Nantes : la fac est à nous, la fac est à toi et moi.

en réponse à la MIFA

paru dans lundimatin#139, le 26 mars 2018

Dans nos rues, nos quartiers, nos lieux de travail acharnés, nos lycées, nos universités : le silence. La peur, l’isolement, la rage, le ras-le-bol. On se sent seul. Tout est loin de nous. Le collègue, le camarade nous est presque étranger. Comme si l’on devait se suffire de liens cordiaux alors que nous partageons la même souffrance, la même précarité, la même colère, la même rancœur, ce goût amer une fois le soir venu. Où vais-je ? Pourquoi je travaille pour ces enfoiré·e·s ? Je n’ai pas le choix, se dit-on. Pourquoi j’étudie ? Est-ce que je vais bien ? L’horizon de vie est loin. On le voit à peine. « Des études pour un travail » qu’on nous répète à longueur de journée. Mais où vais-je ? Les galères administratives, le dédale CAFkaïen, la course effrénée après les bourses, les sangsues de propriétaires qui vident notre compte en banque, la dèche d’argent. Nos fins de mois commencent le 1er de chaque mois. Pourtant on ne veut pas de ça, on aimerait relever la tête. Nous sommes beaucoup plus qu’on ne l’imagine à ressentir l’âpreté de cette vie. Que faire quand on veut rompre l’isolement ? Comment s’y prendre ? Avec qui ? Où ? Et puis, serait-ce vraiment utile ? Nous sommes totalement dépossédés de nos lieux de vie : on co-habite sans vivre ensemble. On n’ose plus imaginer : on « co-construit » au lieu de rêver. Nos propres conditions sont des geôles. Pourtant, nous avons quelques clefs pour briser l’isolement : partout en France, dans les universités, des étudiant·e·s et de jeunes précaires se lèvent, relèvent la tête ensemble.

« Du château au Cours Cambronne » : le luxe de la solidarité

À Grenoble, Lyon, Brest, Montpellier, Paris, Poitiers, Nantes et ailleurs, des étudiant·e·s, des jeunes précaires réquisitionnent des logements vides, ou occupent leur universités en solidarité avec nombre d’exilé·e·s jeté·e·s à la rue par les pouvoirs publics. À Nantes, de nombreux·ses exilé·e·s, non pris·es en charge sont dehors, en plein hiver. Dès le mois de novembre dernier, l’école des Beaux-Arts de Nantes était réquisitionnée par un collectif pour faire de ce bâtiment vide et livide un lieu de vie et d’organisation pour les mineur·e·s isolé.e.s étranger·e·s, un centre social autogéré en plein cœur du Bouffay. En à peine vingt-quatre heures, la maire Johanna Rolland brisait cet élan et envoyait ses CRS. « Ils ferment un squat, on en ouvre quatre ». Action, réaction : tout le rez-de-jardin du bâtiment de la Censive (sur le campus Tertre) est investi pour reloger les exilé·e·s, trois jours après l’expulsion des Beaux-Arts. L’espace s’avère être rapidement bien trop exigu : le château du Tertre – situé sur le campus – est dès lors réquisitionné par les occupant·e·s de la Censive. S’en suivent trois mois de vie commune, de soutien et d’échanges entre étudiant·e·s et exilé·e·s, avant l’expulsion pilotée par le président de l’université Olivier Laboux et la préfète Nicole Klein. « Ils ferment un squat, on en ouvre quatre ». Une journée suffit pour que soit investi un ancien EPHAD de six étages, à deux pas du luxueux Cours Cambronne où s’amassent les fortunes nantaises. La sélection n’est pas que le terme d’une loi nauséabonde sur l’université française : c’est un principe qui dirige ce monde. Les frontières sélectionnent, les employeurs sélectionnent, les proprios sélectionnent, les flics sélectionnent, la justice sélectionne.

« Nantes bouillonne de toutes parts »

La lutte avec les exilé·e·s n’est que le reflet d’une effervescence toute particulière dans la nécropole de Ducs. Le Comité d’Action Nantais (CAN) est un espace de rencontre, d’apprivoisement, et in fine, de décision entre différentes forces politiques nantaises : Unions Départementales, syndicalistes, autonomes, et inorganisé·e·s tentent de créer une force large, de dépasser les barrières et, conjointement, construisent certaines actions comme le Réseau de Ravitaillement des Luttes composé d’habitant·e·s de la ZAD, de paysan·ne·s et de travailleur·se·s en tout genre. Le Réseau de Ravitaillement alimente et aide à construire la grève en organisant des repas et des dons de produits paysans lors des occupations et des grèves sur tout le pays nantais. À la faculté, avec le Comité Autonome Universitaire Nantais (CAUN) c’est le politique qui a recommencé à émerger sur nos campus : cantine et infokiosque à prix libre pour tou·te·s les étudiant·e·s toutes les semaines, interventions pendant la Semaine de Résistance, lancement des occupations avec les exilé·e·s, participation au Réseau de Ravitaillement, solidarité avec les grévistes de Descours et Cabaub. Le CAUN sort de l’université pour mieux l’investir.

