Notre-Dame-des-Landes - Épreuve de force : épisode 1

« Le destin des habitants dits historiques, et avec eux celui de la zad et de ce qu’elle représente, est suspendu à ce jugement. La nature de cette décision enclenchera une bataille au moins aussi intense que l’opération césar en 2012... »

paru dans lundimatin#45, le 25 janvier 2016

Attention ! La suite de cet article sera publiée ce soir, dès le rendu du jugement connu.

L’histoire commence en juillet 2015, la zad, territoire arraché de la république, bénéficie de certains privilèges vaillamment obtenus lors de la bataille contre CESAR en 2012. Absence totale d’uniformes, relégation progressive des institutions et tentative soutenue de construire une expérience commune entre tous ceux qui ont trouvé bon de se rassembler là. Depuis l’échec des expulsions de 2012, le projet d’aéroport est donc au point mort.

Mais en plein chassé-croisé du mois de juillet la sentence tombe. Les recours juridiques relatifs à la lois sur l’eau et aux espèces protégées, ceux-là même qui ont précipité l’abandon du projet de Center Parks à Roybon, sont rejetés en première instance. C’est la fin de la trêve, le projet d’aéroport revient dans la course. Manuel Valls, qui était ministre de l’intérieur à l’époque de l’opération César, veut sa revanche.

La suite est simple et parfaitement prévisible à un détail près. Neutralisation des écologistes dans l’appareil d’état, meurtris par les divisions et les ambitions ministérielles ; campagne médiatique contre les occupants de la zone ; reprise des procédures d’expropriation contre les habitants historiques ; et menace soutenue d’une expulsion manu militari du site et d’un démarrage des travaux au premier semestre 2016. L’État repositionne ses cartes. La surprise que presque personne n’attendait surgit le 10 décembre de la même année.

AGO lance une procédure en référé expulsion à l’encontre des habitants historiques. Pas moins de 11 maisons et 4 fermes sont concernées par cette procédure : un régime d’exception rendu possible par la Déclaration d’Utilité Publique, bien plus expéditif que les procédures classiques d’expulsion locative. Son principe est simple : écarter tout ce qui dans le droit administratif permet de bénéficier de délais quand on refuse de partir après expropriation. Sa forme est redoutable : acculer les habitants à partir par des amendes journalières pharaoniques et les laisser seuls face à un choix cornélien.

Le monde s’effondre, il était évident pour tout les opposants qu’il serait parfaitement impossible à AGO d’expulser les habitants historiques comme on jette un chien à la porte. C’est pourtant ce qui tombe comme un coup de massue sur le mouvement en cette fin d’année 2015. Mais le 10 décembre n’est encore qu’un coup d’épée dans l’eau. Bien que le juge ait refusé le report, les habitants échappent au procès. Celui-ci est ajourné par AGO, sommé en coulisse par les hautes autorités d’user son droit de « retrait du rôle ».

Derrière cet étrange rebondissement, l’Etat dévoile la fragilité qui était la sienne au lendemain de la COP 21 et pendant les élections régionales. La gauche perd la région et un petit roquet républicain, tout droit sortit des plaines vendéennes, supplante son adversaire et enterre définitivement les écologistes. Il prend le relais de son prédécesseur socialiste pour réclamer à corps et à cri l’expulsion de la ZAD et de ses habitants à longueur de déclarations.

Les fêtes arrivent sous l’épais brouillard de l’état d’urgence et laissent derrière elles un étrange sentiment de vertige. C’est la trêve des confiseurs. 29 décembre 2015, on a déjà oublié noël, et dans les derniers instants de l’année la plus chaude de son histoire, le mouvement se réunit, comme chaque semaine depuis l’annonce du procès. L’émotion est là, il faut se préparer à la reprise des hostilités. Sans attendre le retour de la procédure d’expulsion interrompue deux semaines plus tôt, une manifestation se prépare pour le 16 Janvier. Après un an et demi employé à penser l’avenir de la ZAD sans aéroport, les forces se recomposent.

