Procès Tarnac jour 8 : le transport en Seine et Marne

Le procureur avait averti... nous allions voir ce que nous allions voir... nous n’avons pas vu grand chose

paru dans lundimatin#139, le 26 mars 2018

Vendredi dernier le tribunal s’est déplacé en Seine-et-Marne sur les traces du fameux et litigieux procès verbal 104. Ce PV consigne le déroulé d’une filature de Julien Coupat et Yildune Lévy : 17 policiers, dont 5 de la SDAT et 12 de la DGSI, auraient surveillé le couple de 10h30 à 5h50 du matin le 07 novembre 2008, nuit des sabotages. Si ce document a concentré toutes les attentions, c’est parce qu’il constitue le seul élément de la procédure qui permet de soupçonner le couple d’avoir commis des actes de dégradation sur les caténaires. Certes, les policiers n’ont rien vu des fameux sabotages mais ils assurent avoir aperçu la voiture du couple garée aux bords des voies ferrées. Le problème c’est que les constatations des policiers ont été torpillées par la défense qui a démontré de lourdes incohérences et aberrations.
Au fil de la procédure et des différentes vérifications et auditions des policiers, la suspicion d’un « faux en écriture publique par détenteur de l’autorité » s’est aggravée tandis qu’envers et contre tout, les policiers ont continué à défendre le travail et surtout « leur version », quitte à reconnaître jeudi dernier que le sulfureux PV n’avait pas été rédigé la nuit des surveillances, comme indiqué, mais « dans les 48h » et après avoir appris la commission de la série de sabotages.

Ce déplacement sur les lieux devaient permettre de trancher entre les assertions de la défense et les explications plus ou moins convaincantes de la SDAT et de la DCRI ; depuis plusieurs jours, le procureur de la République annonçait que nous allions voir ce que nous allions voir une fois sur les lieux. Nous y sommes allés, et pour tout dire, nous n’avons pas vu grand chose si ce n’est que les incohérences de ce PV 104 se précisent.
Sur les lieux, les cinq policiers cagoulés de la SDAT ont surtout donné l’impression de vouloir en finir, tandis que le parquet qui a la charge de préserver le récit policier n’est pas parvenu à sauver le PV des griffes de la défense.

Résumé de l’épisode.

Si depuis quelques jours, la juge avait tenté à plusieurs reprises de « reprendre la main » sur l’audience, une fois en Seine-et-Marne, on peut dire qu’elle a « lâché l’affaire ». Une fois sorti de la disposition théâtrale du tribunal, il est d’autant plus difficile de lutter contre la vitalité de la défense qui depuis le début du procès arrache au "dispositif tribunal" ce qu’on pourrait appeler « l’égalité de parole ». Si cette audience en extérieur a un peu troublé, ce n’est pas par l’aspect humoristique de voir juge et parties réunies dans un bus, mais pour cette possibilité de se parler d’égal à égal. Les débats s’apparentaient alors à un grand bordel où chacun pouvait supputer là où la juge voulait qu’on constate. Le procureur lui, a dû régulièrement lutter pour qu’on l’écoute quand il parle.

Ce jour-là, les seuls à pouvoir arriver déguisés aux débats, étaient T1, T2, T3, T4, T5, les agents de la SDAT retranchés derrière des cagoules trois trous. La veille ils avaient témoigné à l’audience sous forme d’ombres cachées derrière un store, leurs voix modifiées pour l’occasion. À Trilport, ils ne sont pas très à l’aise de se retrouver face à ceux qu’ils ont surveillés pendant des mois, puis interrogés pendant 96 heures, d’autant que leur identité n’est un secret pour personne. Le tribunal à peine sorti du bus, T3 se plaint auprès de la juge que Julien Coupat puisse le reconnaître et donc lui parler directement. Cette journée est pour eux un long interrogatoire auquel ils répondront la plupart du temps à voix basse de sorte que la petite meute que forme le tribunal est obligée de se resserrer autour d’eux, et de tendre l’oreille pour entendre leurs réponses. Le reste du temps et dès qu’ils le peuvent ils se tiendront plutôt à distance du reste du groupe.

