Un tour de France du 17 octobre

De l’Île d’Oléron à Quimperlé

paru dans lundimatin#538, le 23 octobre 2026

Depuis le 17 octobre, un flux ininterrompu d’images spectaculaires (et de violences policières) inonde les réseaux. Afin de mieux appréhender l’étendue et la diversité du mouvement , nous avons sollicité de courts récits de nos meilleurs reporters locaux. Ce bilan étant loin d’être exhaustif, n’hésitez pas à nous transmettre vos observations.

Île d’Oléron

Blocage filtrant contre la vie chère et le projet de pont payant

Un rassemblement s’est tenu à l’entrée de l’île d’Oléron, réunissant la Confédération paysanne, le comité local Sdt, des citoyen-nes, des retraité-es…autour de préoccupations communes : la vie chère, les inégalités sociales, la défense des territoires et le refus de la future mise en place d’un péage pour accéder à l’île d’Oléron. Grâce à un blocage filtrant, les participant-es ont choisi d’échanger autour des préoccupations quotidiennes et de l’accès à l’île qui ne doit pas dépendre des moyens financiers de chacun. Cette nouvelle barrière financière va encore renforcer les inégalités et fragiliser encore davantage le quotidien de celles et ceux qui y vivent. Le soutien et l’écoute ressentis renforcent nos convictions profondes.


La Rochelle - 9000 personnes

La détermination calme à bloquer la rocade et marcher face aux bleus

La foule était hétéroclite et rassemblait tous les âges de la vie. Les lycéen.ne.s étaient particulièrement nombreu.ses portant à bout de bras leurs slogans pertinents et originaux. Les étudiant.es grossissaient les rangs. Les camarades étaient présent.es, éparpillé.es parmi les autres manifestant.es, contribuant à l’événement chacun avec ses moyens (sécu, médic, info kiosque mobile,...)

Nous avons marché durant des heures, bloquant les boulevards, grimpant sur le mur du commissariat, taguant le mur de la Mairie, parcourant la rocade sur des kilomètres dans un sens le matin, dans l’autre l’après-midi, l’entrée de la ville s’est trouvée fermée plusieurs heures, au loin quelque chose a cramé. Toujours les FdO se retrouvaient au bout d’une avenue, toujours nous avancions déterminé.es, avant de bifurquer. Quelques tirs de lacrymo, quelques confiscations, interpellations, et gardes à vue. La base arrière juridique locale veille sur elleux.

Nous étions tous-tes ensemble mais surtout, nous étions rejoints par une foule de ’modéré.es’, de parents confiants, des lycéen.nes chantant parfois Céline Dion à tue-tête. Et toustes sont resté.es droit.es, ils ont avancé malgré les bleus à l’horizon, et si leur colère était tranquille, leur préparation à cette journée et leur détermination étaient impressionnantes !

C’était une belle journée, de celle qui donne de l’espoir.


Nantes - 50 000 personnes

La révolution repart de la Place Louis XVI

Trois cortèges qui convergent. Une foule monstre, qui déborde de partout. Une masse à perte de vue, compacte, digne des plus grandes mobilisation contre la réforme des retraites. Sauf qu’ici il n’y a pas de grève ni d’appels officiels. C’est 5 fois plus que les plus grosses dates de Gilets jaunes dans la ville. En clair : tout Nantes est dans la rue.

Un cortège joyeux, festif, coloré, créatif, constellé d’une véritable marée de pancartes, et majoritairement jeune.

Un tracteur paysan qui déborde de passagers, un camion sono qui accompagne les affrontements et des banderoles.

Plusieurs heures d’émeute, qui démarrent de la place Louis XVI, sous la colonne en hommage au roi décapité, puis se déplacent sur la place du Commerce. Des cortèges spontanés qui se déversent sur toutes les places, jusqu’au cœur des quartiers bourgeois. La jeunesse héroïque qui résiste aux agressions policières, fait reculer la BAC et les compagnies de CRS à de nombreuses reprises. Plusieurs agents au sol, des colonnes de camions qui fuient.

Un dispositif policier complètement débordé, multiplication de cortèges sauvages et offensif, les rues interdites sont reprises, des barricades en flammes, des enseignes capitalises ciblées, les marchandises redistribués.

La gare envahie, la circulation ferroviaire arrêtée, la façade de la mairie totalement dévastée dans la soirée.

Deux blindés de la gendarmerie déployés, qui tirent à pleine puissance des grenades explosives.