Habitants, occupants et paysans se rassemblent pour penser ensemble une stratégie d’action pour cette journée. L’expérience commune est déjà chargée d’un passé tumultueux, et la forme qu’il nous reste à trouver doit transcender nos désaccords. L’objectif se détache sans trop de difficulté. Obtenir l’abandon de la procédure jusqu’à l’épuisement de toutes les étapes des recours juridiques, cassation et conseil d’état compris. La cible tombe sous le sens. Celui qui tient entre ses mains l’abandon du projet : François Hollande. La forme emprunte à une proposition faite un an plus tôt. Une manif aux portes de Nantes qui envahit le périphérique. Une manière de préfigurer l’appel à blocage de la région en cas de démarrage des travaux ou d’expulsions de la ZAD.

Au soir du 29 tout est prêt, la communication doit partir le lendemain dans les presse et sur la toile. Nous savons déjà que cette date sera importante. Mais c’est sans compter le retour impromptu d’AGO, qui dès le lendemain matin envoie ses huissiers chez les habitants pour une nouvelle convocation devant la justice. Le rendez vous est donné le 13 Janvier, soit trois jours avant la manif. A 14h les boites mails entrent en incandescence, il faut se retrouver le soir même pour réajuster le tir. A 20h nous sommes près de 200 personnes à la Vacherit. Au terme d’une assemblée mémorable, nous décidons d’avancer la manif au 9, soit 4 jours avant le procès. Cette réactivité s’explique par notre volonté d’instaurer un rapport de force avant le jugement.

Il nous reste donc, moins de 10 jours pour organiser un événement massif, unitaire et menaçant. La forme permet la confiance. Le retour du victorieux convoi de vélos et tracteurs qui ont marché sur Versailles en plein Etat d’urgence combiné à l’idée d’un blocage pendant plusieurs heures du périphérique de Nantes, mettent en cohésion les différentes forces du mouvement. L’inconnu c’est le nombre. La certitude, c’est les trombes d’eau qui nous attendent ce jour là.

Du coté de la préfecture l’accueil est presque chaleureux. Près de 25 cravateux reçoivent les 4 à 5 opposants chargés de leur transmettre nos intentions. En dépit de l’Etat d’urgence, il n’est pas question pour la préfecture d’interdire cette manifestation, mais d’en minimiser les nuisances. Elle ne veut pas prendre le risque de nous bloquer l’accès au périph ce jour là. Leur stratégie est de fluidifier, de « sécuriser », et de s’assurer que tout se termine en temps et en heure. Nous apprenons même que les forces de gendarmerie escorteront notre introduction sur le périph’ et fermeront le pont de Cheviré en prévision de notre manifestation qui est annoncée en grande pompe sur les panneaux d’informations lumineux de la DREAL.

Ceci est un avertissement

Dans les jours qui précèdent chacun s’attelle à rendre ce moment magique. La radio pirate conçue pour la journée cherche sa fréquence, les tracteurs cherchent leurs chauffeurs, les cyclistes cherchent leur chasuble, et les banqueroutiers cherchent les centaines de mètres de table pour faire un banquet digne de ce nom : le premier banquet sur une 4 voies.

Résultat, plus de 20 000 personnes, plus de 400 tracteurs, plus de 1500 vélos, et une colonne d’opposants au projet qui engloutit l’énorme pont de Cheviré. Un joyeux blocage où l’on s’improvise piqueteros en ce premier jour de soldes. Sur ce periph’ que nous traversons d’ordinaire à toute vitesse, la foule s’installe, prend ses aises, monte 300 mètres de tables, partage un repas, taggue sur les glissières de sécurité, redécore la route, flâne. Une immense banderole est déployée sur un pont : « CECI EST UN AVERTISSEMENT ».

Dans cette foule bigarrée on n’aperçoit pas encore les remorques et leur foin, les cantines et leurs victuailles, les groupes électrogènes et leurs lignes de lumière, les braseros et leurs stères de bois. Tout est pourtant déjà là, prêt à surgir pour prolonger la fête. Vers 16h les différents cortèges s’ébranlent à nouveau pour quitter la place. Une centaine de tracteurs s’entremêlent dans une danse infinie, pendant que les tubes d’acier donnent la forme du camp, avec son ambulance et son four à pizza. L’annonce est faite par les paysans de COPAIN : nous restons là pour instaurer un rapport de force afin d’obtenir l’abandon des procédures contre les habitants dits « historiques ». Des centaines de personnes de tous horizons décident de rester. Les paysans mènent la barque. Il faut se tenir chaud et sec pour affronter une nuit froide et humide. De son coté le préfet, échaudé de n’avoir pas su anticiper cette issue, réunit ses forces et prépare l’assaut du camp. L’Élysée reste sourd. Après 12 heures d’occupation, les gyrophares bleus s’approchent du lointain, des colonnes de CRS, avec grilles anti-émeute et canon à eau, nous encerclent progressivement.

