Il faut ouvrir la pizzeria

Nathalie Quintane à propos de la republication de Chaosmogonie de Nanni Balestrini

paru dans lundimatin#258, le 12 octobre 2020

Nathalie Quintane revient sur la parution, aux éditions La Tempête, du livre de Nanni Balestrini (1935-2019) Chaosmogonie et sur ses enjeux pour aujourd’hui.

Il faut ouvrir la pizzeria

Est-ce que tu vas perdre ton temps si tu lis Balestrini ? Est-ce que tu perdras plus ton temps à lire Balestrini qu’à lire Bruno Latour ? Pourquoi, pour te présenter Balestrini, je me sens obligée de te d’abord dire qu’il était membre de Potere Operaio, qui n’était pas une équipe de poètes, comme on dit dans le foot ? Pourquoi, espérant t’accrocher d’un doigt par le revers d’un pull sans revers, j’ajoute qu’il a dû fuir l’Italie à la fin des années 70, pour des raisons que peut-être tu devines ? Qu’est-ce que c’est que ces médailles que je me dois d’épingler avant de pouvoir parler ? Est-ce qu’un poète édité par une maison qui publie des essais, de la théorie, est un pétard au milieu d’un concert, ou alors un grumeau dans le potage, ou plutôt le fil qui pendouille d’un pull jacquard, qu’on tire d’un coup sec ? Pourquoi, pour entrer dans un livre, a-t-on besoin de passer d’abord par le perron, puis le vestibule, ou le hall d’entrée, et enfin le salon ? Et pourquoi, pour penser, a-t-on besoin d’une exposition de pensées, à l’accrochage clair, aux lumières dirigées, avec un panneau « entrée » à l’entrée et un panneau « sortie » à la sortie ? D’où vient que, même dégoûté du système scolaire, on adore apprendre plein de choses ? Et d’où vient qu’on suppose (ne se supposant pas supposant) qu’en traversant une exposition de pensées, on apprendra forcément plus de choses qu’en écoutant Erik Satie ou en lisant Balestrini ?

*

Mais peut-être que je me trompe, peut-être qu’une bénévolance, une échancrure, te mets tout prêt à accueillir ET Cesarano [1] ET Balestrini, que tu lis le matin Althusser et le soir Alferi — qui sait ce que les lecteurs lisent ? Alors, lectrice bénévolante, qu’est-ce que c’est que ce recueil au titre guattarien ? Un mélange, sans doute. Des poèmes tardifs, des années 90/2000, quand Balestrini venait rejoindre ses potes poètes dans tel festival du sud de la France, devant un public d’avance conquis, un public comme de badiouisiens, je dirais, ou d’agambéniens (soyons équitables), enfin bon là, c’était plutôt un public d’amateurs de poésie moderne, tous conquis-quises, c’est ce qui arrive quand vous êtes vieux, tout le monde est conquis, tout le monde est d’accord, tout le monde écarquille, tout le monde bave, et bien sûr Balestrini ça l’énerve, il a quand même pas fait tout ça pour ça — tout ça quoi ?

Coups de latte dans le ronron poétique-artistique sempiternel et sixties (composition de poèmes par ordinateur en 62), seventies (montage d’entretiens avec un jeune ouvrier du sud de l’Italie dans Nous voulons tout (71) ou de coupures de presse dans La violence illustrée (76), où la juxtaposition des points de vue/images du monde forge une critique, génère une force, et puis organisation de revues, de festivals, de lectures, autant de poussées de vies autonomes dans le paysage mortel de l’Italie berlusconienne, sans désemparer — Balestrini est celui qui ne désempare pas.

Et puis tout ce qui suit dans ce recueil, Chaosmogonie, par exemple : des poèmes entièrement non-rédigés de sa propre main, des poèmes où il refait Cage par Cage, Bacon par Bacon, Godard par Godard. Il prélève et coupe des énoncés de John Cage, de Francis Bacon, de Jean-Luc Godard, il les combine et les alterne et les répète, et ça donne que la grande mélancolie godardienne, eh bien, elle est toute chamboulée, Godard devient optimiste ! Sans espoir, d’accord, mais optimiste ! Et que les statements cagiens en sont tout lavés, tout rincés, tout ragaillardis ! Et encore ces retours éclairés, captivants, utiles, sur l’Italie des années d’or [2] et ses défaites

nous avions cru que ç’aurait été un début
nous avions dit il n’y a pas de prohibitions
tout était prohibé sclérosé corporatif
on doit pouvoir tout faire il n’existe pas de limites
ç’aurait été un début une révolution
mais c’était trop tard tout était déjà fini

(à bout de)

sans désemparer :
dans une perspective révolutionnaire
un autre monde est en voie d’apparition
l’attaque doit être minutieusement préparée
non plus dominants et dominés mais force contre force
on peut en percevoir la déchirure sonore
couler le sang la nouvelle vie qui arrive

(instructions préliminaires)

*

C’est un peu ça, l’expérience balestrinienne : vous êtes au fond de la cuve ; chassé de chez vous ; incarcérable ; défait d’une révolution elle-même défaite ; votre meilleur ami est mort ou bien entaulé — c’est là, précisément là, que vous dîtes que c’est l’année 0, la véritable année 0, que tout est à refaire et qu’on va tout refaire, parce que, c’est ça que tu dis, il n’y a pas domination mais force, force contre force, et la poésie est une opposition.

Quand il m’arrive de présenter Balestrini, j’anticipe. J’anticipe parce que je pense toujours au berger des Abruzzes du film de Nanni Moretti : un public clairsemé assiste à une pièce de théâtre avant-gardiste, milieu des années 70, et à la fin, question rituelle : oui, mais, le berger des Abruzzes, lui, est-ce qu’il va comprendre votre truc expérimental ? A ce moment-là se lève, du fond de la salle, un type avec son gilet en peau de mouton, son grand bâton de marche, suivi de ses moutons, et il dit : moi, je suis berger, dans les Abruzzes, et j’ai tout compris de la pièce.

A la fois on dit que les gens pensent, et à la fois on les soupçonne d’être abrutis quand même… Donc, j’anticipe. Est-on obligé, pour se faire comprendre, d’écrire des choses de gauche dans une syntaxe claire, linéaire, conservatrice de la langue, globalement de droite ? Est-on obligé de passer par le perron et la porte d’entrée ? Je cite Vallès, Jules, communard zutiste, anar-hydropathe [3], fidèle au récit communard et blagueur, casseur de prose. Je cite Balestrini, casseur de cailloux dans la bouche de la poésie européenne. Il faut ouvrir la pizzeria, changer de pâte, coller des bulots dans les aubergines.

[1La Tempête a publié en 2019 Manuel de survie, de Giorgio Cesarano.

[2Allusion au fabuleux La horde d’or, Italie 1968-1977, la grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, livre de montage de documents, co-écrit avec Primo Moroni et publié aux éditions de l’Eclat en 2017.http://ordadoro.info/

[3Vallès écrit sa trilogie (L’Enfant, le bachelier, L’Insurgé) au moment-même où, à Paris, explosent les bombes anarchistes et s’inventent les premières avant-gardes dites « historiques ». Les Hydropathes organisent des sortes de soirées-cabaret auxquelles tous peuvent participer, public comme artistes. Lire la Vie de bohème de Emile Goudeau (disponible sur le site gallica).

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