Des feux d’artifice qui répondent aux grenades mutilantes jusqu’au milieu de la nuit. À Nantes comme dans d’autres métropoles, la police a perdu le terrain. Et maintenant ? Le vertige, la situation est pré-révolutionnaire.

Extrait de Contre-Attaque.


Rennes - 36 000 personnes

Barricades enflammées, tête de cortège endiablée, et un centre-ville tenu par les insurgées

Le 17 octobre était dans les esprits bretons depuis déjà un certain temps, comme partout en France. Plusieurs assemblées, parfois laborieuses, s’étaient attelées ces derniers temps à organiser les colères, notamment pour multiplier les points de blocages le plus tôt possible. La journée commence donc bien avant le lever du jour à Rennes. Dès 6h30, c’est une foule compacte et auto-organisée qui se réunit à l’université, fraîchement expulsée après avoir été occupée par les étudiantes mobilisées en soutien aux lycéenes. Rapidement, des groupes s’organisent et prennent d’assaut les nœuds vitaux de circulation routière, au nord-ouest de la ville. À 7h, les premières barricades sont enflammées lors d’un face à face avec la police au niveau de la porte de Villejean. Déterminées à éparpiller le dispositif policier au maximum pour maintenir le rapport de force, les centaines de personnes présentes s’organisent alors en petit groupes pour ériger le plus de barricades possibles.

Pendant toute la matinée, des points de blocage éclosent le long de la rocade. Une première incursion réussie sur cette dernière est vite abandonnée, mais ce n’est que partie remise. Au niveau du stade de la ville, le Rohazon Parc, un groupe d’une grosse centaine de personnes se fait quant à lui charger sur un kilomètre par les gendarmes, et finit nassé après une course poursuite dans des quartiers résidentiels. Les coups de matraque des forces de l’ordre envoient une jeune étudiante à l’hôpital, embarquée par les pompiers. Les manifestantes se regroupent alors progressivement Porte de Cleunay, où des Gilets Jaunes ont érigé un barrage filtrant colossal pour paralyser la zone commerciale adjacente. Ici, l’ambiance joviale est entretenue à grands renforts de barbecues improvisés et grâce aux coups de klaxons des automobilistes qui soutiennent massivement le mouvement.

Pourtant, l’arrivée massive de CRS et de gendarmes fait immédiatement monter la tension. Les barricades sont renforcées à grands renforts de serflex, personne ne veut se laisser déloger. Une cinquantaine de manifestant•es déter décide alors de tenter une incursion sur la rocade. La police, prise de court, évacue difficilement la route à grands coups de lacrymogènes. Quelques minutes plus tard, les mêmes gendarmes chargent finalement le barrage, et repoussent les insurgées vers le centre ville après quelques affrontements.

La grande mobilisation du jour était attendue place République, avec un départ devant s’élancer à 14h. Mais avant même le départ officiel, la place est noire de monde, au moins 30.000 personnes sont réunies et débordent massivement dans les rues environnantes. C’est une population hétéroclite qui se mélange dans le cortège qui s’élance alors sur le parcours habituel. Les lycéenes guident la manifestation, comme c’est d’usage depuis plusieurs semaines. La mobilisation, très calme dans ses débuts, est finalement lâchement attaquée à l’angle de l’avenue Jean Janvier par la police. Une charge est déclenchée sans raison contre les lycéennes, qui suffoquent sous un épais nuage de gaz. C’était sans doute la provocation de trop.

Dans les heures qui suivent, la mobilisation change de teneur et vire à l’affrontement avec la milice. Aux alentours de République, des barricades sont érigées, et le cortège semble se renforcer à chaque grenade explosive lancée. Les banques et les assurances sont attaquées, la situation vire au chaos. La police, complètement débordée, recule dans la pagaille face aux assauts des manifestantes. L’entièreté du centre ville se charge d’un brouillard diffus de lacrymogènes, le ciel est strié par les lancers de pavés. Méthodiquement, la police est chassée du centre ville et repoussée jusqu’à la rue Gambetta dans une effervescence rarement vue. Le rapport de force s’inverse complètement, les assauts des insurgées sont difficilement contenus. Le centre ville, de République à Sainte Anne, en passant par les quais de la Vilaine, se transforme en champ de bataille.

Les caméras et abribus de la ville finissent tous en piteux état,et les slogans révolutionnaires fleurissent le long des murs. Des rues récemment rénovées sont délestées de leurs pavés, on aperçoit même une pince Monseigneur dans la foule qui découpe les chaînes qui protègent le vaste chantier autour de la Vilaine. Des dizaines d’enseignes sont pillées, comme le chaîne sioniste Starbucks, ou les galeries Lafayette.

