14 juin : « nous avons atteint les limites de l’émeute »

« L’efficacité de l’action véritable réside à l’intérieur d’elle-même » (Benjamin)

paru dans lundimatin#66, le 22 juin 2016

Tous les paragraphes en italique sont tirés du récit au jour le jour de mai 1968 à Paris de Pierre Peuchmaurd, jeune poète de 20 ans à l’époque, intitulé Plus vivants que jamais.

D’ici, de ce pays où nous respirions mal un air chaque jour plus raréfié, où nous nous sentions chaque jour plus étrangers, ne pouvait nous venir que cette usure qui nous bouffait, à force de vide, à force d’imposture. Faute de mieux, nous nous payions de mots, l’aventure était littéraire, l’engagement platonique. La révolution demain, la révolution possible, combien d’entre nous y croyaient encore ? Il y avait beau temps que nous en avions, pour la plupart, fini avec un Parti Communiste dont il n’y a rien à dire.

Quoi qu’ait tenté le gouvernement pour recouvrir l’événement, la manifestation du 14 juin est la plus folle qu’ait connue Paris depuis 1968. Un cortège de tête autonome d’une dizaine de milliers de personnes où un même désir de révolution faisait battre à l’unisson le cœur des CGTistes affranchis, des jeunes masqués, des étudiants sur-équipés pour l’émeute, des lycéens cagoulés, des retraités enragés ou des manifestants quelconques, voilà qui ne s’était jamais vu ni pendant le CPE, ni pendant le CIP, ni le 23 mars 1979, ni jamais, depuis 1968. C’est pourquoi il a fallu mobiliser l’assassinat providentiel de deux policiers par un paumé, et quelques coups de masse dans des plaques de verre de l’hôpital Necker.

Nous savons désormais que plus nous descendrons dans la rue, plus nous prendrons de coups sur la gueule, plus vite et plus sûrement on nous y rejoindra. Il n’y a qu’à faire le premier pas et quelques autres.

Les images d’émeute viennent opportunément occulter ce qui les rend possible. Ce qui ne passe dans aucune photo. Dans aucune vidéo. Je veux parler de l’état affectif commun de ces dix mille personnes. On ne casse pas tout ce qui mérite de l’être sur toute la longueur d’un parcours sans que cela ne s’impose comme une évidence à tous ceux qui sont là. L’évidence, mardi dernier, murmurait dans le cœur de chacun : « nous allons les renverser ». C’est cette évidence qui armait les mains de projectiles et les graffitis de tant d’esprit. Il y avait là, comme l’a dit un ami, une « Commune en marche », et de l’amour qui circulait dans cet invraisemblable cortège de tête. « En France, on adore trop, et l’on n’aime pas assez. » (Mozart)

Mais ce n’est pas tellement ça. Ce qu’il y a surtout, c’est tous ces drapeaux rouges, cette barricade de vent. Plus une banderole : « Vive la Commune ! ». Déjà. Enfin.

La destruction n’est rien, le centre d’énergie d’où elle procède est tout. « La casse est une affirmation », disait un tag aux abords de Nation le 1er mai dernier : la destruction concertée produit cela même que cette société s’avère incapable d’engendrer : du lien et de la présence au monde. Rien ne rapproche plus les êtres que de prendre ensemble le risque légal, physique d’anéantir les choses et d’affronter les garde-chiourmes du règne des choses : les flics. Il y a dans cette épreuve du feu quelque chose comme une naissance commune. On ne sort jamais indemne de sa première émeute.

Le Parti, d’ailleurs, il est là ce soir. Enfin, sous forme de tracts. Solidarité-étudiants-travailleurs. Il prend au refrain. Plus son couplet à lui, celui sur les « gauchistes ». Mais gauchistes, on l’est tous, c’est ce qu’il n’arrivera pas à comprendre. Et chaque jour un peu plus, les matraques aidant. Ça fait pencher. Ça fait penser. On ne sait pas tout le pouvoir que ça a, une matraque.

L’émeute est la positivité même. « L’efficacité de l’action véritable réside à l’intérieur d’elle-même » (Benjamin). Quand le sage désigne la vitrine éventrée, l’imbécile ne voit que les débris.

Mais il y a encore autre chose dans cette assurance qui est nôtre. Quelque chose comme la négation du flic, de tout temps, en tous lieux, ce flic qui n’est que l’ombre armée des ombres que nous combattons. Que ces ombres aient l’ossification solide, comme nous ne faisons encore que le pressentir, n’empêche pas qu’elles ne soient qu’ombres. Cela aussi nous le savons déjà.

« Victoire par chaos », « En cendres, tout devient possible », « la France, son pinard, ses révolutions », « Black bloquons tout », « kiss kiss bank bank », « 50 nuances de bris », « Paris est une fête », « poulet aujoud’hui, nuggets demain », « je pense donc je casse » . Ce que l’on a enseveli sous le spectacle de la destruction, c’est l’esprit qui s’est déposé sur les murs. Qu’importent les choses, lorsque l’esprit est là.

Une idée nouvelle ce soir-là, enfin, nouvelle à une tribune : en l’absence de parti révolutionnaire, les vrais révolutionnaires sont ceux qui se battent contre la police. À bons entendeurs, salut.

Le cortège de tête du 14 juin est une bombe qui a explosé à l’intérieur du dispositif policier, à raison même du confinement imposé. Nous avons atteint les limites de l’émeute. La prochaine étape est de faire exploser le dispositif policier lui-même.

Et puis, comment cela s’est fait, on ne saura jamais, nous sentons tout d’un coup, d’ailleurs le bruit en court, que nous n’attendons pas mais que nous occupons. Ce n’est pas du tout pareil. Et la nuit va tomber sur des débuts de barricades. Le Quartier est à nous. C’est tout de suite la confusion des grandes fêtes et donc la confusion de mémoire. Cette nuit-là, nous ne nous la rappelons pas, nous la sentons encore vibrer.

L’énergie comprimée dans le dispositif voulait la destitution de ce qui gouverne, elle n’a atteint, à force de compression, que la destruction de ce qui était là. Tôt ou tard, elle envahira la ville, et noiera ce qui nous parle de si haut. Et nous serons alors rendus au sol avec un désir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre.

Mais dans l’ensemble, comme chaque fois que la CGT coiffe le tout, ils sont remarquables par leur absence totale de contenu politique.

Vive l’insurrection !

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