Une fois arrivé à Trilport, le tribunal se met en place sur le pont qui passe au dessus de la Marne duquel auraient été jetés des tubes PVC, outil indispensable au sabotage. Le PV de surveillance mentionne un arrêt de la Mercedes à cet endroit mais il est impossible de savoir où la voiture a stationné exactement, tant les déclarations de la police sont floues à ce sujet. Le PV ne mentionne pas non plus deux individus se baladant de nuit, des tubes de 2 mètres à la main dans une zone éclairée par lampadaires et néons de commerces. Seize mois après les arrestations, le juge d’instruction Fragnoli avait demandé à ce que des plongeurs fouillent la Marne. Ils y ont repêché des tubes en PVC qui selon l’endroit où ils se trouvaient auraient remontés le courant. Sur place on constate qu’une association de pêcheurs jouxte l’endroit où les tubes ont été retrouvés, pêcheurs qui pour faire tenir leur canne à pêche, utilisent des tubes PVC.

Quand ils sont interrogés par la juge, les agents de la SDAT bredouillent et finissent par expliquer qu’au pont de la Marne à Trilport ils n’ont rien vu de leurs yeux. L’agent de la SDAT s’en remet alors aux agents de la DCRI, présents en nombre lors de cette filature, et dont les activités sont couvertes par le secret défense. S’ils n’ont rien vu, c’est que la DCRI a dû voir quelque chose, malheureusement, ses agents ne sont pas là pour nous éclairer. Bien que le travail de ce service de renseignement mène des personnes devant les tribunaux, ils n’ont jamais à s’en justifier. La DCRI est le fantôme de ce dossier et la SDAT, qui a eu la tache de judiciariser leurs informations, se retrouve seule aujourd’hui à répondre aux questions. Alors quand elle peine à être affirmative, le procureur Christen s’en charge : « Les tubes ont été jetés depuis cet endroit, près du club de pêche. ». Sur ce la juge s’énerve et lui rétorque :
« Mais ça on n’en sait rien Monsieur le procureur puisque le pv est imprécis et qu’on ne sait même pas quels agents ont fait les constatations ». Elle conclura cet arrêt sur le pont par ces mots : « Bon monsieur le Procureur il vous reste 5 jours pour faire citer les agents de la DGSI ! »

En empruntant toutes ces routes on a du mal à voir comment les 12 véhicules de la filature auraient suivi la Mercedes sans se faire griller par leur "cible". D’autant que cette proie mobile aurait effectué de multiples demi-tours selon le PV104. À la demande du parquet, on s’est rendu à quelques endroits par lesquels serait passé le véhicule des suspects avant d’aller saboter. L’interprétation du procureur est que si Julien Coupat et Yidune Lévy ont croisé tant de fois les voies de chemin de fer sur leur parcours, c’est qu’ils faisaient des repérages. Il a d’ailleurs quelques arguments : les autres voies d’accès aux rails seraient plus difficiles d’accès et moins discrètes, donc après y être passés, le couple aurait privilégié l’endroit où le sabotage a eu lieu. Il veut d’ailleurs que le tribunal puisse constater cela avec lui, malheureusement, sur place, son argumentaire s’effondre. Il tente en vain d’éviter une seconde constatation similaire, tout le monde rit.

Me Dosé : « Au départ il (le procureur) avait dit que cet endroit était inaccessible, on constate que non ».
La juge : « Je tiens à ce qu’on note que l’endroit est discret. »
En repartant Julien ironise : « On constate que l’accès est très difficile. »

Après cette tranche de rire on se rend enfin au fameux « PK45 », lieu du crime. Une Mercedes de substitution conduite par un homme en cagoule se gare à l’endroit mentionné au PV. On commence par y mettre les tubes pour voir s’il est possible de les apercevoir de l’extérieur (le PV n’a jamais mentionné la présence de tubes). Au premier test on les voit clairement à travers les vitres. Pour se justifier l’agent T2 souligne que lors de cette surveillance, ils ne connaissaient pas cette technique de sabotage, donc ils ne pouvaient être alertes sur des tubes. Il ne s’est probablement pas rendu compte qu’il venait de résumer toute la logique policière qui consiste à voir uniquement ce que l’on cherche préalablement à voir. Si les agents de la SDAT n’ont pas réussi à convaincre, le matériel le fera pour eux, une fois l’accoudoir de la voiture rabaissé on ne voit effectivement plus les tubes depuis l’arrière du véhicule. Malheureusement, ils traversent toujours l’habitacle et n’importe qui peut les voir de tous les autres angles. Sauf les 17 policiers qui ont suivi le véhicule pendant 20 heures, bien évidemment.

Ensuite, T2 a dû s’expliquer sur l’inspection des voies que lui et ses collèges prétendent avoir menée, une fois le couple reparti vers Paris. Pour l’entendre, on se rend près du grillage d’à peu près deux mètres de haut.
Mathieu Burnel l’interpelle : « Niveau entrejambe, on est où ? Vous vous souvenez que vous avez écrit avoir "enjambé" ce grillage ? Il fait quand même 2 mètres de haut et il y a un fil barbelé ».
Quelque peu décontenancé, T2 se lance dans une explication doublé d’un numéro de mime : « Oui, disons que si l’on grimpe sur le grillage comme ça [il mime], quand on arrive en haut, on peut dire qu’on passe la jambe de l’autre côté et donc qu’on enjambe... enfin on aurait pu écrire "grimper"... »

Julien Coupat à T2 : « Dans les constatations de la gendarmerie, il apparaît que le grillage était découpé à cet endroit, ce que vous ne mentionnez pas dans votre PV. Vous êtes donc sur une potentielle scène de crime mais vous ne portez pas attention à la manière dont les personnes auraient pu y accéder. Aucune investigation, aucun gel des lieux ? Vous dites aussi suspecter la présence d’explosifs sur les rails et votre premier réflexe est de courir vous balader sur le ballast ? »
T2 se tourne vers la juge : « Madame, ils ont le droit de me poser des questions directement ? »
La juge : « Euh…oui par mon intermédiaire. »
T2 : « On suspecte pas, on s’interroge, on va vérifier, on a un éventail d’éléments en tête à ce moment là. »
L’interrogatoire de T2 par les prévenus continue, rythmé par le son des trains qui passent.
Mathieu Burnel : « Mais vous comprenez bien qu’on décrit pas les mêmes choses quand on rédige un PV après avoir eu connaissance des sabotages ? »
T2 : « Mais nous on décrit ce qu’il s’est passé. »
Mathieu Burnel : « C’est là dessus qu’on est pas d’accord. »
T2 : « Oui et c’est pour ça qu’on est là aujourd’hui. »
Mathieu : « Imaginons que la SDAT ait lâché la filature en fin de soirée, comme nous l’affirmons depuis des années. On comprend bien que lorsque vous rédigez votre PV, vous devez être le moins précis possible pour éviter de trop grosses contradictions tout en en disant suffisamment pour justifier les interpellations. »
Au moment où la plupart des protagonistes de l’audience se dirigent vers le bus pour repartir, la défense continue d’insister sur un point : « Mais dans le PV, la SDAT dit qu’elle a accédé aux voies depuis l’endroit où était positionné le véhicule, c’est pas du tout ce que vient de nous montrer T2. »
La juge essaie de trouver des explications puis accepte de relire le PV : « Ah oui effectivement. »

Pour la suite des constatations au programme, il fallu attendre que la nuit tombe. C’est à la salle des fêtes de Dhuisy, que le tribunal, les journalistes, les prévenus et leurs amis se sont rendus pour prendre un encas et patienter. Les policiers de la SDAT, tenus par leurs cagoules et leur anonymat, durent attendre au loin, probablement dans leur véhicule.
C’est certainement dans cette salle des fêtes que la profanation du rituel de la justice a atteint son comble. On y a débouché du vin, bu des canettes de bière, mangé des sandwichs et des pâtisseries en présence de toutes les parties. On se demande bien comment après une telle promiscuité et une telle suspension du dispositif judiciaire et de ses rôles, le tribunal pourra reprendre sa place sans que la mise en scène ne paraisse trop grossière. Cela fait un peu le même effet que lorsqu’au milieu d’un film hollywoodien, un défaut de réalisation révèle le dispositif cinématographique : on ne parvient plus à voir autre chose que le décor en carton, on ne croit plus à l’histoire et le film est gâché.


Une fois la nuit tombée, c’est un peu pompette que le bus reprend la route du PV 104. Dans la nuit noire, le "décor" judiciaire s’estompe encore davantage et les débats tournent à la foire aux commentaires. À proximité du lieu des sabotages, tout le monde se bouscule pour essayer le matériel high-tech des policiers : des lunettes de visions nocturnes. Les policiers ont-ils utilisé un "intensificateur de lumière" ou une "caméra thermique" pour ne pas voir Coupat et Lévy dans leur véhicule ? « Le parquet est prem’s ! » ; « Les avocats d’abord ! » ; « Et la partie civile ! La partie civile avant la défense ! » Il a fallu se battre.


Mais revenons au dossier : l’enjeu autour de ces deux technologies, c’est que les agents de la SDAT ont dit dans leur PV ne pas avoir vu les individus ni sur les voies, ni autour du véhicule. Au début de l’instruction les policiers disaient avoir utilisé cette nuit là, un « intensificateur de lumière », le problème pour eux c’est qu’avec un tel outil, il est peu probable que les policiers n’aient aperçu personne. Arguant d’avoir utilisé un terme générique pour nommer leur lunette de vision nocturne, c’est donc une deuxième technologie qui est apparue en cours d’instruction : « la caméra thermique ». Le raisonnement consistait à dire qu’avec cette dernière qui fonctionne en captant la chaleur, si l’individu se tenait accroupi derrière la voiture dont le moteur était chaud, on ne pouvait pas le voir. Le juge Fragnoli à l’époque, avait tout fait pour que la défense ne puisse accéder aux références de cet appareil afin de faire des vérifications. Vendredi soir, lorsqu’on a testé la caméra thermique comme l’intensificateur de lumière, on a bien vu qu’on pouvait parfaitement voir des individus autour du véhicule. Seul le parquet tentera un « On voit rien » auquel Julien Coupat répondra en riant : « Le parquet ne voit jamais rien. »

C’est au milieu de l’amusement général autour du matériel high tech de la SDAT que Coupat sera traité de maniaque, après avoir été traité de complotiste à l’audience. Il tenait à revenir sur les propos du procureur : « Le procureur vient de dire que c’est parce que la lune est levée qu’on voit les rails aussi bien, en réalité ce qui nous permet de voir les rails tel un théâtre d’ombres chinoises c’est la lumière de la ville de Paris qui vient de derrière et les éclaire, ce qui est une constante à n’importe quelle heure de la nuit ». Dans un coin de la pénombre les assesseures soupirent et rigolent de lui « rah, mais il ne s’arrête jamais ». Une membre du public leur fera cette remarque : « Il a quand même une association de malfaiteurs sur le dos… », rappelée à la réalité, elles redresseront leur stature et lâcheront un « ah oui ».

En toute fin d’audience, on s’est rendu à l’endroit même où deux agents de la SDAT disent avoir observé le véhicule des saboteurs s’approcher des voies ferrées. À ce moment, T2 commence à perdre patience et s’énerve. La SDAT avait raconté qu’elle n’avait pas vu grand-chose parce d’ici les agents avaient peur d’être repérés par leur proie. Seulement une fois sur place on constate qu’ils avaient un bon spot d’observation, qu’on y voit bien sans pour autant être vu.
T2 à Me Assous : « Écoutez c’est mon jugement, et chacun son métier Maître ».
Au sujet de ce qu’ils auraient observé au passage du train, une gerbe d’étincelles, Assous remarque : « Les mots que vous employez dans votre description sont exactement les mêmes que ceux de l’agent de la SNCF, vous ne trouvez pas ça étrange ? »
T2 : « Faut savoir monsieur ! Quand on est imprécis vous râlez et quand on est précis vous râlez aussi. »
Assous : « Mais vous êtes précis quand on peut pas vérifier et à chaque fois qu’on peut vérifier, là vous vous arrangez pour rester vagues ! »
T2 continue de dire qu’à l’endroit où ils étaient stationnés, ils ne voyaient pas grand-chose et n’ont distingué que le halo des phares. La juge demande aux policiers qui simulent les saboteurs au loin dans la Mercedes, d’allumer les phares et de déplacer le véhicule. Constat : on voit bien le véhicule, même pas besoin de lunettes de vision nocturne. Là encore tout le monde rigole, le procureur s’emporte : « Mais voyons, on est là pour rendre la justice ! Ce n’est pas un cirque ! »
La juge remercie tout le monde, Assous tape dans ses mains et dit : « Bon et bien on attend les excuses du ministère public, et puis on pardonne à la police. » Puis referme son manteau et lance un « Putain ça caille ! ».


Il est pas loin de 23 heures, le dispositif est levé et le bus repart vers Paris. La défense propose un deuxième passage au point "tubes jetés dans la Marne" pour y faire constater l’intensité de l’éclairage publique, la juge est prête à accepter quand le parquet, fatigué par cette journée, craque : « C’est bon ok, c’est éclairé, on accepte. » A l’arrivée au tribunal, Maître Assous sort les restes de ses pâtisseries pour les offrir à des agents de la SDAT qui n’ont toujours pas enlevé leurs cagoules et qui après la pause goûter s’étaient plaint de ne pas avoir eu à manger.

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