Nos reporters présents sur place décomptent plus d’une centaine de détonations de grenades sur l’ensemble de la journée. À chaque coin de rue, des explosions retentissent, une désencerlante maladroitement lancée dans la Vilaine a même provoqué un geyser. Face à la répression, de gigantesques banderoles sont déployées en haut d’échaudages ou le long de la passerelle Zola. Pendant toute la soirée, le centre ville sera défendu becs et ongles par les émeutiers. Bien après minuit, la foule continuait de scander « Révolution ! Révolution ! » dans une fumée noire qui présage des suites ténébreuses du mouvement.
Extrait de Contre-Attaque.

Bordeaux - 30 000 personnes

Champagne et Louis Vuitton

9 h du mat’. Une centaine de personnes bloquent le pont Chaban après avoir fait des barricades dans le quartier pendant 2 h dans la joie et la bonne humeur. Les voitures applaudissent en soutien. L’heure du rassemblement officiel n’a même pas sonné que les bleus se font bombarder de pierres et d’œufs de peinture par des centaines de manifestants enragés. Une tentative d’interpellation d’un camarade donne lieu à une belle désarrestation collective. Au bout d’un moment, un mouvement commun part en semant des barricades immenses, parfois enflammées. Les gaz pleuvent, mais quelle importance ? L’élan continue et le Carrefour, allié du génocide en Palestine, est pillé dans la joie et la ferveur. Les pubs d’abribus qui gâchent la vue de toustes sont sèchement éclatées, les banques taguées, les vitrines d’enseignes capitalistes détruites.

La gendarmerie mobile gaze le gros du cortège. Qu’à cela ne tienne, tout le monde se retrouve à Pey-Berland face à la mairie. Seule une quinzaine de flics gardent l’entrée. Les manifestants sont des milliers. Les quelques flics présents ne font pas les fiers mais tiennent bon à coups de lacrymogènes, assourdissantes et désencerclantes. Ils sont finalement rejoints par le renfort d’un canon à eau et d’autres gendarmes.

Personne ne veut s’arrêter là. « La rue est à nous », « Révolution ! » scandent les manifestant-es. La porte de la maison de la Préfecture cède sous la pression du peuple en colère. La foule rentre dans les bâtiments luxueux, remplis de dorures et de lustres majestueux. Arrivés cours de l’Intendance, des petits filous habiles dévalisent le Louis Vuitton, d’autres magasins de luxe sont vandalisés. Les larmes des riches ont une saveur particulière. Plus tard, sur la route, le Decathlon est dévalisé dans la joie, c’est Noël avant l’heure ! Toutes les boutiques appartenant à des chaînes sont prises pour cible. Des commerçants sortent avec des gilets jaunes pour protéger leur boutique et affirmer leur solidarité.

Pour une fois, enfin, la jeunesse impose son style, et c’est beau. Partout dans le centre-ville, des gens masqués ou non se baladent avec des bouteilles de champagne, des sacs de luxe, des parfums. À 20 h, les rues sont jonchées d’emballages de produits de luxe ou de première nécessité. La gratuité, quand on vit la privation, est un sentiment particulier. Jusqu’à tard des gens vont danser, chanter, rigoler sur la place de la Victoire qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Lire le récit original complet sur La Grappe

Toulouse - 80 000 personnes

Le mot a circulé : « à court de munitions »

Les tentatives de blocages matinaux échouent, mais très rapidement les forces se retrouvent en différents points dans la ville, telle que la gare. Ces points de rassemblements deviennent cortèges sauvages dès la fin de matinée à faire courir CRS et GM à droite à gauche. Des barricades sont montées aux abords du rassemblement déclaré, mais le gros des affrontements débute rive gauche sur le parcours déclaré par les syndicats. Aux coups de matraques, on répond avec des coups de poing, coups de pied, rondins de bois, croche-patte, prises de catch ! Les affrontements sont très intenses à la fin du parcours et la manif bloquée a semble-t-il débordée de partout rive droite. Les flics reculent rive gauche (« à court de munition » était le mot qui circulait), et pendant ce temps, des mouvements assez intuitifs (bien aidés dans un cortège par un mégaphone) convergent vers le capitole soit en petits groupes soit carrément en cortège sauvage.

