçà de la loi, hors de toute légitimité, un pouvoir tient parce qu’il est ce qui retient. To kathekon. Ainsi notre affectivité est-elle ligotée au pouvoir comme ce qui diffère, pour un temps, le désastre.

Notre indifférence face à la catastrophe devient plus claire. Elle n’est ni oubli, ni patience. Appelons-la attendance  : foi en un pouvoir, fût-il responsable de la catastrophe ou parce qu’il en est responsable, pour en retarder l’échéance. Attente sans complément d’objet.

Soit, mais quel est notre Kathekon ? Certains semblent encore miser sur l’État pour endiguer les catastrophes et l’errance des hommes qui va avec. Mais c’est une foi de panique, prête à se tourner contre l’État, qui ne retient déjà plus rien. Il y a cependant une autre force dilatoire sur laquelle nous remettons tous nos espoirs. C’est un pouvoir qui fait l’économie de la transcendance pour s’exercer, un pouvoir tout en opération et en gestion : la technologie. Nous disons que c’est désormais notre foi en la technologie qui fonde notre attendance. L’âge technologique qui est le nôtre dépolitise le Kathekon et vient clore l’âge théologico-politique en l’accomplissant.

C’est bien comme une religion qu’il faut envisager la technologie. D’ailleurs, il n’y a qu’à l’écouter : elle entend officiellement sauver. Sauver les corps, d’abord, qu’il est à présent possible de reconstruire et de perfectionner de l’intérieur et dans les moindres détails. Nous aurons bientôt des corps 2.0, puis 3.0, qui ne mourront plus que par bêtise et mauvaise gestion de leur propriétaire. Et nos corps augmentés ressembleront aux corps glorieux décrits par les théologiens du XIe siècle lorsqu’ils tâchèrent d’en promettre la résurrection. Des corps incorruptibles, d’une parfaite beauté et capables de se mouvoir sans résistance avec une extrême rapidité. Les âmes, ensuite, qui seront sous peu transférées sur des supports imputrescibles. Après le silicone, le silicium. Devenus des super-processeurs, nous pourrons communiquer, nous informer et nous remettre à jour à tout instant. Une vie d’interface intégrée au cyberespace, une noo-existence promise à l’éternité électronique. Tout le monde ne sera pas sauvé, cela va sans dire. Il y aura des élus, ceux qui peuvent prendre l’Arche.

Nos contemporains ne sont pas des désespérés qui se résignent aux pires catastrophes. Ils se réjouissent quelque part de savoir qu’ils n’en seront pas, le monde dût-il périr. Car ils ont la technologie, machine sotériologique.

Le salut est ainsi devenu chose aisé. Il ne passe plus par les Églises et les Empires. Il ne demande plus qu’on s’en remette à une transcendance. Il n’exige plus de conversion et de déclaration d’obéissance. Il est devenu individuel et gestuel, par la grâce de la technologie. Qu’on songe un seul instant à l’acte même de se connecter. Il annule les corps, l’espace et le temps. Il donne un frisson de toute-puissance. Il proclame à tout instant la nullité même du monde. Les êtres qui campent des semaines devant Apple dans l’attente du prochain téléphone savent très bien ce qu’ils font : ils manifestent leur candidature au salut. Car elle passe la figure de ce monde et rien n’est plus rassurant que d’avoir dans la poche la machine qui la fait passer. L’économie du salut dans laquelle nous nous inscrivons se passe des institutions : place au salut opérationnel et à la rédemption ergonomique.

Il y a bien d’un côté les humains qui subissent déjà les ouragans et la désertification, de l’autre ceux qui assistent encore au spectacle depuis la rive protégée. Mais la tranquillité des seconds ne tient qu’à la foi. Le pauvre vacancier qui "descend" pour son repos annuel découvre des terres fraîchement cramées, passe à côté des arbres blêmes qui ont renoncé à la photosynthèse et se trempe dans une mer sans vie. Mais, joie ! il croise enfin un Starbucks où s’arrêter. L’air y est frais, la lumière souveraine et les denrées abondent.

La France deviendra prochainement une contrée tropicale… La canicule, bientôt la norme… s’excitaient dernièrement les journaux. Qu’importe le climat, la climatisation donne un avant-goût de la Jérusalem céleste. To kathekon  : ce qui retient le temps et l’empêche de finir : la technologie.

