Souvenirs tarnacois

Quand la DCRI partait à l’assaut des collèges.

paru dans lundimatin#6, le 11 janvier 2015

Je ne suis pas mise en examen dans l’affaire Tarnac, mais quelques-uns de mes amis le sont. Ce qui, dans la tête de la police, implique que je doive subir quelques désagréments.

Le mardi 30 novembre 2010, alors que j’étais en poste dans un nouveau collège depuis quelques jours – je suis professeur de français remplaçante – deux personnes m’attendent sur le parking de l’établissement : un homme et une femme, d’une cinquantaine ou soixantaine d’années, que je n’ai jamais vus.

Ils m’abordent, connaissent mon nom, m’ont reconnu sans hésitation. Des élèves du collège, qui ont fini les cours, traînent sur le parking, autour de nous.

Ils veulent me parler. Ils se présentent comme “des agents du service de sécurité du rectorat”. Très bien, parlons ici. Non, ils veulent que nous allions dans un café. Ayant en tête les dernières années marquées par les pressions policières, je suis sur la défensive, leur demande s’ils sont de la police. Non. Bon. Pour me convaincre, ils font allusion à « mes problèmes avec la justice ». Là, au milieu d’élèves, qui sont peut-être ceux à qui je viens de faire cours. C’est convaincant. A l’époque, j’étais poursuivie pour le vol d’une tranche de jambon dans un supermarché.

Alors j’accepte, l’homme part chercher leur voiture, la femme me suit vers la mienne. Dans la voiture, je cède à la panique, elle tente de me rassurer en parlant d’une promotion que je viens d’avoir (Comment est-elle au courant de ça ? Je viens moi-même de l’apprendre !), de la musique que j’écoute. Que je coupe immédiatement. Pas envie qu’elle sache – en plus – quelle musique j’aime.

Puis on arrive sur le parking du centre de la ville. Que je découvre pour l’occasion. Nous marchons vers le café (qu’au passage ils ont l’air de connaître... Combien de temps ont-ils passé ici à attendre que je finisse le travail ?). Je lui demande alors comment ils m’ont reconnu. Et sa réponse arrive comme une évidence : « On se connaît ». Ce à quoi je rétorque que non, on ne se connaît pas. Et je repose ma question. La réponse qui suit est plus claire : « Nous avons un dossier sur vous ». Ah, bien sûr, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt !

On s’installe donc à une table dans ce bar, dans cette ville improbable, situation absurde, ils se placent chacun d’un côté de moi, coupant court à toute échappatoire possible.

Puis l’homme sort un dossier, qu’il pose sur la table, ostensiblement, pour bien me faire comprendre « qu’il y a un dossier ». Sa première phrase sort d’un mauvais film : « Mademoiselle, vous allez vous retrouver à la rue. Vous avez des problèmes avec la justice. » Certes.

J’insiste alors, je demande à nouveau, travaillent-ils pour la police. Ils répondent encore par la négative.

Puis, il commence à sortir une photo, d’une femme masquée, avec un bras plié, dont on devine qu’il s’apprêtait à se détendre pour lancer quelque chose. Il dit que c’est moi. Sauf que ce n’est pas moi. Elle, insiste : « Mais enfin, c’est évident que c’est vous. » Je nie encore. Ils s’énervent. Suit une liste de faits qu’ils m’attribuent : dégradations en 2004, participation à des manifestations violentes, etc. Pour finir par le plus gros : proxénétisme. Ma voiture aurait transporté des prostituées, je vais donc être interrogé comme témoin dans cette affaire, me prédit-on. « C’est problématique quand on travaille avec des enfants ce genre de choses... » Effectivement. Mais la ficelle, elle, devient un peu trop grosse.

Puis ça commence à dériver. Sur mes fréquentations douteuses. Ce qu’ils en ont observé. Alors, vient la flatterie : « Comme vous êtes la seule à gagner à peu près honnêtement votre vie, vous devez être plus intelligente que les autres. » Ils font donc maintenant appel à cette intelligence pour que j’échappe à la prochaine vague d’arrestations qu’ils promettent.

Cette promesse est trop louche, je demande de nouveau leur identité à ces deux « employés du rectorat ».
« Mais qui êtes-vous ? – On vous l’a dit, les services de sécurité. – Quels services de sécurité ? De la police ? – Oui. » (Ah, enfin, on y vient, on sait où on est !)
Et ce que mon intelligence doit m’amener à faire d’après eux, c’est leur donner des informations sur mes amis justement, ceux qui sont douteux.
Je refuse, demande l’autorisation de m’échapper – enfin – et quitte le café.

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