Ça court, ça tire des feux d’artifices, ça casse des vitres de camion de CRS. Un véritable jeu de tennis, les flics envoient en essayant de nous faire reculer, pas de bol, on renvoie la balle et on les fait reculer aussi. Les gens ne s’en lassent pas : pendant plusieurs heures, les personnes résistent, prennent des pauses, mesurent les forces et prennent le relais, entre tous ces aller-retours. Les différents assauts par les rues de l’hyper centre sur la place de la mairie sont repoussés, les forces des flics sont concentrées là avec des camions utilisés comme remparts dans certaines rues. À d’autres endroits l’espace était est étonnamment libre. Peu importe le groupe que tu suis, la route que tu prends, il y a des choses qui se passent partout.

La bataille vers le capitole a donné lieu à une dispersion de l’émeute dans l’hyper-centre et des pillages nombreux (bien que le bilan semble limité comparé à d’autre villes) ont été rendus possibles par les affrontements rive gauche. Ce qui est marquant c’est la détermination et le l’humour des manifestant.es, ainsi que leur diversité. L’ambiance était chaleureuse et on peut espérer qu’un espace politique est en train de s’ouvrir.

Les comparutions immédiates qui ont eu lieu cette semaine montrent la violence répressive de l’état, avec des condamnations à du ferme à tour de bras. Le samedi, on compte environ 100 GAV.

On ne lâche rien, on sera là comme l’eau et on débordera dans toutes les rue de Toulouse.


Grenoble - 22 000 personnes

Des anges-gardiens et un train volant

Bon, une chose est sûre, ça brasse un peu plus large que les mouvements de gauche des dernières années, peut être même plus que les gilets jaunes. Pour une fois pas de folklore écrasant, ni de codes militants incompréhensibles pour le reste du monde.

Le centre ville de Grenoble a ouvert ses portes à environ 30 000 personnes, il y avait autant de monde que d’ambiances différentes.

C’est un peu la France à Mélanie.

Y’à eu des révolutions sur Facebook, aujourd’hui on s’informe sur TikTok, on relaye sur Insta et on s’organise sur Snap. Pour le meilleur et pour le pire. On se rappelle quand même qu’on est du bon côté de l’histoire quand on voit toutes les comparaisons avec One Piece. Certaines images comme le vol du p’tit train touristique [qui a été lancé -sans passagers - peut-être bien en direction des forces de l’ordre] ont bien tourné et font réagir au delà des personnes présentes. Et c’est clair que les lycéens y sont pour beaucoup, ça force l’humilité… Ils ont tout à nous apprendre.

Des sœurs et mères de camarade qui ont peu l’habitude des manifs qui bougent ont pu trouver leur place. Une a pu être la tata bienveillante qui ramène du sérum phy, et demander si tout va bien... Sur TikTok ce genre d’action reviennent dans plusieurs villes et les p’tits comparent les mères et les autres à des anges gardiens, et bah ils ont bien raison.

Personne pourra dire que y’a pas d’humour, de solidarité ou de colère.. mais tout ça ça nous représente bien ! Encore merci les ptits !

Et si Nika [personnage de One piece], existe : il est en France en ce moment.


Chambéry - 3500 personnes

Voies rapides bloquées et grandes enseignes dévalisées

Du jamais vu ! Du matin jusqu’à la tombée de la nuit, des milliers de personnes ont envahi les voies rapides, qui sont restées bloquées pendant des heures. Le sbeul au centre était incroyable, les grandes enseignes sont dévalisées, les caméras sautent, des feux allumés partout, un cortège et une grosse déter en direction du palais de justice. À Annecy, 4000 personnes et pareil, des vitrines des abribus tombent et les gens ont convergé vers le palais de justice.


Thonon - 500 personnes

Retour au rond-point

À Thonon et ailleurs en Savoie, des blocages [filtrants] sur des ronds-points un peu partout, et les gens étaient très émus d’être en nombre même dans des coins reculés. Klaxons de soutien très nombreux !


Lyon - 40 000 personnes

Un cercle de danse mêlant Lindy hop et Crump, émeute-errance et l’office du tourisme en feu