Sur l’organisation dans nos facs contre le désert politique

Les forces politiques ont déserté les campus. Les syndicats étudiants sont morts et rien n’est venu les remplacer avant que le CAUN n’émerge. Les revendications syndicalo-estudiantines ne parlent à personne, et il faut chercher le taux de vote des élections universitaires tout au fond des chiottes (10% et des poussières). Pourtant le désir d’agir ensemble, de se retrouver, de partager, n’a pas disparu : le mouvement contre la sélection le prouve. Se réapproprier la faculté, rendre visible l’existence d’un autre horizon politique semble être la préoccupation d’un nombre d’étudiants grandissant.

À Nantes, le campus a vu fleurir avec l’arrivée du printemps une myriade de comités « autonomes ». Cette autonomie n’est pas une posture, mais une pratique. Tous ces groupes sont nés spontanément. Dans chaque filière, les étudiant·e·s ont ressenti le besoin de s’auto-organiser contre le vieux monde. Ni téléguidage ni bureaucrates, c’est la nécessité qui a fait naitre ces comités. Ainsi naissent Le C.H.A.T (Comité des Historien.ne.s Autonome du Tertre), le GAG (Groupe Autonome des Géographes), le C.A.P (Comité Autonome de Psycho), le D.A.B (Droit Autonome Bloqueurs) ou encore l’O.U.R.S (Organisation Universitaire des Révolté·e·s Scientifiques). Chaque comité se veut ouvert et rejoignable. Décloisonner le milieu militant pour permettre à tout un chacun de s’y exprimer est vital et urgent. Ni hiérarchie ni organigramme, ces groupes fonctionnent sur la confiance mutuelle et des principes d’horizontalité, se construisent par la confiance entre camarades de classe, tissent des liens avec les autres étudiant·e·s, les professeur·e·s, les chargé·e·s de TD, les doctorant·e·s, des personnels administratifs. Ce sont des lieux de discussion et d’échanges de pratiques, des forces de proposition et d’action, des espaces de vie et de lutte. Chaque comité a sa propre identité et définit lui même ses moyens d’agir. Le choix de la multiplicité et de l’autonomie ne rime toutefois pas avec isolement : tous les groupes d’UFR se rencontrent régulièrement. Les parties doivent construire un tout, le singulier doit faire du commun, mais un commun multiple, un commun qui fait avec les différences.

À mesure que les comités émergent, les cortèges des manifestations se font de plus en plus denses. Les habituel·le·s étudiant·e·s militant·e·s qui rôdent et rongent la lutte s’effacent tandis que s’affirment tout un tas d’étudiant·e·s qui renouvellent les pratiques et investissent les espaces de mobilisation : quand dans les comités de mobilisation nous sommes à peine 50, nous sommes plus de 150 dans les comités d’UFR. Des autonomes, des communistes, des maoïstes, des anarchistes, des écolos, des insoumis.e.s, des je-ne-sais-pas-trop-mais-je-suis-deter, des je-m-en-fous-de-la-politique, des militant.e.s de l’Unef, des sceptiques, des révolutionnaires convaincus mais surtout des gens qui en ont gros.

En pratique, la solidarité s’organise aussi avec les lycéen.ne.s en lutte. Quand iels nous demandent des coups de main pour bloquer leur lycées, les comités se répartissent les établissements à bloquer. Le nombre permet de se diviser les tâches et d’être plus efficaces. Unité d’action et diversité politique, les mots sont des moyens et non une fin : voila une définition. La posture radicale n’a pas lieu d’être. C’est la forme d’organisation qui doit être radicale : par l’action collective autonome entre étudiant·e·s déters et vénères plutôt qu’un vulgaire ya-ka-faut-que. L’activité dans l’audace et non la passivité de l’éloquence. Moins de poseurs, vive l’ardeur de l’autonomie désirante ! Sur la fac de Nantes nous osons lutter, nous osons vaincre malgré les multiples pressions que nous subissons de la part de la police, des fascistes, de la présidence de l’université, des directeurs et directrices d’UFR, et de certain·e·s anti-grévistes. En manifestation, des camarades des comités se retrouvent nassé·e·s, menacé·e·s par la BAC, fiché·e·s : les pouvoirs seraient-ils inquiets ?