Mais nous, nous qui n’attendons pas le salut d’un pouvoir, nous qui nous préparons à la traversée des catastrophes, nous qui n’avons aucune envie de reprendre les complexes vitrés et les étendues macadamisées, nous restons interdits devant la technologie. En bons élèves de Heidegger, nous répétons que la technologie n’est pas un instrument, qu’il n’y a rien à en faire puisqu’elle est volonté de domination qui se veut elle-même. Et nous attendons que cette vérité saute aux yeux et que les hommes comprennent, décillés. Vaine espérance, le kathekon détruit et retient à la fois. Comme Tertullien comptait sur l’Empire, ils parient que la technologie peut retenir, par cela même qu’elle peut détruire. C’est pourquoi ils peuvent en même temps déplorer ses ravages et célébrer ses exploits. Ce qui est capable de prodiges est capable de tous les prodiges. Nous qui maudissons la technologie, nous lui conservons par là sa sainteté.

Ce n’est pas en révélant sa puissance déchaînée que la technologie perd son aura, mais quand son impuissance tourne à l’évidence. Il suffit de peu pour que toute l’imagerie de la rationalité qui fait et défait le monde s’effondre en un instant, comme frappée d’obsolescence et ramenée à ce qu’elle est en son fond : une invention d’êtres précaires qui bricolent leurs conditions d’existence. D’ores et déjà, des forces inhumaines la mettent en état de catastrophe et soufflent ses promesses. Bientôt se dessineront des chemins inédits de réappropriation. Alors nous verrons bien comment nous reprenons les sciences et les techniques selon les cosmologies qu’elles sont capables d’exprimer. Il n’y a rien de salutaire dans les catastrophes, sinon qu’elles brisent la promesse technologique du salut.

L’âge technologique ne pose aucun principe supérieur à la réalité pour la dominer. On ne peut le faire tomber comme on couperait la tête au Roi. Il faut le laisser dérailler, faillir et faire pitié comme un Dieu défroqué. Déjà les coupures et les dysfonctionnements contre lesquelles nous butons chaque jour rendent les gestes du salut inefficients et les machines dérisoires. L’âge technologique agonise, agonie qui risque de durer plus longtemps qu’il n’a déjà régné. Mais nous aurons entre temps de quoi nous réjouir. Il a fallu, cet été, arrêter les centrales nucléaires françaises car les rivières manquaient de fraîcheur.

S’il nous faut lutter partout contre la raison aménageuse et faire échec à sa voracité, il nous faut aussi et en même temps nous installer dans une autre temporalité, une temporalité de l’attente qui endurcit au lieu de glacer. Car nous n’avons pas le pouvoir d’achever l’âge technologique, ni de prévoir pour l’instant comment nous en reprendrons les armes. Attendre vraiment, ce n’est pas tomber dans le quiétisme. C’est se disposer à vivre ce qui arrive au monde, à l’éprouver de tout près et à être autrement catastrophé. Car le propre du Katheton est de nous priver rigoureusement des catastrophes.

Ce n’est certainement pas un hasard si nous croulons sous les analyses du climat et sous des tonnes de chiffres qui se contredisent les uns les autres sans jamais savoir comment et jusqu’où nous sommes affectés. La rationalité moderne avait historiquement abandonné la météorologie aux paysans, aux marins et aux géographes. Résolue depuis trois siècles à pratiquer la connaissance en chambre pour contrôler absolument les phénomènes, elle savait que le temps qu’il fera échapperait pour toujours à ses abstractions. Qu’elle s’en préoccupe maintenant n’est pas le signe qu’elle a changé : son but est simplement de flouter nos empoisonnements.

Gestionnaire de la fin, le Kathekon n’a de pouvoir que s’il rend la catastrophe indéterminable et la met hors d’épreuve. La référer à des événements et à des vécus, ce serait indiquer des orientations concrètes. L’Église a du écraser le discours apocalyptique car il mettait la fin au monde ici-même. Il lui fallait imposer un Enfer séparé et indépendant des éléments. De son côté, la rationalité fait jouer les causalités obscures et lointaines.

Nous n’avons pas besoin de connaître les chaînes de causalités pour éprouver quoi que ce soit. Il saute aux yeux qu’ils ont le pouvoir de clore le ciel et le silence des prairies est déjà bien assez pesant. Nous avons plutôt besoin de nourrir une nouvelle sensibilité aux présages, qui n’est pas encore née. Des présages qui seraient l’affaire non des devins mais celle des vivants. Sur nous, les maux du monde prennent corps, prennent âme. Car toutes les blessures sont ouvertes, et venues de la terre toute entière.

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