À Lyon et dans toute l’agglomération, l’ambiance est électrique dés le matin. À la gare, les trains déversent des bandes avec keffieh, tambours, complet survet’ noir. Sur les parkings-relais les gens s’équipent pour la journée, et dans les métros on dirais que tout le monde va manifester, mais personne ne sait où… On s’échange des sourires, on sent déjà que ça va être une journée particulière. À la Guillotière [quartier populaire du centre-ville], on croise des cortèges à 11 heures. Les lycéen-nes se sont élancées depuis longtemps, parfois depuis leur lycée de banlieue vers le centre. Une immense foule converge vers la place Bellecour, où est appelé un rassemblement, et des cortèges partent dans d’autres directions dans la ville. Dans la presqu’île [ultra-centre commerçant], pas de cortège mais une foule immense, presque tout le monde est en noir, on reconnaît les lycéen-es avec leurs pancartes en carton. Des barricades commence à brûler, à la Guillotière les arrêts de bus tombent les uns après les autres. Les milliers de personnes sur Bellecour sont dispersées, impossible de s’y rassembler, et les nuages de gaz se confondent avec le début de l’incendie de l’office du tourisme. À partir de la, personne n’y comprends plus rien et c’est une émeute-errance de plusieurs heures. On navigue dans les rues, dès fois des mini-cortèges se forment, très vite dispersés par des grenades de désencerclement, du coup tout est très fluide, les gens s’agrègent, se dispersent, se baladent, se posent un peu n’importe où sans plan vraiment ficelé. Aux quatre coins de la ville, des gens dépavent les places pour faire des barricades. Les rues et les magasins du centre bourgeois sont méconnaissables, les vitrines tombent les unes après les autres.

Un peu plus loin, un cercle se forme et des danseur de Lindy hop et de Crump se mélangent. C’est la liesse, la ville est à nous. Au milieu des gaz, les gens s’entraident, se proposent des biscuits, de l’eau, du sérum phy, se demandent des nouvelles sans se connaître.

Quand la nuit commence à tomber, on sent que l’ambiance se tend, la bac fait de plus en plus de charges, mais il y a encore beaucoup beaucoup de monde partout. Des barricades brûlent un peu partout,la ville est bouillonnante. Tard, sur le chemin du retour, on croise une grosse équipe de soignants qui ont déplié une banderole à un croisement. Les gens klaxonnent pour les soutenir.

Rien ne ressemble a ce qu’on a déjà vu, et on apprend en rentrant que c’était pareil partout.

Lire aussi le récit publié sur Rebellyon


Dijon - 9000 personnes

Fête sauvage dans la gare

La journée avait mal commencé. On nous avait annoncé plusieurs points de rendez-vous pour des blocages, et il n’y avait personne à part des flics. À 10h, une vélorution au départ de Wilson qui réunit 70-80 vélos. Bonne ambiance.

On est donc tous et toutes allées à 14h place de la République, sans trop d’espoirs pour ne pas risquer d’être déçues. Et là, bim, il y avait une foule incroyable. Beaucoup de gens très jeunes, très encagoulées, beaucoup de gens en noir. Bien sur, les syndiquées de toujours sont là, mais iels ont décidé de ne pas mettre leurs chasubles. Les gens s’arrachent les conseils de Mamie Manif avec les avocates disponibles. Des tags commencent à fleurir Boulevard Thiers : « Les flics nous prothèsent », « 6-7 is the new 68 », « 17 octobre 1961, ni oubli ni pardon ». Le lycée Carnot, et son conseiller principal d’éducation, en prennent notamment pour son grade. Beaucoup d’abri-bus et de panneaux cassés (malgré leur emballage, lol).

Pleins de « petits » cortèges de 500 personnes déambulent dans le centre-ville. Et parfois, surprise, ils tombent les uns sur les autres, chacun pensant être seul au monde, les gens hallucinent de se retrouver et se mettent à danser comme des oufs. On chante des chants pour la Palestine. Des gens sortent lancent un « Siamo tutti antifascisti » depuis leur balcon. Tout le monde est en feu. De vécu de manifestantes, on avait jamais vécu un meilleur moment de manif.

La manif’ repart vers la gare, des personnes embarquent les chaises d’un restaurant, parce qu’elles ont plus de chaises chez elles (« la vie est trop chère »). La gare est envahie par la foule, les percus résonnent dans le hall et tout le monde danse, en perturbant le gars qui jouait du piano tranquille. Pendant ce temps, des potes sont bloqués dans les trains, et nous disent que les wagons nous soutiennent. La foule quitte la gare sous les gaz. Le soir, les flics passent en mode ultra vénère. En s’enfuyant, des gens tombent sur des buttes de pavés et dépavent. On dirait un commencement de truc qui ne trouve pas sa destination. Un peu de timidité peut-être.

La nuit tombe. On lâche rien. On fonce vers le commissariat. Là les flics font des dingueries, ils foncent à moitié dans la foule avec leurs caisses. Ça fait flipper, et on dirait qu’eux-même savent pas trop ce qu’ils font. Une dispersion a lieu, on y perd nos derniers reporters de terrain à 23 h. Presque pas de casse de magasins ici mais les gens étaient inarrêtables…

Lire le récit original complet sur Dijoncter


Nancy - 7000 personnes

Dress code : masques FFP2 et cagoules trois trous

On quitte le quartier pour aller dans le centre et les gamins qui jouent au foot sur le parking nous disent : « Ce week-end Macron il quitte la France ! ». On rigole.

Une barricade de fortune a été dressée deux rues plus loin, des automobilistes s’organisent pour essayer de la déplacer. On passe le pont et une grande banderole a été déployée : « 17/10 Déborder pour un futur stylé ». C’est un quartier périphérique, c’est inhabituel. C’est aussi ce que le mouvement nous a appris depuis quelques semaines : du fun.

On arrive et le cortège s’élance dans la grande artère centrale. C’est joyeux, et le dress-code d’entrée de jeu va du FFP2 à la cagoule Trois trous, et pas qu’à la marge. La fin du cortège n’est pas encore partis que déjà les flics gazent la tête. On se retrouve assez vite avec comme seul objectif d’aller se heurter aux forces de l’ordre qui protègent le secteur touristique et historique de la ville. Plusieurs tentatives pour passer mais rien n’y fait. Le cortège est tellement massif que ça se balade un peu partout dans l’hyper-centre. Assez rapidement, il y a un point de fixation, 
on a un mélange de de k-way noirs, de Gilet Jaunes, de gens habillés comme tous les jours prêts à rester là et à en découdre malgré les palets de lacrymo et les grenades assourdissantes.

Ça commence a monter une barricade de fortune et d’un coup des portes d’immeubles cèdent et des locaux techniques s’ouvrent. La barricade grossit rapidement. Des vitrines cèdent, c’est un magasin Normal. Le feu s’allume et les sprays sous pressions explosent. On a l’impression que tout devient possible et pourtant on ne sait pas comment l’habiter pleinement. 
La police bouge pas trop car la ligne est tenue à l’angle 50 mètres plus haut. 
On apprend que plus haut dans la rue d’autres magasins cèdent. Tous ces points sont reliés pas une foule à moitié là pour regarder, circonspect ou solidaire avec des sérum phy plein les poches - ou juste de la bonne humeur. En tout cas les gens ne désertent pas, alors la scène dure. 
L’enchaînement des grenades assourdissantes épuise et blesse beaucoup de monde à l’aveugle. Les flics remontent et vont faire des charges successives jusqu’à intervenir au niveau de la barricade en feu et des magos pillés. La liesse touche à sa fin.

Le bilan humain est lourd en blessés et en interpellations mais ici c’était des moments que nous n’avions jamais vécus, historiques.


Reims - 5000 personnes

Un mur de briques construit sur l’autoroute A344 occupée plusieurs heures

Le matin, square Colbert. Une banderole ’Stop au Racisme d’État - Fermons les CRA’ est accrochée par des lycéennes. Colbert a impulsé et supervisé la création du ’Code Noir’, code inscrivant et réglementant juridiquement l’esclavage racial. Cette journée entrait en résonance avec le 17 octobre 1961, jour où la police française a massacré et noyé plus de 200 algérien-nes qui manifestaient contre un couvre feu raciste, et en a arrêté plus de 12000. Il était alors indispensable de rappeler que les politiques racistes de l’État français sont toujours bien présentes.

Le cortège s’est ensuite dirigé vers la gare et l’a envahie, en prenant notamment pour cible le Relay, enseigne appartenant au milliardaire fasciste Vincent Bolloré. Quelques dizaines de minutes plus tard, le parvis de la mairie a été envahi de chants et de slogans. Sans sommations, la police a alors chargé le rassemblement pour essayer de le disperser, mais en vain. De plus en plus nombreux-ses, nous sommes allé-es jusqu’au rectorat, où la police nous attendait de pied ferme, bien décidée à protéger tous les lieux de pouvoir.

À 13h, un repas partagé avec une distribution de soupe par la Confédération Paysanne a été l’occasion de reprendre notre souffle, avant de repartir de plus belle vers le centre ville. Plusieurs milliers de personnes ont alors occupé la place d’Erlon, et pris pour cible le Sephora, propriété de Bernard Arnault. Le chantier d’aménagement des berges du canal de Reims a été désarmé. Cap sur l’autoroute A344, bloquée pendant plusieurs heures. En parallèle, un second cortège occupait le pont de Vesle, sous les yeux d’une police impuissante et dépassée. Ce blocage s’est déroulé dans la joie, et rapidement, un mur de briques a été construit sur l’autoroute, comme un écho aux barricades des luttes révolutionnaires des siècles passés. L’autoroute est restée inutilisable jusque lundi soir.

