À propos des enfants de Saturne

Leïla Chaix

paru dans lundimatin#250, le 29 juillet 2020

Paul B. Preciado parle de la balle. J’aimerais m’attarder sur le trou. Sur le trou dont on n’a pas su qu’il était causé par une balle. Dont on n’a pas retiré la balle. Elle s’est dissoute. Elle a pourri…

On ne peut plus la retirer, ni la trouver, ni la sentir, ni même vraiment l’identifier. Le trou lui-même s’est refermé. Paul Preciado parle de la balle qui a atteint les personnes trans, les enfants queer. J’aimerais ajouter les navires dont la coque de bois est percée et par laquelle toute l’eau passe. J’aimerais parler des humains aux entrailles ouvertes pour qui le monde est un ennemi, pour qui paraître est un métier, parce qu’ils sont des bouées percées, qu’ils ont un trou au canoë, et que l’eau rentre, les fait couler. Je parle de ceux qui n’ont pas de scelle à leur vélo, de celles qui sont comme des avions criblés de trous, dans lesquels beaucoup d’air s’engouffre. Je parle des personnes perméables, bien trop sensibles, hautement variables ; qui boivent comme des trous leur milieu, qui les entoure. Je parle des enfants difficiles, peureux, criblés. Je parle du cratère éternel, mais colmatable, des sans-logis, des sans-logiques. Je parle de ceux qui se déversent et qui contiennent, qui sont des vases communiquants. Les lunatiques et les paumés, les divaguants professionnels, superficiels, les surfeuses nées. On a des trous dans nos nylons, et des accrocs, et des reprises. On a des pores. On a des trous dans notre corps par lesquels nous parlons au monde, et grâce auxquels il entre en nous. Ce sont nos nez, nos bouches, nos yeux, nos tétons, nos oreilles, nos fions, parfois nos trachéotomies et nos vagins. Ce sont nos entrées, nos sorties ; ce sont nos prises et nos couloirs, nos zones limites et frontalières. Par elles le monde se fait sentir et entre en nous. Les sons, les goûts, la nourriture, les excréments, tous les messages qu’échangent nos corps avec le monde, avec les autres, avec l’espace, les éléments autour de nous … dans une cosmo-chorégraphie certains messages font leur entrée et leur sortie. Nos souvenirs comme nos graisses sont stockées au creux de nos cellules. Et notre cerveau fait relais, comme un vieux transistor de sens, transformateur de formes en signes. Nous sommes criblés dès la naissance, qui dores et déjà est passage, sortie, entrée, expulsion. Nous sommes des éponges émetteuses dans un monde plein de particules. Et aux cours de nos vies violentes, nos corps parfois se criblent encore, et d’autres trous viennent faire couler le sang dehors, et résonner les bruits dedans. Certains trous ne se referment pas. Certaines balles se dissolvent vite, pourrissent, grandissent et s’incorporent. On dit en français être « fêlé » pour être fou. On dit du saint ou du chaman qu’il a accès. Socrate accouchait les âmes — la maïeutique … une discussion crève l’abcès. On parle aussi de coeur brisé, de trou béant, et toujours le plus important : on parle de soif. Notre vie est criblée de trous (trous de mémoire, true détective) et pas seulement des trous physiques. On tombe parfois collectivement ou bien tout seul dans des crevasses métaphysiques. Certaine personnes accumulent chutes, chocs et retraits. Certaines personnes sont amputées intérieurement. La morsure du temps fait son trou, et le colmate, plante ses dents. Si on ne meurt pas, on cicatrise, et la vie recrée du tissu. Mais il me semble qu’on est nombreuses, qu’on est nombreux, à sentir comme un courant d’air, des bourdonnements, sans bien savoir où est le trou, par où ça passe, pourquoi j’entends ce que j’entends. Où est l’antenne ? Il me semble que beaucoup d’enfants ont cette faculté précieuse mais encombrante d’être sensibles à leur milieu, et d’en capter toutes les fréquences. Ils sont poreux, hyper-perméable à l’autour. Ils tombent facilement amoureux, et changent rapidement de sujet. Ils et elles captent divers radio-activités, et vibrent avec. Si bien qu’ielles existent selon, dedans, avec. Elles s’éprennent facilement d’un lieu, et se dissolvent dans le territoire. S’ils sont les poissons ils sont l’eau, et elles ont des écailles spongieuses. Ils sont en spermanence mangés par ce corps qui forme leur milieu, qui les englobe et les renverse, les environne. Ils sont grignotés et digèrent, ils grignotent et sont digérés. Ils et elles infusent dans le monde. Le milieu qui les environne les poinçonne comme des pucerons. Ils ingèrent et sont ingérés ; et dans le tuyau sont à la fois la goutte et l’air. Ils sont dans le monde comme un sachet de thé dans son eau. Des trous microscopiques les recouvrent et par ces pores passent les comètes émises par le monde ; elles passent par des trous qui ne sont ni oeil ni oreille ni bouche ni anus ni narine — et les traversent. Ils sont le monde, leur corps et toutes les particules autour. Ils sont le son, toutes les couleurs et les odeurs. Elles sont l’air l’eau et le tumulte, la terre, l’océan, la musique. Ils et elles descendent de Saturne, là où tournent des kilomètres de poudre de cailloux en rafales.

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