Agir et s’organiser de la sorte, c’est permettre à tout·e étudiant·e de trouver sa place au sein d’un mouvement où la masse tend à anonymiser et marginaliser. Construire d’autres cadres ouvre un champ des possibles inatteignable dans le cadre posé par les sacro-saintes assemblées générales qui tendent parfois à lénifier et annihiler l’énergie et la détermination estudiantines. C’est par l’action, la pratique du terrain et l’occupation de l’espace qu’on peut rendre une lutte visible et réelle. À Nantes, deux amphithéâtres sont occupés : université populaire, ateliers créatifs, projections de films, et temps de partage sont dès lors devenus quotidiens sur le campus. Il est grand temps de sortir du carcan bureaucrate de la massification qui précéderait l’action : nous « massifions » par l’action et l’organisation collective. Et finalement, peu importe le nombre, c’est l’intensité et l’efficacité de la lutte qui compte.

Ce genre d’outils ouvre la voie vers une sortie de l’affinitaire au profit d’une lutte de proximité. Tout ne fait que commencer, et tout reste encore à faire. Si la structure influence largement le contenu des discours et des actions, la mise en place de ces différents comités ne règle pas tous les travers du militantisme. Les mecs y prennent encore une place proéminente. « Nous ne devons en aucun cas nous reposer sur nos premiers succès. Rabattons notre suffisance, critiquons sans relâche nos propres défauts ». Nous devons prendre acte qu’aucun milieu n’échappe au système patriarcal et au sexisme ordinaire. Les difficultés que peuvent avoir les meufs à se faire une place, à prendre la parole et surtout à se faire entendre reste un problème majeur, ici aussi. Nous devons nous organiser en conséquence. Dans le cadre de l’université populaire, des réunions non‑mixtes s’organisent pour permettre à toutes les femmes en lutte d’échanger sur leur ressentis, sur les stratégies à adopter pour prendre leur place et se donner les moyens d’agir.

Aussi, les professeur·e·s sont les grands absents. Pourtants, ielles n’existent que par la présence des étudiant·e·s. Les envolées lyriques dans les amphithéâtres, si plaisantes soient-elles, ne sont absolument pas suffisantes. Neutralité et objectivité qu’on nous dit ; nous répondons lâcheté et foutaises. Ils connaissent le poids de leur parole mais décident de rester silencieux. Si les étudiant·e·s et le personnel subissent de plein fouet les attaques sauvages du gouvernement, les mandarins resteront sur leurs trônes dorés à 3 000 balles. Soit, ils seront de l’autre côté de la barricade.

Notre génération, étudiante ou non, n’a jamais rien attendu de cette société mortifère et pourrie. Nous sommes révolté·e·s et la simple constatation du présent donne raison à cette révolte. Nous sommes légitimes. Il est saisissant de constater à quel point les médias sont incapables de reconnaître que celles et ceux qui se défendent contre la police, qui s’attaquent aux outils de cette société spectaculaire (vitrines RIP), ne sont qu’au final, des jeunes, précaires, pauvres, prolétaires, sans futur, sans avenir, au chômage, sans espoir. Nous n’avons rien à perdre, nous avons déjà tout perdu : droit du travail, droit au chômage, droit au logement, études pour tou·te·s, et retraites assurées se sont envolés pendant que surveillances, répressions, contrôles, et violences économiques et sociales ne cessent de nous enchainer.

Nous vivons et vivrons dans état policier. De plus en plus rude, de plus en plus violent. La grève nous coûte cher, et pourtant, nous bloquons. On nous dit que la grève est minoritaire, mais il est rare dans l’histoire de voir une grève générale et massive. Ce n’est pas pour autant que nous devons exclure ce mode d’action sous couvert de minorité. Le luddisme et le sabotage ont toujours été pratiqués par une infime minorité d’ouvrier·e·s. Les moyens d’actions et les manières de lutter doivent être déterminées par celles et ceux qui luttent, et par personne d’autre. Une lutte n’a pas à être légitimée. Arrêtons de douter de nos manières de lutter. Nous n’avons aucunement besoin de conseils paternalistes. Nous n’avons pas de leçons de lutte à recevoir. Les moyens d’actions doivent être déterminés par les premier·e·s concerné·e·s.

NOUS SOMMES EN MARCHE POUR METTRE LE GOUVERNEMENT EN MARGE !

NOUS APPELONS TOUTES LES FACS DE FRANCE À PRENDRE ACTE DU FONCTIONNEMENT NANTAIS ET À S’ORGANISER EN CONSÉQUENCE CAR EN CENDRE, TOUT DEVIENT POSSIBLE.

Des membres de différents comités universitaires nantais

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