Une convergence finale a eu lieu en fin de journée au centre-ville, la police a réussi à protéger la mairie à coups de gaz mais échoué ensuite dans sa tentative de poursuivre les gens. Les unités de répression étaient complètement débordées, et les voitures de flics ordinaires comme de la bac, qui tournaient dans tous les sens, n’ont pas pu faire grand-chose…

Péage de Coutevroult

Contre le racket de la SANEF et le tout-autoroute

« Communiqué :

Après 2 semaines de participation et de soutien à l’insurrection lycéenne, nous avons lancé les hostilités du 17/10 en ouvrant le péage de Coutevroult (77) sur l’autoroute A4 !

Contre la vie chère, la hausse des prix de l’essence, la marchandisation des routes, ouvrir un péage c’est envoyer un pied de nez anticapitaliste aux voleurs autoroutiers et un message limpide au gouvernement : le racket et le mépris sont insupportables.

Barrières scotchées et caméras aveuglées, militant.es, étudiant.es, travailleur.euses de la logistique ont permis à des centaines d’automobilistes de circuler gratuitement sur cette portion de l’autoroute, et de rejoindre la mobilisation pour la journée !

S’attaquer aux profits de SANEF, c’est aussi dire NON à la prolifération du réseau autoroutier national qui accapare les terres, détruit la biodiversité et participe à l’accélération des flux de marchandises.

Gloire à la révolte du 17 octobre,
Gloire aux GJ,
Gloire aux lycéen.nes !

On reviendra. »

Retrouvez les images de l’action au début de la vidéo de @Blast.


Rouen - 20 000 personnes

La « Marche des Normands » fachos mise en déroute

Bon, ce n’est pas un secret, mobiliser en Normandie, on a généralement tendance à galérer (sauf côté antifa, là, on est toujours bons :) ) mais parfois ça explose et tu ne comprends pas trop pourquoi. Cette fois-ci, je crois qu’on en avait toustes la même phrase au bord des lèvre : « ouah, je n’ai jamais vu cela... » même au moment des GJ, je crois qu’il n’y avait pas autant de monde. Même au temps du CPE la ville n’était pas autant à nous…

Des jeunes vont au contact des camions de flics qui ne pouvaient que charger puis reculer, une belle métaphore marine pour tout le monde, on a fait marée haute et marée basse pendant des heures. Partout dans la ville des petits groupes partent à l’assaut des flics, pas d’organisation en tête, pas de mot d’ordre, juste un gigantesque besoin d’y aller et de porter le mouvement par soi, par ses actes, pour briser le mur assourdissant du silence. Sérum phy à gogo, masques, papiers anti-rep, un grand merci aux aide-soignantes GJ qui étaient là, oups, faut se pousser de la poubelle souterraine en train de cramer. Finalement, l’ensemble du cortège part à l’assaut de la métropole. L’auto-réduction se fait de manière magistrale, tant pis pour celles et ceux qui ne comprennent pas. On n’explique pas les conséquences des oppressions systémiques et de leur intersectionnalité en deux-deux.

Ça aurait pu s’en tenir là, mais la ’Marche des Normands’ dont ils nous bénissent depuis 3 ans était prévue, et peut-être 200 fachos de tout le pays (et d’autres) venus à nouveau s’accaparer Jeanne d’Arc (transpower forever !) et l’oxygène public, c’était non. Le bazar était tellement joyeux que certain.es en ville en oublieront de revenir pour la contre manifestation. Première course-poursuite de leur mini diversion, puis leur second front arrive. Ils chargent, on reflue, attends, on est plus nombreux.ses !, on fait demi-tour, on charge, on les course, on gagne.

Mais, en vrai, cette journée du 17, les gens les plus habitué-es aux cortèges déters’ ont été à la traîne, et c’est tellement tant mieux ! Car c’est la masse, des groupes indisctincts, parfois à peine formés, l’incroyable pouvoir vraiment populaire qui a dépassé toutes les organisations, pris en main la conflictualité, repris les rues, réaffirmé son droit d’exister et son féroce désir de solidarité et d’un autre monde.


Brest - 15 000 personnes

Pluie de pavés sur le commissariat

La révolte à sonné, je l’ai entendu ce matin. Dès 6h, blocage du rond point de Pen-ar-C’hleuz, ambiance calme et conviviale. 14 heures, rendez-vous au centre-ville, place de la liberté. Puisque c’est bien de cela dont on parle, notre liberté est entravée. Notre liberté d’étudier dignement, notre liberté de faire la fête librement. Notre liberté de circuler sans manquer de finir parqué dans des CRA. Notre liberté de vivre en sécurité puisqu’il est permis de tuer.

La manif s’élance dans la bonne humeur vers le port. Un bidon de diesel rempli de grenadine se balade. Ça coûte moins cher. Un tour complet, nous voulons occuper la place de la liberté mais les lacrymos volent déjà à tous les coins de rue. En faisant quelques détours, une partie du cortège rejoint la place prise dans un nuage de fumée poivrée. Le commissariat est pris pour cible. Nous déterrons des pavés et une chaîne humaine s’organise. La riposte est là. On chante, on s’applaudit, on danse au rythme de la fanfare. Pendant plusieurs heures, les flics défendent leurs poulailler pendant que nous défendons notre liberté. Le journal Libération complète : « Les policiers repliés autour du commissariat central ont essuyé pendant deux heures une pluie de pavés, arrachés de la place du monument aux morts voisine, puis transportés dans des caddies jusqu’à un transformateur, en surplomb de la rue donnant sur l’arrière du poste de police. Eric Kerbrat, le secrétaire départemental Unité police pour le Finistère, n’en revient toujours pas. « Il manque un tiers de pavés sur la place, on se demande si quelqu’un parmi les manifestants savait que ces pavés n’étaient pas scellés, mais simplement posés sur du sable confie-t-il. Deux heures à se prendre des pavés d’un kilo et demi sur la tête, c’est long… »

Quimper - 5000 personnes

C’est à bâbord qu’on a jeté le plus fort

À 11h, prises de parole diverses, belle convergence des luttes, des colères et des espoirs et manif déclarée encadrée par la CGT et Solidaires, plus l’habituel tour dans le centre,traditionnellement déprimant.

À 13h, manif toujours massive mais cette fois « sauvage ». Beaucoup de jeunes, beaucoup de personnes en général, beaucoup de diversité, des slogans malicieux, impactant et pluri-solidaires que chacun-e lit au micro. Blocage des quais de Quimper, plusieurs barricades se montent devant les yeux médusés des gendarmes. Une échappée belle pour une distribution de marque-pages anti-bolloré dans le point Relay de la gare et lecture d’un texte sur les milliardaires.

Belle offensivité des jeunes de 14 à 18 heures. La ville de Quimper est traversée par une rivière : d’un coté les offensives à base de feux d’artifice et de pavés, de l’autre ça réplique à coups de canon à eau et de lacrymos. Et c’est à bâbord qu’on a jeté le plus fort ! Pas tant de flics au début, puis des renforts en début d’aprem avec de nouvelles munitions en milieu d’aprem.

De 19h a 3h plusieurs départs de feux ici et là, surtout dans le quartier populaire de Kermoysan et dans les centres commerciaux autour. À minuit certaines mamans descendent en bas des tours pour discuter entre elles en attendant certains jeunes (de belle rigolades).


Quimperlé - 600 personnes

Méga-tour tranquille dans la ville

Depuis une dizaine de jours dans la mobilisation lycéenne des adultes du comité Sdt, de l’union locale Solidaires, des militantes LFI et des parents ont été en soutien auprès des jeunes. Les mégaphones et sonos leur ont été mis à disposition, des p’tits déj’ et cantines les ont aidé à tenir.

Le 17 s’est inscrit dans la suite de cette mobilisation. Rendez-vous était donné sur le rond-point central de la zone commerciale à midi. Plus de 500 personnes au départ. Cantine puis assemblée à 13h30, départ en manif autogérée au son du party bag qui ne chôme pas ces temps-ci ! Une quinzaine de vélos, à peu près autant de bleus restés bien à distance, étrange... loin des effectifs du 10 septembre 2025 pour Bloquons tout.

Après un méga-tour dans la ville, fin de la mobilisation vers 18h sur le rond-point du départ autour d’un goûter avec des barrages filtrants et une dernière assemblée pour évoquer les suites à donner.

Le réseau de lutte s’étoffe, poursuit son auto-organisation et est à pied d’œuvre avec à venir l’accueil de François Hollande mardi prochain et une campagne locale contre l’installation de caméras de vidéo-surveillance d’ici fin novembre. On lâche rien ici entre Lorient et Quimper.

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