On discute dans l’urgence. Conscients de nos forces, nous préférons éviter un massacre. L’affrontement n’est pas pour aujourd’hui, ce n’était qu’un avertissement. Les barnums sont rangés à la hâte sous les fumées lacrymales, la paille prend feu, et notre convoi se reforme. Cette fois, nous sommes bien cernés. Impossible de prendre de court le dispositif, une seule voie, la plus longue, nous est laissée pour rentrer chez nous. Le message est clair, l’Etat ne cédera pas.

Le lendemain, le hangar de la Vacherit est noir de monde. Il reste à peine 3 jours avant la tenue du procès. Dans un élan encore fragile des actions se préparent. Du coté des paysans d’abord qui tiennent à poursuivre les blocages jusqu’au 13, en les multipliant et en les rendant plus mobiles. Lundi et mardi, ils organisent des points blocages, barrages filtrants, et/ou opération escargot en cinq points simultanés dont le pont de Saint Nazaire et la 4 voie N165, jouant au chat et à la souris avec la gendarmerie.

Du coté des occupants et des comités de soutiens, rendez-vous est donné pour envahir à nouveau le périphérique mais cette fois avec les voitures, pour une opération escargot. L’idée c’est de rejoindre les paysans dans la dynamique de blocage pour obtenir l’abandon des procédures contre les habitants. Plusieurs groupes ralentissent la circulation, le centre ville de Nantes est paralysé par toutes les voitures qui cherchent à éviter le périphérique. La coordination des opposants appelle pour sa part à un rassemblement le 13 janvier devant le tribunal de Nantes.

Mais ce bel élan collectif n’entame pas la détermination du gouvernement qui orchestre sans vergogne la répression des opposants et tente de briser dans l’oeuf une force sur le point d’éclore. Une vingtaine de personnes sont arrêtées lors de l’opération escargot sur le periph’ et 17 voitures sont saisies. Trois paysans sont également arrêtés et trois tracteurs sont également saisis sur une autre opération. Ils sont accusés de refus d’obtempérer, de refus d’adn, de violence avec arme par destination (en l’occurrence un tracteur) contre personne dépositaire de l’autorité publique (en l’occurrence 3 gendarmes). Le vendredi suivant, un rassemblement surprise se tiendra dans la fourrière Louis XVI où les tracteurs ont été déplacés à la hâte après le harcèlement téléphonique de l’entreprise « Dépanne 44 » où ils avaient été entreposés dans un premier temps.

Le procès du 13 janvier est une journée sans surprise. Le rassemblement comme le procès se déroulent sans encombre. Le juge rendra son verdict ce lundi 25 janvier. Cet obscur magistrat tient entre ses mains moites une partie du destin du mouvement. Trois hypothèses se dessinent :

— soit, il juge fondée la question prioritaire de constitutionnalité déposée par les avocats des habitants, laissant ainsi le jeu ouvert en renvoyant cette question à la juridiction compétente ;
— soit il les déclare expulsables sans leur imposer d’astreinte, et procède à leur expulsion par la force,
— soit il les déclare expulsables et les condamne à des astreintes journalières en cherchant ainsi à les étouffer financièrement pour les faire partir sans même avoir recours aux forces de l’ordre ;

Le destin des habitants dits historiques, et avec eux celui de la zad et de ce qu’elle représente, est suspendu à ce jugement. La nature de cette décision enclenchera une bataille au moins aussi intense que l’opération césar en 2012...

Que va-t-il advenir ?

La suite dans l’épisode 2, lundi soir

hot
Flash-ball : le lycéen nantais jugé co-responsable du tir qui l’a éborgné

L’état condamné à ne verser que la moitié des indemnités.

- 5 déc. 16 - Positions, Rencontres, Terreur - 9 min

au hasard
État d’urgence j’écris ton nom

Récapitulatif des assignations à résidences et perquisitions administratives en prévision de la COP21.

28 nov. 15 - Terreur - 11 min

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :