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		<title>&#201;tat des prisons</title>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>4</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Vincent Gu&#233;don&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH139/hreqdctxkaev8mr-c3189.jpg?1788780886' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='139' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Trouverions-nous jamais le sommeil, si nous prenions l'&#233;tat du monde au s&#233;rieux ? Vincent Gu&#233;don propose ici une nouvelle, comme un songe ou un cauchemar, dont tous les &#233;l&#233;ments appartiennent au r&#233;el.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'&#233;tat des prisons fran&#231;aises. Le lamentable &#233;tat des prisons fran&#231;aises. Dormir et se r&#233;veiller en pleine nuit en pensant au lamentable &#233;tat des prisons fran&#231;aises. Cette nuit je me suis lev&#233; en pensant &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises. Se lever, aller &#224; la fen&#234;tre, et songer au lamentable &#233;tat des prisons, m&#233;tropole et outre-mer. D&#233;couvrir avec stupeur que des personnes se sont lev&#233;es comme moi et sont all&#233;es &#224; leur fen&#234;tre pour penser &#224; cet &#233;tat. Ne plus pouvoir dormir &#224; cause de l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises : je ne peux plus dormir quand je pense &#224; l'&#233;tat de la prison qui se trouve de l'autre c&#244;t&#233; de la ville et quand je pense &#224; l'&#233;tat lamentable des prisons fran&#231;aises.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons plus dormir quand nous pensons aux prisons fran&#231;aises. Nous ne pouvons plus trouver le sommeil. Nous sommes oblig&#233;s de nous lever, de tourner en rond, pour finalement nous poster &#224; nos fen&#234;tres o&#249; nous d&#233;couvrons avec stupeur certain(e)s de nos semblables comme nous &#224; leur fen&#234;tre. Les personnes ne peuvent plus dormir &#224; cause de l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises et l'incurie des pouvoirs publics. Les prisons fran&#231;aises sont dans un tel &#233;tat que les personnes ne peuvent plus le supporter. Les pouvoirs publics ont laiss&#233; les prisons fran&#231;aises dans un &#233;tat tel que les personnes, m&#234;me les plus &#233;loign&#233;es des prisons, ne peuvent plus trouver le sommeil. Les murs des prisons ne peuvent plus cacher leur &#233;tat lamentable. Les prisons, maisons d'arr&#234;t, centres de d&#233;tention, de r&#233;tention, d&#233;bordent au-del&#224; de leur mur, jusqu'&#224; atteindre les fen&#234;tres de nos immeubles.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;En pleine nuit des personnes se rendent &#224; leur fen&#234;tre et scrutent l'obscurit&#233; au dehors en songeant, qu'elles voient ou non leur mur, qu'elles en soient proche ou pas, aux prisons fran&#231;aises. Peu importe la distance, l'id&#233;e m&#234;me de cet &#233;tat lamentable des prisons suffit pour que les personnes se l&#232;vent en pleine nuit et se rendent &#224; leur fen&#234;tre, puis observent &#224; l'ext&#233;rieur le parc en bas et fassent tourner dans leur t&#234;te une bonne partie de la nuit cette question de l'&#233;tat des prisons. Les prisons sont dans un tel &#233;tat qu'elles privent de leur sommeil une partie des citoyen(e)s qui sont en dehors des prisons. Celles-l&#224; m&#234;me qui n'y pensaient pas, qui n'y avaient jamais pens&#233;, qui n'y auraient jamais pens&#233;, se surprennent elles-m&#234;mes &#224; penser &#224; cet &#233;tat. Tout le monde est susceptible d'aller en prison. Nulle ne peut pr&#233;tendre qu'elle &#233;vitera la prison. Personne n'est &#224; l'abri d'une incarc&#233;ration. Une incarc&#233;ration est toujours possible. Tout le monde est susceptible d'entrer un jour dans une prison. Les personnes se l&#232;vent en pleine nuit et pensent &#224; l'&#233;tat des prisons parce que les prisons commencent &#224; d&#233;border et que les conditions de d&#233;tention sont de plus en plus difficiles. Les conditions se d&#233;gradent chaque jour. Les taux d'occupation sont tellement &#233;lev&#233;s qu'on se demande comment les b&#226;timents peuvent encore contenir les foules de prisonnier(e)s et de surveillant(e)s qui se trouvent &#224; l'int&#233;rieur. L'incurie des pouvoirs publics est de plus en plus patente, incurie et incons&#233;quence. L'incurie et l'incons&#233;quence des pouvoirs publics sont telles qu'elles ont provoqu&#233; la compl&#232;te d&#233;gradation des conditions de d&#233;tention en la portant &#224; un point jamais atteint, emp&#234;chant non seulement les prisonnier(e)s et les surveillant(e)s de trouver le sommeil mais aussi les citoyen(e)s - les citoyen(e)s ne peuvent plus supporter l'&#233;tat d&#233;sastreux des conditions de d&#233;tention des prisonnier(e)s qui vivent &#224; l'int&#233;rieur des prisons fran&#231;aises.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je me suis r&#233;veill&#233; en pleine nuit parce que j'ai soudain pens&#233; aux taux d'occupation ahurissant qui r&#232;gne dans les prisons fran&#231;aises. Dans certains endroits il peut atteindre les 250%. J'ai pens&#233; que les prisonnier(e)s vivent parfois &#224; trois ou quatre dans des cellules de 9 m&#232;tres carr&#233;s. Que certain(e)s dorment sur des matelas pos&#233;s sur le sol, &#224; quelques centim&#232;tres de la cuvette des toilettes. J'ai soudain r&#233;alis&#233; que les toilettes n'&#233;taient pas &#224; l'&#233;cart, que les prisonnier(e)s faisaient leur besoin &#224; la vue de tous. Je n'ai plus pu dormir en pensant que les prisonnier(e)s vivaient au milieu des cafards et des punaises de lit, parfois des rats. A la fen&#234;tre, en pleine nuit, pensant avec horreur &#224; cet &#233;tat des prisons, je me suis aper&#231;u que beaucoup de personnes comme moi &#233;taient &#224; leur fen&#234;tre et pensaient-elles aussi aux prisons fran&#231;aises et &#224; leur &#233;tat lamentable, qu'elles non plus ne pouvaient plus trouver le sommeil en pensant &#224; l'&#233;tat des prisons. Qu'elles avaient honte. Que cette honte les emp&#234;chait de dormir. Que ce n'&#233;tait plus possible d'oublier, de penser &#224; autre chose ou de faire comme si de rien n'&#233;tait. La souffrance dans les prisons fran&#231;aises est telle qu'elle d&#233;borde des murs m&#234;me des prisons et vient se fracasser sur le sommeil des citoyen(e)s qui vivent en dehors des prisons. Je les vois &#224; leur fen&#234;tre s'impatienter comme moi en pensant &#224; la situation des prisons et &#224; la souffrance qui augmente chaque jour &#224; l'int&#233;rieur, et qui fait trembler les murs.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Les murs des prisons tremblent et font trembler les villes. On a eu beau construire des prisons &#224; l'&#233;cart des villes, la col&#232;re est l&#224; et emp&#234;che les citoyen(e)s de trouver le sommeil. Ce n'est plus possible d'accepter une telle souffrance dans les prisons, dit l'une. Si la souffrance augmente &#224; l'int&#233;rieur des prisons, la souffrance augmente &#224; l'ext&#233;rieur, dit l'autre. Si quelqu'un souffre en prison, quelqu'un souffre &#224; l'ext&#233;rieur. Je suis &#224; la fen&#234;tre et je pense &#224; ma s&#339;ur et &#224; mon fr&#232;re qui sont en prison. Et les personnes &#224; leur fen&#234;tre pensent &#224; leur fr&#232;re et &#224; leur s&#339;ur qui se trouvent en prison et qui souffrent. Nos s&#339;urs et nos fr&#232;res sont enferm&#233;(e)s dans les prisons et elles souffrent &#224; cause de la d&#233;gradation de leur condition de d&#233;tention. Les pouvoirs publics ont sciemment laiss&#233; cette d&#233;gradation s'accentuer en toute connaissance de cause. Ils ont sciemment abandonn&#233; les prisons dans l'id&#233;e que la souffrance qu'elle engendrait faisait partie de la punition. Que les prisonnier(e)s l'avaient m&#233;rit&#233;. Que les surveillant(e)s alors aussi l'avaient m&#233;rit&#233;. Que laisser ces conditions de d&#233;tention se d&#233;grader &#233;tait un moyen de faire pression sur les citoyen(e)s, en laissant ces conditions se d&#233;grader &#224; un point tel qu'elles puissent faire peur &#224; celles et ceux qui n'&#233;taient pas en prison afin de leur faire accepter des conditions de vie et de travail pr&#233;caires &#224; l'ext&#233;rieur, et que si elles refusaient leur condition de vie et de travail &#224; l'ext&#233;rieur, elles pourraient en connaitre d'encore plus dures &#224; l'int&#233;rieur - strat&#233;gie du pourrissement men&#233; &#224; son point le plus abject. Qu'en organisant la d&#233;gradation des conditions de d&#233;tention des prisons, les prisons passeraient peu &#224; peu, comme dans d'autres secteurs, aux mains du priv&#233;, et qu'une fois aux mains du priv&#233;, les retomb&#233;es &#233;conomiques seraient cons&#233;quentes, cons&#233;quentes pour le priv&#233;, car le priv&#233; prosp&#232;re sur la souffrance, non sur la libert&#233;, trouve son carburant dans la domination et la souffrance, pas dans la joie et la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#224; la fen&#234;tre et je pense que les personnes que je vois comme moi post&#233;es &#224; leur fen&#234;tre en pleine nuit ne pensent peut-&#234;tre pas, apr&#232;s tout, comme moi, &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises. Peut-&#234;tre qu'elles n'y pensent pas du tout. Peut-&#234;tre pensent-elles &#224; autre chose et qu'elles n'en ont rien &#224; faire de cet &#233;tat lamentable des prisons fran&#231;aises. Que la souffrance qui r&#232;gne dans les prisons ne les concernent pas. Qu'elles se sont rendues &#224; leur fen&#234;tre en pleine nuit pour d'autres raisons. C'est peut-&#234;tre une folie personnelle de penser que les personnes &#224; leur fen&#234;tre pensent comme moi &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises. Peut-&#234;tre que personne n'y pense. Peut-&#234;tre qu'il n'y a que moi qui y pense, moi et celles dont un(e) ou plusieurs proches sont en prison. J'ai beau n'avoir aucun proche en prison je ne peux pas m'emp&#234;cher de penser &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises, l'&#233;tat de celle qui se trouve de l'autre c&#244;t&#233; de la ville, par exemple, et avec elle toutes les prisons, m&#233;tropole et outre-mer, maison d'arr&#234;t, centre de d&#233;tention, de r&#233;tention. L'&#233;tat des prisons fran&#231;aises est une honte, un scandale. Mais si les personnes &#224; leur fen&#234;tre ne pensent pas &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises, &#224; quoi pensent-elles ? A quoi peuvent bien penser ces personnes que je vois debout &#224; leur fen&#234;tre, ne trouvant visiblement pas le sommeil, impatientes, et impatientes de quoi ? A quoi cette impatience pourrait-elle correspondre ?&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que finalement quelques-unes, tout de m&#234;me, y pensent, et comme moi, n'arrivent pas &#224; trouver le sommeil et tournent en rond avec ce scandale &#224; l'esprit devant leur fen&#234;tre sans pouvoir penser &#224; autre chose, quand bien m&#234;me ces autres choses ne soient pas sans int&#233;r&#234;t. Si les prisons sont dans un &#233;tat aussi lamentable, cela signifie que d'autres secteurs sont dans un &#233;tat lamentable, dit l'une. Si on m&#233;prise l'&#233;tat des prisons, on m&#233;prise l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233;, dit l'autre. M&#233;priser les prisons, c'est m&#233;priser les citoyen(e)s, chaque citoyen(e). Chaque citoyen(e) est m&#233;pris&#233; au plus profond de son &#234;tre dans ce m&#233;pris port&#233; depuis des ann&#233;es aux conditions de vie des prisonnier(e)s. La d&#233;gradation des conditions de vie des prisonnier(e)s des prisons fran&#231;aises est &#224; proprement parl&#233; terrifiante. La France a &#233;t&#233; condamn&#233; plusieurs fois par diff&#233;rentes institutions dont la Cour europ&#233;enne des droits de l'homme. L'incurie est patente, la situation se d&#233;grade. Elle se d&#233;grade sans cesse, chaque jour, autant du c&#244;t&#233; des prisonnier(e)s que du c&#244;t&#233; du &#171; personnel p&#233;nitentiaire &#187;. Prisonnier(e)s et surveillant(e)s, m&#234;me d&#233;gradation, chaque jour, chaque nuit. D&#233;tenu(e)s, personnel p&#233;nitentiaire, m&#234;me honte. L'un(e) derri&#232;re la grille, l'autre devant la grille, les deux &#224; l'int&#233;rieur des murs de la prison.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Alors nous ne pouvons plus dormir. Nous ne pouvons garder notre calme et sommes oblig&#233;s de nous lever en pleine nuit pour penser &#224; cet &#233;tat. Et nous d&#233;couvrons que nous ne sommes pas seuls. Que d'autres se sont lev&#233;es et post&#233;es &#224; leur fen&#234;tre pour fulminer et penser comme nous &#224; cette indignit&#233; fran&#231;aise. Nous ne savons pas au juste pourquoi tous ces personnes se sont rendues &#224; leur fen&#234;tre mais nous pr&#233;f&#233;rons penser qu'elles s'y sont rendues pour les m&#234;mes raisons. Et nous commen&#231;ons de fait, post&#233;s ainsi &#224; nos fen&#234;tres, &#224; ressembler &#224; des prisonnier(e)s tourn&#233;s vers leur fen&#234;tre ou ce qui leur tient lieu de fen&#234;tre, par o&#249; passe, &#224; travers les grilles, la lumi&#232;re. Nous sommes nous aussi en quelque sorte prisonnier(e)s d'une situation qui nous emp&#234;che de dormir. Et comme les prisonnier(e)s se tournent vers ce qui leur tient lieu de fen&#234;tre pour trouver un peu de lumi&#232;re, nous nous postons en pleine nuit &#224; nos fen&#234;tres pour chercher la lumi&#232;re, et nous ne la trouvons pas. Nous nous tenons dans la m&#234;me position, post&#233;s aux presque m&#234;mes fen&#234;tres et nous pouvons &#224; peine respirer. Nous avons beau scruter le parc en bas, le vent dans les branches, le passage des b&#234;tes nocturnes, nous sommes pi&#233;g&#233;s comme celles-l&#224; l&#224;-bas enferm&#233;es dans la prison de l'autre c&#244;t&#233; de la ville. D'un c&#244;t&#233; et de l'autre du mur, c'est le m&#234;me mur. Nous sommes libres, plus libres que les d&#233;tenu(e)s, mais entour&#233;s d'une certaine fa&#231;on comme elles par des murs de prisons, l'autre c&#244;t&#233; des murs, tenus par l'ext&#233;rieur des murs des prisons. Enferm&#233;s en quelque sorte au milieu de plusieurs prisons, les anciennes et les nouvelles, qu'elles soient situ&#233;es &#224; l'int&#233;rieur des villes ou qu'on les en ait &#233;loign&#233;es pour moins les voir, comme la n&#244;tre, de l'autre c&#244;t&#233; de la ville, enferm&#233;s dans la m&#234;me organisation, la m&#234;me pens&#233;e, &#224; l'int&#233;rieur et &#224; l'ext&#233;rieur. Tenu(e)s, d&#233;tenu(e)s. Ce qu'il se passe &#224; l'int&#233;rieur se passe aussi &#224; l'ext&#233;rieur. Si l'injustice et la souffrance r&#232;gne &#224; l'int&#233;rieur d'une prison, l'injustice et la souffrance r&#232;gne &#224; l'ext&#233;rieur. Si le syst&#232;me maltraite une partie de ses membres &#224; un endroit, le syst&#232;me maltraite l'autre partie &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes debout &#224; nos fen&#234;tres et nous pensons &#224; celles qui ne peuvent pas dormir l&#224;-bas, &#224; cause des insectes, &#224; cause de la promiscuit&#233;, du bruit, de la salet&#233;, et nous pensons que si l'indignit&#233; r&#232;gne quelque part, elle r&#232;gne partout. Les pouvoirs publics sont indignes. Les dirigeants politiques sont indignes. Celles et ceux qui prennent ces d&#233;cisions de laisser pourrir les prisons fran&#231;aises sont plus coupable que les personnes qu'ils jettent &#224; l'int&#233;rieur. Ils sont les vrais coupables de cette situation, de cette souffrance, ce sont eux qui la mettent en &#339;uvre et qui, sans aucun scrupule, se permettent de faire des le&#231;ons sur les droits et les devoirs. Les droits et les devoirs, dans leur bouche, sont une mascarade. L'absence de scrupule de ces d&#233;cideurs est ahurissante. Pendant que nous sommes debout &#224; nos fen&#234;tres en r&#233;fl&#233;chissant &#224; l'&#233;tat des prisons fran&#231;aises, ils dorment sur leurs deux oreilles, ce sont les vrais coupables. Ce sont des criminels. Nous devrions retourner les prisons sur eux. Retourner les prisons comme on retourne un gant sur leur t&#234;te, et recouvrir leur bouche et leur main, les b&#226;illonner, leur passer les menottes et les mettre hors d'&#233;tat de nuire.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Un jour viendra quand nous n'aurons peut-&#234;tre plus besoin de prison, et ce sera une belle journ&#233;e, mais en attendant nous n'aurons pas manquer de faire go&#251;ter aux vrais criminels la saveur si particuli&#232;re des centres de d&#233;tention et des maisons d'arr&#234;t. Un centre de r&#233;tention ferait aussi l'affaire. La promiscuit&#233;, l'odeur, la salet&#233;, les insectes et les rats. Non, r&#233;pond l'un, nous n'aurons tout de m&#234;me pas la m&#234;me cruaut&#233; qu'eux. Nous ne sommes pas comme eux. Nous ne sommes pas comme eux, r&#233;torque l'autre. Quoiqu'un petit tour en cellule pourrait somme toute n'&#234;tre pas compl&#232;tement inenvisageable. Nous sommes quelques un(e)s &#224; la fen&#234;tre de nos immeubles et nous entendons par-dessus la ville le silence de la prison de l'autre c&#244;t&#233; de la ville, et nous pensons &#224; ce jour quand les prisons se seront retourn&#233;es sur elles-m&#234;mes, &#233;touffant avec elles les d&#233;cideurs publiques, celles et ceux qui ont failli :&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Ayez peur, clamons-nous, affreux personnages, incons&#233;quent(e)s, inqui&#233;tez-vous, craignez ce jour, car il approche. Vous ne dormirez pas &#233;ternellement de votre faux sommeil de somnif&#232;re. Vous ne roulerez pas tous les jours dans vos longues voitures noires de malheur. Vous n'irez pas une fois par mois faire les beaux &#224; l'op&#233;ra. Car vous entendrez comme les d&#233;tenu(e)s d'aujourd'hui l'horrible symphonie des tuyauteries des institutions carc&#233;rales. Dans vos oreilles et vos narines grouilleront les cafards et vous n'aurez pas de papier toilette pour les boucher. Dans vos lits sauteront de joie les punaises, les jolies punaises de joie, du lit, cette joie de vous voir enfin banni(e)s, et vous vous gratterez toute la nuit jusqu'au sang. Vous chierez devant vos semblables. Devant vos semblables vous chierez. Vous dormirez au cul des chiottes. Aux petites lucarnes grillag&#233;es en haut des murs vous tendrez votre cou et vous chercherez la lumi&#232;re !&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#224; la fen&#234;tre de mon immeuble et je pense si fort ce que je pense que j'ai l'impression que les personnes qui sont &#224; leur fen&#234;tre m'entendent. Je crois qu'elles m'entendent car elles se tiennent comme moi &#224; leur fen&#234;tre et en m&#234;me temps je sais bien qu'elles pourraient bien ne pas m'entendre car je ne sais pas pourquoi au juste elles se sont post&#233;es &#224; leur fen&#234;tre. Mais peut-&#234;tre apr&#232;s tout qu'elles m'entendent. Car si je pense ce que je pense c'est bien que d'autres pensent ce que je pense, car je n'ai jamais une fois pens&#233; quelque chose qu'une autre n'avait pas pens&#233;, et si ces pens&#233;es-l&#224; me viennent c'est donc qu'elles viennent &#224; d'autres. Alors je ne suis pas seul. Et celle-l&#224; l&#224;-bas qui se tient droite &#224; sa fen&#234;tre en fumant une cigarette et s'impatiente n'est pas seule. Nous ne sommes pas na&#239;fs. Depuis nos insomnies verticales nous savons que les criminels dorment en ce moment m&#234;me sur leurs deux oreilles et qu'ils ne sont pas pr&#232;s de payer pour leur crime. Qu'ils comptent encore et toujours construire d'autres prisons ultra-modernes pour r&#233;gler, comme ils disent, le probl&#232;me de la surpopulation carc&#233;rale. Qu'ils savent en m&#234;me temps que ces nouvelles prisons ultra-modernes ne r&#232;glent en rien le probl&#232;me de la surpopulation carc&#233;rale, ne font au contraire qu'augmenter le nombre des prisonniers, augmenter dans des proportions monstrueuses les foules de surveillant(e)s et les foules de prisonnier(e)s qui croupissent jour et nuit dans les prisons.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes debout dans la nuit &#224; nos fen&#234;tres, nous pensons &#224; l'&#233;tat lamentable des prisons fran&#231;aises. Nous sommes en quelque sorte tenu(e)s enferm&#233;(e)s dans cet &#233;tat. Nous entendons le silence des prisons pes&#233; sur nos jours et nos nuits. Le silence devient chaque jour plus insupportable. Parfois la nouvelle d'une r&#233;volte parvient &#224; nos oreilles comme si une prison se mettait &#224; hurler. Celle de l'autre c&#244;t&#233; de la ville a hurl&#233;. Nous avons entendu la r&#233;volte. Elle a dur&#233; quelques heures. Nous avons vu le reflet des flammes sur les fa&#231;ades de nos immeubles. Et puis nous avons entendu le bruit des matraques qui la matait, le bruit sourd des coups de matraques sur le dos des prisonnier(e)s et puis le reflet a disparu, le reflet a disparu et nous n'avons plus rien entendu.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes debout &#224; nos fen&#234;tres et nous nous tenons en silence dans l'obscurit&#233;. Nous n'arrivons pas &#224; dormir. Nous ne dormirons plus. Nous sommes en train de rejoindre le silence des prisons. Nous nous tenons &#224; pr&#233;sent dans le grand silence des prisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Vincent Gu&#233;don&lt;/strong&gt; (&#233;t&#233; 2026)&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>M&#233;gafeux ou incendies ?</title>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>4</dc:subject>
		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;[&#201;pigramme]&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot30" rel="tag"&gt;4&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/litterature" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L113xH150/tour_total__coupole_-97a6e.jpg?1788780200' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce qui doit br&#251;ler :&lt;br class='autobr' /&gt;
les si&#232;ges de TotalEnergies Eni&lt;br class='autobr' /&gt;
ExxonMobil Gazprom et Shell&lt;br class='autobr' /&gt;
Saudi Aramco BP Chevron etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
etc. ainsi que&lt;br class='autobr' /&gt;
les villas de leurs directeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Tom Nisse&lt;/strong&gt;, ao&#251;t 2026&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Typologie et ressorts de la d&#233;pendance au smartphone</title>
		<link>https://lundi.am/Typologie-et-ressorts-de-la-dependance-au-smartphone</link>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Cybern&#233;tique</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Une enqu&#234;te de Brice Costa&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/cybernetique" rel="tag"&gt;Cybern&#233;tique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/plan_de_travail_1-193-7cf1e.png?1788779656' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Apr&#232;s s'&#234;tre pench&#233; sur &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Plutot-que-les-reseaux-sociaux-inter-disons-le-smartphone&#034;&gt;le (mauvais) probl&#232;me de l'interdiction des portables aux moins de 15 ans&lt;/a&gt;, avoir synth&#233;tis&#233; &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Smashphone&#034;&gt;toutes les bonnes raisons de d&#233;truire nos smartphones&lt;/a&gt;, Brice Costa poursuit son travail d'enqu&#234;te et r&#233;v&#232;le les ressorts de notre d&#233;pendance aux &#233;crans.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cet article propose un &#233;tat des lieux des m&#233;canismes &#224; l'&#339;uvre dans la fabrication de la d&#233;pendance au smartphone. La typologie propos&#233;e permettra on l'esp&#232;re d'&#233;clairer les usagers sur leur propre utilisation de l'objet, et d'esquisser des pistes pour mettre fin &#224; cette d&#233;pendance. Nous d&#233;finissons la d&#233;pendance au smartphone comme &lt;i&gt;la &lt;/i&gt;&lt;i&gt;difficult&#233; voire l'impossibilit&#233; de se passer de &lt;/i&gt;&lt;i&gt;l'objet, &lt;/i&gt;&lt;i&gt;malgr&#233; la conscience r&#233;pandue que &lt;/i&gt;&lt;i&gt;le&lt;/i&gt;&lt;i&gt; temps pass&#233; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;dessus &lt;/i&gt;&lt;i&gt;est du temps g&#226;ch&#233;&lt;/i&gt;. La d&#233;pendance des usagers &#224; leur smartphone rev&#234;t trois aspects :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;aller sur son smartphone &lt;/strong&gt; : le sortir de sa poche et le d&#233;verrouiller (&#234;tre capt&#233;) ;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; une fois qu'on est dessus &lt;strong&gt;y rester longtemps &lt;/strong&gt; : ne pas le remettre dans sa poche m&#234;me si l'action pour laquelle on l'a pris a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;e (&#234;tre captiv&#233;) ;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;avoir des difficult&#233;s &#224; s'en d&#233;tacher &lt;/strong&gt;m&#234;me si on le souhaite (&#234;tre captif).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233;, on distinguera trois domaines responsables de la d&#233;pendance de l'usager : la conception de l'objet en lui-m&#234;me, les institutions organisant la vie en soci&#233;t&#233; (&#201;tat et entreprises), et l'entourage de l'usager.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Le smartphone, un objet con&#231;u pour rendre d&#233;pendant&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le smartphone lui-m&#234;me, dans sa conception et son principe de fonctionnement, est surtout &#224; l'&#339;uvre dans deux types de pression : capter l'utilisateur (aller souvent sur le smartphone) et le captiver (y rester longtemps).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'estimation du nombre de &lt;strong&gt;d&#233;verrouillages&lt;/strong&gt; quotidiens (ou nombre de consultations) du smartphone varie selon les pays, les ann&#233;es et les &#233;tudes. C'&#233;tait 186 fois par jour pour un &#233;tats-unien en 2025&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.reviews.org/mobile/cell-phone-addiction/&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, quand une &#233;tude de 2019 estimait &#224; 221 le nombre de consultations quotidiennes du smartphone&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.ici.fr/infos/societe/chiffre-du-jour-nous-consultons-en-moyenne-notr&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette fr&#233;n&#233;sie du d&#233;verrouillage s'explique par la r&#233;ception continue de &lt;strong&gt;notifications&lt;/strong&gt;. Celles-ci sont l'ensemble des encarts textuels apparaissant sur l'&#233;cran et transmettant une information &#224; l'usager. Dans les faits, lorsqu'il signale une notification l'appareil vibre, sonne ou s'allume, quand ce n'est pas la montre avec laquelle il est connect&#233; qui fait de m&#234;me (en vibrant directement au contact du poignet ou en sonnant), mettant &#224; contribution les diff&#233;rents sens de l'usager afin de lui rappeler son existence. Alors qu'un&lt;i&gt; dumbphone &lt;/i&gt;(t&#233;l&#233;phone portable &#224; touches) signale &#224; l'usager les seuls appels et SMS, avec les notifications le smartphone lui envoie des informations de toutes natures, &#224; toute heure et sans hi&#233;rarchiser leur importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela peut &#234;tre notre maman qui demande si on est bien rentr&#233;e, l'appli Webtoon nous avertissant que le dernier chapitre de Boruto est sorti, un &#233;ni&#232;me mail de ce coll&#232;gue dont on se serait bien pass&#233;, une alarme qui sonne pour se rappeler l'anniv de P&#233;p&#233; Claude, des alertes pour des billets de train pas chers, un message de la CAF (&#8220;pensez &#224; d&#233;clarer vos revenus pour continuer &#224; toucher votre prime d'activit&#233;&#8221;), un rappel qu'on a bient&#244;t plus de batterie ou qu'untel a sortie une nouvelle &lt;i&gt;story&lt;/i&gt; sur Instagram, etc. Il y a aussi les messages qui s'&#233;changent dans les innombrables &#171; conversations &#187; Signal/Telegram/WhatsApp/Messenger portant sur &#224; peu pr&#232;s tout et n'importe quoi (salariat, groupe d'amis, groupes de parents d'&#233;l&#232;ves, organisation d'anniversaire, militantisme politique, famille, groupe de sport, groupe de colocs), ainsi que tous les messages &#233;chang&#233;s avec un seul interlocuteur. La fonction des notifications est de&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;capter&lt;/i&gt; l'usager : lui rappeler&lt;i&gt; &lt;/i&gt;constamment l'existence de son smartphone, et l'inviter &#224; le d&#233;verrouiller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on rajoute &#224; cela que le smartphone est un objet ergonomique, qui peut &#234;tre embarqu&#233; partout et b&#233;n&#233;ficie d'une connexion internet en permanence et (quasiment) &#224; tout endroit, alors on comprend pourquoi il est sorti si souvent de la poche de l'usager. De plus, afin de maximiser les chances que les notifications re&#231;ues soient bien ouvertes, les concepteurs ont fait en sorte de diminuer le temps qui s&#233;pare ces deux &#233;v&#233;nements (r&#233;ception et consultation). Pour cela ils ont cherch&#233; &#224; &lt;strong&gt;remplacer &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;le&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; d&#233;verrouillage classique&lt;/strong&gt; de l'&#233;cran qu'est la saisie d'un code &#224; chiffres, par la saisie d'un &#171; mod&#232;le &#187; (le pouce relie des points dans un ordre pr&#233;cis), ou par l'utilisation du visage ou du doigt de l'usager (reconnaissance faciale ou de l'empreinte digitale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour renforcer le tout, la r&#233;ception et la consultation d'une notification sont &#224; l'origine de la production de la fameuse &lt;strong&gt;dopamine&lt;/strong&gt; chez l'usager. Il s'agit d'une hormone lib&#233;r&#233;e lors de la &#171; satisfaction d'un besoin, d'un d&#233;sir ou par l'accomplissement d'une activit&#233; gratifiante &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.inserm.fr/c-est-quoi/pour-le-plaisir-cest-quoi-la-dopamine/&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et qui procure du plaisir. Elle sert normalement &#224; favoriser des comportements indispensables pour la survie de tout individu, &#224; travers le &#171; circuit de la r&#233;compense &#187;. Ce d&#233;verrouillage tr&#232;s fr&#233;quent et souvent non contr&#244;l&#233; de l'appareil, dans le but de consulter les notifications, traduit donc chez l'usager une simple recherche de plaisir, non garantie mais facile d'acc&#232;s (contrairement au fait de cuisiner un plat pas trop mauvais ou de faire l'amour, activit&#233;s elles-aussi productrices de dopamine). Cette qu&#234;te du plaisir explique en partie que des usagers passent plusieurs heures par jour sur leur smartphone. Alors que pour l'usager la dopamine est la &lt;i&gt;fin&lt;/i&gt; (il recherche du plaisir), pour les concepteurs d'applis et de smartphone elle est seulement le &lt;i&gt;moyen &lt;/i&gt;qui permet d'augmenter le nombre de d&#233;verrouillage quotidiens (capter) et m&#233;caniquement le temps d'utilisation (captiver) du smartphone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; cette d&#233;ferlante de signaux et cette promesse de petits plaisirs accessibles moyennant peu d'efforts, l'usager peut d&#233;ployer des stratag&#232;mes pour r&#233;sister &#224; la &lt;i&gt;tentation&lt;/i&gt;, en agissant&lt;i&gt; &lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; sur le param&#233;trage du smartphone lui-m&#234;me : d&#233;sactivation des notifications, mise en mode silencieux ou en mode avion, d&#233;sactivation de certaines applications, utilisation d'applis promettant de limiter (ou &#171; rationaliser &#187;) son temps d'usage, interface aust&#232;re (noir et blanc) du smartphone, rallongement du code de d&#233;verrouillage.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; sur les conditions d'utilisation du smartphone : l'&#233;loigner physiquement (en dehors de la chambre la nuit, par exemple), couper internet (forfait avec peu de donn&#233;es internet, d&#233;sactivation de la box wifi apr&#232;s une certaine heure), travailler sa &#171; volont&#233; &#187; en pratiquant la m&#233;ditation, embarquer un &#171; sac analogique &#187; partout avec soi pour &#233;viter d'&#234;tre tent&#233; de sortir son smartphone.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Mais m&#234;me en d&#233;ployant toute ou une partie de ces stratag&#232;mes, l'usager peine &#224; diminuer suffisamment son temps d'&#233;cran (et donc &#224; &#234;tre satisfait de lui-m&#234;me). En effet, l'id&#233;e m&#234;me d'&lt;i&gt;avoir pu&lt;/i&gt; &#233;chapper &#224; une nouvelle (un message, une actualit&#233;) est bien souvent suffisante pour lui faire saisir et d&#233;verrouiller son smartphone. Par exemple, certains n'ont pas besoin de recevoir des notifications pour ouvrir plusieurs dizaines de fois par jour des applications d'actualit&#233; ou de presse en ligne, en qu&#234;te de l'info &#224; ne surtout pas manquer. Et faute de la d&#233;couvrir, ils se retrouvent souvent &#224; lire des articles sur des sujets dont ils se foutent royalement. Le smartphone peut donc reconditionner le fonctionnement du cerveau de l'usager afin de satisfaire l'objectif premier des concepteurs : qu'il y passe beaucoup de temps et si possible pour des occupations vari&#233;es. Ce qui est souvent d&#233;crit sous l'angle pathologique (syndrome FOMO, syndrome des vibrations fant&#244;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Syndrome FOMO pour Fear Of Missing Out, ou &#171; peur de rater quelque chose ; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) n'est en fait que la preuve de l'efficacit&#233; du travail des concepteurs du smartphone pour capter l'attention de l'usager. Ces concepteurs ne font qu'exploiter des aptitudes indispensables du cerveau humain, et cr&#233;ent des d&#233;terminismes d'ordre physiologique face auxquels la volont&#233; (la fameuse auto-r&#233;gulation) de l'usager ne peut pas tout. La d&#233;pendance qui se joue ici est donc en partie de l'ordre du r&#233;flexe, de l'incontr&#244;l&#233;, ce qui pourrait expliquer pourquoi le terme &#171; addiction &#187; est si souvent spontan&#233;ment employ&#233; par les usagers eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On imagine ais&#233;ment que passer beaucoup de temps sur le smartphone (&#234;tre &#171; captiv&#233; &#187;) d&#233;pend de l'&#226;ge des usagers (les enfants sont moins susceptibles de &#171; s'autor&#233;guler &#187;), du niveau d'&#233;ducation, mais aussi du type de m&#233;tier ou du temps pass&#233; dans les transports en commun. Ainsi, les personnes exer&#231;ant un travail o&#249; on attend beaucoup (vendeur de rue, kiosquier, guichetiers), et les personnes passant plusieurs heures par jour dans les transports en commun sont fort logiquement plus susceptibles de se tourner vers le smartphone pour faire passer le temps. Objet bien plus attractif qu'un livre, par ailleurs peu adapt&#233; aux temps morts de courte dur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre le principe g&#233;n&#233;ral du fonctionnement du smartphone, la conception des applications en elles-m&#234;mes permet de &lt;i&gt;captiver &lt;/i&gt;l'usager. Une partie de ces applis (et l'enti&#232;ret&#233; des plus utilis&#233;es dans le monde) emploie des m&#233;thodes bien connues pour augmenter le temps d'usage. Outre le circuit de r&#233;compense d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;, qui peut trouver &#224; s'exercer au sein de chaque application selon des formes diff&#233;rentes, on peut recenser un certain nombre d'autres techniques :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La &lt;strong&gt;g&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;amifi&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;c&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;ation&lt;/strong&gt; exploite la pr&#233;disposition des humains au jeu. Il s'agit de donner une apparence et un fonctionnement&lt;i&gt; &lt;/i&gt;ludiques &#224; une application, afin de &#171; motiver &#187; l'usager &#224; accomplir un certain nombre d'actions. Les interfaces gamifi&#233;es sont color&#233;es, simplistes, anim&#233;es, et les angles des boutons arrondis. Les interfaces de Facebook et YouTube, notamment le bouton &#171; play &#187; des vid&#233;os, ont &#233;volu&#233; dans ce sens depuis le d&#233;but de leur existence. Les applications dites utilitaires sont aussi concern&#233;es : applications bancaires, de sant&#233;, de gestion de l'&#233;lectricit&#233; (comme HelloWatt). Pour cette derni&#232;re, la gamification consiste &#224; dresser un classement des propri&#233;taires de maison en fonction des &#233;conomies d'&#233;nergie qu'ils r&#233;alisent. Les applications comme Wooclap ou Kahoot permettent, dans les conf&#233;rences o&#249; les auditeurs s'endorment, de faire des &lt;i&gt;quiz&lt;/i&gt; et de classer les participants en fonction de leurs r&#233;ponses. Strava a fait de la course &#224; pied et du cyclisme un jeu (et une comp&#233;tition) grandeur nature, en octroyant des KOP (King of the moutain) aux usagers, soit des records de vitesse sur des &#171; segments &#187; (des portions de parcours). Duolingo promet d'apprendre une langue avec des exercices quotidiens, en r&#233;compensant l'usager de points d'XP, de &lt;i&gt;streaks&lt;/i&gt; et en le classant au sein d'une ligue. Ce qui motive l'usager est encore une fois la promesse d'une r&#233;compense et de son corollaire, la dopamine, qui va produire un sentiment de bien-&#234;tre passager.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Le &lt;strong&gt;d&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#233;filement infini&lt;/strong&gt;, qui concernent les r&#233;seaux sociaux ou les m&#233;dias en ligne. Le &lt;i&gt;scroll&lt;/i&gt; n'a alors pas de fin physique (seulement celle pos&#233;e par la volont&#233; de l'usager ou la survenue d'un &#233;v&#233;nement ext&#233;rieur), et surtout l'espoir de tomber sur &lt;i&gt;la &lt;/i&gt;publication peut retenir l'usager des heures durant (en qu&#234;te, encore une fois, d'une r&#233;compense al&#233;atoire).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Les &lt;strong&gt;d&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;ark&lt;/strong&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;strong&gt;patterns&lt;/strong&gt; est un terme d&#233;signant les techniques mises en place par les d&#233;veloppeurs pour que l'usager passe plus de temps sur l'appli ou s'y rende plus souvent. Par exemple la lecture automatique des vid&#233;os suivantes une fois la premi&#232;re enclench&#233;e, le badge &#171; non lu &#187; sur un message ou &#171; est en train d'&#233;crire &#187; dans un canal de messagerie instantan&#233;e. D'autres techniques relevant aussi des &lt;i&gt;dark patterns &lt;/i&gt;ont &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;es, mais &#224; d'autres fins : faire payer l'usager, collecter ses donn&#233;es personnelles, arracher son consentement aux &#171; conditions g&#233;n&#233;rales d'utilisation &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avions d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; dans un autre article&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://lundi.am/Smashphone&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le smartphone est un objet qui a &#233;t&#233; con&#231;u pour &#234;tre personnalis&#233;. Cette &lt;strong&gt;personnalisation&lt;/strong&gt; est encore une volont&#233; des concepteurs, cette fois dans une logique commerciale rappelant la classique recherche de fid&#233;lisation du client vis-&#224;-vis d'une marque ou d'une enseigne, afin qu'il en consomme les marchandises. C'est ainsi que les &#201;tats (et l'Union europ&#233;enne) veulent faire de l'objet une pi&#232;ce d'identit&#233;, ou que les enqu&#234;teurs consid&#232;rent que la position d'un smartphone indique n&#233;cessairement celle de son propri&#233;taire. Le smartphone &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; l'individu. C'est parce que l'usager est constamment encourag&#233; &#224; tout faire en son nom propre, depuis son smartphone, qu'il s'attache &#224; l'objet et &#233;prouve ensuite des difficult&#233;s pour s'en d&#233;tacher (il en devient &lt;i&gt;captif&lt;/i&gt;). Un corollaire de cet &#233;tat de fait est que tout critique du smartphone pr&#233;sente le risque d'&#234;tre prise comme une critique de l'usager lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, celui-ci &lt;strong&gt;centralise&lt;/strong&gt; de nombreuses actions et d&#233;marches de sa vie, cr&#233;ant des liens de d&#233;pendance de diverses natures : affective (messages, photos, contenus intimes), organisationnelle (agenda, groupes de discussion), administrative (CAF, identit&#233;, la Poste), professionnelle (messageries), ou tout simplement &#233;motionnelle (applications de divertissement). Cette d&#233;pendance concernant de nombreux aspects de la vie de l'usager, toute perspective de rupture (coupure d'&#233;lectricit&#233; ou d'internet, perte de l'objet) devient effrayante car synonyme de mise en p&#233;ril des fonctions assur&#233;es (et donc du d&#233;roul&#233; paisible du quotidien de l'usager). Encore une autre modalit&#233; de captivit&#233; pour l'usager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comparaison avec l'ordinateur permet de mieux comprendre pourquoi cette personnalisation du smartphone rend l'usager captif de l'objet. Premi&#232;rement, l'ordinateur n'exige pas une personnalisation pouss&#233;e pour fonctionner normalement, &#224; l'inverse du smartphone. Ce dernier est associ&#233; &#224; un num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone, lui-m&#234;me associ&#233; &#224; une identit&#233;, quand l'ordinateur peut offrir diff&#233;rentes sessions pour diff&#233;rents usagers. La pr&#233;sence par d&#233;faut d'internet sur smartphone est associ&#233;e &#224; l'identit&#233; de l'usager (la carte SIM et les &lt;i&gt;gigas&lt;/i&gt; d'internet qui vont avec), &#224; la diff&#233;rence de l'ordinateur dont le type de connexion internet par d&#233;faut est le wifi ou le c&#226;ble &#171; Ethernet &#187;. Toutes les actions r&#233;alis&#233;es sur smartphone le sont depuis des applications t&#233;l&#233;charg&#233;es gr&#226;ce &#224; un compte (pr&#233;sum&#233;) nominatif sur des magasins d'applications (Apple Store, Google Play), quand les actions r&#233;alis&#233;es sur ordinateur peuvent l'&#234;tre depuis des logiciels t&#233;l&#233;charg&#233;s sans associer son identit&#233;, ou depuis un navigateur internet anonymisant (comme Tor). Cette derni&#232;re distinction a tendance &#224; s'effacer puisque des applications grand public comme WhatsApp et Signal exigent de disposer (obligation contournable pour la seconde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En utilisant &#171; Signal-cli &#187;, un utilitaire d&#233;velopp&#233; afin de pouvoir activer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) d'un smartphone pour fonctionner sur ordinateur, et que les ordinateurs r&#233;cents sont livr&#233;s avec des syst&#232;mes d'exploitation semblables &#224; ceux du smartphone (personnalisation). Les applications sur smartphone, d&#233;j&#224; reliables &#224; l'identit&#233; de l'usager lors du t&#233;l&#233;chargement, requi&#232;rent de nouveau une identification (souvent avec un num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone, parfois m&#234;me l'identit&#233; propre de l'usager) lors de l'inscription, ainsi que l'acceptation de conditions g&#233;n&#233;rales d'utilisation particuli&#232;rement intrusives pour la vie priv&#233;e. Si avoir des usages &#233;quivalents sur l'ordinateur n&#233;cessite souvent aussi de cr&#233;er des comptes personnels, il y est plus facile de rester anonyme ou de pr&#233;server sa vie priv&#233;e, en saisissant par exemple une adresse mail non reli&#233;e &#224; l'identit&#233; de l'usager, plut&#244;t qu'un num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone. Il faut noter qu'il existe des usages du smartphone (syst&#232;me d'exploitation &lt;i&gt;Graphene OS&lt;/i&gt;) et de l'ordinateur (syst&#232;me d'exploitation portable &lt;i&gt;Tails&lt;/i&gt;) relativement compatibles avec la vie priv&#233;e. Mais ces usages sont ne sont pas ceux du &#171; grand public &#187; et sont clairement d&#233;courag&#233;s par les &#201;tats et les entreprises, qui pr&#233;f&#232;rent des usagers partageant leurs donn&#233;es personnelles et ne rendent donc pas disponibles sur ces syst&#232;mes d'exploitation alternatifs les applications qu'ils d&#233;veloppent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde diff&#233;rence fondamentale tient &#224; la portabilit&#233; bien plus effective du smartphone. Dans une poche, autour du cou, dans un sac, il est transportable et consultable facilement (discr&#232;tement, rapidement), partout (dans le bus, en marchant, en conduisant, aux toilettes) et avec une connexion internet embarqu&#233;e. Les ordinateurs portables n&#233;cessitent, pour l'&#233;crasante majorit&#233; des usages, une connexion internet fournie par un appareil tiers (une box wifi), et surtout ne peuvent pas &#234;tre utilis&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re que d&#233;crit ci-dessus pour le smartphone. On se trimballe beaucoup moins avec son ordinateur &#8211; m&#234;me portable &#8211; sur soi qu'avec son smartphone, lequel a bien souvent la g&#233;olocalisation activ&#233;e en permanence, de m&#234;me que le wifi, et dialogue en continu avec les antennes t&#233;l&#233;phoniques, permettant de suivre facilement son propri&#233;taire &#224; la trace. A l'inverse, un ordinateur est rarement sorti et connect&#233; &#224; internet durant son transport, ou alors il l'est mais &#224; un routeur wifi &#8211; ou un partage de connexion de smartphone &#8211; auquel l'usager peut cacher son adresse MAC ainsi que le contenu de sa navigation, &#224; l'aide d'un VPN ou de Tor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La personnalisation, qui installe une d&#233;pendance de l'usager &#224; l'appareil, va donc beaucoup moins de soi sur ordinateur. C'est pourquoi mettre en commun un smartphone, comme on met en commun un ordinateur ou une voiture, est une piste int&#233;ressante pour combattre cette d&#233;pendance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Possibilit&#233; d&#233;taill&#233;e dans le Guide Comment vivre sans smartphone, dont la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un smartphone sans internet est comme un livre sans pages. Il est &#233;vident que la d&#233;pendance au smartphone (dans toutes ses composantes : capter, captiver et rendre captif) serait bien moins intense sans un acc&#232;s permanent, quasi ubiquiste et illimit&#233; &#224; une connexion internet. Cette derni&#232;re est la condition indispensable pour de nombreux usages &#224; fort potentiel addictif (r&#233;seaux sociaux, jeux en ligne, IA, jeux d'argent, messageries, presse). Dans le smartphone comme dans l'ordinateur connect&#233; &#224; internet, r&#233;side la &lt;i&gt;potentialit&#233; &lt;/i&gt;d'une accessibilit&#233; &#224; &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt;, ce qui fait notamment que quand on cherche une information on peut se perdre, ou plut&#244;t ne jamais finir de la chercher (m&#234;me si les moteurs de recherche IA proposent d&#233;sormais des r&#233;ponses soi-disant exhaustives ou synth&#233;tis&#233;es aux requ&#234;tes de l'usager ; au secours). Ainsi on pourrait arguer que le probl&#232;me n'est pas tant le smartphone, qu'internet. Mais m&#234;me avec une connexion internet, &lt;strong&gt;l'ordinateur n&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;e peut pas &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#224; ce point&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; coloniser le quotidien&lt;/strong&gt; comme le fait le smartphone (sauf &#224; rester le cul sur une chaise toute la journ&#233;e), du fait qu'il n'est pas utilisable &#224; tout moment et en tous lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'issue de cette premi&#232;re partie, on comprend mieux pourquoi d'aucuns comparent le smartphone &#224; une drogue. C'est dans sa conception m&#234;me que r&#233;sident les germes de cet attachement en apparence irrationnel. Mais aucune drogue n'&#233;tant indispensable pour passer une fronti&#232;re ou louer une trottinette &#233;lectrique dans la rue, la comparaison est r&#233;ductrice et surtout invisibilise le r&#244;le d'autres institutions et entit&#233;s dans la fabrication de cette d&#233;pendance. Si la vie des usagers se r&#233;-organise progressivement autour de l'objet, ce n'est ni le r&#233;sultat d'une addiction incontr&#244;l&#233;e, ni celui d'un choix fait apr&#232;s m&#251;re r&#233;flexion. C'est la soci&#233;t&#233; m&#234;me qui est progressivement r&#233;organis&#233;e autour de cet objet, sous l'impulsion des &#201;tats et de ses entreprises, des entreprises priv&#233;es ainsi que des autres usagers et de leurs exigences reconfigur&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. La d&#233;pendance organis&#233;e par les institutions&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous faisons r&#233;f&#233;rence ici aux institutions qui organisent la vie en soci&#233;t&#233;, celle d'un citoyen &#171; normal &#187; : solliciter des aides sociales, voyager en train, &#233;tablir une procuration de vote, payer ses achats, liquider une entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;D&#233;mat&#233;rialisation/num&#233;risation des services publics&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le smartphone acquiert un statut de plus en plus indispensable pour mener une vie administrative sereine, c'est parce que les d&#233;marches n&#233;cessaires pour acc&#233;der aux diff&#233;rents services publics sont progressivement num&#233;ris&#233;es. L'administration fran&#231;aise ayant la r&#233;putation d'&#234;tre complexe et fastidieuse (la paperasse !), il n'y a pas eu besoin de beaucoup argumenter pour faire appel au num&#233;rique et ses promesses de simplification. Ce processus est souvent appel&#233; &#171; d&#233;mat&#233;rialisation &#187; ou &#171; num&#233;risation &#187;, et d&#233;signe la possibilit&#233; (ou l'obligation) de faire en ligne&lt;i&gt; &lt;/i&gt;tout ou partie de ses d&#233;marches aupr&#232;s de l'administration fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concr&#232;tement, les d&#233;marches qui &#233;taient auparavant r&#233;alis&#233;es &#224; des guichets physiques de l'administration (pr&#233;fecture, mairie, commissariat, CAF, centre des imp&#244;ts) ou par l'envoi de courriers, les documents ou informations qui &#233;taient obtenus par courrier ou sur rendez-vous, sont d&#233;sormais r&#233;alisables ou disponibles sur autant d'&lt;i&gt;espaces personnels &lt;/i&gt;(chacune ayant son application smartphone d&#233;di&#233;e) accessibles moyennant des codes d'acc&#232;s, une connexion internet et un ordinateur, un smartphone ou une tablette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut caract&#233;riser ce mouvement pour bien comprendre pourquoi il est difficile de l'appr&#233;hender et donc de lui r&#233;sister :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;sur tous les fronts &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#224; la fois&lt;/strong&gt; : CAF, mon Espace Sant&#233;, Ameli, Carte Vitale, impots.gouv, France Travail, Identit&#233; Num&#233;rique, Crous (Izly).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;pas brutal mais progressif&lt;/strong&gt; : les obligations (de poss&#233;der un espace personnel, de faire une mise &#224; jour) sont &#233;chelonn&#233;es dans le temps et diff&#233;renci&#233;es selon les publics.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;jamais strictement obligatoire &lt;/strong&gt; : il existe des alternatives non-num&#233;riques &#224; (quasiment) toutes les d&#233;marches.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &#8230; mais &lt;strong&gt;des &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;alternatives &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;complexe&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;s&lt;/strong&gt; (donc plus propices au renoncement &#8211; &#224; ses droits &#8211; ou &#224; la r&#233;signation &#8211; je fais la d&#233;marche en ligne) et &lt;strong&gt;plus co&#251;teuse&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;s&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;(en temps et en argent)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;r&#233;duction &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;concomitante &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;des &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;alternatives&lt;/strong&gt; : diminution du nombre de guichets, restriction des horaires d'ouverture, n&#233;cessit&#233; de trouver un cr&#233;neau pour un rendez-vous, temps d'attente &#233;lev&#233;, restructuration des services pour satisfaire prioritairement les usagers en ligne (&lt;i&gt;chat&lt;/i&gt;, messageries internes aux espaces personnels).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Smartphonisation des services publics&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise en place d'applications pour acc&#233;der &#224; ces services publics est une modalit&#233; sp&#233;cifique de ce mouvement, dans lequel la num&#233;risation se concr&#233;tise sp&#233;cifiquement par le smartphone. Ce qui vient d'&#234;tre d&#233;crit s'applique donc &#233;galement au smartphone, mais il y a quelques sp&#233;cificit&#233;s en plus. Le d&#233;veloppement des applications a pour effet de scinder en deux cat&#233;gories l'exp&#233;rience des usagers : simple, rapide et &#233;conomique pour les d&#233;tenteurs de l'application, complexe, long et plus co&#251;teux pour les personnes s'y refusant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, des &lt;strong&gt;discours&lt;/strong&gt; sont produits afin de renforcer la smartphonisation des services publics, et ce sur diff&#233;rents registres :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;naturaliser&lt;/strong&gt; : le basculement de toutes les d&#233;marches sur smartphone est une simple r&#233;ponse aux nouveaux comportements des &#171; consommateurs &#187; (tout faire sur smartphone), sorte de processus inarr&#234;table, face auquel on ne peut rien faire si ce n'est &#171; prendre le train en marche &#187;. Pour renforcer ce discours, les services de l'&#201;tat communiquent r&#233;guli&#232;rement des donn&#233;es sur le nombre de personnes ayant t&#233;l&#233;charg&#233; l'appli ou le nombre de connexions par mois.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;juste l&#224; pour &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;aider&lt;/strong&gt; : il s'agit avant tout de faciliter la vie des gens, de s'adapter &#224; leurs nouvelles habitudes de consommation.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;ef&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;frayer&lt;/strong&gt; : puisque qu'on vit dans une soci&#233;t&#233; dangereuse, ces applis sont d&#233;velopp&#233;es pour am&#233;liorer la s&#233;curit&#233; des usagers, les aider &#224; &#233;viter la fraude, toute en respectant leur vie priv&#233;e.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;c&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;ulpabiliser &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;l'usager&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt; : une partie des agents ou des entreprises du service public, amen&#233;s &#224; mettre en &#339;uvre cette num&#233;risation aupr&#232;s des usagers, en remettent une couche : il faut vivre avec son temps, il n'y a pas le choix, de toute fa&#231;on on n'y peut rien c'est comme &#231;a.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;victimiser&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt; : les personnes voulant faire sans l'appli sont soit &#226;g&#233;es, soit pr&#233;caires, soit peu &#224; l'aise avec les outils num&#233;riques (ce sont les &#171; illectronistes &#187;).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;discr&#233;diter&lt;/strong&gt; : pour le reste, ce sont des archa&#239;ques, qui n'ont rien compris &#224; leur &#233;poque, sont favorables aux fraudes et aux escroqueries, des gens stupides, ou pire : ayant des choses &#224; cacher.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Rentrons maintenant un peu dans les d&#233;tails de la smartphonisation des services publics avec quelques cas d'usages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Cas d'usage 1 : faire des d&#233;marches en ligne sans smartphone&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, toute d&#233;marche administrative effectu&#233;e en ligne se fait depuis un espace personnel d&#233;di&#233;. Pour effectuer ces d&#233;marches, il faut se connecter &#224; l'espace personnel (mot de passe et identifiant, avec parfois en plus un code re&#231;u par sms ou mail), et occasionnellement prouver son identit&#233; (pour les d&#233;marches &#171; sensibles). Il y a deux moyens de se connecter et prouver son identit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; FranceConnect : ce moyen est surtout connu pour permettre de se connecter &#171; &#224; plus de 1500 services en utilisant un compte et un mot de passe que vous poss&#233;dez d&#233;j&#224; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.franceconnect.gouv.fr/&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'usager peut utiliser ses identifiants impots.gouv, ameli.fr ou MSA ; ou bien directement une application smartphone (Identit&#233; Num&#233;rique La Poste, France Identit&#233; ou TrustMe). Mais pour la v&#233;rification d'identit&#233;, son emploi est rare, c'est surtout FranceConnect+ qui est utilis&#233;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;FranceConnect&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;+ &lt;/strong&gt; :&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;r&#233;serv&#233; aux op&#233;rations plus sensibles telles que vote par procuration, inscription &#224; une formation &#233;ligible au compte personnel de formation (CPF), cr&#233;ation d'une soci&#233;t&#233; agricole type GAEC ou EARL ou d&#233;claration d'une cessation d'entreprise (guichet unique INPI), renouvellement de papiers d'identit&#233; &#224; l'&#233;tranger, acc&#232;s aux aides MaPrimR&#233;nov'. Il est &lt;strong&gt;seulement accessible &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;via&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; les applications smartphone&lt;/strong&gt; France identit&#233; et l'Identit&#233; Num&#233;rique La Poste.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;FranceConnect+ est obligatoire pour mener &#224; leur terme un certain nombre de d&#233;marches courantes, ce qui explique que lorsqu'on n'a pas de smartphone, des alternatives existent tout de m&#234;me au cas par cas. Mais il faut chercher tr&#232;s longtemps pour d&#233;couvrir leur existence. Par exemple, pour finaliser une inscription &#224; une formation&lt;i&gt; via&lt;/i&gt; le CPF&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.moncompteformation.gouv.fr/espace-public/je-ne-remplis-pas-les-condi&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sans FranceConnect+, il faudra envoyer un courrier, aller r&#233;ceptionner une lettre recommand&#233;e puis attendre un mail, la proc&#233;dure prenant environ un mois. Pour esp&#233;rer touche Ma Prime R&#233;nov' il faut demander l'envoi d'un code par courrier &#224; son adresse fiscale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.effy.fr/magazine/maprimerenov-securite-renforce-comptes-demandeurs&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour cr&#233;er son entreprise, en modifier les statuts ou d&#233;clarer une cessation d'activit&#233; il faudra passer par la plateforme INPI+ et au moment de la signature, payer les services d'une entreprise sp&#233;cialis&#233;e pour certifier sa signature en ligne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://procedures.inpi.fr/?/account/presentation ; https://www.inpi.fr/realiser&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou bien apparemment se cr&#233;er un compte LexCommunity&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.francenum.gouv.fr/formations/guichet-unique-des-formalites-comment-s&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La certification de son identit&#233; dans un bureau de poste, avec l'Identit&#233; num&#233;rique La Poste est souvent pr&#233;sent&#233;e comme une alternative, mais n&#233;cessite malgr&#233; tout de t&#233;l&#233;charger cette application &#224; la fin. Il semblerait qu'il soit encore possible, dans tous les cas, de se passer de smartphone en envoyant des courriers, mais nous n'avons trouv&#233; &#233;voqu&#233;e cette possibilit&#233; que pour le CPF, et seulement dans des avis d'usagers du service public&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/6816129_aller-a-la-poste-ne-&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des forums de discussion ou des &lt;i&gt;sub &lt;/i&gt;Reddit. Prendre le smartphone d'un proche est &#233;galement une alternative envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les personnes vivant &#224; l'&#233;tranger, elles n'ont bien souvent d'autre choix, pour s'identifier &#224; certains services, que de recourir &#224; l'application L'Identit&#233; Num&#233;rique La Poste. Si l'usager poss&#232;de d&#233;j&#224; des identifiants Am&#233;li, imp&#244;ts ou MSA, il peut utiliser France Connect pour se connecter aux autres services. Mais dans le cas contraire, quand il ne poss&#232;de pas d&#233;j&#224; de compte sur ces espaces personnels (ce qui est fr&#233;quent pour les personnes ayant v&#233;cu jusqu'&#224; leurs 18 ans et plus &#224; l'&#233;tranger), il devra passer par l'Identit&#233; Num&#233;rique La Poste. Donc obligatoirement utiliser un smartphone, comme indiqu&#233; dans la rubrique &#171; Aide &#187; de FranceConnect&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://aide.franceconnect.gouv.fr/faq/comprendre-franceconnect/conditions-utili&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il doit utiliser FranceConnect+ (n&#233;cessaire pour &#233;tablir une procuration par exemple), il n'a pas d'autre solution que d'utiliser L'Identit&#233; Num&#233;rique La Poste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.femmexpat.com/expatriation/vie-dexpat/identite-numerique-la-poste/&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La r&#233;alisation des d&#233;marches par papier ou en se d&#233;pla&#231;ant dans les consulats est beaucoup plus incertaine &#224; l'&#233;tranger. Seules quelques d&#233;marches sont r&#233;alisables ainsi, et pour trouver des informations pr&#233;cises il faut &#233;cumer les commentaires sous des articles d'obscurs partis politiques comme l'Alliance Solidaire des Fran&#231;ais &#224; l'&#201;tranger&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://alliancesolidaire.org/2025/12/05/identite-numerique-vers-le-renouvelleme&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'acc&#232;s num&#233;ris&#233; aux services publics notamment via la connexion aux espaces personnels est donc :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;tr&#232;s complexe &lt;/strong&gt; : la diff&#233;rence entre FranceConnect et FranceConnect+ est peu compr&#233;hensible et incite syst&#233;matiquement &#224; adopter l'appli France identit&#233;, m&#234;me lorsque ce n'est pas n&#233;cessaire. Les possibilit&#233;s de faire sans smartphone sont difficiles &#224; d&#233;busquer.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;parfois &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;payant&lt;/strong&gt;, comme avec la signature &#233;lectronique authentifi&#233;e requise si on ne veut pas passer par les applications.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;truff&#233; de bugs&lt;/strong&gt; : les t&#233;moignages d'usagers du service publics, sur le site internet d&#233;di&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, montrent que m&#234;me les possesseurs de smartphone font face &#224; de nombreux bugs ou n'arrivent pas au terme de leurs d&#233;marches administratives (QR code ne fonctionnant pas, identit&#233; non reconnue, etc).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;d&#233;courageant &lt;/strong&gt; : la tonalit&#233; des t&#233;moignages sur ce m&#234;me site en dit long sur le degr&#233; de d&#233;sarroi de certains usagers, qui gal&#232;rent seuls derri&#232;re leur ordi.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;conditionn&#233; &#224; la possession d'un mat&#233;riel &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;sp&#233;cifique&lt;/strong&gt; : iOS 16.6 et Android 11 pour France Identit&#233;, iOS 16 et Android 12 pour L'Identit&#233; Num&#233;rique La Poste. Les syst&#232;mes d'exploitation alternatifs (comme GrapheneOS) et les smartphones &#171; trop vieux &#187; sont donc exclus.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;conditionn&#233; &#224; la possession d'un smartphone&lt;/strong&gt;, pour les Fran&#231;ais &#224; l'&#233;tranger.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;impossible pour &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;de nombreux publics&lt;/strong&gt; : les personnes &#233;trang&#232;res pr&#233;sentes sur le territoire fran&#231;ais (ce qui pose probl&#232;me pour utiliser les droits de son CPF par exemple), mais &#233;galement &#171; les mineurs, les ressortissants europ&#233;ens n'ayant pas besoin de permis de s&#233;jour pour travailler en France, les r&#233;sidents disposant d'un permis de s&#233;jour de 4 ans &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/FranceConnect#cite_note-14&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, si on en croit la page Wikip&#233;dia d&#233;di&#233;e.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Le D&#233;fenseur des Droits, dans son dernier rapport annuel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2026-04/ddd_rapport-annuel&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, dresse des constats similaires sur la base de l'enqu&#234;te qu'ils ont r&#233;alis&#233;e : &lt;i&gt;&#171; La d&#233;mat&#233;rialisation des proc&#233;dures, la rar&#233;faction des guichets avec un interlocuteur humain ou encore la complexification des parcours administratifs, cr&#233;ent des obstacles structurels &#224; l'acc&#232;s effectif aux droits. &#187; &lt;/i&gt; ;&lt;i&gt; &#171; Plus d'une personne sur deux dit &#234;tre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;en difficult&#233; pour faire des d&#233;marches num&#233;ris&#233;es seule. &#187; (cela fait beaucoup d'illectronistes)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'annonce r&#233;cente de la sortie d'une &#171; m&#233;ga app &#187; d'&#201;tat en octobre prochain, r&#233;unissant tous les espaces personnels au sein d'une seule application accessible directement avec FranceConnect, t&#233;moigne bien de cette volont&#233; de &lt;strong&gt;simplifier avant tout la vie des possesseurs de smartphone&lt;/strong&gt;. Le nombre de codes d'acc&#232;s &#224; g&#233;rer pour acc&#233;der aux diff&#233;rents &#171; espaces personnels &#187; ayant &#233;t&#233; d&#233;multipli&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, la promesse d'un acc&#232;s unique simplifi&#233; prend son sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si r&#233;pondre aux probl&#232;mes pos&#233;s par la num&#233;risation avec encore plus de num&#233;risation peut para&#238;tre stupide, cela poss&#232;de sa propre logique : &lt;strong&gt;en laissant pourrir la situation, ou en cr&#233;ant une situation d&#233;testable pour l'usager&lt;/strong&gt;, on le rend plus susceptible d'accepter un changement suppl&#233;mentaire promettant d'avantage de simplicit&#233; (une sorte de rem&#232;de miracle). Une fois que la majorit&#233; a adopt&#233; la nouvelle solution (la m&#233;ga app mentionn&#233;e plus haut, l'appli France Identit&#233;), ceux qui sont laiss&#233;s de c&#244;t&#233; seront discr&#233;dit&#233;s comme &#233;tant soit des victimes (de leur illectronisme), soit des suspects, soit des &#8230; Amish.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'usager adopte donc progressivement ces applis ce n'est pas apr&#232;s m&#251;re r&#233;flexion sur les avantages d&#233;cid&#233;ment incomparables qu'offre le num&#233;rique dans sa vie, mais plus probablement apr&#232;s une nouvelle session de paperasse infructueuse ou dans l'urgence : &lt;strong&gt;un choix &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;sous contrainte, une acceptation &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;de guerre lasse &lt;/strong&gt;face aux alternatives assur&#233;ment d&#233;courageantes (lorsqu'il sait qu'elles existent). Cette illusion du choix laiss&#233; rend les usagers captifs de ces applis, car refuser de les utiliser peut parfois &#234;tre synonyme de renoncement &#224; des droits sociaux (si on veut faire une formation avec son CPF par exemple). On comprend bien que face &#224; l'envoi de courriers, au rallongement des attentes, aux allers-retours &#224; la Poste ou dans des administrations quelconques sans garantie de r&#233;sultats, aux horaires d'ouverture de ces bureaux, il soit plus simple de finir par t&#233;l&#233;charger les applis France Identit&#233; ou L'Identit&#233; num&#233;rique La Poste sur son smartphone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Cas d'usage 2 : prendre le train (en payant)&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la SNCF, le diptyque &#171; complexe et co&#251;teux &#187; qui caract&#233;rise la situation des non-d&#233;tenteurs de smartphone fonctionne &#224; merveille. Acheter un billet de train sans smartphone ni ordinateur est tout &#224; fait possible, mais c'est plus complexe. On peut aller en gare, en qu&#234;te d'un guichet physique qui n'a pas encore ferm&#233;, ou bien d'une borne automatique. Parfois il faudra faire la queue longtemps, ce qui est logique car la SNCF consid&#233;rant que tous les probl&#232;mes peuvent se r&#233;soudre depuis son application, elle affecte moins de moyens au traitement physique des demandes. Pour acheter un billet de TER, on peut aussi appeler un num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone, mais chaque r&#233;gion poss&#232;de son propre num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone et ses propres horaires d'ouverture de son standard t&#233;l&#233;phonique. Enfin, on peut se rendre aupr&#232;s des quelques commerces locaux vendant des tickets (bureaux de tabacs, supermarch&#233;s, postes, mairies), dont la liste est disponible sur le site internet TER de chaque r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre on ne pourra pas acc&#233;der &#224; certains produits disponibles uniquement sur internet : voyager en Ouigo (les trains &lt;i&gt;low cost&lt;/i&gt;), acc&#233;der &#224; certains tarifs avantageux (comme les TER &#224; 5 &#8364; en r&#233;gion Grand Est), &#224; certains abonnements (carte de r&#233;duction &#171; Fluo &#187; dans le Grand Est). De plus, si notre TGV ou notre Intercit&#233;s arrive en retard, on ne pourra pas b&#233;n&#233;ficier de la garantie G30, qui permet d'&#234;tre en partie rembours&#233; (sous forme de bon de commande) du prix de son billet d&#232;s 30 minutes de retard. En effet pour b&#233;n&#233;ficier de cette garantie il faut faire une d&#233;marche depuis internet et obligatoirement ouvrir un compte personnel SNCF. Pour r&#233;server une place v&#233;lo &#224; bord d'un TER, il faut obligatoirement passer par internet et imprimer sa petite &#233;tiquette,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;au risque de se voir refuser l'acc&#232;s &#224; certains trains, quand les titulaires d'un smartphone peuvent eux la fournir directement via un QR code.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on choisit d'acheter son billet de train sur ordinateur, il faudra se d&#233;brouiller pour l'imprimer soi-m&#234;me, ou bien le t&#233;l&#233;charger sur un autre support (un ordinateur par exemple), &#224; pr&#233;senter lors du contr&#244;le. M&#234;me si tous les billets achet&#233;s en ligne sont nominatifs et peuvent &#234;tre retrouv&#233;s dans son petit appareil par le contr&#244;leur directement &#224; bord du train, il faut quand m&#234;me disposer d'un titre de transport &#224; pr&#233;senter. Si vous n'avez pas de titre de transport TER et m&#234;me si vous &#234;tes mont&#233;e &#224; une gare d&#233;pourvue de distributeur et de guichet, vous devrez vous acquitter du &#171; tarif de bord &#187; (autre nom pour &#171; amende tr&#232;s sal&#233;e &#187;), car il n'est plus possible d'acheter son billet &#224; bord &#224; un tarif normal. D'ailleurs, ce contr&#244;le du titre de transport est d&#233;sormais souvent associ&#233; &#224; une v&#233;rification d'identit&#233;, et les titulaires d'un smartphone gagneront de pr&#233;cieuses secondes car ils peuvent d&#233;sormais faire scanner en une seule fois leur titre de transport et leur titre d'identit&#233;, gr&#226;ce &#224; un QR code unique g&#233;n&#233;r&#233; par l'appli France Identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Cas d'usage 3 : b&#233;n&#233;ficier d'un service Crous &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour utiliser la machine &#224; laver dans la r&#233;sidence, faire des photocopies &#224; la fac, ou manger au restaurant universitaire, les &#233;tudiants doivent payer avec Izly, la &#171; solution &#187; de paiement du Crous. Ils doivent se cr&#233;er un compte et verser de l'argent sur leur carte &#233;tudiant physique &lt;i&gt;via&lt;/i&gt; un ordinateur, ou directement t&#233;l&#233;charger l'appli et l'abonder en argent. Fini le liquide et la carte bancaire. M&#234;me si le repas co&#251;te d&#233;sormais 1 &#8364; pour tous les d&#233;tenteurs du statut &#233;tudiant, le Crous continue d'imposer ce seul moyen de paiement. De plus, les &#233;tudiants qui payent avec l'application en caf&#233;t&#233;ria peuvent accumuler des points leur permettant de se voir offrir des produits. Sans Izly, les &#233;tudiants doivent donc payer leur repas 8 &#8364;, ce que bien-s&#251;r aucun d'entre eux ne se r&#233;sout &#224; faire. Il est possible de recharger sa carte en liquide, mais il faut quand m&#234;me disposer d'un compte et se pr&#233;senter aux horaires d'ouverture d'un guichet (car il est impossible de recharger au moment de payer son repas).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux derniers cas d'usages illustrent bien l'autre &#233;cueil de la vie sans smartphone dans l'acc&#232;s aux service publics : le risque de payer plus cher, voire de ne pas acc&#233;der du tout au service convoit&#233;. En interdisant l'acc&#232;s aux tarifs moins &#233;lev&#233;s aux non-d&#233;tenteurs de l'appli ou du smartphone, on leur instille la pens&#233;e que leur choix n'est pas &lt;i&gt;rationnel&lt;/i&gt;, pas &lt;i&gt;rentable&lt;/i&gt;, qu'au fond s'ils sont l&#233;s&#233;s c'est uniquement de leur fait. Quand on conna&#238;t les difficult&#233;s financi&#232;res structurelles des &#233;tudiants, on se doute bien que leur utilisation de l'appli SNCF-connect ou de Izly r&#233;sulte d'un choix, encore une fois, r&#233;alis&#233; sous contrainte. Captifs, cette fois, de leur situation &#233;conomique pr&#233;caire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les entreprises priv&#233;es jouissent de la &#171; libert&#233; d'entreprendre &#187;, donc elles sont moins oblig&#233;es d'y mettre les formes que l'&#201;tat, qui doit th&#233;oriquement respecter un droit d'&#233;galit&#233; d'acc&#232;s des usagers au service public. Vis-&#224;-vis des entreprises l'individu n'est plus usager mais &#171; consommateur &#187;, et donc libre d'aller voir ailleurs si les services qu'elle vend ne lui conviennent pas. La smartphonisation men&#233;e par ces entreprises a des cons&#233;quences assez similaires aux transformations men&#233;es par l'&#201;tat et d&#233;crites ci-dessus. La pratique est simple : les entreprises restreignent l'acc&#232;s &#224; leurs services aux seuls possesseurs de leur application (ou d'une application sp&#233;cifique), donc &#224; un smartphone la plupart du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans d'autres pays que la France, des commerces n'acceptent plus d'argent liquide, ni le &#171; sans contact &#187; par carte bancaire. Souvent c'est une application (Nequi en Colombie, Yape au P&#233;rou, Deuna en &#201;quateur) qui permet de payer un commer&#231;ant (ou toute autre personne devant recevoir de l'argent) depuis son smartphone, en scannant un QR code correspondant aux coordonn&#233;es bancaires de la personne &#224; payer. Dans ces pays les propri&#233;taires exigent souvent que les loyers soient vir&#233;s par le locataire &lt;i&gt;via&lt;/i&gt; de telles applications, et non plus&lt;i&gt; &lt;/i&gt;en faisant des transferts bancaires classiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, dans une interpr&#233;tation bien &#224; elle de la directive europ&#233;enne &#171; DSP2 &#187; qui exige une double authentification pour r&#233;aliser des op&#233;rations bancaires en ligne (paiement, virement, ajout d'un compte b&#233;n&#233;ficiaire), de nombreuses banques conditionnent la r&#233;alisation de ces op&#233;rations &#224; la possession d'une application (et donc d'un smartphone ou d'une tablette). Ces banques ne sont donc plus accessibles par les non-d&#233;tenteurs de ces appareils. Certaines banques acceptent d'envoyer des codes par SMS ou sur un appareil d&#233;di&#233;, mais pour peu qu'on vive en zone blanche, ou qu'on se trouve &#224; l'&#233;tranger dans une zone non-couverte pas notre op&#233;rateur, certaines op&#233;rations demeurent impossibles. Tandis qu'avec l'appli, une simple connexion internet suffit pour passer l'&#233;tape de la double authentification. L'usager est donc renvoy&#233; &#224; sa libert&#233; individuelle (quand bien m&#234;me il est &#224; la m&#234;me banque depuis 20 ans), et s'il ne veut pas l'appli, il devra en assumer les cons&#233;quences. C'est en suivant cette m&#234;me logique que des assurances, alors qu'elles incluent dans leur contrat un service de consultation m&#233;dicale gratuit en visio &#8230; le rendent accessible uniquement aux d&#233;tenteur de leur application smartphone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;pendance &#224; internet ou &#224; un smartphone pour effectuer des paiements peut se retourner contre l'usager, comme on l'a vu dans un pr&#233;c&#233;dent article avec le Kazakhstan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://lundi.am/Smashphone&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : sans internet ou sans r&#233;seau mobile, il devient impossible de d&#233;penser son argent, donc de se nourrir. C'est le constat de cette vuln&#233;rabilit&#233; qui conduit les citoyens Russes, depuis quelques mois, &#224; faire le plein d'argent liquide face aux coupures de r&#233;seau &#224; r&#233;p&#233;tition :&lt;i&gt; &#171; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;En cas d'urgence en ville, je sais que je pourrai toujours acheter le n&#233;cessaire, m&#234;me si le r&#233;seau mobile est hors service. &#187;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/c-est-une-periode-tres-inquietant&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Encore un bel exemple de captivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'essor de &#171; l'&#233;conomie digitale &#187;, des services bas&#233;s enti&#232;rement sur la possession d'une appli sont apparus. Ainsi des trottinettes ou v&#233;los en &#171; libre service &#187; ne sont accessibles que &lt;i&gt;via &lt;/i&gt;une application, apr&#232;s avoir scann&#233; un QR code. Ce m&#234;me QR code est parfois la seule option pour avoir acc&#232;s &#224; la carte dans un restau ou un bar. Cette obligation de poss&#233;der un smartphone n'est pas seulement valable pour les consommateurs, mais &#233;galement pour les travailleurs &#171; de plateforme &#187; (Uber Eats, Deliveroo) ou les livreurs, les auxiliaires de vie, les int&#233;rimaires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Aspect &#233;galement trait&#233; dans notre article Smashphone !&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou les commer&#231;ants (qui s'ils ne proposent pas moyen de r&#232;glement par QR code risquent de perdre des clients).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Capt&#233;s&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les applis utilitaires fournissent &#224; l'usager des &lt;strong&gt;occasions suppl&#233;mentaires &lt;/strong&gt;de regarder leur smartphone dans la journ&#233;e. Par exemple, un smartphone d&#233;verrouill&#233; pour payer ou pour consulter ses devoir sur ProNote est &#233;galement &lt;i&gt;disponible&lt;/i&gt; pour la consultation de toutes les autres applications &#224; fort potentiel addictif, &#233;voqu&#233;es dans la premi&#232;re partie. Sans compter que ces applis &#171; utilitaires &#187; emploient des m&#233;canismes classiques tels que les notifications ou la &lt;i&gt;gamification&lt;/i&gt; (applis bancaires, de suivi de sa consommation d'&#233;nergie ou de sa sant&#233;) pour inciter les usagers &#224; d&#233;verrouiller leur smartphone et utiliser l'appli. Tout usager a ainsi d&#233;j&#224; fait l'exp&#233;rience de d&#233;verrouiller son smartphone pour une t&#226;che pr&#233;cise cens&#233;e prendre quelques dizaines de secondes, et se rendre compte 20 minutes apr&#232;s qu'il est en train de lire un article du Monde sur la nouvelle copine de Bardella ou de scroller sur Instagram. Mais il faut rappeler (image 1) que les 2h30 pass&#233;es quotidiennement sur le smartphone en France ne sont pas consacr&#233;es &#224; faire des d&#233;clarations d'imp&#244;ts, des paiements sans contact ou des virements bancaires, mais essentiellement &#224; consulter les m&#233;dias sociaux (r&#233;seaux sociaux et messageries instantan&#233;es), ce qui met quelque peu &#224; mal l'argument selon lequel on garderait son smartphone pour les applications utilitaires et le gain de temps qu'elles offrent.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23023 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;167&#034; data-legende-lenx=&#034;xxx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH423/de_pendance_smartphone_version_finale_-e2368.png?1788779656' width='500' height='423' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif crayon document-descriptif-23023 '&gt;Types d'applications les plus utilis&#233;es en temps total pour la France (Sensortower). Noter que les applis d&#233;velopp&#233;es par l'&#201;tat ne figurent m&#234;me pas dans ce top 20.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Captifs&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces applications mises en places par les &#201;tats, leurs entreprises, et d'autres entreprises priv&#233;es, ont un &lt;strong&gt;impact&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; sur&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;l&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;es usagers &lt;/strong&gt;(qu'ils soient consommateurs ou commer&#231;ants) : diminution des possibilit&#233;s de pays en liquide, multiplication des achats en ligne et des livraisons &#224; domicile, hausse du consentement &#224; fournir ses donn&#233;es personnelles (syst&#233;matiquement collect&#233;es), envoi de documents sous format num&#233;rique via des espaces personnels, d&#233;veloppement de nouveaux services accessibles uniquement par smartphone. Les usagers, peu importe leur engouement face &#224; cette nouvelle donne num&#233;rique, s'adaptent et r&#233;organisent leurs habitudes. C'est alors le &lt;strong&gt;fonctionnement de la soci&#233;t&#233;&lt;/strong&gt; qui se r&#233;organise progressivement, sous l'impulsion des institutions (&#201;tat, entreprises) et gr&#226;ce au consentement des usagers, dont une partie accueille d'un bon &#339;il cette smartphonisation et en redemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres mani&#232;res de proc&#233;der (payer en liquide, anonymement, envoyer des dossiers papiers, faire sans smartphone) existent toujours, mais pas partout, pas pour toutes les d&#233;marches, et surtout rendent la &lt;strong&gt;vie des sans-smartphone&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;plus complexe, plus fastidieuse, plus co&#251;teuse&lt;/strong&gt;. Avoir un smartphone serait synonyme de gain de temps, de praticit&#233;, d'&#233;conomies, du moins pour ce qui est de l'accomplissement des d&#233;marches administratives. Ces gains sont essentiellement dus &#224; la &lt;strong&gt;difficult&#233;, &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;artificiellement cr&#233;&#233;e, de &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;faire autrement&lt;/strong&gt;, et marginalement aux gains de temps r&#233;els offerts par le smartphone. Payer en sans contact est effectivement plus rapide et fiable qu'avec de l'argent liquide, et les virements Lydia sont moins fastidieux qu'un virement bancaire apr&#232;s l'enregistrement d'un RIB. Par contre scanner le QR code ou saisir manuellement le num&#233;ro de compte &#224; payer, d&#233;pendre de la qualit&#233; de la connexion internet ou de la fiabilit&#233; de l'&#233;lectricit&#233;, et esp&#233;rer que l'appli retrouve bien le compte auquel effectuer le paiement (pour les applis de paiement comme Wero en France ou Nequi en Colombie) prend beaucoup plus de temps que de filer un billet de 10 balles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces applications utilitaires ont bien souvent constitu&#233; une raison suffisante pour justifier d'acqu&#233;rir ou de racheter un smartphone plus r&#233;cent. Nombreux sont les usagers qui sont pass&#233;s au smartphone &#224; cause de leur banque, qui leur r&#233;clamait de t&#233;l&#233;charger leur application pour la double authentification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bilan, la soci&#233;t&#233; (au-del&#224; des individus qui la composent) est devenue structurellement captive du smartphone pour fonctionner. Le risque est que la libert&#233; de choisir d'avoir ou non un smartphone devienne illusoire dans les faits. C'est dans ce sens que &lt;strong&gt;le non-possesseur du smartphone est aussi captif de la situation &lt;/strong&gt; : entrav&#233; voire emp&#234;ch&#233; dans ses mouvements, il est condamn&#233; &#224; gal&#233;rer pour vivre sa vie de &#171; citoyen normal &#187;. Enfin, les applications utilitaires r&#233;organisent la vie des gens qui les utilisent, dont la d&#233;pendance se ressent en cas de coupure de courant, de batterie &#224; plat ou d'absence de r&#233;seau internet ou mobile. Surtout, en cas de volont&#233; de se passer de leur smartphone, ces usagers devront remplacer toutes les fonctions utilitaires qu'ils avaient choisi de confier &#224; des applications, soit r&#233;organiser une partie importante de leur vie. En effet, si le smartphone centralise de nombreuses fonctions (paiement dans officines physiques, achats en ligne, d&#233;marches administratives, d&#233;placement en train ou v&#233;lo libre-service, paiement du repas Crous), les changements &#224; op&#233;rer dans son quotidien pourraient appara&#238;tre trop cons&#233;quents pour &#234;tre men&#233;s &#224; leur terme. La captivit&#233; peut alors &#234;tre psychologique, avec des usagers qui croient (ou se persuadent ?) qu'il n'est d&#233;sormais &lt;i&gt;plus possible&lt;/i&gt; de vivre sans smartphone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; condition d'y &#234;tre d&#233;cid&#233;, dire non &#224; l'&#201;tat, &#224; une entreprise, ou &#224; un fonctionnement de soci&#233;t&#233; reste encore facilement envisageable. C'est peut-&#234;tre parce qu'il s'agit d'institutions qu'on a de bonnes raisons de ne pas appr&#233;cier, ou de leurs repr&#233;sentants humains (agents du service public, employ&#233;es d'entreprises), envers lesquels on n'a pas d'attachement affectif. Il en va autrement de notre entourage, auquel dire non (se passer de son smartphone, d&#233;sinstaller une application de messagerie instantan&#233;e) pr&#233;sente le risque de fragiliser la relation qu'on a avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Les injonctions &#224; utiliser le smartphone en provenance de l'entourage&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quelle application vous manquerait le plus si vous n'aviez pas de smartphone ? &#187; A cette question, notre exp&#233;rience a montr&#233; que la r&#233;ponse qui revenait le plus sont les messageries instantan&#233;es (type WhatsApp), puisqu'elles servent &#224; garder le contacter avec ses proches, et ce gratuitement. Le terme &#171; proches &#187; d&#233;signe ici les amis, la famille, le ou la conjointe. Ce sont bien-s&#251;r les applications de m&#233;dias sociaux (messageries instantan&#233;es et r&#233;seaux sociaux) qui jouent un r&#244;le de premier plan dans l'entretien des liens affectifs qui nous lient &#224; nos proches, mais &#233;galement des fonctionnalit&#233;s comme les calendriers partag&#233;s ou le partage de la g&#233;olocalisation. Ces diff&#233;rentes fonctionnalit&#233;s permettent de r&#233;pondre &#224; un besoin consubstantiel &#224; toute relation affective (amicale, amoureuse, filiale, familiale) : &lt;strong&gt;le besoin&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;d'&#234;tre &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;rassur&#233;&lt;/strong&gt;, d'&#234;tre certain que le proche en question va bien. Et en la mati&#232;re, le smartphone a d&#233;multipli&#233; les possibilit&#233;s : il peut servir &#224; savoir o&#249; sont ses proches et ce qu'ils font, &#224; planifier des rendez-vous, recevoir des nouvelles lorsqu'ils sont loin, &#224; &#234;tre rassur&#233; lorsqu'on est inquiet, &#224; voir leur visage et ce qu'ils font en direct (appels en visio), et &#224; les joindre m&#234;me lorsque le r&#233;seau t&#233;l&#233;phonique est d&#233;faillant, pourvu qu'on dispose d'une connexion internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, comme nous l'avons expliqu&#233; dans l'article &lt;i&gt;Smashphone&lt;/i&gt;, le besoin bien compr&#233;hensible d'&#234;tre &lt;i&gt;rassur&#233;&lt;/i&gt; sur l'int&#233;grit&#233; de ses proches a chang&#233; dans la mani&#232;re qu'il a d'&#234;tre satisfait. Le smartphone a cr&#233;&#233;, gr&#226;ce aux possibilit&#233;s techniques offertes, de nouvelles mani&#232;res de rassurer (g&#233;olocalisation en permanence des enfants, &#233;changes de messages &#233;crits ou vocaux tout au long de la journ&#233;e, appels en visio). Mais l'exp&#233;rience montre que le smartphone ne satisfait pas &lt;i&gt;mieux&lt;/i&gt; le besoin d'&#234;tre rassur&#233;. D'une part parce que les nouvelles mani&#232;res de rassurer constituent autant de&lt;strong&gt; nouvelles raisons de s'inqui&#233;ter &lt;/strong&gt;(en cas d'absence de production ou de r&#233;ception du signal destin&#233; &#224; rassurer), et d'autre part parce que les &lt;strong&gt;d&#233;lais&lt;/strong&gt; au-del&#224; desquels les proches peuvent l&#233;gitimement s'inqui&#233;ter en absence de r&#233;ponse sont r&#233;guli&#232;rement &lt;strong&gt;raccourcis&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le smartphone &#233;tant d&#233;sormais le moyen principal avec lequel on rassure ses proches (puisqu'il est le vecteur par lequel toutes les informations &lt;i&gt;rassurantes&lt;/i&gt; leur parviennent), refuser d'en avoir un revient &#224; refuser de rassurer ses proches : les inqui&#233;ter, leur causer du souci, voire les faire paniquer. Puisque l'attitude consistant &#224; chercher&lt;i&gt; volontairement &lt;/i&gt;&#224; causer&lt;i&gt; &lt;/i&gt;de tels tracas &#224; ses proches est peu commune (et qu'on souhaite &#234;tre rassur&#233; de la m&#234;me mani&#232;re par nos proches), on comprend ais&#233;ment que la plupart des gens se dotent d'un smartphone sans rechigner. La d&#233;pendance de l'usager au smartphone r&#233;side donc dans cette injonction implicite &#224; rassurer ses proches, ainsi que dans le besoin qu'il a d&#233;velopp&#233; d'&#234;tre rassur&#233; par ce m&#234;me moyen. &lt;strong&gt;La captivit&#233; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;rev&#234;t &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;ici une &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;dimension &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;affective&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation est bien diff&#233;rente pour la personne qui n'a jamais eu de smartphone : m&#234;me si ses proches la tannent pour qu'elle en prenne un, elle peut toujours s'appuyer sur leur exp&#233;rience commune pass&#233;e pour rappeler qu'il est tout &#224; fait possible de vivre rassur&#233; sans en &#234;tre &#233;quip&#233;e. En revanche, la personne d&#233;j&#224; &#233;quip&#233;e d'un smartphone depuis un certain temps a logiquement &lt;strong&gt;construit ou organis&#233; sa vie sociale autour de l'objet&lt;/strong&gt;. Elle parle &#224; ses meilleurs amis tous les jours &lt;i&gt;via&lt;/i&gt; WhatsApp, garde contacte avec ceux qui sont loin avec Facebook ou Instagram et leur passe de temps en temps un appel visio, rassure ses parents ou son conjoint jaloux en partageant en permanence sa g&#233;olocalisation (en France, 41 % des parents g&#233;olocaliseraient leurs enfants&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/surveiller-o&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), ou bien synchronise son agenda avec ce dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usager est donc aussi &lt;strong&gt;captif &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;des m&#233;thodes &lt;/strong&gt;que fournit le smartphone pour entretenir des relations. En effet, une fois que toutes ces pratiques sont en place, toute vell&#233;it&#233; unilat&#233;rale d'un changement dans la mani&#232;re d'entretenir ces liens revient &#224; risquer leur d&#233;t&#233;rioration (perdre des amis, froisser ses parents, blesser son conjoint). Ainsi, quitter un groupe WhatsApp sans expliquer pourquoi est souvent interpr&#233;t&#233; comme un signe de m&#233;contentement. Rester durant un temps prolong&#233; &#224; un endroit inhabituel sur la carte qui nous g&#233;olocalise peut conduire nos proches &#224; penser qu'il nous est arriv&#233; quelques chose. D&#233;sactiver sa g&#233;olocalisation peut donner lieu &#224; des suspicions et des doutes quant &#224; sa sinc&#233;rit&#233; (si ma conjointe ne veut pas que je sache o&#249; elle est c'est qu'elle a des choses &#224; cacher ; si mon gosse fait de m&#234;me c'est qu'il est en train de faire des conneries). Quitter les groupes de discussion entre amis sur Messenger ou WhatsApp pr&#233;sente le risque de ne pas &#234;tre au courant des prochaines sorties qui s'organisent. Quant au refus des appels en visio, il y a autant d'interpr&#233;tations possibles que d'humains sur terre (il a rat&#233; sa nouvelle coupe de cheveux ? il a &#233;t&#233; d&#233;figur&#233; par un accident de la route ? il ne veut pas que je sache o&#249; il se trouve ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien-s&#251;r, on pourrait toujours tenter d'expliquer la raison de tels choix &#224; ses proches, mais l&#224;-aussi &#231;a ne manquerait pas de donner lieu &#224; des doutes, des suspicions. Plut&#244;t que d'en finir avec une application pr&#233;cise, se d&#233;barrasser de son smartphone appara&#238;t finalement comme la fa&#231;on la plus simple de proc&#233;der (je ne peux plus te rassurer de cette mani&#232;re car je n'ai plus de smartphone).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec les proches, la d&#233;pendance au smartphone est donc une affaire d'injonction : injonction &#224; rassurer, &#224; montrer qu'on est en vie, &#224; montrer patte blanche. Finalement, une injonction &#224; la transparence. C'est pourquoi le r&#244;le du smartphone dans les relations avec les proches est profond&#233;ment ambigu&#235; : s'il rassure, il est aussi l'objet qui permet d'exiger cette transparence absolue, en l'absence de laquelle c'est l'interpr&#233;tation, l'imagination, la suspicion, le fantasme, la parano&#239;a qui prennent le relai. C'est pourquoi l'objet peut aussi &#234;tre utilis&#233; par les proches de l'usager pour lui nuire (conjoint jaloux ou possessif, parents angoiss&#233;s ou tyranniques), en utilisant les m&#234;mes moyens (messageries, g&#233;olocalisation, exigence de disponibilit&#233; permanente) que ceux utilis&#233;s pour rassurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En produisant de nouvelles pratiques et de nouveaux standards dans la mani&#232;re d'entretenir des relations avec ses proches, le smartphone contribue &#224; faire croire que pour &#234;tre digne de confiance, il faut faire preuve d'une transparence totale. Cette logique, caract&#233;ristique des relations de pouvoir entre l'&#201;tat et ses &#171; administr&#233;s &#187; (si tu n'as rien &#224; te reprocher, alors tu ne devrais rien avoir &#224; cacher), ne peut qu'aboutir &#224; une soci&#233;t&#233; de flicage. Puisqu'il n'y a pas besoin de tout savoir de la vie de l'autre pour lui faire confiance ou &#234;tre rassur&#233;, alors il faut refuser que la possession d'un smartphone serve de pr&#233;texte, de moyen de pression ou de chantage au maintien d'une relation affective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux espaces d'organisation collective font face &#224; la smartphonisation de leur fonctionnement, qui prend cette fois essentiellement la forme de groupes de discussion sur les messageries instantan&#233;es. Membres d'associations, clubs de sports, collectifs politiques, parents d'&#233;l&#232;ves, colocataires, copropri&#233;taires, voisins, &#233;tudiants d'une m&#234;me promotion ou &#233;l&#232;ves d'une m&#234;me classe, etc. Ces groupes ont pour fonction principale de faire circuler des informations propres aux collectifs en question, mais ils peuvent &#233;galement &#234;tre utilis&#233;s comme espaces pour &#171; d&#233;battre &#187;, organiser des &#233;v&#233;nements ou des r&#233;unions, ou tout simplement &lt;i&gt;flooder &lt;/i&gt;(envoyer plein de messages sans lien direct avec l'objet du canal). Les messageries instantan&#233;es utilis&#233;es &#233;tant la plupart du temps des applications seulement disponibles sur smartphone (WhatsApp, Signal, Telegram), les non-possesseurs de smartphone se retrouvent comme des cons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car si &#234;tre ajout&#233; dans le groupe de discussion d'un collectif signifie qu'on a pleinement &#233;t&#233; int&#233;gr&#233; au collectif, &#224; l'inverse fr&#233;quenter un collectif sans avoir pu &#234;tre int&#233;gr&#233; &#224; son groupe de discussion en ligne signifie qu'on n'en fait pas encore enti&#232;rement partie. Mais surtout, en &#233;tant absent de ce groupe on risque de manquer toutes les informations qui y sont partag&#233;es, et dont la connaissance est n&#233;cessaire pour participer pleinement &#224; son fonctionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me sens, les collectifs ou association ayant une existence publique cr&#233;ent bien souvent des comptes sur les r&#233;seaux sociaux, essentiellement pour annoncer leurs &#233;v&#233;nements publics (fonction d'agenda) ou faire part de leurs actualit&#233;s. Les personnes n'ayant pas de r&#233;seaux sociaux peuvent donc difficilement avoir acc&#232;s &#224; ces informations, du fait qu'il est difficile de consulter le contenu d'une publication sur un r&#233;seau social sans y &#234;tre connect&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, la captivit&#233; r&#233;side dans &lt;strong&gt;l'obligation &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;de fait&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; des membres du collectif de rejoindre ces groupes &lt;/strong&gt;de discussion, au risque de ne pas pouvoir prendre pleinement part &#224; la vie du collectif, voire de ne pas pouvoir du tout s'organiser avec le collectif en question. Ce risque d'exclusion incite les non-possesseurs de smartphone &#224; s'en doter, et peut dissuader ceux qui &#233;taient tent&#233;s de s'en d&#233;tacher. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'univers du travail aussi la non-possession d'un smartphone peut poser des probl&#232;mes. Outre les cas o&#249; l'employeur fournit directement un smartphone de fonction, c'est encore une fois les groupes de discussion sur les messageries instantan&#233;es qui occupent une place centrale. Cette fois ce peut &#234;tre le &lt;i&gt;manager&lt;/i&gt; qui ajoute son &#233;quipe dans ces groupes, et s'en sert pour diffuser ses consignes, faire des blagues, diffuser des rappels &#224; l'ordre, et tout autre type d'information n&#233;cessaire &#224; la bonne exploitation des salari&#233;s (lieux de rdv, urgence, annulation). Ces groupes remplacent les mails et les &#233;changes lors des pauses, des r&#233;unions ou ayant lieu directement dans les bureaux des personnes concern&#233;es. Lorsque l'initiative vient d'un sup&#233;rieur hi&#233;rarchique, il est tr&#232;s difficile pour le salari&#233; de refuser de rejoindre le groupe de discussion, m&#234;me lorsqu'il s'agit du smartphone personnel. Les difficult&#233;s (et surtout les remarques) augmentent s'il ne poss&#232;de carr&#233;ment pas de smartphone, m&#234;me si l'absence d'obligation mentionn&#233;e dans le contrat de travail le prot&#232;ge th&#233;oriquement contre tout emmerdement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe aussi des groupes entre coll&#232;gues non directement consacr&#233;s au travail, servant l&#224; encore &#224; &#233;changer des informations (sur l'ascenseur qui ne fonctionne plus, tel questionnaire &#224; remplir) et &#224; organiser des moments dans ou en dehors du travail (le repas de fin d'ann&#233;e, l'ap&#233;ro du jeudi soir). Encore une fois pas d'obligation formelle, mais parfois les informations qui y circulent peuvent &#234;tre suffisamment importantes pour que l'absence du groupe devienne pr&#233;judiciable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces injonctions &#224; l'utilisation en provenance des diff&#233;rentes cat&#233;gories d'humains constituant l'entourage de l'usager mettent ce dernier sous pression. Sa volont&#233; de ne pas avoir de smartphone, ou de ne plus en avoir, est mise &#224; l'&#233;preuve par un un ensemble de m&#233;canismes fortement incitatifs, dont certains ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; &#233;voqu&#233;s et qu'on synth&#233;tisera ici.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ces injonctions proviennent d'&lt;strong&gt;humains&lt;/strong&gt;, or il est difficile de &#171; dire non &#187; &#224; des personnes car cela peut produire (heureusement pas toujours) de la frustration, de la d&#233;ception, de l'inqui&#233;tude, de l'incompr&#233;hension voire du conflit. A cet &#233;gard, le refus qu'il faut opposer &#224; cet entourage pr&#233;sente plus de risques pour l'usager (affectivement, du point de vue de son &#233;quilibre de vie) que de dire &lt;i&gt;non&lt;/i&gt; &#224; son smartphone et son design addictif (partie 1) ou aux institutions organisant la vie en soci&#233;t&#233; (partie 2). En outre, ces humains ne sont pas des inconnus mais constituent notre entourage plus ou moins proche (amis, amoureux, parents, camarades, coll&#232;gues), celui sur lequel peut &#234;tre b&#226;ti notre &#233;quilibre de vie, voire notre bonheur ; ce qui fait une raison suppl&#233;mentaire de vouloir prendre soin de ces liens.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Ces injonctions &#224; utiliser le smartphone sont (d'apr&#232;s notre exp&#233;rience) souvent &lt;strong&gt;inconscientes&lt;/strong&gt;, c'est-&#224;-dire qu'elles ne sont pas consid&#233;r&#233;es comme des injonctions par ceux qui les &#233;noncent. Ce sont souvent des remarques faites sur le ton de la blague (ah mais tu peux pas prendre de photo alors que &#231;a te serait bien utile, ah mais avec un smartphone tu ne te serais pas perdue), du chantage (je vais m'inqui&#233;ter pour toi si tu ne me donnes pas de nouvelles), de reproches (tu n'es pas r&#233;active, tu n'es pas joignable facilement, tu ne m'as pas r&#233;pondu &#8211; le tout sur la base des nouveaux standards de disponibilit&#233; expliqu&#233;s plus haut).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Ces injonctions peuvent prendre la forme d'&lt;strong&gt;omissions &lt;/strong&gt;(oups, j'ai oubli&#233; de te pr&#233;venir), parfois blessantes ou source de d&#233;ception lorsqu'on se rend compte qu'on a loup&#233; une soir&#233;e ou une r&#233;union car on n'&#233;tait pas dans la &#171; conversation &#187; o&#249; l'info avait &#233;t&#233; transmise, ou qu'on n'avait pas vu le post Instagram qui la partageait.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Ces injonctions peuvent aussi &#234;tre des &lt;strong&gt;exclusions&lt;/strong&gt; pures et simples : tu ne peux pas faire partie du collectif car tu n'as pas cette application de messagerie, tu ne peux faire r&#233;parer ta chaudi&#232;re car tu n'as pas WhatsApp pour montrer le probl&#232;me au chauffagiste dans un appel vid&#233;o (ou au moins lui envoyer une photo&#8230; !)&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Enfin, la vie de l'usager (s'il souhaite se s&#233;parer de son smartphone) ou celle des autres (s'il n'en a pas) est structur&#233;e par le smartphone. Or il est tr&#232;s difficile de changer des habitudes une fois qu'elles ont &#233;t&#233; prises, comme l'illustre Jean-Lou Fourquet avec les r&#233;seaux sociaux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &lt;i&gt;&#171; De la m&#234;me mani&#232;re qu'un jeune fumeur est un fumeur &#224; vie (certes plus courte), un utilisateur dont tous les liens sociaux sont sur les plateformes est un utilisateur qui y passera sa vie. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;En guise de conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous esp&#233;rons que cet article aura permis d'aller au-del&#224; des refrains classiques sur le smartphone : il y aurait la mauvaise d&#233;pendance &#224; bannir absolument (la dopamine), la d&#233;pendance excusable (celle vie &#224; vie des applis utilitaires) face &#224; laquelle on ne pourrait rien faire, et la d&#233;pendance raisonnable (les pressions de l'entourage).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;corticage des diff&#233;rents m&#233;canismes de d&#233;pendance doit permettre d'identifier autant de blocages potentiels ou de leviers &#224; mobiliser pour les personnes souhaitant se d&#233;barrasser de leur smartphone. La d&#233;pendance au smartphone est une question de libert&#233;, car son utilisation a des r&#233;percussions sur la vie de l'usager au quotidien, en offrant des prises tr&#232;s puissantes pour une d&#233;termination, depuis l'ext&#233;rieur, de ses comportements, de ses choix et de ses id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, tout cela n'est pas immuable, l'essor du smartphone n'est pas comme une vague face &#224; laquelle on ne pourrait rien faire. Concernant le design addictif du smartphone et de ses applications, le sujet est d&#233;j&#224; largement pr&#233;sent dans le d&#233;bat public et surtout dans l'esprit des gens. Mais on l'a vu, les types de d&#233;pendances sont li&#233;s, et si on continue de devoir aller sur le smartphone pour faire des d&#233;marches administratives ou consulter ProNote, alors on continuera de passer des heures sur les applis les plus addictives. C'est pourquoi il faut aussi s'attaquer &#224; ces applications utilitaires, et refuser le transfert continu de tout un tas de fonctions vers le smartphone. A cet &#233;gard aussi le d&#233;bat existe et des initiatives &#233;mergent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://halteaucontrolenumerique.fr/la-denumerisation-de-nos-services-publics-pa&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Enfin les pressions en provenance de l'entourage rappellent que sans faire de la lutte contre la d&#233;pendance au smartphone une question collective et interg&#233;n&#233;rationnelle, il sera difficile de s'en s&#233;parer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir et mettre tout cela en perspective, il est int&#233;ressant d'&#233;voquer le &lt;strong&gt;monopole radical&lt;/strong&gt;, concept cr&#233;&#233; par Ivan Illich, qui d&#233;signe la capacit&#233; d'un objet technique &#224; s'imposer dans le quotidien des gens au point qu'ils doivent modifier leurs comportements pour continuer &#224; mener une vie normale. Un exemple parfait et invoqu&#233; par l'auteur est celui de la voiture, qui au fur et &#224; mesure qu'elle s'est impos&#233;e a r&#233;organis&#233; le quotidien des gens, leurs habitudes, puis a fa&#231;onn&#233; le territoire (routes &#224; 130km/h, espaces fonctionnalis&#233;s), et peut d&#233;terminer aujourd'hui le caract&#232;re &#171; employable &#187; ou &#171; raisonnable &#187; de quelqu'un (qui n'a pas le permis B est volontiers tax&#233; d'utopiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on reprend notre typologie et qu'on l'applique &#224; la bagnole, on se rend compte que la d&#233;pendance &#224; celle-ci ne provient pas vraiment de la conception de l'objet-voiture en lui-m&#234;me : personne n'est addict &#224; sa voiture, tout juste existe-t-il des passionn&#233;s de tuning ou des amateurs de vitesse, ce qui est bien diff&#233;rent. Concernent l'entourage, il peut effectuer des pressions (ma grand-m&#232;re qui habite &#224; la campagne veut que je vienne la voir, ma famille me tanne pour que je passe le permis), mais sans aucune mesure comparable avec le smartphone. En revanche, ce sont bien ces institutions &#171; organisatrices de la vie en soci&#233;t&#233; &#187; qui sont vectrices de cette d&#233;pendance : plein de routes sont dangereuses pour d'autres modes de d&#233;placements que la voiture, plein d'emplois sont conditionn&#233;s &#224; la possession d'un permis B voire d'une voiture, etc. Il faut rajouter &#224; cela une dimension culturelle qui associe la voiture &#224; la libert&#233;, &#224; la praticit&#233;. Si la d&#233;pendance au smartphone est puissante en tant qu'elle rev&#234;t les trois aspects qu'on a d&#233;crit, son monopole ne semble pas aussi &#171; radical &#187; que celui de la bagnole dans la mesure o&#249; la soci&#233;t&#233; n'a &lt;i&gt;pas&lt;/i&gt; &lt;i&gt;encore &lt;/i&gt;&#233;t&#233; r&#233;organis&#233;e enti&#232;rement pour lui convenir. Emp&#234;cher une disparition compl&#232;te des alternatives au smartphone et une r&#233;organisation de la soci&#233;t&#233; autour (et par) l'objet semble donc &#234;tre un objectif cens&#233;, afin d'&#233;viter que ne s'instaure un degr&#233; d'ali&#233;nation au-del&#224; duquel la vie en soci&#233;t&#233; risque effectivement de devenir compl&#232;tement claqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite logique &#224; cet article est le Guide &lt;i&gt;Comment vivre sans smartphone&lt;/i&gt;, dont la premi&#232;re version sortira prochainement. Puis un dernier article sur les r&#244;les du smartphone et de ses r&#233;seaux sociaux en politique (essor des id&#233;es d'extr&#234;me-droite, fonctionnement des groupes militants) devrait venir conclure cette s&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Brice Costa&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;brice.costa at proton.me&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.reviews.org/mobile/cell-phone-addiction/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.reviews.org/mobile/cell-phone-addiction/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.ici.fr/infos/societe/chiffre-du-jour-nous-consultons-en-moyenne-notre-telephone-221-fois-par-jour-1549431078&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.ici.fr/infos/societe/chiffre-du-jour-nous-consultons-en-moyenne-notre-telephone-221-fois-par-jour-1549431078&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.inserm.fr/c-est-quoi/pour-le-plaisir-cest-quoi-la-dopamine/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.inserm.fr/c-est-quoi/pour-le-plaisir-cest-quoi-la-dopamine/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Syndrome FOMO pour &lt;i&gt;Fear Of Missing Out, &lt;/i&gt;&lt;i&gt;ou &lt;/i&gt;&#171; peur de rater quelque chose ; syndrome&lt;i&gt; des vibrations fant&#244;me&lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&lt;/i&gt;, lorsque l'usager voit ses capacit&#233;s sensitives bern&#233;es par le smartphone, en croyant le sentir vibrer alors qu'il n'en est rien.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Smashphone&#034;&gt;https://lundi.am/Smashphone&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En utilisant &#171; Signal-cli &#187;, un utilitaire d&#233;velopp&#233; afin de pouvoir activer un compte Signal depuis un dumbphone (ou un t&#233;l&#233;phone fixe !). Voir les infos ici (&lt;a href=&#034;https://kemenaran.winosx.com/posts/signal-sans-smartphone&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://kemenaran.winosx.com/posts/signal-sans-smartphone&lt;/a&gt;) ou ici (&lt;a href=&#034;https://github.com/AsamK/signal-cli/blob/master/man/signal-cli.1.adoc&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://github.com/AsamK/signal-cli/blob/master/man/signal-cli.1.adoc&lt;/a&gt;). Cela demande un peu de bidouille (quelques lignes de codes).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Possibilit&#233; d&#233;taill&#233;e dans le Guide &lt;i&gt;Comment vivre sans smartphone&lt;/i&gt;, dont la publication ne saurait tarder.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.franceconnect.gouv.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.franceconnect.gouv.fr/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.moncompteformation.gouv.fr/espace-public/je-ne-remplis-pas-les-conditions-pour-utiliser-franceconnect&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.moncompteformation.gouv.fr/espace-public/je-ne-remplis-pas-les-conditions-pour-utiliser-franceconnect&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.effy.fr/magazine/maprimerenov-securite-renforce-comptes-demandeurs&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.effy.fr/magazine/maprimerenov-securite-renforce-comptes-demandeurs&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://procedures.inpi.fr/?/account/presentation&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://procedures.inpi.fr/?/account/presentation&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.inpi.fr/realiser-demarches/formalites-dentreprises/creer-sa-societe-agricole&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.inpi.fr/realiser-demarches/formalites-dentreprises/creer-sa-societe-agricole&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/3851801_cessation-dactivite-sur-le-portail-inpi&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/3851801_cessation-dactivite-sur-le-portail-inpi&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4716909_obligation-davoir-un-smartphone-dans-les-demarches-administratives&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4716909_obligation-davoir-un-smartphone-dans-les-demarches-administratives&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.francenum.gouv.fr/formations/guichet-unique-des-formalites-comment-signer-ses-demarches-sans-identite-numerique-la&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.francenum.gouv.fr/formations/guichet-unique-des-formalites-comment-signer-ses-demarches-sans-identite-numerique-la&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/6816129_aller-a-la-poste-ne-permet-pas-de-se-passer-de-smartphone-pour-activer-son&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/6816129_aller-a-la-poste-ne-permet-pas-de-se-passer-de-smartphone-pour-activer-son&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4680372_france-connect-sans-smartphone-pas-de-droits&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4680372_france-connect-sans-smartphone-pas-de-droits&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://aide.franceconnect.gouv.fr/faq/comprendre-franceconnect/conditions-utilisation/je-vis-a-l-etranger-puis-je-utiliser-franceconnect/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://aide.franceconnect.gouv.fr/faq/comprendre-franceconnect/conditions-utilisation/je-vis-a-l-etranger-puis-je-utiliser-franceconnect/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.femmexpat.com/expatriation/vie-dexpat/identite-numerique-la-poste/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.femmexpat.com/expatriation/vie-dexpat/identite-numerique-la-poste/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://alliancesolidaire.org/2025/12/05/identite-numerique-vers-le-renouvellement-anticipe-de-la-carte-didentite-pour-les-francais-de-letranger/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://alliancesolidaire.org/2025/12/05/identite-numerique-vers-le-renouvellement-anticipe-de-la-carte-didentite-pour-les-francais-de-letranger/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/FranceConnect#cite_note-14&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/FranceConnect#cite_note-14&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2026-04/ddd_rapport-annuel-2025_20260407.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2026-04/ddd_rapport-annuel-2025_20260407.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Smashphone&#034;&gt;https://lundi.am/Smashphone&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/c-est-une-periode-tres-inquietante-les-russes-se-precipitent-aux-distributeurs-pour-retirer-de-l-argent-liquide-a-un-niveau-inedit-et-cet-argent-disparait-souvent-du-systeme-bancaire_AV-202607210029.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/c-est-une-periode-tres-inquietante-les-russes-se-precipitent-aux-distributeurs-pour-retirer-de-l-argent-liquide-a-un-niveau-inedit-et-cet-argent-disparait-souvent-du-systeme-bancaire_AV-202607210029.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Aspect &#233;galement trait&#233; dans notre article &lt;i&gt;Smashphone !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/surveiller-ou-espionner-ses-enfants-le-dilemme-des-parents-connectes-5820549&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/surveiller-ou-espionner-ses-enfants-le-dilemme-des-parents-connectes-5820549&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-ni-de-l-&#233;ducation-ni-de-l-&#233;mancipation-8b82a25d1e2d&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-ni-de-l-%C3%A9ducation-ni-de-l-%C3%A9mancipation-8b82a25d1e2d&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://halteaucontrolenumerique.fr/la-denumerisation-de-nos-services-publics-parait-absolument-necessaire/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://halteaucontrolenumerique.fr/la-denumerisation-de-nos-services-publics-parait-absolument-necessaire/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Face &#224; la loi Ripost</title>
		<link>https://lundi.am/Camille-fait-partie-d-un-sound-system-entre</link>
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		<dc:date>2026-09-07T10:40:22Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>dev</dc:creator>


		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvement</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Comment les teufeur.euse.s s'organisent&lt;br class='autobr' /&gt;
[Entretien]&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mouvement" rel="tag"&gt;Mouvement&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH100/1-19-c94e9.jpg?1788777720' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Les-Free-Parties-au-carrefour-des-obsessions-securitaires&#034;&gt;dans nos pages le projet de loi RIPOST&lt;/a&gt; (R&#233;ponses Imm&#233;diates aux Ph&#233;nom&#232;nes troublant l'Ordre public, la S&#233;curit&#233; et la Tranquillit&#233;) port&#233; par le ministre de l'int&#233;rieur, Laurent Nu&#241;ez, qui le pr&#233;sente comme un &#171; choc d'autorit&#233; &#187; et adopt&#233; par le s&#233;nat le 26 mai dernier. En ligne de mire, les Free Party (entre autres). &lt;a href=&#034;https://lagrappe.info&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Grappe&lt;/a&gt; s'est entretenue avec les premiers concern&#233;s, ici Camille qui fait partie d'un sound system entre Bordeaux et la Bretagne et qui est aussi membre de Tekno Anti Rep, qui s'oppose &#224; cette loi. Il est question de l'aspect subversif de la Free Party, ainsi que des moyens &#224; dispositions pour se d&#233;fendre face &#224; la r&#233;pression dans un contexte de plus en plus autoritaire et r&#233;pressif.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='faq'&gt;&lt;dt&gt;Salut, est-ce que, pour commencer, tu veux te pr&#233;senter ou pr&#233;senter tes collectifs ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Je m'appelle Camille, je fais partie de Tekno Anti Rep&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;https://www.instagram.com/teknoantirep/ https://linktr.ee/teknoantirep (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est un collectif qui est principalement centr&#233; sur la r&#233;ponse m&#233;diatique, sur l'analyse politique et sur le fait d'organiser tout ce que va &#234;tre la lutte contre la r&#233;pression des Free Party. Il y a beaucoup de p&#244;les diff&#233;rents. En ce moment, notre travail porte principalement sur la question de la loi Ripost.
&lt;p&gt;Tr&#232;s r&#233;cemment, en juin-juillet, il y a eu les Manifestives, qui existent depuis pas mal d'ann&#233;es, et dont le format depuis 2022, est &#224; l'initiative de Tekno Anti Rep. C'est un &#233;v&#233;nement massif, m&#233;diatique et populaire. Le but est depuis le d&#233;but de le rendre accessible, notamment pour un public qui n'est pas forc&#233;ment accoutum&#233; aux Free.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Justement, tu peux expliquer ce qu'est une Free, et peut-&#234;tre aussi la mettre en comparaison avec d'autres types de f&#234;tes ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;La Free Party, ce qui la d&#233;finit principalement, c'est le fait de faire une soir&#233;e qui ne va pas &#234;tre d&#233;clar&#233;e et qui, en g&#233;n&#233;ral, va &#234;tre faite dans un endroit qui n'est pas le n&#244;tre, donc un endroit priv&#233;. Le d&#233;but du mouvement en France remonte &#224; peu pr&#232;s aux ann&#233;es 90, port&#233; notamment par des sound systems connus comme Les Heretik. Il avait d&#233;j&#224; commenc&#233; en Angleterre avec les Spiral Tribe.
&lt;p&gt;&#199;a a &#233;t&#233; une volont&#233; de se dire qu'on n'a pas envie d'&#234;tre tout le temps encadr&#233; dans nos pratiques festives. On a envie de pouvoir faire la f&#234;te comme on veut, sans payer des centaines d'euros en s&#233;curit&#233;, en encadrement, tout &#231;a, donc on va faire nos soir&#233;es nous-m&#234;mes. On va cr&#233;er la f&#234;te libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu la tr&#232;s fameuse soir&#233;e dans la piscine Molitor &#224; Paris. Je pense que c'&#233;tait un des moments les plus connus des d&#233;buts de la Free Party. Et petit &#224; petit, &#231;a a essaim&#233; un peu partout en France, jusqu'&#224; avoir une communaut&#233; tr&#232;s forte au d&#233;but des ann&#233;es 2000. Et du coup, c'est vraiment une r&#233;ponse &#224; tout ce qui a &#233;t&#233; fait autour du monde de la nuit, qui a &#233;t&#233; de mettre des consommations, des prix d'entr&#233;e tr&#232;s chers sur les festivals, les bo&#238;tes de nuit. L'id&#233;e est de se r&#233;approprier la f&#234;te. On veut qu'elle soit accessible &#224; tou.s.tes, qu'elle soit &#233;mancipatrice, et que tous les publics, m&#234;me les plus marginalis&#233;s, puissent en faire partie. C'est un v&#233;ritable lieu d'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Depuis son apparition dans les ann&#233;es 90, quelles sont les &#233;volutions que tu vois ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&#192; la base, on vient d'un milieu qui &#233;tait tr&#232;s pr&#233;caris&#233;, tr&#232;s populaire, tr&#232;s punk. Donc on avait une identit&#233; qui &#233;tait extr&#234;mement forte. Et petit &#224; petit, &#231;a s'est d&#233;mocratis&#233; tout au long des ann&#233;es 2000. Il y a eu des publics de plus en plus jeunes qui sont venus, et aussi de plus en plus ouverts aux questions sociales et environnementales.
&lt;p&gt;Il y a eu une grosse &#233;volution dans les pratiques et dans les mentalit&#233;s sur deux questions en particulier. La premi&#232;re, c'est la question de la drogue et de la r&#233;duction des risques. On a vu de grosses associations et des collectifs de b&#233;n&#233;voles intervenir sur le sujet, par exemple en cherchant &#224; proposer un cadre aux gens qui consomment des drogues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me, c'est la question des violences sexistes et sexuelles. Il y a eu une tr&#232;s grosse remise en question et une volont&#233; d'am&#233;lioration &#224; propos de ces sujets-l&#224;, parce qu'effectivement, il y a 30 ans, ces probl&#233;matiques n'&#233;taient pas aussi consid&#233;r&#233;es qu'aujourd'hui. On a eu notamment des brigades safe qui ont commenc&#233; &#224; voir le jour. Et donc effectivement, quand on prend la teuf aujourd'hui, elle est beaucoup plus politis&#233;e, beaucoup plus consciente des syst&#232;mes d'oppression qu'elle ne pouvait l'&#234;tre au d&#233;but.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Il y a un aspect important de la teuf qui est l'aspect technique. Quelle que soit l'ampleur de la teuf, elle demande un apport mat&#233;riel. On a tou.te.s en t&#234;te l'image des caissons, par exemple. Cela n&#233;cessite un certain nombre de savoir-faire, de connaissances techniques, de la d&#233;brouille, surtout que souvent, les gens les construisent elleux-m&#234;mes.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;En g&#233;n&#233;ral, c'est &#224; peu pr&#232;s toujours le m&#234;me principe au d&#233;but de la cr&#233;ation d'un sound system. C'est un groupe de personnes assez jeunes (en g&#233;n&#233;ral, on commence &#224; &#233;voluer dans cet univers vers 17-18 ans), et quasiment toujours autodidactes, qui apprennent tout par elles-m&#234;mes, notamment en mati&#232;re de show light, de mapping, de son, etc., m&#234;me si on peut souvent voir des &#171; grand.e.s &#187; de la teuf qui vont aider.
&lt;p&gt;Apr&#232;s, &#231;a peut &#233;voluer vers de la professionnalisation. Il peut y avoir des gens qui rentrent dans le BTP et qui vont s'occuper des &#233;chafaudages, d'autres qui rejoignent des entreprises de location... Mais on est quand m&#234;me sur des comp&#233;tences qui partent g&#233;n&#233;ralement de rien, et des sound systems o&#249; les personnes acqui&#232;rent d'elles-m&#234;mes des savoir-faire vraiment pro au fur et &#224; mesure des &#233;v&#233;nements. Et au bout d'un moment, &#231;a peut donner de gros sound systems avec beaucoup de gens qui taffent dans l'&#233;v&#233;nementiel, qui ont des comp&#233;tences pro, alors que &#231;a n'&#233;tait pas forc&#233;ment le cas au d&#233;but.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;
&lt;div class='spip_document_23047 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/png/index2-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH307/index2-2-a01f1.png?1788777720' width='500' height='307' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;dt&gt;Au niveau du son, qu'est-ce qu'on &#233;coute dans les Free ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;C'est beaucoup de tekno. C'est un peu ce qui a &#233;t&#233; la base du mouvement, avec aussi beaucoup d'influences de la Jama&#239;que, comme le dub et le reggae. Maintenant, &#231;a a tendance &#224; &#233;voluer et &#224; s'ouvrir &#224; des influences plus vari&#233;es, comme la bass music ou &#224; des styles plus guinguette. Cette diversification se voit aussi au niveau des line-ups, o&#249; on trouve beaucoup plus de personnes queers, en tout cas, hors mecs cis, et qui s'ouvrent &#224; d'autres styles, plus vari&#233;s. Du coup, m&#234;me si ce n'est pas le cas de toutes les Free Party, on voit une volont&#233; de se diversifier et de proposer autre chose que de la tekno.
&lt;p&gt;Pour les styles, c'est un peu un clich&#233; dans la Free Party qui nous fait rire, mais c'est aussi vrai, la Bretagne est connue pour &#234;tre vraiment la zone hardcore, avec toutes les musiques les plus fortes, les BPM les plus &#233;lev&#233;s, les kicks les plus v&#233;ners... Tous les styles de hard music, hardstyle, techno hardcore, frenchcore, c'est vraiment une des sp&#233;cificit&#233;s de la Bretagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et &#224; l'inverse, le Sud est plut&#244;t dans des styles un peu plus tranquilles ou l&#233;gers,&lt;br class='autobr' /&gt;
si je peux dire, donc plus mental, tribe, acid, m&#234;me des styles plus ginguette, plus bass, tout &#231;a. C'est quelque chose qui se v&#233;rifie assez bien. Nous, dans la r&#233;gion, on va dire Bordeaux et les Landes aux alentours, c'est vraiment plus ce style de musique-l&#224;. On a assez peu de hardcore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu des gros moments de Free Party au niveau des Landes, qui sont connues pour avoir accueilli beaucoup de teufs pendant longtemps. Mais il y a eu un basculement pour toute la sc&#232;ne Free Party au moment du Covid, et un pic de r&#233;pression &#224; partir de 2019. &#192; partir de l&#224;, &#231;a a &#233;t&#233; beaucoup plus compliqu&#233; de faire des teufs dans ce coin. Avant &#231;a, c'&#233;tait extr&#234;mement r&#233;gulier et &#231;a se passait extr&#234;mement bien. Assez r&#233;cemment, d&#233;but avril, il y a eu un tr&#232;s gros Multi-Sons dans les Landes, qui a r&#233;uni plus de 5000 personnes. &#199;a a &#233;t&#233; &#233;norme pour le Sud-Ouest, et &#231;a a surpris les organisateur.ice.s qui ne pensaient pas avoir autant de gens. Donc m&#234;me s'il y a beaucoup moins d'activit&#233;s qu'avant, les Landes restent une terre de la Free.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bordeaux, de son c&#244;t&#233;, n'est pas un milieu de la Free Party, mais plut&#244;t de la rave l&#233;gale. Il y a une tr&#232;s grosse communaut&#233; techno &#224; Bordeaux, &#233;norm&#233;ment de collectifs, d'associations... Le sound system bordelais le plus r&#233;put&#233;, c'est Leaf Sound System. Ielles sont connu.e.s pour de tr&#232;s grosses soir&#233;es pirates. Il y en a eu une l'ann&#233;e derni&#232;re en plein Bordeaux, dans un hangar abandonn&#233; au niveau de la Base Sous-marine, qui a r&#233;uni 2000 &#224; 3000 personnes et qui a &#233;t&#233; organis&#233;e sur des bases politiques. Ielles ont fait une lettre ouverte o&#249; ielles envoient bouler le pr&#233;fet. &#199;a a &#233;t&#233; une &#233;norme r&#233;ussite, ielles ont m&#234;me r&#233;ussi &#224; ne pas se faire saisir.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;div class='spip_document_23048 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L294xH498/index3-2-4399b.png?1788765211' width='294' height='498' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;dt&gt;On peut faire de nombreux liens entre le milieu de la teuf et les milieux politiques, tant dans les codes que dans les mani&#232;res de s'organiser. Il y a des ressemblances avec certaines dates des Soul&#232;vements de la Terre, comme par exemple dans le fait de faire irruption et de cr&#233;er un camp en quelques heures, qui est capable d'accueillir des centaines, voire des milliers de personnes malgr&#233; l'opposition des keufs. Est-ce qu'il y a des liens &#233;tablis ? Et pour ceux qui doutent que la f&#234;te soit politique, qu'est-ce que tu veux leur dire ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Pour commencer, sur la question des oppressions et de la mani&#232;re dont la teuf voit &#231;a, on a toujours eu une volont&#233; d'&#234;tre un peu un sanctuaire et un lieu o&#249; toutes les personnes marginalis&#233;es et oppress&#233;es, quelles qu'elles soient, puissent &#234;tre l&#224;. En fait, il y a beaucoup de gens maintenant qui consid&#232;rent que la teuf ou la Free Party sont les seuls endroits o&#249; elles se sentent safe et o&#249; elles peuvent vivre pleinement leurs envies. Du coup, il y a vraiment cette volont&#233; de rendre la teuf la plus safe possible, pour que tout le monde puisse s'y sentir bien. Et on va dire que maintenant, les gens qui se d&#233;finissent teufeur.euse.s, c'est plus qu'une activit&#233;, c'est vraiment un style de vie. Il y a des gens qui vivent et agissent vraiment pour la teuf.
&lt;p&gt;C'est pour cela que la loi Ripost est aussi terrible d'ailleurs, et qu'il y a des gens qui d&#233;fendront de leur vie la Free Party tellement c'est important dans leur quotidien. Effectivement, cr&#233;er ces lieux safe est une volont&#233; politique qui n'avait peut-&#234;tre pas &#233;t&#233; autant conscientis&#233;e au d&#233;but de la Free Party, mais qui au fur et &#224; mesure des ann&#233;es s'est vraiment concr&#233;tis&#233;e et a &#233;t&#233; de plus en plus th&#233;oris&#233;e par certain.e.s acteur.ice.s du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu des grands moments de politisation de la teuf, notamment les Teknivals. En gros, un Teknival, c'est une semaine o&#249; tous les sound systems de France se r&#233;unissent pour essayer de faire la plus grosse f&#234;te libre possible quelque part. Tous les Teknivals ont toujours &#233;t&#233; faits avec des objectifs politiques extr&#234;mement clairs, comme de r&#233;pondre &#224; un enjeu du moment, notamment lors de la pr&#233;sidence de Sarkozy, ou &#224; certains moments forts de la r&#233;pression. Il y a vraiment eu une grosse conscientisation de la puissance politique que pouvait avoir la teuf &#224; ce moment-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est int&#233;ressant, c'est de voir que dans les pratiques des teufeur.euse.s, on est sur une pratique constante de l'ill&#233;galit&#233;. Encore une fois, les gens ne se rendent pas vraiment compte, mais le.a teufeur.euse passe son temps &#224; essayer de niquer le syst&#232;me. On passe notre temps &#224; chercher comment bien planquer les affaires qu'on a sur nous, comment &#233;viter tous les barrages de keufs, prendre les petites routes, suivre un convoi, comment rentrer sur site, comment sortir, on utilise tou.te.s Signal pour ne pas se faire remarquer, comment chopper du matos... Et en fait, m&#234;me inconsciemment, tou.te.s les teufeur.euse.s sont constamment dans comment r&#233;ussir &#224; passer outre le syst&#232;me et ses codes r&#233;pressifs, que ce soit dans les moyens d'actions ou dans les mani&#232;res de penser et de fonctionner. Il y a donc beaucoup de liens qui peuvent &#234;tre faits avec les groupes militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu citais les Soul&#232;vements de la Terre, je trouve que c'est vraiment pertinent. Quand on voit l'organisation d'une grosse Free Party ou d'un Teknival, on est extr&#234;mement proche de ce que les SDT ont pu faire &#224; de nombreuses dates. Le fait de vouloir tenir un espace pendant longtemps de mani&#232;re autog&#233;r&#233;e, en proposant de la nourriture, des bars, des stands, la f&#234;te, effectivement, c'est vraiment tr&#232;s proche. Et surtout, &#231;a veut dire que pendant une semaine, on va avoir &#224; g&#233;rer 40 000 personnes de mani&#232;re compl&#232;tement autonome, et &#231;a se passe infiniment mieux que dans n'importe quel autre festival qui peut &#234;tre encadr&#233; en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du coup, sur la question de savoir si la teuf est politique, effectivement c'est l'un des gros combats de Tekno Anti Rep de le rappeler constamment : &#233;videmment la teuf est politique ! Les teufeur.euse.s sont des acteur.ice.s politiques extr&#234;mement important.e.s. Il y a de plus en plus de documentation, d'influenceur.euse.s, de vulgarisateur.ice.s qui font ce travail-l&#224; : expliquer, faire prendre conscience &#224; tout le monde &#224; quel point c'est le cas. Encore une fois, c'est quelque chose qui a pris un long, long chemin pour en arriver l&#224;. Mais maintenant, je pense qu'on a un public de teufs qui est beaucoup plus conscient et alerte sur ces questions-l&#224; qu'il ne pouvait l'&#234;tre il y a quelques ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Les milieux teufs et politiques connaissent des r&#233;pressions accrues. Ces derniers mois, on a en t&#234;te de nombreuses images de violences polici&#232;res sur des teufs : des flics qui cassent &#224; la hache du mat&#233;riel de son, qui r&#233;priment et qui gazent des gens, ou encore qui tirent &#224; balles r&#233;elles sur un chien, comme il y a peu en Bretagne. Ce sont des teufs qui sont constamment survol&#233;es par des h&#233;licopt&#232;res, qui sont encadr&#233;es par des centaines de flics, et sur lesquelles les pr&#233;fets et les ministres font leur com' politique en mettant la pression. On sent que &#231;a va avec une vague autoritaire qui prend toujours plus de place en France et qui s'abat sur les rares espaces de libert&#233; que les gens s'octroient.&lt;dt&gt;&lt;dd&gt;Oui, compl&#232;tement. C'est un tr&#232;s gros facteur de politisation pour les teufs. Sans vouloir tout g&#233;n&#233;raliser, il ne faut pas oublier qu'&#224; la base, la teuf est un milieu assez masculin, blanc et rural. Ce sont des personnes qui, en g&#233;n&#233;ral, n'ont pas forc&#233;ment &#233;t&#233; expos&#233;es &#224; la violence polici&#232;re. Cela a &#233;t&#233; le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne avec les Gilets Jaunes. Beaucoup de teufeur.euse.s ont connu la r&#233;pression polici&#232;re en teuf. &#199;a les a choqu&#233;.e.s et politis&#233;.e.s extr&#234;mement vite. Il y a eu un peu des &#233;lectrochocs de violence dans la r&#233;pression des Free Party comme, par exemple, la mort de Steve &#224; la F&#234;te de la musique de Nantes en 2019, assassin&#233; par les forces de l'ordre. Cela a &#233;t&#233; un moment extr&#234;mement dur, qui a cr&#233;&#233; beaucoup de mobilisations. Les amplis p&#233;t&#233;s &#224; la hache dont tu parlais, c'&#233;tait &#224; Redon, la r&#233;pression de teuf la plus violente qui ait jamais eu lieu. Il y a un jeune qui a perdu la main, plusieurs dizaines de bless&#233;.e.s. L'objectif n'&#233;tait m&#234;me pas de saisir, mais juste de d&#233;truire le plus de matos possible. &#199;a a &#233;t&#233; extr&#234;mement violent.
&lt;p&gt;Donc effectivement, pour tou.te.s les teufeur.euse.s qui disaient : &#171; la teuf, c'est pas politique, on est en dehors de &#231;a, on veut juste faire la f&#234;te, on n'a pas de lien avec ce qui se passe au niveau national &#187;, &#231;a les a forc&#233;.e.s &#224; prendre position, &#224; r&#233;aliser qu'&#233;videmment la teuf est li&#233;e avec ce qu'il se passe, avec la politique, l'&#201;tat, et qu'on ne peut pas faire autrement. Du coup, je dirais que depuis le pic r&#233;pressif du Covid, on a eu une politisation acc&#233;l&#233;r&#233;e du mouvement, et une r&#233;pression acc&#233;l&#233;r&#233;e du mouvement aussi. Maintenant, c'est tr&#232;s assum&#233; en teuf, les gens se disent antifascistes, sont clairement anti-r&#233;pression. &#199;a l'a toujours &#233;t&#233;, mais du coup, maintenant, c'est beaucoup plus th&#233;oris&#233; et pouss&#233; que juste des slogans antiflics comme ce qu'on pouvait avoir avant.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;div class='spip_document_23049 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/index-30.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH750/index-30-6d8fa.jpg?1788777721' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;dt&gt;Ce qui est assez marquant dans ce qu'on voit en teuf, c'est de voir le niveau tr&#232;s &#233;lev&#233; d'organisation, le niveau de d&#233;termination que &#231;a demande, le fait qu'elles soient &#224; prix libre... Ce que proposent les organisateur.ice.s, c'est un immense acte de g&#233;n&#233;rosit&#233; qu'on trouve assez rarement ailleurs.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;C'est vraiment une des priorit&#233;s de la Free Party, qu'elle soit accessible &#224; toutes et tous. C'est aussi pour les gens qui n'ont pas de moyens. Effectivement, c'est sur le principe de la PAF, la participation aux frais. La donation moyenne, on va dire, par personne, elle est de 3-4 euros. Dans la majeure partie des cas, ce n'est pas suffisant pour rembourser les frais de la Free Party, donc on va &#234;tre sur des sound systems qui sont constamment d&#233;ficitaires dans leurs frais. Encore une fois, c'est un choix, c'est assum&#233;. C'est le prix de faire des f&#234;tes libres. On n'est pas l&#224; pour faire de l'argent, ni pour s'enrichir sur le dos des gens.
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, tout l'argent qui est fait sert soit pour une prochaine Free Party, soit pour d&#233;dommager le propri&#233;taire du terrain, s'il y a eu des d&#233;g&#226;ts qui ont &#233;t&#233; faits, soit pour aider les personnes victimes de r&#233;pressions, ou tout simplement &#224; payer les frais fixes, les locations de matos... Mais du coup, dans l'ensemble, la Free Party ne g&#233;n&#232;re pas de sous. C'est vraiment une volont&#233; tr&#232;s forte et on ne verra jamais une Free Party demander un prix d'entr&#233;e et &#231;a, c'est dans nos principes les plus fondamentaux.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Tu disais qu'il y avait une filiation avec le mouvement punk. Je trouve que &#231;a se ressent. D&#233;j&#224;, il y a des clins d'&#339;il musicaux, des remixes punk, des B&#233;ru ou autres. Il y a aussi des styles esth&#233;tiques engageants, en termes vestimentaires, de tatouages... Mais aussi, c'est une mani&#232;re de vivre la vie, avec &#224; la fois des &#233;v&#233;nements qui font communaut&#233;, o&#249; les gens font attention entre elles.eux, et aussi une part assez nihiliste, que ce soit dans la mani&#232;re de s'imposer sans n&#233;gociation ou encore dans l'extr&#234;me pr&#233;sence de la drogue. J'ai l'impression que ces deux choses-l&#224; sont li&#233;es, cette mani&#232;re de faire communaut&#233;, ce qui fait du bien &#224; un tas de personnes qui ne retrouvent pas &#231;a ailleurs dans la soci&#233;t&#233;, et un aspect plus nihiliste.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Dans l'identit&#233; de la teuf &#224; la base, il y a vraiment le milieu punk et l'identit&#233; anarchiste. C'est vraiment deux tr&#232;s grosses influences du milieu de la Free Party. On retrouve partout un tas de signes, que ce soit les musiques punk, les A cercl&#233;s tagu&#233;s absolument partout, les ACAB... Quand on parlait de style de vie, dans une Free Party, on retrouve des codes sociaux qu'on ne va voir nulle part ailleurs. Lorsque l'on vit dans la vie de tous les jours, il y a tout un tas de comportements qui vont &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme associaux, bizarres, g&#234;nants, et pas du tout en teuf.
&lt;p&gt;Ce qui fait qu'en fait, tu peux faire tout un tas de choses en teuf qui vont &#234;tre consid&#233;r&#233;es normales. &#199;a va &#234;tre de te rouler dans la boue avec tes potes, prendre de la drogue, faire des trucs ou des grimaces ou des danses compl&#232;tement bizarres. En fait, tout le monde va trouver &#231;a normal. Ce qui est assez &#233;mancipateur, car chacun.e est compl&#232;tement libre de faire ce qu'ielle souhaite et personne ne va &#234;tre mis mal &#224; l'aise vis-&#224;-vis de &#231;a. Il y a une tr&#232;s grosse tol&#233;rance vis-&#224;-vis de la nudit&#233;, ainsi que de tout un tas de comportements tant qu'ils ne mettent pas les autres en danger et qu'ils vont pas recr&#233;er des moments d'oppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vis-&#224;-vis de la drogue, dans le reste de la soci&#233;t&#233;, les gens ne vont pas se montrer quand ielles en prennent. L&#224;, elle est compl&#232;tement accept&#233;e et les gens ne se cachent pas, ce qui donne cette impression qu'elle peut &#234;tre omnipr&#233;sente. C'est juste que les gens comme ielles n'ont pas cette peur de la r&#233;pression, se permettent &#231;a. &#199;a peut cringer des gens qui ne sont pas forc&#233;ment adeptes de la Free Party. &#199;a cr&#233;e aussi des moments de vie un peu hors du temps, avec des gens qui se permettent tout, qui sont &#224; l'aise avec tout et je pense que ce sont des moments tr&#232;s, tr&#232;s forts qui font que ce type d'exp&#233;rience soit aussi important pour les gens qui les vivent.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Par exemple, il y a quelques temps, il y a eu une magnifique teuf en Bretagne. Il s'agissait d'un hommage &#224; un des membres du sound system mort d'un suicide un an auparavant. D'un c&#244;t&#233;, l'hommage, par l'ampleur de l'organisation, le nombre de gens pr&#233;sents, la beaut&#233; du moment, la g&#233;n&#233;rosit&#233; et la deter des orgas, la dur&#233;e particuli&#232;rement longue, &#233;tait extr&#234;mement touchant, autant on peut &#234;tre d&#233;stabilis&#233; par une pr&#233;sence aussi grande de la drogue dans un tel moment.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Du coup, tu fais r&#233;f&#233;rence &#224; l'Hommage &#224; Babass en Bretagne, qui a &#233;t&#233; une teuf tr&#232;s attendue de par la symbolique qu'elle avait. Effectivement, c'est vrai qu'on va souvent retrouver des teufs hommages &#224; certaines personnes d&#233;c&#233;d&#233;es. Il y a une r&#233;alit&#233; qui est quand m&#234;me parfois plus dure ou plus sombre et dont on ne parle pas forc&#233;ment. On est quand m&#234;me sur des milieux qui vont &#234;tre tr&#232;s pr&#233;caires, tr&#232;s prol&#233;taires on va dire, et il y a quand m&#234;me r&#233;guli&#232;rement des d&#233;c&#232;s, des overdoses, des histoires un peu tragiques, donc effectivement ce n'est pas la premi&#232;re fois qu'on a ce genre d'hommage. Il y avait eu un cas une premi&#232;re fois qui, est tr&#232;s c&#233;l&#232;bre, dans le sound system des Heretik dont on parlait au d&#233;but. Il y a eu plusieurs d&#233;c&#232;s dus &#224; du monoxyde de carbone, et &#231;a avait &#233;t&#233; une grosse &#233;motion dans le milieu.
&lt;p&gt;Apr&#232;s, sur la question de la drogue, je ne pense pas que ce soit un souci vis-&#224;-vis de l'hommage en tant que tel. La question, c'est plut&#244;t, &#224; quel moment &#231;a va devenir un souci de sant&#233; aussi pour les teufeur.euse.s. On a quand m&#234;me une tr&#232;s grosse pr&#233;sence maintenant de la k&#233;tamine dans tous les milieux, parce qu'elle n'est pas ch&#232;re, parce qu'elle est facile &#224; se procurer, et c'est pour cela qu'on a beaucoup de vigilance au niveau des collectifs de r&#233;duction des risques. Il y a la volont&#233; de se dire que chacun.e peut faire ce qu'ielle souhaite, peut consommer ce qu'il veut. Pour autant, il faut aussi se rendre compte que l'on peut avoir des d&#233;pendances &#224; l'alcool, au tabac et &#224; la drogue. C'est un vrai souci de sant&#233; o&#249; il faut qu'on soit tou.te.s vigilant.e.s, au probl&#232;me de l'overdose ou de la surconsommation de drogues. C'est quand m&#234;me un sujet assez compliqu&#233; qui revient assez souvent.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;De plus en plus, le milieu de la Free est attaqu&#233; par la r&#233;pression. Cela se joue par la multiplication des amendes &#224; la sortie des teufs et par les tentatives de saisie du mat&#233;riel par la police. L'id&#233;e est de mettre &#224; mal les capacit&#233;s mat&#233;rielles et financi&#232;res des collectifs qui organisent. Parfois, on entend certaines personnes qui ont particip&#233; &#224; des Free consid&#233;rer que payer 135&#8364; d'amende en sortant, c'est le prix &#224; payer. Cela pose quand m&#234;me probl&#232;me, parce que ces 135&#8364;, ils ne reviennent pas aux collectifs qui les m&#233;ritent, mais &#224; l'&#201;tat qui r&#233;prime.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Comme je disais, la r&#233;pression s'accentue depuis 2019 et il y a eu un nouveau pic &#224; la fin de l'ann&#233;e 2025. On est pass&#233; d'une forme de contr&#244;le qui passait principalement par des amendes &#224; l'aide de tr&#232;s gros dispositifs qui emp&#234;chaient tout le monde de sortir, &#224; des interventions directes sur site avec des moyens cons&#233;quents. Du coup, &#231;a am&#232;ne &#224; des affrontements et beaucoup de bless&#233;.e.s c&#244;t&#233; teuffeur.euse.s. Ce sursaut de violence de la part de l'&#201;tat &#233;tait s&#251;rement en lien avec la pr&#233;paration de la loi Ripost. Bien s&#251;r, ce n'est pas toujours le cas. La plupart du temps, cela va &#234;tre de gros dispositifs qui verrouillent absolument toutes les sorties pour mettre un maximum d'amendes &#224; tout le monde.
&lt;p&gt;Heureusement, dans l'ensemble, le.a teufeur.euse est assez inventif.ve et essaye de s'&#233;chapper par tous les moyens possibles. En g&#233;n&#233;ral, on va avoir l'acceptation de se dire que le.a conducteur.ice va forc&#233;ment prendre une amende et les passager.e.s vont passer par la for&#234;t et r&#233;ussir &#224; trouver un autre moyen de sortir, mais il y a des situations o&#249;, quand m&#234;me, c'est assez difficile. Le cas le plus marquant, c'&#233;tait le Tekwest en 2024, sur l'a&#233;rodrome de Quimper, o&#249; il y avait eu une amende record de 1,7 million d'euros sur le dos des teufeur.euse.s et 340m&#179; de mat&#233;riel saisi. Du coup, effectivement, &#231;a pose la question de se dire qu'il ne faut pas non plus que la Free Party finance l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que c'est aussi &#224; nous d'&#234;tre toujours plus inventif.ve.s sur les moyens de d&#233;jouer le dispositif policier. Les milieux militants auraient plein d'id&#233;es et de moyens de nous aider par rapport &#224; &#231;a. Il y a toujours plein de strat&#233;gies, de possibilit&#233;s pour contourner le dispositif. Plus on se formera, plus les sound systems seront pr&#233;par&#233;s &#224; ces choses-l&#224;, plus on arrivera &#224; faire bloc contre la r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Le pic de r&#233;pression s'est accompagn&#233; de la cr&#233;ation d'une figure politique et m&#233;diatique qui est le.a teufeur.euse, avec la tentative de la mettre constamment en opposition, notamment avec le milieu agricole. La Coordination Rurale s'est immisc&#233;e l&#224;-dedans, en mobilisant ses adh&#233;rent.e.s contre de potentielles teufs dans les parages, et en assumant des descentes punitives, violentes, en toute impunit&#233;. Cette construction invisibilise tous les autres aspects et a permis de mener directement &#224; la loi Ripost. Qu'en penses-tu ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Comme plein d'autres communaut&#233;s (que ce soit les gens du voyage, les personnes vivant en banlieue, etc.), il y a un matraquage m&#233;diatique &#233;norme qui est fait sur les teufeur.euse.s. On est repr&#233;sent&#233; comme des sauvages, des drogu&#233;.e.s, des marginaux.les. Cela marche assez bien, notamment chez les plus vieilles personnes et on peut des fois ressentir une hostilit&#233;. Mais ce qui est amusant aussi &#224; voir, c'est que sur le terrain, avec les riverain.e.s, &#231;a se passe toujours tr&#232;s bien. Tou.te.s les maire.sse.s locaux.les le reconnaissent, les terrains sont rendus nickels, il y a rarement des probl&#232;mes. Les riverain.e.s dans l'ensemble, sont content.e.s de nous voir, &#231;a fait tourner la boulangerie, les commerces du coin.
&lt;p&gt;Ce qui est int&#233;ressant aussi &#224; voir, c'est le double jeu que va jouer l'&#201;tat qui va stigmatiser d'un c&#244;t&#233; alors que de l'autre c&#244;t&#233;, il est tr&#232;s conscient de notre capacit&#233; organisationnelle. Que ce soit sur des manifestations ou des organisations l&#233;gales, on va avoir, dans l'ensemble, des dispositifs policiers qui vont &#234;tre extr&#234;mement faibles, parce qu'ielles savent qu'en g&#233;n&#233;ral, &#231;a se passe tr&#232;s bien, qu'il n'y a pas de d&#233;chets, qu'il n'y a pas de probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant les agriculteur.ice.s, on note une mont&#233;e de la conflictualit&#233; principalement li&#233;e &#224; la mont&#233;e de la Coordination Rurale, o&#249; l&#224; carr&#233;ment, maintenant, il y a &#171; des groupes de vigilance Free Party &#187; o&#249; ils vont envoyer des SMS pour pr&#233;venir les agriculteur.ice.s quand il y a des risques de teuf. Depuis deux ans, &#231;a s'est vraiment multipli&#233;. Ielles vont tenter d'emp&#234;cher l'installation, vont bloquer toutes les sorties avec des cailloux ou du fumier. On a eu des attaques de tracteurs. Ielles arrivent et vont p&#233;ter les voitures, essayer de faire sortir la Free Party.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a, c'est principalement avec les syndicats agricoles, car apr&#232;s, si on parle uniquement avec les agriculteur.ice.s de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale c'est diff&#233;rent. Quand &#231;a arrive qu'il y ait des Free Party qui sont pos&#233;es sur des terrains qui devaient &#234;tre cultiv&#233;s, il y a un accord qui est trouv&#233; avec l'agriculteur.ice, et il n'y a pas de plainte qui est pos&#233;e. Tout se passe bien. Le vrai souci en fait, c'est que, syst&#233;matiquement, les keufs vont mettre &#224; fond la pression sur le.a paysan.ne pour qu'ielle porte plainte. On se retrouve &#224; avoir des paysan.ne.s qui ont le couteau sous la gorge pour porter plainte, alors qu'&#224; la base, &#231;a se serait arrang&#233; &#224; l'amiable, voire avec des d&#233;dommagements. Donc, cette conflictualit&#233; entre agriculteur.ice.s et teufer.euse.s, elle est en grande majorit&#233; aliment&#233;e par l'&#201;tat qui ne veut surtout pas avoir une alliance possible entre nos milieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la Conf&#233;d&#233;ration Paysanne, il y a d&#233;j&#224; plusieurs liens qui ont &#233;t&#233; faits au niveau local et national. Nous sommes dans une volont&#233; de convergences des luttes. C'est assez donnant-donnant : nous, on peut pr&#234;ter du matos pour les f&#234;tes du village, on peut aider &#224; la logistique, et on peut voir apr&#232;s ce qui peut &#234;tre fait sur les terrains. Aussi, en Bretagne par exemple, il y a eu des tentatives de cr&#233;er des ponts entre paysan.ne.s et teufeur.euse.s, pour mettre des terrains &#224; disposition, et encore une fois, &#231;a a &#233;t&#233; sabot&#233; au niveau national par les ministres de l'Int&#233;rieur. &#199;a peut aussi arriver quand il y a des pr&#233;fets qui sont favorables &#224; trouver des terrains d'entente. Ielles se font couper l'herbe sous le pied par leur hi&#233;rarchie.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Cela nous am&#232;ne &#224; cette fameuse loi Ripost qui vient de passer et qui a &#233;t&#233; tr&#232;s largement contest&#233;e. Elle a aussi &#233;t&#233; surnomm&#233;e la loi Fourre-Tout. Est-ce que tu peux nous en parler un peu ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;En fait, la loi Ripost, c'est un peu l'aboutissement d'ann&#233;es &#224; vouloir d&#233;truire la Free Party. &#201;videmment, on n'est pas les seul.e.s vis&#233;.e.s par cette loi. Il y a &#233;galement le fameux &#171; Permis de tuer &#187; qui instaure une pr&#233;somption de l&#233;gitime d&#233;fense pour les keufs qui ouvrent le feu. Il y a un durcissement contre les rod&#233;os urbains, les squats, l'usage de mortiers, etc. Concernant les teufs, elle criminalise les organisateur.ice.s qui risquent entre autres une peine pouvant aller jusqu'&#224; 2 ans de prison et 30 000 &#8364; d'amende, tout comme les participant.es qui peuvent recevoir jusqu'&#224; 6 mois de prison et 7500 &#8364; d'amende. Il y a aussi le fait que n'importe qui peut &#234;tre assimil&#233; &#224; l'organisation, m&#234;me des b&#233;n&#233;voles. &#192; la base, &#231;a incluait les b&#233;n&#233;voles RDR, mais &#231;a a &#233;t&#233; retir&#233; au dernier moment pendant les d&#233;bats &#224; l'Assembl&#233;e.
&lt;p&gt;Du coup, on s'oriente sur une loi qui serait compl&#232;tement destructrice pour la Free Party. Beaucoup de sound systems sont toujours pr&#234;ts &#224; continuer &#224; poser malgr&#233; les risques, mais le fait de taper au portefeuille des participant.e.s, c'est le meilleur moyen d'ass&#233;cher la Free, d&#233;j&#224; qu'il y avait de moins en moins de personnes qui &#233;taient pr&#234;tes &#224; mettre 135 euros qui est l'amende actuelle. L&#224;, des amendes &#224; 7500 euros, personne ne pourra se permettre, l'amende forfaitaire delictuelle, sera elle de 500 euros. L'Italie a connu une loi similaire. Le milieu de la Free &#233;tait beaucoup moins structur&#233; et n'a pas surv&#233;cu &#224; &#231;a. Maintenant, les teufeur.euse.s italien.ne.s viennent en France. Alors oui, cette loi-l&#224;, c'est la fin de la Free Party comme on la conna&#238;t, on va dire, et &#231;a va &#234;tre une nouvelle forme d'organisation collective qui va prendre place.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Quelles sont les nouvelles formes d'organisation collective que tu imagines ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;C'est vraiment le gros d&#233;bat actuellement au sein des sound systems ou au sein de Tekno Antirep : quelle forme &#231;a va prendre. On se rapprocherait de teufs beaucoup moins fr&#233;quentes, mais beaucoup plus massives et prot&#233;g&#233;es. Genre une seule teuf par mois par exemple, mais o&#249; tous les sound systems convergeraient avec le maximum de public pour la d&#233;fendre et &#233;viter les contr&#244;les. Donc, on pourrait imaginer des mani&#232;res beaucoup plus pirates et potentiellement beaucoup plus offensives de faire la Free Party. Si c'est n&#233;cessaire d'aller forcer les barrages policiers, quand il le faut, d'aller emp&#234;cher les flics d'arriver sur site, de faire sortir les participant.e.s et le matos en convoi d'une mani&#232;re d&#233;ter ou alors uniquement des Free Party suicides qui seraient financ&#233;es par des r&#233;seaux d'entraide et de solidarit&#233; dans les villes. &#199;a, c'est d&#233;j&#224; un truc qui se voit assez souvent.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Il faut que tu expliques ce que c'est.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;On va dire qu'il y a plein de types de matos quand on fait de la Free. Cela peut &#234;tre de tr&#232;s beaux caissons qui vont vous co&#251;ter tr&#232;s cher, ou du vieux matos fait &#224; la cha&#238;ne, facile &#224; faire. Quand on parle de soir&#233;es suicides, l'id&#233;e est de faire la soir&#233;e et de laisser tout le matos ou une bonne partie, sur place. &#199;a &#233;vite de cramer les organisateur.ice.s, de donner des noms. Donc voil&#224;, la Free va conna&#238;tre une &#233;norme mutation. Moi, je pense que le plus important, &#231;a va &#234;tre de tr&#232;s gros r&#233;seaux d'entraide et de solidarit&#233; dans toutes les villes, que ce soit pour faire des actions, pour faire des caisses de soutien, pour soutenir les sound systems, ou m&#234;me pour s'allier aux autres luttes locales. On est vraiment sur un bras de fer qui va durer tr&#232;s longtemps.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Qu'est-ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fait contre la loi Ripost ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;La majeure partie du travail, &#231;a a vraiment &#233;t&#233; un travail l&#233;galiste avec beaucoup d'associations qui &#233;taient assez au fait de ces questions-l&#224;, telles que Technopole, Freeform, la LDH ou encore Amnesty. Il y a aussi eu un gros soutien de la part des d&#233;put&#233;.e.s de la France Insoumise qui ont plac&#233; des amendements pour bloquer les pires parties de la loi. Il y a eu d'&#233;normes contre-rapports, des d&#233;bunkages de tous les arguments du pouvoir. Tekno Anti Rep notamment, a vraiment &#233;t&#233; l&#224; pour fournir en arguments tou.te.s les d&#233;put&#233;.e.s qui en avaient besoin, car la majorit&#233; n'y connaissait pas grand-chose.
&lt;p&gt;Apr&#232;s, il y a eu la grande vague de Manifestives en juin. Pour l'avoir vu de l'int&#233;rieur, il y a vraiment eu un espoir de se dire qu'on pouvait gagner l&#233;galement, r&#233;ussir &#224; changer les textes, faire des amendements, etc. Malheureusement, la loi est pass&#233;e. On est donc sur tout un autre registre d'actions qui peut &#234;tre fait. Dans toute la France, il y a des actions qui ont lieu, et dans certaines villes comme &#224; Bordeaux, il y a des Assembl&#233;es G&#233;n&#233;rales qui se tiennent. Comme nous, les orgas, on est assez fatigu&#233;.e.s, c'est gr&#226;ce &#224; la mobilisation du public qu'on va r&#233;ussir &#224; donner un second souffle. On va gagner en diversit&#233; d'action, on va aller vers une convergence des luttes. C'est ce qui a permis en juillet, d'occuper pendant un bout de la nuit la fl&#232;che de Saint-Michel dans une ambiance magnifique et revendicative.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;div class='spip_document_23050 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/index-31.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH281/index-31-b8f2f.jpg?1788777721' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;dt&gt;Tu disais que les Free, c'&#233;tait notamment pas mal de gens qui venaient du milieu rural. Pendant longtemps, elles se sont faites dans les bois, dans les champs ou dans les hangars d&#233;saffect&#233;s en p&#233;riph&#233;rie des villes. L&#224;, il y a aussi un enjeu &#224; revenir en ville pour porter la lutte.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;C'est quelque chose qui est assez r&#233;fl&#233;chi de se dire qu'on a envie de taper l&#224; o&#249; on nous entend le plus, &#224; savoir en ville. C'est un objectif politique de se dire que, si on nous emp&#234;che de faire la f&#234;te tranquillement dans les campagnes, l&#224; o&#249; on fait chier personne, on va venir poser en plein milieu de vos centres-villes et l&#224;, on va nous entendre. M&#234;me si parfois, il y a une grosse r&#233;pression, comme &#224; Lyon en avril &#224; la D&#233;s'astres Urbaines, il y a toujours une volont&#233; de se dire qu'on va aller l&#224; o&#249; ielles ne veulent pas qu'on soit. Il y a une tr&#232;s grosse culture des teufs sauvages dans les villes. C'est quelque chose qui va se multiplier &#224; mon avis, parce que les sound systems ont des m&#233;thodes tr&#232;s pirates et ont envie de faire des soir&#233;es qui sont efficaces et impactantes. Et quoi de plus impactant que d'avoir mille personnes en plein centre-ville pendant un week-end ? Pour se multiplier, &#231;a n&#233;cessitera beaucoup d'organisation et de d&#233;fense collective pour que &#231;a puisse tenir et fonctionner.
&lt;p&gt;Comme la loi Ripost est tomb&#233;e extr&#234;mement vite, &#231;a a pris de court beaucoup de sound systems qui avaient d&#233;j&#224; pos&#233; des teufs &#224; la rentr&#233;e prochaine. La volont&#233; qui est affich&#233;e &#224; Tekno Anti Rep, &#231;a va &#234;tre de r&#233;ussir &#224; cr&#233;er des AG dans toutes les villes de France pour soutenir les sound systems qui ont envie de continuer &#224; faire des teufs. Tout &#231;a prendra de l'ampleur &#224; la rentr&#233;e en tout cas.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;div class='spip_document_23051 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH375/index-21-52184.png?1788777721' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;dt&gt;On a vu que Tekno Anti Rep faisait partie des organisations qui soutenaient la lutte contre le Mega Canal dans le Pas-de-Calais. Est-ce que tu peux parler un peu de cette optique de convergence des luttes, de ce qui est pr&#233;vu dans le futur ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&#192; Tekno Anti Rep, la question de la convergence des luttes nous semble essentielle. C'est de se dire qu'on ne peut pas lutter seul, peu importe la lutte. Dans le milieu des teufs, on a beaucoup fait bande &#224; part. On est dans notre coin, on fait nos trucs, m&#234;me s'il y a d&#233;j&#224; eu des volont&#233;s de rapprochement. L&#224;, maintenant, &#231;a me semble imp&#233;ratif qu'on fasse la convergence la plus large possible, avec toutes les organisations, associations progressistes dans les villes et dans les d&#233;partements. Il y a beaucoup de rapprochements qui sont en train d'&#234;tre faits. Effectivement, avec les Soul&#232;vements de la Terre, le rapprochement est extr&#234;mement logique. Les affinit&#233;s qu'on peut avoir avec tous les milieux anarchistes autonomes, antifascistes, queers, f&#233;ministes, sont des rapprochements qui sont assez logiques. Pour les teufeur.euse.s, c'est quand m&#234;me une question de vie ou de mort, donc c'est hyper important qu'on s'investisse tou.te.s au-del&#224; de la Free Party. On est, &#224; notre &#233;chelle, une petite marge de la lutte anticapitaliste et il faut qu'on fasse convergence avec tou.te.s les autres acteur.ice.s de cette lutte.
&lt;p&gt;Dans le pass&#233;, &#231;a a &#233;t&#233; beaucoup frein&#233; par un sentiment de rejet, de stigmatisation parfois de la part de milieux militants, avec l'impression que certains pouvaient &#234;tre toxicophobes et pas forc&#233;ment ouverts des fois &#224; certaines cat&#233;gories de population. Je sais que &#231;a a pu jouer sur la volont&#233; de ne pas trop aller vers ces milieux-l&#224;. Mais g&#233;n&#233;ralement, il y avait plut&#244;t une m&#233;connaissance et que l&#224;, cette barri&#232;re est un peu en train de se fissurer, face aux envies mutuelles de travailler ensemble. Les liens vont se faire naturellement quand les gens vont se conna&#238;tre. On le voit &#224; Bordeaux, il a suffi d'une grosse mobilisation en plein centre-ville et, tout de suite, il y a eu plein de gens qui sont en train de se dire qu'on peut faire plein de trucs ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a &#233;norm&#233;ment de connaissances qu'ont les teufeur.euse.s qui sont tellement int&#233;ressantes et qui peuvent tellement apporter aux militant.e.s, que ce soit en termes de logistique, d'organisation, de d&#233;placements et autres. Il y a tant de choses qui sont faites, que, dans la Free, parfois, on ne s'en rend m&#234;me plus compte. Il y a une connaissance qui est li&#233;e &#224; l'ill&#233;galisme qui est vraiment hyper int&#233;ressante, et je pense vraiment que mettre nos forces en commun, &#231;a donnerait des choses de fou. C'est un peu vague, mais j'ai pass&#233; beaucoup d'ann&#233;es dans les milieux militants pour me rendre compte que souvent, on manquait beaucoup de capacit&#233;s logistiques, de matos, de savoir comment g&#233;rer les choses, o&#249; on &#233;tait tou.te.s sur une JBL. Je pense que quelques teufeur.euse.s ou quelques sound systems, &#231;a peut faire prendre une toute autre ampleur &#224; certains &#233;v&#233;nements militants et j'ai vraiment h&#226;te de voir des sound systems de toutes les villes assister les collectifs et les luttes de leur ville, et les militant.e.s d&#233;fendre les Free Party du coin. Je pense qu'on aurait vraiment une lutte commune qui marcherait super bien ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Inversement, tu vois ce que pourrait apporter le milieu militant ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Nous, les teufeur.euse.s, on pense tout le temps soit en Free Party, soit en Manifestive, on a du mal &#224; voir les choses autrement. Donc le milieu militant a un arsenal d'actions beaucoup plus vari&#233;. Aussi, en termes de coh&#233;rence politique, de th&#233;orisation du mouvement. Nous, on ne se rend pas compte de ce qu'on fait tellement on le fait tout le temps et on a besoin de mettre des mots sur ce qu'on fait, que ce soit de se rendre compte &#224; quel point &#231;a peut &#234;tre anticapitaliste, ou politique, ou antifasciste ce qu'on est en train de faire. On avait un pote qui a fait une analyse marxiste de la teuf ; et les teufeur.euse.s qui avaient vu &#231;a &#233;taient en mode : &#171; Putain, mais je ne me rendais pas compte de tout ce qu'on faisait ensemble, de toute la puissance collective de la Free Party &#187;. Je pense que &#231;a nous aiderait beaucoup, des fois, de juste parler avec des gens tr&#232;s form&#233;s politiquement et th&#233;oriquement sur certains sujets et &#231;a aide aussi &#224; se redonner confiance en soi.&lt;/dd&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/QHRHuBdseiE?si=iQeffkiYgN-uPJoF&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;dt&gt;J'ai l'impression que les milieux politiques radicaux ont quand m&#234;me, ces 10-15 derni&#232;res ann&#233;es, accumul&#233; pas mal d'exp&#233;rience de lutte contre la r&#233;pression, que ce soit dans la rue, en termes de d&#233;placements collectifs, d'&#233;viter qu'il y ait trop de bless&#233;.e.s, d'arrestations, etc. &#192; certains moments, tout le monde donnait le nom de Camille pour &#233;viter de se faire identifier. C'est tout un tas de pratiques qu'il serait bien de transmettre et d'appliquer pour &#233;viter que les gens se fassent d&#233;foncer, que ce soit physiquement, &#233;conomiquement, judiciairement...&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Je ne savais pas &#224; quel point je peux en parler dans une interview, mais c'est clair que, sur la question des d&#233;placements collectifs vis-&#224;-vis des affrontements, il y a un besoin de formation qui est extr&#234;mement important chez les teufeur.euse.s. En fait, il n'y a pas de formation. Concr&#232;tement, on est toujours dans cette logique d'autogestion et d'horizontalit&#233;. Dans des moments tr&#232;s critiques et dangereux, c'est important d'avoir des gens form&#233;s qui vont avoir un m&#233;gaphone, peut-&#234;tre qu'ils vont dire ce qu'il faut faire ou qu'ils vont avoir le bon matos au bon moment. Le milieu autonome, en particulier, a des savoirs &#233;normes sur ces sujets-l&#224; et on en aurait vraiment besoin. Tout comme avoir des street m&#233;dics. &#199;a a beaucoup manqu&#233;, m&#234;me si petit &#224; petit, c'est en train de se former et de s'am&#233;liorer. Des sound systems prennent conscience des lacunes qu'on peut avoir et des bless&#233;.e.s que &#231;a entra&#238;ne.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;Pour pouvoir soutenir les sound systems du coin et pour &#234;tre tenu au jus des informations et des trucs &#224; faire, tu recommandes quoi ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;Le mieux, c'est d'&#234;tre au plus pr&#232;s de la teuf. Quand on n'est pas du milieu, c'est assez compliqu&#233; parce que c'est que par liens affinitaires. Tu ne pourras jamais avoir les infos d'une Free Party si toi-m&#234;me tu ne connais pas des gens qui sont de la Free Party. &#199;a ne marche qu'avec des infos maintenant par Signal. Donc l'id&#233;e, c'est vraiment de se rapprocher au maximum des acteur.ice.s locaux.les de la Free Party ou du collectif Tekno Anti Rep et de ses r&#233;f&#233;rent.e.s, et essayer autant que possible de continuer &#224; aller en teuf. M&#234;me si, on va pas se mentir, c'est dur de demander &#224; des gens d&#233;j&#224; pr&#233;caris&#233;s d'aller dans des endroits o&#249; ielles risquent de prendre potentiellement 7500&#8364; d'amende. Mais je pense qu'il ne faut plus voir la Free Party uniquement comme une f&#234;te, mais comme, le temps d'un week-end, d'une Zone &#192; D&#233;fendre. On va d&#233;fier l'&#201;tat policier. &#199;a va &#234;tre de s'&#233;quiper, de se pr&#233;parer &#224; d&#233;fendre les teufs
et &#224; le faire collectivement. Je pense que c'est important que, dans toutes les villes, les gens soient conscients que maintenant la Free Party, &#231;a ne va plus &#234;tre qu'une soir&#233;e o&#249; on s'amuse, mais que &#231;a va &#234;tre un v&#233;ritable acte de d&#233;fiance face au gouvernement.
&lt;p&gt;Si vous voulez faire des retours, des critiques ou des apports &#224; propos de ce texte, vous pouvez &#233;crire &#224; : creveripost@riseup.net&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;dits Photos : &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/masht_photos/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Masht_photos&lt;/a&gt; &amp; &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/pccpbzh/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;PCCPBZH&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;div class='spip_document_23052 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH329/index4-2-3e92d.png?1788777721' width='500' height='329' alt='' /&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/teknoantirep/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.instagram.com/teknoantirep/&lt;/a&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;https://linktr.ee/teknoantirep&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://linktr.ee/teknoantirep&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/teknoantirepbdx&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.instagram.com/teknoantirepbdx&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
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		<title>Chien</title>
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		<dc:date>2026-09-07T10:32:09Z</dc:date>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>4</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;j'ai mal ta gueule &lt;br class='autobr' /&gt;
s'il vous pla&#238;t &lt;br class='autobr' /&gt;
pas de pardon ici &lt;br class='autobr' /&gt; _ &lt;br class='autobr' /&gt; un homme &#224; terre qui beugle, la vie contre la vie, dit le minist&#232;re, rien, que masse broy&#233;e disant &lt;br class='autobr' /&gt;
j'ai mal &lt;br class='autobr' /&gt;
pour finir &lt;br class='autobr' /&gt;
chien &lt;br class='autobr' /&gt; _ &lt;br class='autobr' /&gt; la violence a quatre paires d'yeux &lt;br class='autobr' /&gt;
la premi&#232;re, karl l'a dite &lt;br class='autobr' /&gt;
la deuxi&#232;me, franz l'a r&#233;p&#233;t&#233;e &lt;br class='autobr' /&gt;
la troisi&#232;me, la troisi&#232;me &lt;br class='autobr' /&gt;
la quatri&#232;me reste &#224; dire &lt;br class='autobr' /&gt; _ &lt;br class='autobr' /&gt; il y a que tous n'ont rien dit &lt;br class='autobr' /&gt;
il y a que la terre fera sans l'homme et rien pour bruire le mot rien &lt;br class='autobr' /&gt;
pour l'&#233;nonciation du mot (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/litterature" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot30" rel="tag"&gt;4&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/plan_de_travail_1-192-4e2f8.png?1788777217' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;j'ai mal&lt;br class='autobr' /&gt;
ta gueule&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;s'il vous pla&#238;t&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pas de pardon ici&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un homme &#224; terre qui beugle, la vie contre la&lt;br class='autobr' /&gt;
vie, dit le minist&#232;re, rien, que masse broy&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
disant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'ai mal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pour finir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la violence a quatre paires d'yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la premi&#232;re, karl l'a dite&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la deuxi&#232;me, franz l'a r&#233;p&#233;t&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la troisi&#232;me, la troisi&#232;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la quatri&#232;me reste &#224; dire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il y a que tous n'ont rien dit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il y a que la terre fera sans l'homme et rien pour&lt;br class='autobr' /&gt;
bruire le mot rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pour l'&#233;nonciation du mot rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pour la d&#233;viation du cours d'homme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;indistinct&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;
chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;monte le son du t&#233;l&#233;viseur et frappe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il ne doit rien rester du lard, le minist&#232;re a dit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on roulera toute fen&#234;tre ferm&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le crampon a mal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'armure du flic est une belle invention, la batte,&lt;br class='autobr' /&gt;
fleurir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;seule parole efficace vaut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ici le clochard au piano hurle son t&#233;l&#233;viseur de&lt;br class='autobr' /&gt;
taire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la batte saura corriger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;deux chaussures noires, le tibia arm&#233;, au genou&lt;br class='autobr' /&gt;
rond et le froc, premi&#232;re batte, poches pleines de&lt;br class='autobr' /&gt;
pisse, au cas o&#249; dit le minist&#232;re, quinze coups &#224;&lt;br class='autobr' /&gt;
la ceinture, brume, gilet et masque, c'est parfait,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;paule lustr&#233;e, vitre et casque, derni&#232;re batte&lt;br class='autobr' /&gt;
pour le travail bien fait, bouclier, une bouteille&lt;br class='autobr' /&gt;
d'eau pour l'oubli&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des flammes, des flammes, des flammes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il faut servir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'autre se videra de son sang pour rien, g&#233;mir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dessiner la violence en rouge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;plein&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un verre de carburant pour la route&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toute fen&#234;tre ferm&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
la t&#233;l&#233;vision dit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;g&#233;mir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;qui et o&#249;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la batte a parl&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la batte a parl&#233; dit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;rien que parole utile et travail bien fait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;bient&#244;t on l&#226;chera le piano de hurler&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se vider de son sang pour le rouge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parfum d'enfance sans teint&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toute fen&#234;tre ferm&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la batte la batte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;odeur de flic ici&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la transmission directe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la violence a quatre paires d'yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;maigrir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le clochard d'ici hurle &#224; celui d'ailleurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; travers la t&#233;l&#233;vision en flammes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tu conduiras longtemps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pisse et odeur de batte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;reste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la quatri&#232;me reste &#224; dire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pas de pardon ici&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;feu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;si c'est faire feu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de quinze coups&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de quoi saigner&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#233;l&#233;vision et le minist&#232;re en ch&#339;ur diront&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dommage chien, dommage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Bastien Fery&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Une version PDF et mieux mise en page de ce texte&lt;a href = &#034;/IMG/pdf/chien.pdf&#034; target=&#034;_blank&#034;&gt; est disponible ici.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pogacar doit-il continuer sa route ?</title>
		<link>https://lundi.am/Pogacar-doit-il-continuer-sa-route</link>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Fred Bozzi</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le cycliste, le biologiste et la vie qui tient le coup&lt;br class='autobr' /&gt;
Fred Bozzi&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/Fred-Bozzi" rel="tag"&gt;Fred Bozzi&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/chatgpt_image_7_sept__2026_12_23_31-81f84.png?1788776807' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Suite &#224; une chute de v&#233;lo, le coureur slov&#232;ne Tade&#239; Pogacar a &#233;t&#233; contraint d'abandonner le Tour d'Espagne : une commotion c&#233;r&#233;brale et des grosses fractures ont eu raison de son projet de victoire. Il a certes &#233;t&#233; op&#233;r&#233; avec succ&#232;s, mais depuis les fans se demandent si le champion sera au top pour disputer les championnats d'Europe en Slov&#233;nie, &#224; d&#233;faut de remporter les Championnats du monde pour la troisi&#232;me fois, fin septembre. De leur c&#244;t&#233;, les suspicieux n'ont aucun doute : dorlot&#233; par les m&#233;decins, il pourra se doper mieux encore et sera sur pied pour remporter haut la main un sixi&#232;me Tour de France, l'&#233;t&#233; prochain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Apr&#232;s en avoir remport&#233; un nouveau cet &#233;t&#233;, et ainsi rejoint le club des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il se rapprochera alors du sulfureux Lance Armstrong, faisant peser sur ses &#233;paules de lourds soup&#231;ons, ce qui entamera gravement sa sant&#233; mentale et il finira comme Marco Pantani &#8211; un nouveau pantin gonfl&#233; &#224; bloc prendra sa place. Sale histoire, mais la route semble toute trac&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Peut-&#234;tre les uns et les autres manquent-ils toutefois d'empathie. Ils oublient en tout cas la souffrance de Tade&#239;. Physique, &#233;videmment : chaque chute est traumatique et intervient, sur fond de fatigue, apr&#232;s d'immenses et douloureux efforts. Sa souffrance psychique, &#233;galement : sa vie consiste &#224; rester le nez dans le guidon des heures et des jours durant &#8211; les yeux sur le bitume, toujours le m&#234;me. Autrement dit ils oublient que sa vie consiste &#224; faire une sorte d'&#233;preuve concr&#232;te de la &lt;i&gt;res extensa&lt;/i&gt; cart&#233;sienne &#8211; &#233;preuve lancinante de la vraie mati&#232;re grise. Rien d'&#233;tonnant &#224; ce qu'il ait lui-m&#234;me avou&#233; qu'il &#171; comptait les jours avant la retraite &#187;&#8230; Mieux vaut donc souffrir un peu avec lui, et demander : &#171; Pogacar doit-il continuer sa route ? &#187;. Nous pourrions certes craindre qu'il se rel&#232;ve trop t&#244;t, et risque de nouveau sa sant&#233;. Pire : qu'il soit bient&#244;t transform&#233; en v&#233;ritable &lt;i&gt;objet&lt;/i&gt; biologique par les savants du corps, substrat s&#233;par&#233; de toute subjectivit&#233; et condamn&#233; &#224; la mesure du chronom&#232;tre, en plus d'&#234;tre jet&#233; en p&#226;ture &#224; des esprits avides de performances et de sant&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Qui s'en remettent assez facilement &#224; des m&#233;decins dopeurs, pourvu que (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Autrement dit nous pourrions &#234;tre tent&#233;s de lui dire d'arr&#234;ter. Mais au lieu de pr&#233;tendre d&#233;cider &#224; sa place, comme le ferait un esprit critique, il est pr&#233;f&#233;rable de consid&#233;rer son existence cycliste avec un peu d'attention &#8211; nous glisser dans une peau souvent meurtrie. Ceci permettra d'ouvrir une perspective nouvelle pour la science biologique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'avanc&#233;e du cycliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rons le Tour de France. A premi&#232;re vue, de l'ext&#233;rieur, c'est une route morcel&#233;e. Et &#224; proprement parler, le trac&#233; de cette pr&#233;tendue &#171; grande boucle &#187; ne fait pas un &#171; tour &#187; : elle suit plut&#244;t un encha&#238;nement d'&#233;tapes de ci de l&#224;. Il n'y a aucune coh&#233;rence paysanne, c'est-&#224;-dire relative au pays, il y a seulement passage dans des communes qui ont candidat&#233; et souscrit au cahier des charges et aux contraintes &#233;conomiques. On suit finalement plus les int&#233;r&#234;ts &#224; la trace que l'on ne chemine autour de la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien d'&#233;tonnant &#224; ce que l'exp&#233;rience du spectateur soit d&#233;cousue. A son &#233;chelle, apr&#232;s une longue attente, le public assiste en effet &#224; un passage &#233;clair des coureurs (certains.es sprintent &#224; hauteur des v&#233;los pour faire durer l'exp&#233;rience). Le t&#233;l&#233;spectateur, lui, malgr&#233; l'appui des cam&#233;ras embarqu&#233;es en voiture, en moto ou en h&#233;licopt&#232;re, doit se contenter de bouts de route&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le suivi de la course est d'ailleurs entrecoup&#233; de publicit&#233;s et d'images de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et quand le peloton arrive group&#233; pour un sprint que la cam&#233;ra fixe embrasse certes dans son ensemble, il a encore du mal &#224; suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce morcellement est d'ailleurs augment&#233; par la multiplication des classements : classement g&#233;n&#233;ral, classement aux points, classement du meilleur grimpeur, de la meilleure &#233;quipe, du meilleur jeune, du plus combatif, d&#233;sormais du meilleur &#233;quipier&#8230; Les commentateurs en jouent volontiers pour faire vivre des images assez peu parlantes (quand elles ne sont pas soporifiques). Bref : le spectacle est saucissonn&#233;, l'exp&#233;rience cribl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vu la discontinuit&#233; qui en r&#233;sulte, on comprend bien pourquoi les promoteurs du Tour racontent des histoires : il s'agit de retrouver une certaine unit&#233;. Et &#231;a, des histoires, ils en racontent ! La cam&#233;ra s'arr&#234;te sur des monuments class&#233;s le temps que soit chant&#233;e l'histoire de la douce France, puis viennent les l&#233;gendes du Tour en personne, avant de laisser place au carnet rose, au besoin&#8230; Le temps long meubl&#233; (et berc&#233; par le son de l'h&#233;licopt&#232;re), les commentateurs peuvent alors &#233;voquer les sc&#233;narios possibles de la course en cours. Ils esp&#232;rent ainsi tromper l'ennui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant dire que par les histoires lancinantes et r&#233;p&#233;t&#233;es on tente de retrouver une certaine continuit&#233; &#224; propos d'une exp&#233;rience morcel&#233;e. Toujours les m&#234;mes vainqueurs, la m&#234;me rengaine, la grisaille de la route. La sieste n'est jamais loin et, pour r&#233;veiller les consciences, il n'y a plus que les deux minutes tr&#233;pidantes lors du sprint &#224; l'arriv&#233;e, si ce n'est apr&#232;s la chute banale d'un champion hors-normes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre faut-il ne pas se moquer, et apercevoir que c'est de cette fa&#231;on que l'on retrouve l'exp&#233;rience concr&#232;te du coureur. Car celui-ci va en continu d'un point A &#224; un point B : il va de l'avant vers l'arriv&#233;e, roulant toujours sur la m&#234;me route dans le m&#234;me sens &#8211; il n'y a pour lui ni morcellement, ni retour en arri&#232;re. C'est en outre en assurant une certaine continuit&#233; au fil des jours qu'il peut figurer dans un classement sp&#233;cifique. Autant dire que le coureur cycliste fait l'&#233;preuve de la continuation &#8211; c'est le propre des sports d'endurance. Il est pour lui question de continuer &#224; avancer jusqu'&#224; la ligne d'arriv&#233;e, c'est pourquoi &#224; chaque tour de p&#233;dalier il v&#233;rifie que cette action pourra &#234;tre r&#233;it&#233;r&#233;e longtemps, tr&#232;s longtemps &#8211; qu'il ne va pas se mettre dans le rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coureur s'efforce aussi de conjurer les ruptures &#8211; le risque de chute par exemple. Et pour cela, pour assurer la continuit&#233; du contact de la route et de la roue via la bande de roulement, il choisit ses trajectoires, anticipe celles des autres, voire celles des suiveurs motoris&#233;s. Disons-m&#234;me, au plus fondamental, qu'il s'applique &#224; avancer en permanence pour b&#233;n&#233;ficier de l'effet gyroscopique. Voil&#224; donc toute l'affaire cycliste : il s'agit d'&#234;tre et rester assis sur son v&#233;lo (ou debout sur les p&#233;dales), et pour cela avancer, par cons&#233;quent p&#233;daler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit par ailleurs, soyons plus pr&#233;cis, de conjurer ce qui pourrait interf&#233;rer : contourner les obstacles externes comme les voitures, les concurrents ou les pierres, bien s&#251;r, mais aussi &#233;viter les crispations musculaires, voire les contractures ou les blessures, les blocages physiques et m&#234;me psychiques (&#171; perdre les p&#233;dales &#187;, quand on est en difficult&#233;). Aussi le coureur doit-il s'&#233;conomiser, &#233;viter de faire des efforts superflus. Comment cela ? Il profite de l'aspiration cr&#233;&#233;e par un v&#233;lo qui le pr&#233;c&#232;de (quand il &#233;volue au sein d'un peloton, le gain est vraiment cons&#233;quent), il s'alimente et s'hydrate pour entretenir l'&#233;nergie et r&#233;cup&#233;rer (les crampes sont par exemple dues &#224; une d&#233;shydratation, une perte de sels min&#233;raux). Autrement dit il bouche les trous externes par de petites acc&#233;l&#233;rations, les creux internes par l'alimentation. C'est de cette fa&#231;on qu'il pourra produire un effort durable : &#234;tre r&#233;gulier dans l'avanc&#233;e, encha&#238;ner les cycles, faire en sorte que &#231;a roule. Et donc passer en trombe devant le public, bercer la sieste des t&#233;l&#233;spectateurs virage apr&#232;s virage, col apr&#232;s col, &#233;tape apr&#232;s &#233;tape.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La voie du cycliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Disons les choses plus &#171; scientifiquement &#187;. Voici : il s'agit pour le coureur d'&#233;voluer en empruntant la fili&#232;re &#233;nerg&#233;tique dite &#171; a&#233;robie &#187; (intensit&#233; relative, dur&#233;e longue). Celle-ci se distingue des fili&#232;res ana&#233;robie (alactique ou lactique), qui produisent plus d'&#233;nergie explosive et de puissance mais utilisent peu d'oxyg&#232;ne et ne peuvent, pour cette raison, durer tr&#232;s longtemps (de quelques secondes &#224; quelques minutes). La fili&#232;re a&#233;robie est plus ample, bas&#233;e sur la consommation de glucides et d'oxyg&#232;ne (sucres lents et air), et qui pour cette raison se r&#233;g&#233;n&#232;re bien : les r&#233;serves de glucides ne sont pas &#233;normes, mais les prot&#233;ines peuvent prendre le relai et, surtout, les apports de nutriments via l'alimentation sont rapidement efficaces (les apports glucidiques sont d'ailleurs importants pour &#233;viter l'oxydation des prot&#233;ines). Le coureur doit certes aller au seuil de cette fili&#232;re (fr&#233;quenter sa VO2 max, c'est-&#224;-dire sa capacit&#233; maximale &#224; consommer de l'oxyg&#232;ne), mais il doit se maintenir dans cette norme haute en ayant la pr&#233;occupation de continuer, c'est-&#224;-dire de ne pas basculer dans un effort lactique, par exemple, et qui consacrerait la crispation ou l'arr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cisons m&#234;me le m&#233;tabolisme de l'effort a&#233;robie : les glucides, stock&#233;s sous forme de glycog&#232;ne, sont transform&#233;s en glucose lors de l'effort, lequel passe dans le sang au niveau de l'intestin gr&#234;le avant d'&#234;tre distribu&#233; aux organes. Mieux : l'&#233;nergie, sous forme d'ad&#233;nosine triphosphate (ATP), est g&#233;n&#233;r&#233;e par la transformation du glucose, coupl&#233; au dioxyg&#232;ne, en dioxyde de carbone et en eau. Les biologistes rendent compte de cette transformation par la formule : C&#8326;H&#8321;&#8322;O&#8326; + 6O&#8322; &#8594; 6CO&#8322; + 6H&#8322;O + &#233;nergie sous forme d'ATP (38 mol&#233;cules d'ATP pour une mol&#233;cule de glucose, alors que la fili&#232;re ana&#233;robie en fournit seulement 2)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ils d&#233;crivent m&#234;me plus pr&#233;cis&#233;ment les phases &#224; l'int&#233;rieur de la cellule (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ils montrent ensuite comment le muscle transforme l'&#233;nergie chimique en &#233;nergie m&#233;canique (par interp&#233;n&#233;tration des fibres musculaires).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce savoir scientifique disponible est tr&#232;s utilis&#233; par les entra&#238;neurs et les coureurs : il permet de programmer des exercices qui font baisser les r&#233;serves de glucose pour inviter le corps, nourri par une alimentation sp&#233;cifique, &#224; reconstituer de plus grandes r&#233;serves de glycog&#232;ne (mol&#233;cule complexe form&#233;e de mol&#233;cules de glucose) dans le foie et les muscles, et d'am&#233;liorer le transport d'oxyg&#232;ne pour que la r&#233;action chimique &#224; base de glucose et d'oxyg&#232;ne puisse se faire au mieux (par exemple, l'augmentation du volume d'&#233;jection systolique, au niveau du c&#339;ur, permet de pomper plus de sang &#224; chaque battement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faut d&#232;s lors faire deux remarques. La premi&#232;re, c'est que le spectre du dopage n'est certes jamais tr&#232;s loin. Ce mode de lecture de l'effort incline en effet &#224; agir au niveau biochimique en connaissance de cause. Si une analyse indique que tel composant chimique pourrait faciliter les r&#233;actions efficaces pour am&#233;liorer le VO2 max par exemple&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est-&#224;-dire la capacit&#233; maximale &#224; consommer de l'oxyg&#232;ne, donc &#224; soutenir (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, on est tent&#233; de l'apporter directement &#224; l'organisme. Aussi peut-on avoir recours, en mati&#232;re d'am&#233;lioration du transport de l'oxyg&#232;ne, &#224; l'&#233;rythropo&#239;&#233;tine (EPO), ou plus r&#233;cemment &#224; l'inhalation de monoxyde de carbone, qui stimule la cr&#233;ation de globules rouges (pratique interdite il y a peu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde remarque, et qui nous int&#233;resse plus particuli&#232;rement ici, c'est que la perspective postule une continuit&#233; chimique du corps. Quand il y a une certaine discontinuit&#233;, c'est-&#224;-dire qu'une r&#233;action chimique ne se fait pas assez bien, on identifie en effet une continuit&#233; d'un autre type. Il y a un manque de ceci, mais cela est en place. D'ailleurs un manque de ceci peut &#234;tre combl&#233; par le repos ou l'apport de nutriments. C'est pourquoi on fait l'analyse constante des indicateurs cardiaques et de la composition du sang des cyclistes (en plus d'&#234;tre attentif au coup de p&#233;dale, &#224; la position sur le v&#233;lo). Disons m&#234;me que dans cette perspective, il y a continuit&#233; du corps au sens o&#249; la cha&#238;ne des causes et des cons&#233;quences est ininterrompue. C'est que la nature a horreur du vide. Le corps est compos&#233; d'&#233;l&#233;ments chimiques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Composition du corps, en pourcentage : oxyg&#232;ne 61, 43 ; carbone 22,86 ; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui s'agencent entre eux et, quand un agencement est d&#233;compos&#233;, c'est qu'une synth&#232;se va suivre (celle de l'ATP apr&#232;s la glycolyse, par exemple) &#8211; dixit la biologie combinatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref : dans l'exp&#233;rience du cycliste, du niveau organique jusqu'au niveau intracellulaire, la continuit&#233; est cens&#233;e primer. C'est du moins ce que la science semble ent&#233;riner. Or dans cette perspective, plus besoin de raconter des histoires. Le spectateur peut entrer naturellement en r&#233;sonance avec l'effort de Pogacar, malgr&#233; la discontinuit&#233; de ce qu'il voit : car lui aussi connait l'effort de vivre, de se mouvoir, de respirer ; lui aussi connait la pr&#233;occupation pour sa sant&#233;, le suivi des indicateurs (rythme cardiaque, tension, biochimie sanguine). Autant dire par cons&#233;quent que si la perspective morcel&#233;e du spectateur semblait &#234;tre en rupture avec celle du cycliste, la continuit&#233; de la vie semble les rassembler au plus profond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement la raison pour laquelle les fans ne se demandent pas si Pogacar doit continuer sa route : la seule question qui vaille, pour eux, c'est celle de savoir s'il va pouvoir continuer. Idem du c&#244;t&#233; des critiques : ils ne posent pas la question dans la mesure o&#249; il est &#224; leur avis tout &#224; fait &#233;vident qu'il doit s'arr&#234;ter &#8211; pour que la vie reprenne enfin son avanc&#233;e. C'est un s&#233;rieux probl&#232;me, on l'a vu : car c'est chaque fois une fa&#231;on de nier les d&#233;cisions et les doutes du coureur &#8211; de suspendre toute empathie pour le vivant subjectiv&#233;, au nom de sa propre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pourrions m&#234;me apercevoir ici une sorte de mal&#233;diction du cycliste, le fait qu'il doive continuer malgr&#233; tout. Voici en effet : commentant la chute du slov&#232;ne, un entraineur fran&#231;ais rappelait &#171; qu'on est toujours rattrap&#233; par la r&#233;alit&#233; &#187;, et que &#171; tant que la ligne n'est pas franchie, ce n'est pas fini &#187; ; or si l'on ajoute qu'une fois la ligne franchie, rien n'est encore fini, dans la mesure o&#249; les contr&#244;les anti-dopage peuvent invalider un r&#233;sultat par apr&#232;s, il est possible de dire que la course n'est, finalement, jamais finie. Bref : pour Tade&#239;, c'est &#171; avance et tais-toi &#8211; tu n'as pas d'&#226;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les cycles du cycliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Vu l'ampleur du probl&#232;me, mieux vaut tenter d'infl&#233;chir la perspective &#8211; en faisant preuve d'empathie. Et pour cela, regarder les choses d'encore un peu plus pr&#232;s : apercevoir que l'exp&#233;rience de continuation propre aux sports d'endurance &lt;i&gt;est faite de discontinuit&#233;s&lt;/i&gt;. D'abord il y a les chutes, qui sont de plus en plus nombreuses, et destructrices. Et pour le reste, surtout, m&#234;me si on ne voit plus les coureurs subir des &#171; fringales &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hypoglyc&#233;mies s&#233;v&#232;res qui interrompent la mise en disponibilit&#233; de l'&#233;nergie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il y a les coups de moins bien, les baisses de r&#233;gime, voire les &#171; jours sans &#187;. Disons au moins qu'ils vivent des trous, aussi minimes soient-ils. Ces asp&#233;rit&#233;s physiologiques sont certes rep&#233;r&#233;es gr&#226;ce aux instruments de mesure modernes, g&#233;r&#233;es et gomm&#233;es au mieux, att&#233;nu&#233;es autant que faire se peut (c'est d'ailleurs en luttant contre elles que des secondes sont gagn&#233;es), mais il y en a toujours : le corps a ses r&#233;gimes que les r&#233;gimes ne dissipent point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me Pogacar connait cela : parfois il se sent fort, plein d'&#233;nergie &#224; revendre, parfois il se sent creux &#8211; et doit le masquer. En tout cas tout.e pratiquant.e d'un sport d'endurance connait cela : en plus de la n&#233;cessit&#233; de calibrer l'effort pour rester dans une allure a&#233;robie soutenue sans se mettre dans le rouge, il sait la n&#233;cessit&#233; d'endurer les coups de moins bien (pour rentrer chez soi, ramener le v&#233;lo &#224; la maison&#8230;). Or l'exp&#233;rience de d&#233;faillance est tout &#224; fait signifiante. Car jusque-l&#224; le sujet &#233;tait actif, il se portait volontairement au-dessus d'un r&#233;gime de fonctionnement normal pour avancer sur l'asphalte, d&#233;sormais il se voit contraint de tenir la distance &#8211; de tenir malgr&#233; tout. Et s'il s'en tient &#224; ne pas abandonner, c'est d&#233;sormais son corps qui avance : il le faisait aller, d&#233;sormais c'est son corps qui fait que &#171; &#231;a tient &#187; (ou que &#171; &#231;a avance &#187;, &#171; &#231;a tourne encore &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons donc que le cycliste en peine est passif, en creux d'un corps actif. Il s'accroche et attend. Il inhibe m&#234;me son activit&#233; mentale pour ne pas accroitre la conscience de sa souffrance. Sa volont&#233; r&#233;duite &#224; la finesse du boyau, il se dit seulement que la fin du calvaire va bien finir par arriver, que la ligne viendra &#224; passer sous ses roues. Il n'est plus en train de &lt;i&gt;v&#233;rifier&lt;/i&gt; que &#231;a va tenir, il &lt;i&gt;esp&#232;re&lt;/i&gt; seulement que &#231;a va tenir suffisamment longtemps pour rallier l'arriv&#233;e. C'est m&#234;me parfois un co&#233;quipier qui &#171; l'emporte sur son porte-bagage &#187; (il b&#233;n&#233;fice alors de l'aspiration et supporte mieux une passivit&#233; objectiv&#233;e).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre il n'a aucun doute : sa d&#233;faillance est sa chair, une &#233;preuve de son corps propre. Il n'avance pas en pilote automatique, comme une machine qu'il aurait construite et qui tournerait comme une horloge. Au contraire il avance et se vit diff&#233;remment. Plomb&#233; par la solitude, non plus port&#233; par le peloton, il &#233;prouve une nouvelle fa&#231;on de pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre (en pers&#233;v&#233;rant dans la situation d'avanc&#233;e).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons alors qu'il d&#233;couvre son corps comme h&#233;ritage. C'est d'ailleurs celui-ci qui se soigne et se r&#233;pare, apr&#232;s une chute &#8211; r&#233;p&#233;tition de l'ontogen&#232;se. Il d&#233;couvre que son corps vivant pr&#233;c&#232;de son corps pensant, celui qui pense qu'il faut aller plus vite pour gagner. Et il est aussi un autre sujet (autre que celui qui &#233;merge des parties naturelles, et qui pilote pour aller chercher une performance). Il est ce sujet qui fait l'exp&#233;rience de l'absurde : il se demande ce qu'il fait l&#224;, et s'efforce de faire signifier sa pr&#233;sence tout en &#233;tant a-signifiant (alors qu'avant cela, il &#233;tait habit&#233; par l'envie d'effort autant que de victoire &#8211; il &#233;tait un, il est discontinu). Ainsi peut-il continuer sous le mode &#171; ou&#8230;, ou&#8230; &#187; plut&#244;t que &#171; et&#8230;, et&#8230; &#187; (continuer ou s'arr&#234;ter, plut&#244;t que continuer sans se poser de question)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voil&#224; qui entre en r&#233;sonance avec ce qu'&#233;crit Guillaume Leblanc dans Courir (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faut par cons&#233;quent affirmer, c'est qu'il n'y a pas une seule voie pour le cycliste. D'ailleurs les sciences biologiques, qui jusque-l&#224; identifiaient fermement des fili&#232;res ana&#233;robies, disent aujourd'hui que les fili&#232;res sont en r&#233;alit&#233; m&#234;l&#233;es, et qu'une fili&#232;re n'est jamais qu'une dominante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elles disent aussi qu'il n'y a pas vraiment de fili&#232;re sans oxyg&#232;ne, dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ne pouvons-nous pas alors dire que les fili&#232;res ont des contours flous, et que le r&#233;ductionnisme biochimique doit &#234;tre relativis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moins pouvons-nous dire que l'effort du cycliste se d&#233;plie &lt;i&gt;en fibres&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les fibres s'additionnent une &#224; une, si bien qu'il y a une continuit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Par cons&#233;quent que la continuit&#233; propre &#224; la perspective biologique n'est qu'apparente &#8211; elle est seulement vis&#233;e en tant que perfection inatteignable. Disons donc qu'il y a une discontinuit&#233; inh&#233;rente et profonde &#224; l'effort de continuation. En r&#233;alit&#233;, le coureur s'efforce de continuer en endurant des &#233;tats physiologiques diff&#233;rents. A quoi s'ajoutent les changements de rythmes dus aux variations de la route et aux actions de course. Et plus largement, les baisses de forme sur l'ann&#233;e ou la carri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref : disons qu'il y a des cycles biologiques v&#233;ritables chez le cycliste. En lui, en un sens, &#171; &#231;a va et &#231;a vient &#187;. A preuve : apr&#232;s une baisse de r&#233;gime, &#171; &#231;a repart &#187; (il vit un &#171; second souffle &#187;, comme une peau neuve apr&#232;s la douche). Et malgr&#233; l'attention que le coureur porte &#224; ces cycles, il ne peut les ma&#238;triser. Il ne r&#232;gne pas sur son corps en force souveraine : la moindre d&#233;faillance le renvoie &#224; la vuln&#233;rabilit&#233; de sa naissance et pourtant, peut-&#234;tre, &#224; une renaissance &#224; venir. Au moins apparait-il qu'il n'y a pour lui aucune gestion de et par l'ext&#233;rieur, comme il y aurait une conduite ma&#238;tris&#233;e depuis un &#171; cerveau &#187;. D'ailleurs si on dit que c'est le &#171; cerveau &#187; qui continue quand il y a d&#233;faillance (c'est-&#224;-dire de fa&#231;on autonome, comme une machine vivante qui ne serait pas comme le sujet vivant), alors cela veut pr&#233;cis&#233;ment dire que ce n'&#233;tait pas le &#171; cerveau &#187; qui &#339;uvrait, avant la d&#233;faillance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quoi il faut ajouter que ces cycles ne sont pas m&#233;caniques. Ils ne se succ&#232;dent pas continuellement, machinalement &#8211; ils ne reviennent pas comme un tour de p&#233;dalier. Entre eux, il y a au contraire une diff&#233;rence, un passage &#224; l'autre. Cette discontinuit&#233; fondamentale peut certes &#234;tre effrayante pour un athl&#232;te qui vise la continuit&#233;, mais il serait trop dangereux pour lui de ne pas l'accepter. Car se faire croire qu'il est possible d'&#234;tre &#224; son optimum tout le temps, c'est s'identifier &#224; un optimum abstrait &#8211; perdre son corps. Sans compter le danger du surentrainement : quand le coureur s'efforce de gommer les baisses de forme par une suractivit&#233;, une continuit&#233; de l'activit&#233;, une continuit&#233; forc&#233;e au d&#233;triment de l'acceptation de la r&#233;alit&#233; des cycles &#8211; les biologistes savent qu'il en r&#233;sulte une dangereuse baisse du fer, du calcium, du magn&#233;sium, du potassium, des s&#233;cr&#233;tions du cortisol au r&#233;veil, de la r&#233;ponse hormonale ; une hausse des infections et des blessures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit la discontinuit&#233; interne constitutive d'un corps vivant est ce avec quoi il faut faire pour assurer la continuation efficace et durable de l'avanc&#233;e sur la route. Et ceci implique d'assumer, manifestement, une autre discontinuit&#233; : celle du corps et de la route, voire du corps et du temps (lesquels sont continus, r&#233;guliers, en atome et non pas en fibres). Disons ainsi que si la &#171; chair &#187; est la continuit&#233; du corps et de l'esprit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A ce sujet, Marion &#233;crit dans La raison du sport : &#171; La chair, contrairement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, elle n'est pas la continuit&#233; du corps et de la res extensa. A preuve : le calvaire de la d&#233;faillance, c'est le v&#233;cu d'une relation de distance &#224; la ligne d'arriv&#233;e &#8211; d'o&#249; la tendance &#224; inhiber la chair pour att&#233;nuer le calvaire et laisser la ligne arriver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'y a-t-il pas d&#232;s lors un lien &#233;vident avec l'exp&#233;rience du t&#233;l&#233;spectateur ? Celle-ci est souvent rabattue sur la continuit&#233; de la res extensa et du chronom&#232;tre, qui semble en &#234;tre le chiffre de s&#233;quen&#231;age, pour se faire croire qu'elle rejoint, en plus de la sant&#233;, l'exp&#233;rience du coureur, et qui serait continue. Mais on voit &#224; pr&#233;sent que c'est une mauvaise id&#233;e. Car les deux exp&#233;riences se rapprochent plus par leurs &lt;i&gt;discontinuit&#233;s&lt;/i&gt; respectives. Conclusion : peut-&#234;tre l'empathie du spectateur est-elle finalement due au savoir profond qu'il a, en son corps vivant, d'un certain effort de continuit&#233; sur fond de discontinuit&#233;. Et peut-&#234;tre le morcellement de la route telle qu'on la filme est-il finalement fid&#232;le &#224; la nature v&#233;cue du corps humain.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La voix du cycliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les sciences devraient &#224; mon avis prendre bonne note de tout cela. Car le coureur cycliste &#233;pouse le mouvement de la vie qui pers&#233;v&#232;re. Ce faisant, il montre au biologiste que les cycles du vivant ne peuvent &#234;tre rendus aussi lin&#233;aires que la route et le temps. Qu'il y a des discontinuit&#233;s implacables, dans un corps vivant &#8211; des discontinuit&#233;s de l'&#234;tre biologique. Ceci va contre l'&#233;vidence des explications qui font se succ&#233;der machinalement des causes et des cons&#233;quences (deux statuts diff&#233;rents, mais une m&#234;me continuit&#233; naturelle chimique, o&#249; les r&#233;actions sont m&#233;caniques). Cette perspective a certes la puissance d'isoler des r&#233;actions pr&#233;cises dans une foultitude d'&#233;l&#233;ments chimiques, jusqu'&#224; exposer les formules de la transformation&lt;a id=&#034;_GoBack&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; qui met en disponibilit&#233; l'&#233;nergie n&#233;cessaire &#224; l'effort (celle de la fili&#232;re a&#233;robie par exemple), mais elle rend invisible la discontinuit&#233; fondamentale du vivant. A preuve : on explique le trou d'un coureur par une cause pleine &#8211; une recombinaison des atomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de cela, le cycliste met en avant que le corps est fait de discontinuit&#233;s. Et m&#234;me, qu'il contient du vide (dont la nature n'a pas &#171; horreur &#187;). C'est d'ailleurs ce vide qui rend les cycles possibles : sans lui il y aurait retour au m&#234;me, donc ni fatigue ni avanc&#233;e possibles. Et c'est ce vide qui fait que des fili&#232;res existent, celles qu'identifient les sciences, des fili&#232;res diff&#233;rentes et irr&#233;ductibles &#8211; qu'il y ait une discontinuit&#233; &#233;nerg&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit le coureur montre au biologiste que c'est sans continuum que la vie continue (du moins avec une continuit&#233; de type &#171; ou&#8230;, ou&#8230; &#187; plut&#244;t que &#171; et&#8230;, et&#8230; &#187;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peut-&#234;tre y aurait-il ici une voie de conciliation avec les sciences (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il montre qu'il y a dans le corps vivant une inco&#239;ncidence fondamentale. Qu'il y a vie (naissance, croissance, pers&#233;v&#233;rance, reproduction) et vide &#8211; peut-&#234;tre faut-il appeler cela mort. Peut-&#234;tre m&#234;me faut-il aller jusqu'&#224; dire que le corps assume &#224; chaque instant la mort, et mettre ceci en lien avec le fait que le cycliste peut penser &#224; une personne d&#233;funte quand il est contraint de tenir le coup dans le vide de la d&#233;faillance (il lui d&#233;diera sa victoire, si celle-ci advient). Aussi est-ce cette vie que le biologiste devrait &#233;tudier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De m&#234;me, comme l'&#233;crivent Bourg et Bouleau dans Science et Prudence, la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela, il faut ajouter une remarque importante &#224; propos des d&#233;coupages que pratiquent volontiers les sciences. Elles se tiennent en effet &#224; un niveau (intracellulaire ou mol&#233;culaire, au niveau de l'organisme jusqu'&#224; l'esp&#232;ce) qu'elles d&#233;cident a priori. Disons m&#234;me qu'elles s'ouvrent &#224; l'&#234;tre en fonction de l'institution de leur discipline. Et elles postulent une continuit&#233; biologique (ontologique presque) : il y a pour elles tranquille cohabitation des niveaux d'&#233;tude, et qui s'imbriquent parfaitement. Or il appara&#238;t que le corps ne peut &#234;tre coup&#233; abstraitement, comme on coupe une route ou le temps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notons ici un certain paradoxe de l'approche scientifique, qui s'appuie sur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Contre l'a priori de la continuit&#233; qui permet et l&#233;gitime de couper le corps sans le perdre, il faut rappeler que si l'on coupe les cycles du corps, on perd le vivant de la vie. Mais certes, le vivant &#233;tant discontinu, il peut &#234;tre coup&#233;. Il faut seulement que ce soit au bon endroit, et que le s&#233;quen&#231;age ne conduise pas &#224; &#233;tudier un segment d&#232;s lors pr&#233;tendument plein &#8211; indiff&#233;rent au vide. Ainsi pouvons-nous inviter les biologistes &#224; penser qu'il y a du &#171; jeu &#187; entre les niveaux (autant dire du vide).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici donc : le cycliste montre au biologiste la n&#233;cessit&#233; d'&#233;tudier la vie qui tient le coup, sachant qu'&#224; un moment elle ne tiendra plus le coup, et sachant qu'un certain vide l'habite toujours d&#233;j&#224;. Certes, ce scientifique fait d&#233;j&#224; la description des interactions qui font que &#171; &#231;a marche &#187;, et peut m&#234;me &#233;tudier la maladie en tant qu'erreur dans la reconduction de la vie. Mais il a tendance &#224; tout s&#233;quencer pour &#234;tre en mesure de pr&#233;ciser les choses, ce qui fait qu'il perd le vide ambiant, les trous que r&#233;v&#232;le le cycliste. Or au lieu de couper le corps en segments et d&#233;clarer apr&#232;s coup que &#171; &#231;a tient &#187;, il pourrait plut&#244;t voir que le fait que &#171; &#231;a tient &#187; est premier pour le corps vivant : que &#171; &#231;a tient &#187; malgr&#233; le vide, comme &#171; &#231;a tient &#187; en activit&#233; au seuil a&#233;robie, &#224; une certaine allure, ou comme &#171; &#231;a tient &#187; en passivit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf Stengers, Cosmopolitiques : &#171; jamais le biologiste ne fera du vivant un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors pourrait pointer un nouveau mod&#232;le de connaissance : puisqu'il ne para&#238;t pas possible d'importer le vide dans les &#233;quations du biologiste, peut-&#234;tre est-il possible &#224; celui-ci de rapporter les segments &#233;tudi&#233;s &#224; l'ensemble du corps, qui est cycle, et qui contient du vide. Il s'agirait de s'en remettre &#224; un holisme d'un nouveau genre : non plus dans le sens o&#249; l'on dit que le tout affirme son autonomie en ce qu'il a une fin en soi, qu'il utilise ses parties en vue d'une fin, mais dans le sens o&#249; l'on pense le tout du corps est ce qui survit malgr&#233; les trous &#8211; trous compris, c'est-&#224;-dire selon des modes diff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre m&#234;me serait-il judicieux de rapporter les segments &#233;tudi&#233;s au &#171; corps du monde &#187; dans l'id&#233;e que, pour le corps vivant, &#171; &#231;a tient &#187; dans un milieu qui ne le disloque pas. Aussi la nature pourrait-elle elle-m&#234;me appara&#238;tre trou&#233;e. Il s'agirait en tout cas de rapporter les &#233;quations au vague qui les entoure, et correspond &#224; la pr&#233;sence ambiante du milieu. Ceci impliquerait d'avoir un rapport avec ce qu'on ne sait pas et, peut-&#234;tre, d'envisager une connaissance qui serait globale sans &#234;tre universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les biologistes pourraient-ils s'ouvrir autrement au vivant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour l'heure, ils ont tendance &#224; d&#233;noncer un certain manque de rigueur, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi pourraient-ils faire preuve d'un peu d'empathie avec la vie qui se vit. Se montrer concern&#233;s par la n&#233;cessit&#233; de la faire signifier, cette vie v&#233;cue qui peut se demander &#171; mais qu'est-ce que je fais l&#224; ? &#187; quand elle en vient &#224; d&#233;faillir. Et pourquoi pas accompagner sainement celles et ceux qui, suite &#224; une lourde chute, doivent soudainement assumer une discontinuit&#233; profonde pour se r&#233;tablir. En tout cas dire leur erreur aux m&#233;decins dopeurs, eux qui nient les cycles, le vide, la fatigue, la mort &#8211; le corps vivant. Bref : peut-&#234;tre les scientifiques pourraient-ils devenir un peu sensibles &#224; l'existence de Tade&#239; Pogacar, plut&#244;t que de l'envoyer dans le mur avec la b&#233;n&#233;diction du public et des esprits critiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;smal&gt;&lt;strong&gt;Fred Bozzi&lt;/strong&gt; est pongiste et philosophe, il est notamment l'auteur de &lt;a href='https://lundi.am/[https:/lundi.am/Dix-sports-pour-trouver-L-ouverture-Fred-Bozzi-&gt;https:/lundi.am/Dix-sports-pour-trouver-L-ouverture-Fred-Bozzi'&gt;&lt;i&gt;Dix sports pour trouver l'ouverture&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;] aux &#233;ditions lundimatin.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Apr&#232;s en avoir remport&#233; un nouveau cet &#233;t&#233;, et ainsi rejoint le club des cinq (cinq noms, cinq tours) : Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault, Miguel Indurain, Tade&#239; Pogacar.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Qui s'en remettent assez facilement &#224; des m&#233;decins dopeurs, pourvu que ceux-ci pr&#233;tendent &#339;uvrer au bien de l'humanit&#233;. On se souvient d'ailleurs que Descartes rappelait que si la connaissance devait nous rendre &#171; comme maitre et possesseur de la nature &#187;, ce devait en premier lieu &#234;tre pour la sant&#233;, &#171; premier de tous les biens &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le suivi de la course est d'ailleurs entrecoup&#233; de publicit&#233;s et d'images de supporters, notamment ceux qui courent &#224; c&#244;t&#233; des v&#233;los &#8211; le t&#233;l&#233;spectateur peut certes s'en plaindre avec v&#233;h&#233;mence, d&#233;sormais convaincu qu'il y a un coupable au fait que son exp&#233;rience manque de continuit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ils d&#233;crivent m&#234;me plus pr&#233;cis&#233;ment les phases &#224; l'int&#233;rieur de la cellule et sa mitochondrie (glycolyse, cycle de Krebs, oxyg&#233;nation). Quant &#224; la fili&#232;re ana&#233;robie lactique, ils l'&#233;crivent ainsi : glucose + 2 ADP + 2 Pi &#8594; 2 Lactates + 2 ATP (glycolyse (dans le cytoplasme) : le glucose (ou glycog&#232;ne d&#233;grad&#233;) se d&#233;compose en deux mol&#233;cules d'acide pyruvique (pyruvate) ; r&#233;duction en lactate : en l'absence d'oxyg&#232;ne suffisant, le pyruvate ne peut pas entrer dans la mitochondrie et il est transform&#233; en lactate par l'enzyme lactate d&#233;shydrog&#233;nase, ce qui permet de recycler les coenzymes n&#233;cessaires pour que la glycolyse continue ; puis lib&#233;ration de protons : la formation de lactate s'accompagne d'une lib&#233;ration de protons (h+) responsables de l'acidit&#233; musculaire et de la sensation de fatigue.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est-&#224;-dire la capacit&#233; maximale &#224; consommer de l'oxyg&#232;ne, donc &#224; soutenir un effort sans basculer dans les fili&#232;res ana&#233;robie&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Composition du corps, en pourcentage : oxyg&#232;ne 61, 43 ; carbone 22,86 ; hydrog&#232;ne 10 ; azote 2,57 ; calcium 1,43 ; phosphore 1,11 ; potassium 0,2 ; souffre 0,2 ; sodium 0,16 ; chlore 0,14 : magn&#233;sium 0, 03.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hypoglyc&#233;mies s&#233;v&#232;res qui interrompent la mise en disponibilit&#233; de l'&#233;nergie par manque de glucose dans la r&#233;action a&#233;robie ; le coureur n'a alors plus assez de forces pour appuyer sur les p&#233;dales.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voil&#224; qui entre en r&#233;sonance avec ce qu'&#233;crit Guillaume Leblanc dans &lt;i&gt;Courir&lt;/i&gt; : &#171; le coureur est un testeur m&#233;taphysique, et il teste d'abord la libert&#233; sous la forme d'un choix sans cesse r&#233;p&#233;t&#233; : continuer &#224; courir ou s'arr&#234;ter &#187; (p65). A cela pr&#232;s que pour l'auteur, l'effort du coureur semble relever du mental. Il &#233;crit d'ailleurs que : &#171; le coureur invente les id&#233;es dont il a besoin pour tenir la distance (p38) ; &#171; courir, c'est se fixer sur l'id&#233;e de courir, faire que la course devienne une id&#233;e fixe &#187; (p141) ; &#171; le coureur s'en tient &#224; une id&#233;e qui ne regarde que lui, dont il est seul &#224; pouvoir rep&#233;rer les contours &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elles disent aussi qu'il n'y a pas vraiment de fili&#232;re sans oxyg&#232;ne, dans la mesure o&#249; il y a toujours assez d'oxyg&#232;ne dans les muscles pour fonctionner. Autant dire qu'il y a &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; fili&#232;res a&#233;robies.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les fibres s'additionnent une &#224; une, si bien qu'il y a une continuit&#233; globale sans qu'aucune n'aille de bout en bout (une continuit&#233; d'ensemble avec une certaine discontinuit&#233; de d&#233;tail). Ceci entre d'ailleurs en r&#233;sonnance avec l'interp&#233;n&#233;tration des fibres musculaires dont nous parlent les biologistes : ils d&#233;crivent l'hydrolyse de l'ad&#233;nosine triphosphate (ATP + 2 H2O &#8594; ADP + Pi + H3O) qui fait que les filaments de myosine des fibres se rapprochent &#8211; il en r&#233;sulte une r&#233;duction du muscle et, comme les muscles sont fix&#233;s sur les os, alors la contraction musculaire meut le squelette.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A ce sujet, Marion &#233;crit dans &lt;i&gt;La raison du sport&lt;/i&gt; : &#171; La chair, contrairement &#224; l'id&#233;e re&#231;ue, nous n'y acc&#233;dons pas imm&#233;diatement, ni facilement. De prime abord et le plus souvent, nous acc&#233;dons &#224; notre corps comme une partie de l'espace homog&#232;ne au monde physique, comme un corps imp&#233;n&#233;trable aux autres corps, qui occupe une place d&#233;finie dans l'espace &#233;tendu et fait nombre avec les autres corps du monde physique &#187; (p187). D'ailleurs &#171; d&#232;s que je me prends et surprends dans ma chair volontaire, je d&#233;couvre et mon soi et que ce soi m'advient d'ailleurs &#187; (p204). Le d&#233;passement de soi est en outre une &#171; terra incognita &#187;. Et Marion d'ajouter que si la sant&#233; est un &#233;tat enviable, il est comme une absence de corps, l'exp&#233;rience d'un corps abstrait dont se diff&#233;rencie l'&#233;preuve de ma chair, &#171; le seul endroit o&#249; je me sens &#187; (p188).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Peut-&#234;tre y aurait-il ici une voie de conciliation avec les sciences biologiques via l'id&#233;e que le corps est capable d'inhiber et privil&#233;gier certains organes dans certaines circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De m&#234;me, comme l'&#233;crivent Bourg et Bouleau dans &lt;i&gt;Science et Prudence&lt;/i&gt;, la biologie devrait consid&#233;rer que la nature fait des essais, et que les &#234;tres vivants sont les survivants des &#233;checs pass&#233;s de la vie. J'ajoute une remarque pour la philosophie de l'existence : nous devons &#233;viter de faire l'erreur de penser que le corps serait plein, et que viendrait se greffer une conscience entendue comme capacit&#233; de n&#233;antisation. Autrement dit contre Sartre, mieux vaut penser que le vide n'est pas la conscience &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; le corps &#8211; qu'il est le corps lui-m&#234;me, qui existe comme en pointill&#233;s. Et sur ce point, &#224; l'inverse de la note 6, d'accord avec Guillaume Leblanc : apr&#232;s avoir &#233;crit que &#171; tenir dans la r&#233;p&#233;tition, c'est tenir &#224; la vie &#187; (p50), il &#233;crit que &#171; je suis un corps qui pense dans un corps &#187; (p198) (+ &#171; les vies ne sont que de passage &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notons ici un certain paradoxe de l'approche scientifique, qui s'appuie sur une certaine continuit&#233; physiologique mais passe son temps &#224; d&#233;couper le corps.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf Stengers, &lt;i&gt;Cosmopolitiques&lt;/i&gt; : &#171; jamais le biologiste ne fera du vivant un objet qui aurait le pouvoir de d&#233;finir, car ses d&#233;finitions pr&#233;supposent l'&#233;nonc&#233; &#171; &#231;a tient &#187; &#187;. C'est-&#224;-dire qu'il y a toujours un vivant qui existe de lui-m&#234;me &#8211; qui tient.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour l'heure, ils ont tendance &#224; d&#233;noncer un certain manque de rigueur, quand survient un changement d'&#233;chelle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Notes br&#232;ves sur Ceuta </title>
		<link>https://lundi.am/Notes-breves-sur-Ceuta</link>
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		<dc:date>2026-09-07T10:16:49Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>dev</dc:creator>


		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Terreur</dc:subject>
		<dc:subject>International</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; et le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; ; les fronti&#232;res apr&#232;s la fronti&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
Sylvain George&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/terreur" rel="tag"&gt;Terreur&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/international" rel="tag"&gt;International&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH113/ceuta_plage--1ccf0.jpg?1788776313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Sylvain George s'est rendu &#224; Ceuta pendant le mois d'ao&#251;t, soit juste apr&#232;s que l'inf&#226;me panique morale et politique de &#171; l'invasion &#187; soit retomb&#233;e. Il nous a transmis ces quelques notes qui prolongent sont article &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Ceuta-la-hogra-et-le-monde-qui-brule-7665&#034;&gt;Ceuta : la hogra et le monde qui br&#251;le&lt;/a&gt;. Il revient sur ce qui se joue apr&#232;s le franchissement de la fronti&#232;re : camps, attente, enfants, violences, racialisation et gouvernement des corps.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je suis arriv&#233; &#224; Ceuta lorsque ce que les journaux, les gouvernements et les droites europ&#233;ennes avaient imm&#233;diatement nomm&#233; &#171; l'invasion &#187; &#233;tait, disait-on, termin&#233;. Les dizaines de milliers de personnes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les estimations ont vari&#233; au fil des semaines. Le gouvernement espagnol a (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; entr&#233;es dans l'enclave &#224; la fin du mois de juillet avaient pour la plupart disparu des &#233;crans, reconduites au Maroc, dispers&#233;es dans la ville ou maintenues dans diff&#233;rents lieux d'h&#233;bergement, de contr&#244;le et de survie. Le spectacle de la multitude s'&#233;tait d&#233;fait. Il restait des hommes tr&#232;s jeunes pour la plupart, parfois des enfants, dormant sur les plages, aux abords du CETI (Centre d'accueil des &#233;trangers), derri&#232;re les entrep&#244;ts ou dans des &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt; faites de bois, de plastique, de couvertures et de mat&#233;riaux r&#233;cup&#233;r&#233;s ; des pieds bless&#233;s, des corps &#233;puis&#233;s, des t&#233;l&#233;phones que l'on recharge lorsque cela est possible, des appels &#224; une m&#232;re, &#224; un fr&#232;re, &#224; un ami rest&#233; de l'autre c&#244;t&#233;, des vies suspendues &#224; une question dont personne ne conna&#238;t encore la r&#233;ponse : quand partir, o&#249; aller, comment sortir de Ceuta ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. La fronti&#232;re se d&#233;place&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re chose qui frappe est peut-&#234;tre celle-ci : apr&#232;s avoir franchi la fronti&#232;re, ils ne cessent pas de vivre sous son r&#233;gime. La fronti&#232;re n'est plus seulement cette ligne qui s&#233;pare le Maroc de l'enclave espagnole, elle se d&#233;place avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta est une petite ville, d'environ 18 kilom&#232;tres carr&#233;s pour un epopulation de pr&#232;s de 83000 habitants. Cette petitesse rend le ph&#233;nom&#232;ne presque imm&#233;diatement perceptible. Les m&#234;mes hommes r&#233;apparaissent d'un lieu &#224; l'autre, les m&#234;mes voitures de police tournent, les m&#234;mes plages changent plusieurs fois de fonction en quelques jours. Playa Trampol&#237;n peut accueillir un campement d'Africains du Sud et du Nord, puis &#234;tre vid&#233;e des premiers plac&#233;s dans des camps ; les Marocains y restent encore, reconstruisent les &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt; qui viennnent d'&#234;tre d&#233;truites. Autour du CETI, d'autres abris pr&#233;caires r&#233;apparaissent avant d'&#234;tre &#224; leur tour &#233;vacu&#233;s ; leurs occupants re&#231;oivent l'ordre de rejoindre la plage, qui se remplit de nouveau de constructions improvis&#233;es avant d'&#234;tre encore une fois vid&#233;e. Plus loin, vers les entrep&#244;ts, de nouvelles &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt; apparaissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Construire, d&#233;truire, d&#233;placer, reconstruire, expulser, revenir : la g&#233;ographie de Ceuta semble soumise &#224; cette pulsation. &lt;strong&gt;La topographie elle-m&#234;me devient une sorte de montage : les lieux demeurent, tandis que leurs fonctions, leurs occupants et les droits d'y demeurer sont continuellement remont&#233;s.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re ne d&#233;signe plus seulement le lieu o&#249; le passage est interdit. Elle devient une technique de modulation des pr&#233;sences, une distribution continuellement r&#233;vis&#233;e de l'autoris&#233; et de l'interdit, de ce qui pourra &#234;tre tol&#233;r&#233; ici pendant quelques jours et devra demain dispara&#238;tre ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re devient gouvernement des emplacements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re ne se contente plus seulement d'interdire le passage, mais organise d&#233;sormais l'impossibilit&#233; de demeurer, assignant successivement les corps &#224; des lieux toujours provisoires, dont ils seront bient&#244;t chass&#233;s &#224; leur tour. Celui qui a travers&#233; la fronti&#232;re territoriale entre ainsi dans un espace o&#249; le d&#233;placement forc&#233; devient l'une des modalit&#233;s ordinaires du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait croire que l'abandon commence lorsque l'&#201;tat cesse d'administrer. Ceuta montre presque l'inverse. Ceux que l'on ne loge pas ne sont pas simplement abandonn&#233;s &#224; eux-m&#234;mes. On d&#233;cide encore o&#249; leur abandon pourra avoir lieu, combien de temps il pourra demeurer visible, &#224; quel moment l'abri qu'ils ont fabriqu&#233; devra dispara&#238;tre et vers quel autre bord de la ville ils seront repouss&#233;s. L'&#201;tat ne cesse donc pas de gouverner lorsqu'il abandonne : il administre les conditions m&#234;mes de l'abandon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; partir de cette g&#233;ographie que deux mots peuvent commencer &#224; travailler ensemble : &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hogra est g&#233;n&#233;ralement traduit par &#171; m&#233;pris &#187;, &#171; humiliation &#187; ou &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hrig (ou l-&#7717;rig, hrague) d&#233;signe au Maghreb le fait de &#171; br&#251;ler &#187; la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; ne d&#233;signe pas seulement l'humiliation inflig&#233;e par un puissant &#224; celui qu'il m&#233;prise. Elle peut &#234;tre comprise comme une condition politique beaucoup plus vaste, celle dans laquelle un individu &#233;prouve que les conditions &#233;l&#233;mentaires de sa propre existence sont continuellement d&#233;cid&#233;es ailleurs : le travail auquel il n'acc&#232;de pas, le salaire qui ne permet pas de vivre, l'institution qui ne r&#233;pond pas, la parole qui compte moins que celle d'un autre, le temps que l'on fait perdre, la possibilit&#233; de commencer une vie qui reste ind&#233;finiment diff&#233;r&#233;e. La &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; ne dit pas n&#233;cessairement &#224; quelqu'un qu'il ne vaut rien. Elle organise les situations dans lesquelles cette d&#233;valorisation devient quotidienne, sensible, incorpor&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt;, au contraire, contient dans son nom le geste de la rupture : br&#251;ler. Br&#251;ler les papiers, br&#251;ler la fronti&#232;re, mais peut-&#234;tre plus profond&#233;ment br&#251;ler une condition, rompre la continuit&#233; d'une existence dont on refuse qu'elle soit int&#233;gralement d&#233;termin&#233;e par la place o&#249; l'on est n&#233;. Il ne s'agit &#233;videmment pas d'en faire une figure romantique de la libert&#233;. Celui qui met son corps dans l'eau parce qu'aucune autre issue ne lui para&#238;t accessible choisit d&#233;j&#224; sous une contrainte sociale immense. Mais quelque chose s'affirme n&#233;anmoins dans ce geste : le refus que l'assignation devienne destin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;hogra&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; installe une assignation durable ; face &#224; elle, le &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;hrig&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; ne promet aucune lib&#233;ration certaine, mais il en interrompt au moins le cours&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; et tente de d&#233;faire l'asignation.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta est pr&#233;cis&#233;ment le lieu o&#249; celui qui pensait avoir br&#251;l&#233; une fronti&#232;re d&#233;couvre l'extraordinaire capacit&#233; de celle-ci &#224; se reconstituer autour de lui. Le hrig br&#251;le une fronti&#232;re, tandis que la hogra la reconstruit autour de celui qui l'a franchie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette reconstruction ne concerne pas seulement l'espace. Elle concerne &#233;galement le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Ceuta, l'attente devient une condition. Une attente sans calendrier v&#233;ritable, sans r&#233;ponse, sans connaissance pr&#233;cise de ce qui adviendra. Les m&#234;mes questions reviennent dans les conversations : qui partira vers la p&#233;ninsule ? Quand ? Qui sera transf&#233;r&#233; ? Qui restera ? Les Marocains seront-ils reconduits ? Selon quels crit&#232;res ? Chaque information re&#231;ue sur un t&#233;l&#233;phone peut, pendant quelques heures, changer enti&#232;rement le rapport au lendemain ; chaque rumeur peut produire une esp&#233;rance, puis une d&#233;ception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'incertitude travaille les corps autrement que les coups, mais peut-&#234;tre avec une continuit&#233; plus profonde. Une blessure peut &#234;tre montr&#233;e ; une &lt;i&gt;chabola&lt;/i&gt; d&#233;truite peut &#234;tre photographi&#233;e. Il est beaucoup plus difficile de donner une image &#224; ce que produit le fait de ne pas savoir, pendant des jours puis des semaines, si le lendemain signifiera le d&#233;part vers le continent europ&#233;en, le maintien dans l'enclave ou le retour forc&#233; vers le lieu m&#234;me que l'on vient de risquer sa vie pour quitter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette incertitude n'est d'ailleurs pas distribu&#233;e &#233;galement. Les Africains &#171; subsahariens &#187; ont &#233;t&#233; install&#233;s dans des dispositifs distincts et beaucoup pensent qu'ils finiront par rejoindre la p&#233;ninsule, notamment lorsque leurs pays d'origine sont travers&#233;s par des guerres, des pers&#233;cutions ou des situations qui rendent leur renvoi plus difficile. Pour les Marocains, la situation para&#238;t autrement ferm&#233;e. Bruxelles veut qu'ils repartent ; la partie la plus importante de la population de Ceuta r&#233;clame leur d&#233;part. Le gouvernement espagnol ne peut cependant les expulser indistinctement, manu militari, sans examen des situations individuelles ; il doit passer par des proc&#233;dures, recevoir les demandes de protection &#233;ventuelles, distinguer les cas. Mais cette garantie proc&#233;durale n'efface pas l'horizon probable du retour. Pour ceux dont le r&#233;cit est celui de la pauvret&#233;, du ch&#244;mage, de l'absence d'avenir, de la &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt;, il sera beaucoup plus difficile de faire reconna&#238;tre un droit &#224; la protection que pour celui qui peut documenter une pers&#233;cution individuelle ou une guerre.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Commission europ&#233;enne a indiqu&#233; &#224; plusieurs reprises en ao&#251;t 2026 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup savent donc, ou pressentent, que leur attente risque de se terminer par un retour au Maroc. Et cette diff&#233;rence produit un sentiment d'injustice d'une grande violence : pourquoi eux partiraient-ils vers l'Europe et pas nous ? Ils ont travers&#233; la m&#234;me mer, connu les m&#234;mes heures de peur, parfois se sont secourus les uns les autres ; puis le droit, les nationalit&#233;s, les situations politiques des pays d'origine et les possibilit&#233;s administratives de renvoi recommencent &#224; tracer des fronti&#232;res entre leurs futurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re ne s&#233;pare donc plus seulement ceux qui sont dedans de ceux qui sont dehors. &lt;strong&gt;Elle passe d&#233;sormais entre ceux qui ont pourtant travers&#233; ensemble.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour certains Marocains, cette attente devient une v&#233;ritable torture morale, si l'on entend ici le mot non dans son acception juridique, mais comme une forme d'usure psychique continue : esp&#233;rer, douter, recevoir une nouvelle information, d&#233;couvrir qu'elle &#233;tait fausse, voir d'autres partir, imaginer son propre renvoi, recommencer &#224; esp&#233;rer le lendemain. Le r&#233;gime frontalier ne ma&#238;trise pas seulement les d&#233;placements ; il produit des temporalit&#233;s diff&#233;rentielles, distribue l'attente et, avec elle, des quantit&#233;s diff&#233;rentes d'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le camp marocain install&#233; pr&#232;s de la fronti&#232;re, les drapeaux marocains flottent chaque matin devant ceux qui viennent pr&#233;cis&#233;ment de quitter le Maroc. Certains me disent combien cette pr&#233;sence les rend fous. Ils ont travers&#233; la mer, atteint le territoire espagnol, et le premier signe sous lequel ils se r&#233;veillent demeure celui de l'&#201;tat vers lequel ils craignent d'&#234;tre reconduits. Il y a l&#224; une cruaut&#233; presque topologique : avoir franchi la fronti&#232;re et demeurer symboliquement plac&#233; de l'autre c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir de la fronti&#232;re consiste ainsi moins simplement &#224; d&#233;cider qui passe qu'&#224; &lt;strong&gt;distribuer in&#233;galement l'avenir&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;sespoir ne peut &#234;tre expliqu&#233; par une fascination na&#239;ve pour l'Europe. Beaucoup de ceux que j'ai rencontr&#233;s parlaient d'abord de ce qu'ils avaient voulu quitter : absence de travail, salaires insuffisants, &#233;tudes qui ne conduisent nulle part, impossibilit&#233; de construire une existence autonome, d&#233;pendance familiale, sentiment que tout effort finit par se perdre. Le ch&#244;mage touche environ 37 % des jeunes Marocains de quinze &#224; vingt-quatre ans et pr&#232;s d'un dipl&#244;m&#233; sur cinq.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Haut-Commissariat au Plan du Royaume du Maroc, &#171; Situation du march&#233; du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les chiffres ne racontent aucune existence singuli&#232;re ; ils emp&#234;chent cependant de r&#233;duire le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; &#224; une impulsion individuelle, &#224; une rumeur sur TikTok ou &#224; l'attraction irrationnelle exerc&#233;e par l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut peut-&#234;tre parler ici, avec toutes les pr&#233;cautions n&#233;cessaires, d'une &lt;strong&gt;guerre silencieuse contre les pauvres&lt;/strong&gt;. Non d'une guerre d&#233;cr&#233;t&#233;e quelque part et conduite selon un plan, mais d'une violence sans front clairement identifiable, sans d&#233;claration, sans bataille dont on pourrait ais&#233;ment compter les morts : ch&#244;mage, pr&#233;carit&#233; du travail, d&#233;classement, impossibilit&#233; de commencer, d&#233;pendance, fermeture des possibles, humiliations administratives et sociales, sentiment de n'avoir aucune prise sur la production de sa propre existence. Une guerre dont les blessures ne ressemblent pas aux blessures de la guerre et dont il est par cons&#233;quent beaucoup plus difficile d'&#233;tablir la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, un jour, des dizaines de milliers de personnes entrent dans l'eau. Le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; rend soudain visible ce qui demeurait dispers&#233; dans les maisons, les petits boulots, les attentes, les portes ferm&#233;es, les ann&#233;es perdues, les conversations familiales et les vies qui ne commencent pas. La question ne devrait peut-&#234;tre plus &#234;tre seulement : pourquoi sont-ils partis ? Elle pourrait devenir : &lt;strong&gt;quelles conditions faut-il produire pour que mettre son corps dans la mer finisse par appara&#238;tre comme moins insupportable que rester &#224; la place o&#249; l'on est ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici que &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; se nouent le plus fortement. La pauvret&#233; devient &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; lorsqu'elle se double de l'exp&#233;rience que rien de ce que l'on fait ne permettra r&#233;ellement de modifier la place que l'on vous assigne ; le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; est l'un des gestes par lesquels cette assignation est contest&#233;e, br&#251;l&#233;e, rendue momentan&#233;ment inop&#233;rante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un autre paradoxe appara&#238;t alors. Dans un premier texte consacr&#233; &#224; Ceuta, &lt;strong&gt;&#171; Ceuta : la hogra et le monde qui br&#251;le &#187;&lt;/strong&gt;, publi&#233; dans &lt;i&gt;lundi matin&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sylvain George, &#171; Ceuta : la hogra et le monde qui br&#251;le &#187;, in lundi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, je tentais pr&#233;cis&#233;ment de le mettre au jour : leur d&#233;sir de partir ne leur avait pas &#233;t&#233; donn&#233; par le pouvoir, mais ceux-l&#224; m&#234;mes qui avaient contribu&#233; &#224; rendre leur existence inhabitable pouvaient d&#233;sormais s'en saisir, desserrer momentan&#233;ment la fronti&#232;re, laisser le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; devenir &#233;v&#233;nement et convertir un d&#233;sir de fuite en ressource politique. &lt;strong&gt;La hogra avait produit l'assignation ; elle pouvait maintenant tenter d'employer le geste par lequel ceux qu'elle humiliait cherchaient pr&#233;cis&#233;ment &#224; lui &#233;chapper.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait l&#224; une violence suppl&#233;mentaire : non seulement contribuer &#224; fabriquer les conditions qui rendent le d&#233;part d&#233;sirable, mais &lt;strong&gt;s'emparer du d&#233;part lui-m&#234;me&lt;/strong&gt;. Le geste par lequel des &#234;tres tentaient de reprendre prise sur leur existence pouvait &#234;tre capt&#233; par le pouvoir qui les avait maintenus dans l'impuissance, transform&#233; en message adress&#233; &#224; un autre &#201;tat, puis abandonn&#233; &#224; la mer, aux refoulements et aux violences de la fronti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cet endroit que s'arr&#234;tait le premier texte. Mais ce que j'ai d&#233;couvert en arrivant &#224; Ceuta quelques semaines plus tard est peut-&#234;tre plus &#233;trange encore : &lt;strong&gt;la captation ne s'ach&#232;ve pas une fois la fronti&#232;re franchie.&lt;/strong&gt; Ceux qui avaient br&#251;l&#233; une premi&#232;re assignation entraient dans un espace o&#249; d'autres pouvoirs allaient imm&#233;diatement recommencer &#224; d&#233;cider de leur place, de leur temps, de leur visibilit&#233;, de leur avenir et jusqu'au sens de leur apparition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le hrig avait franchi la fronti&#232;re&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;,&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;mais&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; la hogra&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;n'avait pas cess&#233; d'agir de l'autre c&#244;t&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. L'enfance sous le gouvernement des adultes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y a les enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils seraient environ mille cinq cents parmi ceux rest&#233;s &#224; Ceuta.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les &#233;valuations ont consid&#233;rablement diverg&#233;. Le 13 ao&#251;t, Save the Children (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le chiffre devrait suffire &#224; introduire un trouble profond dans le vocabulaire de &#171; l'invasion &#187;. Mille cinq cents mineurs dans une invasion : il faut s'arr&#234;ter sur l'op&#233;ration politique n&#233;cessaire pour qu'un enfant puisse dispara&#238;tre comme enfant et r&#233;appara&#238;tre comme membre d'une population suppos&#233;ment hostile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il serait trop simple d'opposer &#224; cette violence un &#171; droit &#224; l'enfance &#187; dont certains b&#233;n&#233;ficieraient et dont les enfants marocains seraient priv&#233;s. Car l'enfance elle-m&#234;me n'existe jamais ind&#233;pendamment du pouvoir des adultes qui la nomment, l'organisent, la prot&#232;gent et, sous couvert m&#234;me de protection, la gouvernent. L'enfant est celui dont les adultes pr&#233;tendent savoir ce qu'il peut comprendre, ce qu'il peut d&#233;cider, quand il doit parler, quand il doit se taire, ce dont il doit &#234;tre pr&#233;serv&#233; et &#224; quel moment il devra devenir ce qu'ils attendent de lui. La protection n'est jamais absolument s&#233;parable de la discipline ; l'&#233;ducation de la normalisation ; le soin de l'autorit&#233;. Le monde adulte ne cesse de produire l'enfance comme cat&#233;gorie pour mieux administrer ceux qu'il y assigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence qui appara&#238;t &#224; Ceuta ne s&#233;pare donc pas une enfance libre et prot&#233;g&#233;e d'une enfance qui aurait &#233;t&#233; abandonn&#233;e par erreur. Elle r&#233;v&#232;le plut&#244;t &lt;strong&gt;une distribution diff&#233;rentielle des formes de domination exerc&#233;es sur les enfants&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mineur marocain peut ainsi subir une op&#233;ration paradoxale. Il est adultifi&#233; lorsqu'il s'agit de rendre sa pr&#233;sence mena&#231;ante, de lui attribuer une responsabilit&#233; enti&#232;re dans son d&#233;part, de consid&#233;rer qu'il est suffisamment autonome pour dormir dehors, se nourrir seul, traverser une ville hostile, subir des contr&#244;les ou des coups. Mais il redevient enfant, mineur, cat&#233;gorie administrative, d&#232;s qu'il s'agit de d&#233;cider &#224; sa place o&#249; il doit vivre, avec qui, selon quelle proc&#233;dure, sous l'autorit&#233; de quelle institution. &lt;strong&gt;On lui reconna&#238;t la responsabilit&#233; d'un adulte pour justifier une sanction, mais on la lui retire aussit&#244;t qu'il s'agit de d&#233;cider de son sort.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re traverse donc &#233;galement la cat&#233;gorie d'enfance et en module les usages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette modulation ne demeure pas abstraite. Elle se mat&#233;rialise jusque dans le parcours qu'un enfant doit accomplir pour parvenir &#224; &#234;tre reconnu administrativement comme enfant. Le syst&#232;me de protection de Ceuta est satur&#233;. Les centres pr&#233;vus pour accueillir les mineurs ont depuis longtemps d&#233;pass&#233; leurs capacit&#233;s, tandis que d'autres enfants demeurent encore hors de tout dispositif, dans les rues, sur les plages, dans les campements ou les entrep&#244;ts.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#232;s le d&#233;but du mois d'ao&#251;t, le syst&#232;me de protection des mineurs de Ceuta, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant la Jefatura Superior de Polic&#237;a, au centre de Ceuta, des dizaines, parfois des centaines de mineurs attendent d'&#234;tre identifi&#233;s. Certains arrivent t&#244;t le matin ; d'autres ne quittent pratiquement plus les lieux. La nuit, ils dorment sur les trottoirs devant le commissariat dans l'espoir d'&#234;tre enfin enregistr&#233;s et de pouvoir ensuite acc&#233;der &#224; une place dans un centre. Plusieurs me disent qu'on leur a expliqu&#233; que ceux qui passent ainsi la nuit dehors seront consid&#233;r&#233;s comme les &#171; plus motiv&#233;s &#187; et auront davantage de chances d'&#234;tre enregistr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu importe presque, &#224; cet endroit, qu'une telle r&#232;gle existe r&#233;ellement dans quelque proc&#233;dure administrative : &lt;strong&gt;il suffit que les enfants y croient pour qu'elle commence &#224; organiser leurs corps.&lt;/strong&gt; Ils restent alors toute la nuit devant l'institution dont ils attendent la protection afin de prouver, par leur endurance m&#234;me, qu'ils d&#233;sirent suffisamment cette protection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le paradoxe est vertigineux. Pour acc&#233;der au dispositif qui devrait pr&#233;cis&#233;ment emp&#234;cher qu'un mineur soit laiss&#233; seul dans la rue, certains en viennent &#224; passer leurs nuits dans cette m&#234;me rue, devant le commissariat. Ils attendent, reviennent, gardent leur place, supportent la fatigue et l'ins&#233;curit&#233;, dans l'espoir que cette persistance acc&#233;l&#233;rera leur enregistrement et leur donnera enfin acc&#232;s &#224; un h&#233;bergement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le syst&#232;me de protection produit ainsi, par sa saturation m&#234;me, la situation dont il est cens&#233; prot&#233;ger les enfants.&lt;/strong&gt; Il faut demeurer expos&#233; pour esp&#233;rer ne plus l'&#234;tre ; rester dehors pour avoir une chance d'entrer ; supporter l'abandon assez longtemps pour &#234;tre finalement pris en charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est donc pas exactement que l'enfant serait adultifi&#233; pour acc&#233;der &#224; la protection. C'est plus violent encore : &lt;strong&gt;l'institution laisse reposer sur lui une part du travail n&#233;cessaire pour obtenir cette protection.&lt;/strong&gt; &#192; lui de se pr&#233;senter, d'attendre, de comprendre les proc&#233;dures ou les rumeurs qui en tiennent lieu, de persister, de se rendre visible, de supporter la nuit et ses dangers. Le monde adulte conserve le pouvoir de d&#233;cider ; l'enfant, lui, doit accomplir une partie du parcours qui permettra peut-&#234;tre que cette d&#233;cision soit enfin prise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et lorsque les institutions ne parviennent plus &#224; assurer cette protection, celle-ci ne dispara&#238;t pas : elle est d&#233;plac&#233;e vers d'autres adultes. Dans plusieurs quartiers de Ceuta, des habitants et des b&#233;n&#233;voles ont eux-m&#234;mes construit des lieux d'accueil. &#192; Sidi Embarek, dans la barriada de La Reina, une piste sportive est devenue un camp pour des femmes accompagn&#233;es d'enfants, des adolescentes, parfois des femmes enceintes. Au Pr&#237;ncipe Alfonso, d'autres habitants ont dress&#233; des b&#226;ches, apport&#233; des matelas, de la nourriture, organis&#233; des tours de garde afin que des filles et des mineurs puissent au moins dormir sans &#234;tre laiss&#233;s seuls dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelque chose de profond&#233;ment r&#233;v&#233;lateur dans ce d&#233;placement. &lt;strong&gt;L'institution conserve le pouvoir de d&#233;finir qui est mineur, de l'identifier, de le placer, de d&#233;cider de son avenir ; mais une partie du travail &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; le nourrir, l'abriter et emp&#234;cher qu'il soit agress&#233; est abandonn&#233;e &#224; des habitants qui ne disposent ni des moyens ni de la responsabilit&#233; publique &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;correspondante.&lt;/strong&gt; La domination ne dispara&#238;t pas avec l'abandon. Le pouvoir de d&#233;cider demeure l&#224; o&#249; il &#233;tait ; la charge de prendre soin, elle, est transf&#233;r&#233;e ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison pour laquelle ces refuges improvis&#233;s sont devenus n&#233;cessaires appara&#238;t la nuit avec une violence particuli&#232;re. Certains mineurs me racontent avoir &#233;t&#233; agress&#233;s par des adultes lorsqu'ils dormaient dehors. D'autres parlent de peur, de poursuites, d'hommes qui viennent les importuner. Pour les filles, la menace sexuelle est omnipr&#233;sente. Elle n'est malheureusement pas seulement redout&#233;e : les chiffres rendus publics depuis confirment une s&#233;rie d'agressions sexuelles dont plusieurs ont touch&#233; des adolescentes.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon les donn&#233;es de la Fiscal&#237;a General del Estado rendues publiques le 31 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici encore, il faudrait se garder de tirer de cette violence la conclusion confortable selon laquelle l'enfant serait essentiellement un &#234;tre impuissant que l'adulte aurait vocation &#224; prendre en charge. &lt;strong&gt;Ce que ces violences r&#233;v&#232;lent est au contraire l'une des contradictions les plus brutales de l'ordre adultiste : le monde adulte s'arroge le pouvoir de d&#233;cider pour l'enfant au nom de sa protection tout en &#233;tant incapable de le soustraire &#224; la violence exerc&#233;e par d'autres adultes.&lt;/strong&gt; Il lui retire une part de sa souverainet&#233; parce qu'il pr&#233;tend savoir le prot&#233;ger, puis le laisse parfois seul devant ceux dont il aurait pr&#233;cis&#233;ment d&#251; le prot&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cet espace que je rencontre Bilal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bilal a treize ans. Il dort seul. Il me conduit vers un petit bosquet proche du futur camp et me montre l'endroit o&#249; il passe la nuit. Ce qui saisit n'est pas seulement qu'un enfant de treize ans soit laiss&#233; l&#224;. C'est aussi la mani&#232;re dont il s'est appropri&#233; ce lieu, dont il sait o&#249; dormir, comment se d&#233;placer, comment organiser une existence que les adultes autour de lui ont cess&#233; d'organiser autrement que par interdictions, contr&#244;les et d&#233;placements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mohamed en a seize. Il est petit, beaucoup plus petit que les deux gar&#231;ons avec lesquels il se d&#233;place et qui le d&#233;passent de presque deux t&#234;tes, mais il est manifestement le leader du petit groupe. Il parle, d&#233;cide, organise. Il est surtout extraordinairement fier de la &lt;i&gt;chabola&lt;/i&gt; qu'il vient de construire et qu'il me montre comme une &#339;uvre. Il faudrait se garder de transformer cette fiert&#233; en r&#233;cit convenu de la &#171; r&#233;silience &#187;, ce mot par lequel le monde adulte parvient parfois &#224; admirer chez les domin&#233;s leur capacit&#233; &#224; supporter ce qu'il continue de leur faire subir. Mais il faudrait tout autant refuser de r&#233;duire Mohamed &#224; sa vuln&#233;rabilit&#233;. La &lt;i&gt;chabola&lt;/i&gt; est aussi le r&#233;sultat d'une intelligence pratique, d'une d&#233;cision, d'une puissance de composition avec le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karim a treize ans lui aussi. Il monte ce qu'il appelle son &#171; petit projet &#187; : une minuscule boutique de nourriture et de sandwiches. Il a m&#234;me un employ&#233;, un homme d'une trentaine d'ann&#233;es. La sc&#232;ne renverse presque grotesquement les hi&#233;rarchies habituelles de l'&#226;ge : l'enfant devient patron, l'adulte employ&#233;. Pourtant Karim ne joue pas au marchand. Il organise r&#233;ellement quelque chose, invente une circulation de biens, construit une autonomie mat&#233;rielle minuscule mais effective au milieu d'une situation o&#249; presque toutes les d&#233;cisions importantes lui &#233;chappent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait pr&#233;cis&#233;ment ne pas choisir entre deux lectures de ces sc&#232;nes. Ne pas dire : voyez comme ces enfants sont vuln&#233;rables, donc les adultes doivent d&#233;cider pour eux. Ne pas dire davantage : voyez comme ils sont autonomes, ils peuvent donc &#234;tre abandonn&#233;s &#224; eux-m&#234;mes. Ces deux propositions appartiennent encore au m&#234;me partage adulte de l'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bilal, Mohamed et Karim montrent autre chose : &lt;strong&gt;une puissance d'enfance qui ne se confond ni avec l'impuissance que lui attribuent les adultes ni avec la pseudo-autonomie par laquelle on pourrait justifier son abandon.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils construisent, organisent, inventent, commercent, nouent des alliances, connaissent les lieux, &#233;laborent des tactiques. Ce qu'il faut combattre n'est pas leur autonomie mais le monde qui fait de cette autonomie une n&#233;cessit&#233; de survie, puis s'en sert &#233;ventuellement pour leur retirer toute protection contre sa propre violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfance qui appara&#238;t ici n'est donc pas cette enfance innocente que le monde adulte aurait pour mission de conserver &#224; l'abri du r&#233;el. Elle est une puissance d&#233;j&#224; engag&#233;e dans le r&#233;el, capable d'action, de relation, d'invention, mais constamment soumise &#224; des adultes et des institutions qui pr&#233;tendent d&#233;terminer &#224; sa place la forme l&#233;gitime que cette puissance doit prendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'enfance profane n'est pas une enfance &#224; prot&#233;ger du monde : elle est une puissance qu'il faut cesser de soumettre au monde adulte.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Ceuta, cette soumission prend cependant une forme singuli&#232;rement brutale. L'enfant &#233;tranger et racialis&#233; ne sort pas de l'ordre adultiste ; il en &#233;prouve une modalit&#233; particuli&#232;re, dans laquelle les cat&#233;gories d'&#226;ge deviennent elles-m&#234;mes variables selon les n&#233;cessit&#233;s du pouvoir. On lui demande simultan&#233;ment d'&#234;tre assez adulte pour survivre &#224; ce que les adultes ont produit, assez responsable pour r&#233;pondre de son propre d&#233;part, parfois assez mena&#231;ant pour &#234;tre poursuivi ou frapp&#233;, et cependant assez enfant pour que d'autres puissent continuer &#224; d&#233;cider &#224; sa place du lieu o&#249; il vivra, de son d&#233;placement et de son avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La racialisation ne supprime donc pas l'adultisme : elle en redistribue les usages. Elle module les degr&#233;s d'autonomie que l'on reconna&#238;t ou impute, les responsabilit&#233;s que l'on attribue, les protections que l'on accorde, les violences auxquelles certains corps peuvent &#234;tre expos&#233;s. Le m&#234;me enfant peut ainsi &#234;tre constitu&#233; presque simultan&#233;ment comme sujet trop autonome pour que son abandon scandalise et comme mineur trop peu autonome pour qu'on lui reconnaisse la capacit&#233; de d&#233;cider de son propre sort.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. La fronti&#232;re dans la ville&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais cette puissance de d&#233;cider pour l'autre, de d&#233;terminer &#224; sa place o&#249; il doit &#234;tre, ce qu'il peut faire et le temps dont il dispose, ne concerne &#233;videmment pas les seuls enfants. Elle traverse l'ensemble de la condition faite &#224; ceux qui demeurent &#224; Ceuta. C'est m&#234;me l'un des endroits o&#249; la &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; cesse d'&#234;tre seulement un sentiment d'humiliation pour devenir une v&#233;ritable technique de gouvernement : &lt;strong&gt;disposer de l'espace de l'autre, mais aussi de son temps, de ses gestes et jusqu'&#224; ses besoins &#233;l&#233;mentaires.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distribution des repas &#224; Playa Trampol&#237;n en offre une sc&#232;ne presque minimale, et pour cette raison particuli&#232;rement r&#233;v&#233;latrice. La Croix-Rouge espagnole fournit la nourriture, mais la distribution est encadr&#233;e par la Police nationale. Vers seize heures, les policiers arrivent, constituent des groupes, font asseoir les personnes. Commence alors une attente qui peut durer plusieurs heures sous le soleil. Les hommes doivent demeurer assis, ne pas se lever librement, attendre qu'un ordre leur permette d'avancer. Ce qui devrait &#234;tre le geste &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; donner &#224; manger &#224; quelqu'un qui a faim se trouve ainsi pris dans un dispositif de classement, d'immobilisation et de discipline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jeune policier barbu est particuli&#232;rement redout&#233;. Un jour, il frappe un homme pendant que celui-ci prie. Des protestations &#233;clatent, la tension monte ; les policiers tirent des gaz lacrymog&#232;nes, le rassemblement est dispers&#233;. Tous ceux qui attendaient depuis des heures ne recevront finalement pas de repas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette sc&#232;ne para&#238;t infime au regard des grands r&#233;cits g&#233;opolitiques qui entourent Ceuta. Elle contient pourtant une v&#233;ritable th&#233;orie du pouvoir. &lt;strong&gt;La hogra est aussi le pouvoir de disposer du temps de quelqu'un d'autre.&lt;/strong&gt; Celui qui poss&#232;de le pouvoir ne se contente pas d'interdire ou d'autoriser : il fait attendre. Il consid&#232;re plusieurs heures de l'existence d'un autre comme disponibles parce que le temps de cet autre semble ne rien co&#251;ter. La faim elle-m&#234;me devient administrable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le contr&#244;le ne s'arr&#234;te pas &#224; ceux auxquels la nourriture est distribu&#233;e. Peu &#224; peu, ceux qui les accompagnent, les nourrissent, recueillent leurs t&#233;moignages ou documentent les violences deviennent eux-m&#234;mes des objets de surveillance, de suspicion et d'hostilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Ceuta, plusieurs associations et collectifs . No Name Kitchen, Border Resistance, mais aussi des b&#233;n&#233;voles et des habitants engag&#233;s dans l'aide - racontent avoir &#233;t&#233; contr&#244;l&#233;s, identifi&#233;s, fouill&#233;s, suivis, intimid&#233;s. Des militants de No Name Kitchen ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;No Name Kitchen a d&#233;nonc&#233; l'arrestation de deux de ses militants le 23 ao&#251;t (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; d'autres disent avoir vu leurs t&#233;l&#233;phones saisis ou endommag&#233;s lorsqu'ils documentaient des interventions polici&#232;res. Les r&#233;cits divergent &#233;videmment sur les circonstances pr&#233;cises de certaines arrestations, mais quelque chose est incontestable : &lt;strong&gt;l'aide humanitaire elle-m&#234;me est progressivement entr&#233;e dans le champ du soup&#231;on.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette pression polici&#232;re s'ajoute celle des groupes et des r&#233;seaux d'extr&#234;me droite. Des visages sont photographi&#233;s, des noms circulent, des identit&#233;s sont expos&#233;es sur les r&#233;seaux sociaux. No Name Kitchen dit recevoir quotidiennement des menaces de mort. Border Resistance, apr&#232;s plusieurs semaines de pr&#233;sence, envisage m&#234;me de quitter Ceuta parce que ses membres ne se sentent plus en s&#233;curit&#233;. Des b&#233;n&#233;voles deviennent ainsi, &#224; leur tour, des personnes qui calculent leurs d&#233;placements, regardent qui les suit, h&#233;sitent avant de sortir un t&#233;l&#233;phone ou de se rendre dans certains lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'image joue ici encore un r&#244;le d&#233;cisif. Les influenceurs ne filment plus seulement les migrants. Ils filment ceux qui les aident. La pr&#233;sence d'un b&#233;n&#233;vole aupr&#232;s d'un Marocain devient une preuve de complicit&#233; ; la distribution de nourriture, l'indice d'une organisation ; l'achat d'un produit banal, le commencement possible d'un r&#233;cit criminel. Des accusations circulent selon lesquelles des membres d'associations distribueraient des armes, des sprays au poivre ou participeraient &#224; la fabrication d'engins destin&#233;s aux affrontements. Certaines de ces accusations ont &#233;t&#233; publiquement d&#233;menties ou n'ont &#233;t&#233; accompagn&#233;es d'aucune preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une transformation d&#233;cisive s'op&#232;re alors : &lt;strong&gt;la solidarit&#233; elle-m&#234;me devient suspecte.&lt;/strong&gt; Celui qui donne &#224; manger n'est plus seulement celui qui donne &#224; manger ; il devient celui qui &#171; facilite &#187;, celui qui &#171; encourage &#187;, celui qui rendrait possible la pr&#233;sence de ceux que l'on voudrait voir dispara&#238;tre. Celui qui documente une violence n'est plus un t&#233;moin ; il peut &#234;tre constitu&#233; en adversaire de ceux dont il filme les actes. Celui qui prot&#232;ge un enfant, soigne un bless&#233; ou recueille une parole devient politiquement assimilable au corps &#233;tranger qu'il accompagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re &#233;tend ainsi son r&#233;gime au-del&#224; des populations qu'elle &#233;tait charg&#233;e de contenir. &lt;strong&gt;Elle tente &#233;galement de discipliner la relation elle-m&#234;me : emp&#234;cher que certains corps puissent trouver aupr&#232;s d'autres corps nourriture, protection, t&#233;moignage, droit ou simplement pr&#233;sence.&lt;/strong&gt; Il ne suffit plus de rendre la vie pr&#233;caire ; il faut encore fragiliser les liens qui pourraient rendre cette pr&#233;carit&#233; moins absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re commence alors &#224; traverser toute la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit, elle abandonne parfois la forme bureaucratique de la file, du contr&#244;le ou du d&#233;placement pour prendre celle de la chasse. Des militaires poursuivent de jeunes Marocains, frappent, attrapent, dispersent. Des hommes montrent leurs blessures ; des enfants ou de tr&#232;s jeunes gar&#231;ons racontent eux aussi avoir re&#231;u des coups. Certains savent bient&#244;t dans quelles rues il vaut mieux ne pas entrer, &#224; quelles heures il faut se cacher, quels endroits deviennent dangereux simplement parce qu'un Marocain ou un Africain noir y devient trop visible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta enti&#232;re se transforme alors en fronti&#232;re. Celle-ci passe entre celui qui peut marcher sans m&#234;me avoir conscience de son droit d'&#234;tre l&#224; et celui qui doit continuellement calculer le risque de son apparition ; entre celui pour lequel la rue est une &#233;vidence et celui pour lequel elle peut devenir un pi&#232;ge ; entre celui qui poss&#232;de une place et celui dont la pr&#233;sence elle-m&#234;me semble toujours devoir &#234;tre justifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La violence touche &#233;galement les femmes, quelquefois de mani&#232;re particuli&#232;rement brutale. Deux hommes m'ont racont&#233; avoir vu leur femme enceinte frapp&#233;e. L'un a finalement d&#233;cid&#233; de retourner au Maroc avec la sienne afin qu'elle puisse &#234;tre soign&#233;e &#224; l'h&#244;pital. L'autre, install&#233; du c&#244;t&#233; du pol&#237;gono, raconte que sa femme a perdu l'enfant qu'elle portait apr&#232;s les violences qu'elle avait subies. Ces r&#233;cits disent n&#233;anmoins combien le r&#233;gime frontalier rencontre diff&#233;remment les corps, comment peuvent se superposer sur une femme &#233;trang&#232;re, pauvre et enceinte la vuln&#233;rabilit&#233; administrative, la violence raciale, la pr&#233;carit&#233; mat&#233;rielle et une exposition physique redoubl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la violence ne vient pas seulement des forces constitu&#233;es. Des habitants participent &#224; leur tour &#224; cette atmosph&#232;re de chasse. Des Marocains sont apostroph&#233;s dans les rues, insult&#233;s, humili&#233;s. Lors des manifestations, des femmes ceuties invectivent des femmes marocaines qui se contentent de regarder passer le cort&#232;ge, comme si leur seule pr&#233;sence les pla&#231;ait d&#233;j&#224; dans le camp ennemi. Des enfants sont frapp&#233;s, des campements attaqu&#233;s, des &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt; d&#233;truites ou incendi&#233;es sur les plages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; un certain moment, quelque chose prend les traits d'un &lt;strong&gt;pogrom&lt;/strong&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le 27 ao&#251;t, des groupes de manifestants ont emp&#234;ch&#233; l'acc&#232;s d'un camion de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : non pas une explosion irrationnelle surgie de nulle part, mais un moment o&#249; des groupes se constituent pour s'en prendre &#224; des &#234;tres moins en raison de ce qu'ils auraient fait que de ce qu'ils sont suppos&#233;s &#234;tre, o&#249; leurs lieux de refuge deviennent eux-m&#234;mes des cibles, o&#249; la violence cesse de viser tel ou tel individu pour signifier &#224; une population enti&#232;re qu'elle n'a pas de place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pogrom ne commence pourtant pas avec le premier coup. Il suppose qu'un travail ait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; accompli sur la perception, qu'une permission de violence ait &#233;t&#233; progressivement fabriqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les manifestations &#224; Ceuta, on entend r&#233;guli&#232;rement les slogans : &#171; &#161;Fuera ! &#161;Fuera ! &#187;, &#171; S&#225;nchez dimisi&#243;n &#187;, &#171; hijo de puta &#187;... La manifestation du 2 septembre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le 2 septembre 2026, &#224; l'occasion du D&#237;a de Ceuta, plus de 25 000 personnes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans toutes les villes d'Espagne et &#224; Ceuta se d&#233;roule sous le mot d'ordre &#171; Ceuta no se vende, Ceuta se defiende &#187;. Juan Vivas, le pr&#233;sident de la ville autonome, affirme &#233;galement : &#171; Ceuta no se rinde y se defiende &#187;, avant de conclure : &lt;strong&gt;&#171; Ceuta unida jam&#225;s ser&#225; vencida. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;Ceuta ne se rend pas ; Ceuta unie ne sera jamais vaincue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La date elle-m&#234;me ajoute &#224; la sc&#232;ne une torsion historique presque trop parfaite. Le &lt;i&gt;D&#237;a de Ceuta&lt;/i&gt; comm&#233;more la prise de la ville en 1415 par le roi portugais Jean I&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;er&lt;/sup&gt;. Une journ&#233;e dont la m&#233;moire renvoie &#224; une conqu&#234;te devient ainsi, six si&#232;cles plus tard, le th&#233;&#226;tre d'une mobilisation contre ceux que l'on d&#233;signe comme des &#171; envahisseurs &#187;. &lt;strong&gt;La conqu&#234;te s'efface du r&#233;cit de celui qui poss&#232;de le territoire et revient comme accusation contre celui qui tente d'y entrer.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour qu'une ville ait &#224; ne pas se rendre, il faut pourtant qu'on lui ait fabriqu&#233; un assaillant ; pour qu'elle puisse &#234;tre vaincue, il faut qu'une situation sociale, migratoire et politique ait auparavant &#233;t&#233; convertie en champ de bataille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'accomplit le mot &lt;strong&gt;invasion&lt;/strong&gt;. Le terme n'est pas seulement faux ou outrancier : &lt;strong&gt;il arme la perception&lt;/strong&gt;. Il transforme une multitude h&#233;t&#233;rog&#232;ne en corps militaire, une arriv&#233;e en offensive, un espace en territoire assi&#233;g&#233; et l'habitant en d&#233;fenseur potentiel. D&#232;s lors, l'&#226;ge, la pauvret&#233;, les blessures et les histoires individuelles disparaissent derri&#232;re une cat&#233;gorie qui les pr&#233;c&#232;de. Celui qui dort sur une plage devient un occupant ; celui qui cherche &#224; rejoindre la p&#233;ninsule participe d'une conqu&#234;te ; celui qui court devant un policier semble confirmer qu'il appartient bien &#224; une population contre laquelle il fallait se d&#233;fendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &lt;i&gt;invasion&lt;/i&gt; accomplit alors une op&#233;ration suppl&#233;mentaire. Il ne fait pas seulement dispara&#238;tre l'&#226;ge ; il &lt;strong&gt;racialise l'enfance en l'adultifiant&lt;/strong&gt;. Bilal n'a plus treize ans lorsqu'il devient &#171; envahisseur &#187;. Mohamed n'en a plus seize. Leur capacit&#233; d'agir, qui devrait obliger &#224; reconna&#238;tre en eux des sujets, est retourn&#233;e contre eux et transform&#233;e en indice de dangerosit&#233;. Le gar&#231;on capable de traverser une fronti&#232;re devient assez adulte pour &#234;tre tenu pour responsable de l'avoir fait ; il redeviendra pourtant &#171; mineur &#187; d&#232;s qu'une institution devra d&#233;cider &#224; sa place ce qui doit d&#233;sormais lui arriver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La racialisation modifie ici le r&#233;gime m&#234;me sous lequel l'enfance est per&#231;ue : l'enfant marocain peut &#234;tre pr&#233;matur&#233;ment constitu&#233; en sujet dangereux, responsable de sa pr&#233;sence, tout en demeurant un mineur auquel les institutions retirent la capacit&#233; de d&#233;cider de son propre sort.&lt;/strong&gt; La domination adulte ne dispara&#238;t donc jamais ; elle module opportun&#233;ment la d&#233;finition de l'enfant selon qu'il faut le contr&#244;ler, le punir, le d&#233;placer, le prot&#233;ger ou parler en son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on frappe ensuite n'est plus tout &#224; fait per&#231;u comme enfance. Avant le coup, une premi&#232;re violence symbolique a d&#233;j&#224; eu lieu : l'enfant a &#233;t&#233; requalifi&#233; en Marocain, en migrant, en clandestin, en envahisseur. Son &#226;ge ne dispara&#238;t pas mat&#233;riellement ; il cesse simplement d'organiser prioritairement le regard port&#233; sur lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage pr&#233;pare ainsi les corps &#224; la violence. Il r&#233;ussit m&#234;me une inversion remarquable : ceux qui disposent des papiers, des logements, de la police, de l'arm&#233;e et du droit de demeurer peuvent se repr&#233;senter comme vuln&#233;rables face &#224; ceux qui dorment dehors et dont l'une des pr&#233;occupations essentielles demeure de savoir o&#249; manger ou comment quitter l'enclave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici que commence ce que l'on pourrait appeler la &lt;strong&gt;guerre des pauvres&lt;/strong&gt;. Le terme ne signifie &#233;videmment aucune sym&#233;trie des positions. Celui qui poss&#232;de la citoyennet&#233; espagnole, un logement, une possibilit&#233; de recours et la protection de l'&#201;tat n'occupe pas la m&#234;me position que celui qui dort dans une &lt;i&gt;chabola&lt;/i&gt;. Il d&#233;signe autre chose : la capacit&#233; d'un ordre politique &#224; d&#233;tourner vers plus pr&#233;caire encore une col&#232;re n&#233;e d'une pr&#233;carit&#233; r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le racisme donne une direction &#224; la col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne cr&#233;e pas n&#233;cessairement l'insatisfaction, le sentiment d'abandon, le ch&#244;mage ou la crainte du d&#233;classement ; il leur offre une cause visible, imm&#233;diatement disponible, physiquement proche. Il d&#233;signe le Marocain, l'Africain noir, le musulman, celui qui vient d'arriver, comme l'auteur d'une d&#233;possession dont il est pourtant lui-m&#234;me l'une des figures les plus radicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le racisme donne une direction &#224; la col&#232;re : il d&#233;tourne vers le bas une violence qui pourrait remonter vers le haut. La verticalit&#233; de la domination est convertie en horizontalit&#233; de la haine.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV. Le laboratoire colonial et racial&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme colonial et racial ne vient pas ici fournir une th&#233;orie ext&#233;rieure &#224; ces sc&#232;nes. Il est plut&#244;t le nom de ce qu'elles permettent progressivement de comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta constitue &#224; cet &#233;gard une sorte de laboratoire o&#249; peuvent s'observer, concentr&#233;s sur quelques kilom&#232;tres carr&#233;s, certains m&#233;canismes fondamentaux du &lt;strong&gt;capitalisme colonial et racial&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de capitalisme racial ne signifie pas r&#233;duire toute forme de racisme &#224; une d&#233;termination &#233;conomique, ni consid&#233;rer l'histoire coloniale comme la simple enveloppe id&#233;ologique de rapports de classe qui seraient plus fondamentaux. Il s'agit au contraire de penser leur intrication : la mani&#232;re dont les r&#233;gimes modernes d'accumulation, de travail et de circulation se sont historiquement constitu&#233;s en diff&#233;renciant les populations, en distribuant in&#233;galement les droits au mouvement, &#224; la protection, au travail, au territoire, au temps et jusqu'au degr&#233; d'exposition possible &#224; la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme colonial et racial ne produit pas seulement des droits diff&#233;rentiels &#224; la mobilit&#233;, au territoire ou &#224; la protection ; il module &#233;galement les cat&#233;gories d'&#226;ge elles-m&#234;mes. Il ne cr&#233;e &#233;videmment pas l'adultisme, mais il le racialise : certains enfants seront principalement saisis sous le registre paternaliste de la protection et du contr&#244;le, d'autres pourront &#234;tre pr&#233;cocement constitu&#233;s en corps responsables, dangereux, expulsables ou frappables. Dans les deux cas, le monde adulte conserve la ma&#238;trise de la d&#233;finition. Ce qui varie, ce sont les usages politiques qu'il fait de l'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta donne &#224; cette distribution une visibilit&#233; presque obsc&#232;ne. Les marchandises circulent, les capitaux circulent, les touristes circulent, les ferries circulent, les technologies et les images circulent, tandis que certains &#234;tres doivent engager leur corps dans la mer pour parcourir quelques centaines de m&#232;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette contradiction poss&#232;de aujourd'hui une dimension suppl&#233;mentaire. Jamais le monde n'a &#233;t&#233; aussi imm&#233;diatement visible &#224; ceux auxquels son acc&#232;s demeure refus&#233;. Les m&#234;mes &#233;crans montrent les lieux, les formes de vie, les circulations et les possibilit&#233;s dont les fronti&#232;res organisent ensuite l'in&#233;gale accessibilit&#233;. &lt;strong&gt;Le monde est offert comme image et retir&#233; comme possibilit&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re n'est donc pas l'antith&#232;se de la circulation mondiale. &lt;strong&gt;Elle est l'une de ses institutions.&lt;/strong&gt; Elle ne sert pas &#224; arr&#234;ter toute mobilit&#233;, mais &#224; s&#233;lectionner les mouvements, &#224; distinguer ceux qui doivent &#234;tre facilit&#233;s de ceux qui doivent &#234;tre ralentis, contr&#244;l&#233;s, rench&#233;ris, criminalis&#233;s ou rendus mortels. Une circulation prendra le nom de tourisme, une autre d'investissement, une troisi&#232;me de commerce ; celle des corps auxquels les voies l&#233;gales sont refus&#233;es deviendra migration clandestine, afflux, submersion ou invasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut rappeler ici ce que le premier texte avait davantage d&#233;velopp&#233; : cette fronti&#232;re n'est d'ailleurs plus situ&#233;e tout enti&#232;re &#224; Ceuta. L'Europe en a depuis longtemps externalis&#233; une partie du travail vers le Maroc, charg&#233; de retenir, contr&#244;ler et emp&#234;cher les d&#233;parts en amont. Mais cette d&#233;l&#233;gation produit &#224; son tour une possibilit&#233; politique : &lt;strong&gt;celui auquel on confie la garde peut jouer de la fermeture et de l'ouverture, de la r&#233;tention et du desserrement du contr&#244;le, et transformer la mobilit&#233; des autres en ressource diplomatique.&lt;/strong&gt; Le mouvement des m&#234;mes personnes peut alors &#234;tre successivement saisi par plusieurs pouvoirs : contenu au Maroc, momentan&#233;ment laiss&#233; libre, converti en message adress&#233; &#224; l'Espagne, puis requalifi&#233; par l'Europe comme probl&#232;me s&#233;curitaire. Ce ne sont pas les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts ni les m&#234;mes responsabilit&#233;s ; mais &#224; chaque &#233;tape, des &#234;tres qui cherchent &#224; disposer de leur propre mouvement d&#233;couvrent que celui-ci peut &#234;tre employ&#233; par d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re distribue ainsi quelque chose de plus profond encore qu'un droit de passage : elle distribue un &lt;strong&gt;droit diff&#233;rentiel au monde&lt;/strong&gt;. Certains disposent de la plan&#232;te comme d'un ensemble de destinations possibles ; d'autres d&#233;couvrent qu'une naissance, un passeport, une couleur, une classe ou une histoire coloniale peuvent transformer quelques centaines de m&#232;tres d'eau en obstacle presque infranchissable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le capitalisme racial ne diff&#233;rencie pas seulement ceux qui peuvent circuler de ceux que l'on immobilise. Il classe &#233;galement ceux qu'il immobilise entre eux. Le &#171; Subsaharien &#187; susceptible d'obtenir une protection, le Marocain r&#233;put&#233; pouvoir &#234;tre renvoy&#233;, le mineur, la femme victime de violences, celui dont la pauvret&#233; est extr&#234;me mais ne constitue pas juridiquement une pers&#233;cution ne rencontrent pas exactement la m&#234;me fronti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le classement recommence apr&#232;s le passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; une contradiction particuli&#232;rement violente : &lt;strong&gt;ce qui suffit &#224; rendre une vie subjectivement inhabitable ne suffit pas n&#233;cessairement &#224; la rendre juridiquement invivable.&lt;/strong&gt; Le droit demande une pers&#233;cution identifiable, une menace individualisable, un danger susceptible d'&#234;tre &#233;tabli ; beaucoup de ceux qui ont pratiqu&#233; le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; d&#233;crivent une condition diffuse, une accumulation de fermetures, de pr&#233;carit&#233;s, d'humiliations, de d&#233;pendances et d'absence d'avenir. Leur souffrance peut &#234;tre suffisamment grande pour les pousser &#224; entrer dans la mer et demeurer cependant trop diffuse pour ouvrir ais&#233;ment un droit &#224; la protection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette zone grise constitue peut-&#234;tre l'un des lieux essentiels du capitalisme racial contemporain : produire des existences suffisamment pr&#233;caires pour que le d&#233;part devienne rationnel, mais dont la pr&#233;carit&#233; ne produise aucun droit &#224; &#234;tre accueilli ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dimension coloniale de Ceuta ne rel&#232;ve pas davantage du seul pass&#233;. Cette enclave europ&#233;enne situ&#233;e sur le continent africain mat&#233;rialise au pr&#233;sent une g&#233;ographie profond&#233;ment asym&#233;trique du droit &#224; l'espace et &#224; la souverainet&#233;. Le fait qu'une ville issue d'une histoire de conqu&#234;tes puisse se pr&#233;senter plusieurs si&#232;cles plus tard comme territoire menac&#233; par des &#171; envahisseurs &#187; venus du continent sur lequel elle se trouve produit une torsion historique remarquable : la conqu&#234;te s'efface de la m&#233;moire de celui qui poss&#232;de le territoire et revient sous forme d'accusation adress&#233;e &#224; celui qui tente d'y entrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me les mots les plus ordinaires portent cette histoire. &#192; Ceuta, on parle volontiers du camp des &#171; Africains &#187; et de celui des &#171; Marocains &#187;, comme si les Marocains n'&#233;taient pas eux-m&#234;mes africains. &#171; Africain &#187; signifie silencieusement Africain noir. La classification raciale se d&#233;pose ainsi dans la langue avant m&#234;me de se mat&#233;rialiser dans la distribution des camps, des emplacements, des dispositifs de surveillance et des perspectives de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V. La fronti&#232;re optique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette racialisation des corps r&#233;pond une autre op&#233;ration, devenue presque ins&#233;parable de la fronti&#232;re contemporaine : leur racialisation par l'image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des influenceurs d'extr&#234;me droite de Ceuta parcourent r&#233;guli&#232;rement les plages, les campements et leurs alentours, de jour comme de nuit. D'autres arrivent de France avec leurs publics, leurs r&#233;seaux et surtout une grille politique d&#233;j&#224; constitu&#233;e : Vincent Lapierre, mais aussi le journaliste du m&#233;dia &lt;i&gt;Fronti&#232;res&lt;/i&gt;, Jordan Florentin, parmi d'autres. Ceuta devient pour eux moins le lieu o&#249; quelque chose pourrait &#234;tre d&#233;couvert que le terrain o&#249; doivent &#234;tre recueillies les images capables d'attester ce que l'on avait d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233; de voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mani&#232;res de filmer apparaissent avec une particuli&#232;re nettet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re consiste &#224; longer en voiture les zones occup&#233;es, parfois dans de longs travellings o&#249; campements, &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt;, groupes d'hommes et plages d&#233;filent derri&#232;re la vitre. On ne rencontre absolument personne, la cam&#233;ra devant inspecter les lieux. Les corps deviennent les &#233;l&#233;ments d'un territoire que la cam&#233;ra semble mesurer : combien sont-ils, o&#249; sont-ils, jusqu'o&#249; s'&#233;tendent-ils, quelle partie du paysage occupent-ils ? Celui qui filme demeure mobile, prot&#233;g&#233;, ext&#233;rieur ; ceux qu'il filme sont immobilis&#233;s dans le cadre. La prise de vue poss&#232;de quelque chose de la reconnaissance militaire, comme si la cam&#233;ra pr&#233;c&#233;dait la patrouille ou en adoptait d&#233;j&#224; le regard. C'est une &lt;strong&gt;cam&#233;ra de patrouille&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe ainsi une continuit&#233; troublante entre certaines formes de la chasse aux corps et cette chasse aux images, sans que les deux puissent &#233;videmment &#234;tre confondues. Le militaire poursuit, contr&#244;le, immobilise ou frappe ; la cam&#233;ra, elle, poursuit autrement : elle suit les corps, les rep&#232;re, les isole, les fixe dans une cat&#233;gorie et fait circuler leur pr&#233;sence comme preuve. &lt;strong&gt;La cam&#233;ra d'extr&#234;me droite poursuit ce que le militaire n'a pas encore arr&#234;t&#233;.&lt;/strong&gt; Elle prolonge dans l'ordre de la visibilit&#233; cette op&#233;ration par laquelle un &#234;tre doit &#234;tre identifi&#233;, localis&#233;, rendu saisissable. Et parfois elle pr&#233;c&#232;de m&#234;me l'intervention : elle d&#233;signe ce qui devra &#234;tre regard&#233; comme pr&#233;sence indue, occupation, menace. La chasse aux images ne remplace pas la chasse aux corps ; elle contribue &#224; fabriquer le monde perceptif dans lequel celle-ci pourra appara&#238;tre comme n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe ensuite une seconde forme, apparemment oppos&#233;e parce qu'elle se veut proche : le vlog, la cam&#233;ra tenue &#224; la main, quelquefois deux personnes travaillant ensemble, l'une filmant tandis que l'autre parle, commente, interroge. On s'approche rapidement des Marocains, on entre dans leurs lieux de vie, on demande parfois comment ils vivent. Les personnes r&#233;pondent parfois avec confiance. Elles montrent leurs abris, leurs affaires, ce qu'elles pr&#233;parent &#224; manger, leur &lt;i&gt;gamila&lt;/i&gt;. Elles racontent leurs projets et leurs difficult&#233;s sans n&#233;cessairement savoir dans quelle &#233;conomie id&#233;ologique leurs paroles et leurs gestes seront ensuite introduits. Mais le montage, en r&#233;alit&#233;, avait commenc&#233; avant la rencontre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette proximit&#233; peut &#234;tre plus pr&#233;datrice encore que la distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui montre la &lt;i&gt;gamila&lt;/i&gt; croit montrer ce qu'il mange et ce qu'il partage ; l'image pourra devenir la preuve qu'un camp s'organise et s'installe. Celui qui explique son intention de rejoindre la p&#233;ninsule croit raconter son d&#233;sir propre ; son propos pourra &#234;tre transform&#233; en confirmation d'un projet collectif d'&#171; invasion &#187;. Celui qui ouvre son abri croit ouvrir momentan&#233;ment un espace de relation ; le montage peut transformer cette ouverture en pi&#232;ce &#224; conviction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La relation elle-m&#234;me devient alors une technique de &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;pr&#233;l&#232;vement&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La violence ne consiste donc pas seulement &#224; filmer quelqu'un ou &#224; d&#233;former une phrase. Elle touche &#224; quelque chose de plus profond : &lt;strong&gt;l'expropriation de l'apparition&lt;/strong&gt;. La personne croit encore participer au sens de ce qu'elle donne &#224; voir, tandis que le dispositif lui retire pr&#233;cis&#233;ment le pouvoir de d&#233;terminer ce que son geste, son visage ou sa parole signifieront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re devient ainsi une &lt;strong&gt;fronti&#232;re optique&lt;/strong&gt;. Apr&#232;s avoir d&#233;cid&#233; o&#249; certains peuvent dormir, combien de temps ils doivent attendre et dans quelles rues ils peuvent circuler, d'autres d&#233;cident encore ce que leur image devra signifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; deux politiques possibles de l'image. L'une approche quelqu'un avec une signification d&#233;j&#224; constitu&#233;e et n'attend de la rencontre que la confirmation de ce qu'elle savait avant m&#234;me d'avoir vu ; l'autre accepte que celui qui appara&#238;t puisse d&#233;faire la cat&#233;gorie &#224; travers laquelle on l'avait d'abord rencontr&#233;. La diff&#233;rence n'est pas seulement esth&#233;tique ou d&#233;ontologique. Elle engage la possibilit&#233; pour un &#234;tre de ne pas &#234;tre enti&#232;rement captur&#233; par l'image qui le repr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se joue &#224; Ceuta ne demeure d'ailleurs nullement &#224; Ceuta. Les images sont imm&#233;diatement export&#233;es, reprises, coup&#233;es, comment&#233;es, remont&#233;es par des r&#233;seaux espagnols, fran&#231;ais, italiens ou d'ailleurs. Les m&#234;mes cat&#233;gories circulent : invasion, submersion, fronti&#232;res, civilisation, remplacement, s&#233;curit&#233;. Les acteurs ne rel&#232;vent pas n&#233;cessairement d'une organisation commune et il n'est nul besoin d'imaginer un centre coordonnant leurs op&#233;rations ; ce qui se constitue est plut&#244;t une &lt;strong&gt;internationale fasciste des affects et des images&lt;/strong&gt;, une circulation extr&#234;mement rapide des mots, des paniques, des cadrages et des ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme contemporain n'a pas besoin d'&#234;tre identique partout. Il peut conserver ses drapeaux, ses traditions nationales, ses histoires locales et ses obsessions propres ; il lui suffit de partager une grammaire de la menace dans laquelle celui qui arrive devient l'envahisseur, celui qui accueille le tra&#238;tre, celui qui h&#233;site le faible, la fronti&#232;re l'ultime rempart et la violence une n&#233;cessit&#233; que les gouvernements seraient accus&#233;s de ne plus vouloir assumer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les personnes traversent difficilement les fronti&#232;res tandis que &lt;strong&gt;les images racialis&#233;es de leurs corps les franchissent instantan&#233;ment&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion : Faire place&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, au milieu de cette machine &#224; fabriquer de l'ennemi, il y a la plage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des hommes auxquels on ne cesse de dire qu'ils n'ont pas de place me disent de m'asseoir. Ils poss&#232;dent presque rien et proposent de partager ce presque rien. La &lt;i&gt;gamila&lt;/i&gt; passe. On mange ensemble. La proposition de boire et manger avec eux revient presque chaque fois que l'on s'arr&#234;te devant une &lt;i&gt;chabola&lt;/i&gt;, que l'on est invit&#233; &#224; entrer, que l'on demeure un peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas d'opposer &#224; la violence une image consolatrice de la bont&#233; des pauvres, comme si leur g&#233;n&#233;rosit&#233; devait racheter la brutalit&#233; de ce qui leur est fait. L'hospitalit&#233; ne rend aucune fronti&#232;re acceptable et la beaut&#233; d'un geste ne justifie jamais la condition qui le rend exceptionnel. Mais cette sc&#232;ne poss&#232;de une puissance politique parce qu'elle renverse silencieusement toute la distribution des places qui l'entoure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question n'est donc pas de savoir qui serait moralement plus g&#233;n&#233;reux, mais qui conserve, au milieu de cette distribution des places, la capacit&#233; de faire place &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ceux &#224; qui l'on refuse une place trouvent pourtant le moyen d'en offrir une &#224; celui qui arrive : ils ouvrent l'abri qu'on vient de leur d&#233;truire, partagent la nourriture qu'ils ont &#224; peine, alors m&#234;me qu'on les pr&#233;sente comme un fardeau.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;gamila&lt;/i&gt; oppose ainsi &#224; la politique de la fronti&#232;re une autre mani&#232;re de constituer l'espace commun. La fronti&#232;re trie, classe, assigne, d&#233;place, immobilise, expulse ; ici, un geste infiniment plus pauvre en moyens accomplit simplement ceci : &lt;strong&gt;faire une place&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre est-ce finalement la m&#234;me question qui traverse toutes ces sc&#232;nes : &lt;strong&gt;qui poss&#232;de le pouvoir d'&#233;crire une vie ?&lt;/strong&gt; Non pas l'&#233;crire au sens o&#249; une existence pourrait jamais &#234;tre int&#233;gralement r&#233;dig&#233;e d'avance, mais d&#233;cider des lignes &#224; l'int&#233;rieur desquelles elle devra se tenir : o&#249; l'on pourra dormir, combien de temps on attendra, quel territoire on pourra rejoindre, sous quel statut on sera enregistr&#233;, &#224; quel &#226;ge on sera trait&#233; comme enfant ou comme adulte, dans quelle rue on pourra appara&#238;tre sans danger, sous quel nom une image circulera. La &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; est peut-&#234;tre aussi cette pr&#233;tention &#224; &#233;crire la vie de l'autre depuis une position de pouvoir. Le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt;, &#224; l'inverse, ne promet nullement de devenir souverain de sa propre existence ; il affirme plus modestement et plus radicalement qu'aucun pouvoir ne devrait pouvoir en &#233;crire seul la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; ne d&#233;signe peut-&#234;tre finalement pas seulement le franchissement d'une fronti&#232;re. Il contient une revendication beaucoup plus radicale : la place o&#249; je suis n&#233; ne d&#233;terminera pas toutes les places que j'aurai le droit d'occuper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;hogra&lt;/i&gt; r&#233;pond en reconstruisant partout de l'assignation. Elle dit au jeune Marocain o&#249; il peut dormir, combien de temps il doit attendre, quand il pourra manger, dans quelle rue sa pr&#233;sence devient dangereuse, si son lendemain se trouve &#224; Madrid ou de nouveau &#224; Fnideq, sous quelle cat&#233;gorie son image circulera et quel nom politique sera donn&#233; &#224; son mouvement. Elle exige de l'enfant qu'il survive &#224; ce que les adultes ont produit tout en continuant &#224; d&#233;cider &#224; sa place de ce qui doit lui arriver ; au pauvre que sa mis&#232;re ne constitue pas n&#233;cessairement un motif suffisant pour &#234;tre accueilli ; &#224; celui qui a franchi la fronti&#232;re que le franchissement ne suffit jamais pour &#233;chapper enti&#232;rement &#224; son r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelque chose ne cesse pourtant de lui &#233;chapper. Les &lt;i&gt;chabolas&lt;/i&gt; sont d&#233;truites et reconstruites ; les groupes sont dispers&#233;s et se reforment ; les personnes sont transform&#233;es en masse dans les discours et redeviennent des singularit&#233;s d&#232;s que l'on demeure suffisamment longtemps aupr&#232;s d'elles pour entendre leurs histoires, leurs contradictions, leurs d&#233;sirs. Un enfant dort dans un bosquet et transforme ce morceau de terre en lieu ; un autre construit une maison avec quelques mat&#233;riaux ; un troisi&#232;me invente un commerce ; des hommes auxquels on refuse de demeurer font une place autour d'une gamila.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceuta n'est donc pas seulement une fronti&#232;re m&#233;ridionale de l'Europe, ni le th&#233;&#226;tre provisoire d'une &#171; crise migratoire &#187;. Elle est l'un des lieux o&#249; notre monde se rend lisible dans une concentration presque exp&#233;rimentale : h&#233;ritage colonial, capitalisme racial, gouvernement par l'abandon, distribution diff&#233;rentielle de l'avenir, enfance retir&#233;e &#224; certains enfants, dispositifs humanitaires pris dans la discipline polici&#232;re, violences raciales et sexuelles, guerre des pauvres, pogrom, production m&#233;diatique de l'ennemi, circulation internationale des affects fascistes. Tout cela vient se nouer autour de quelques plages, quelques routes, quelques campements et quelques corps auxquels on ne cesse de demander de partir sans jamais leur reconna&#238;tre pleinement le droit d'arriver quelque part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que le &lt;i&gt;hrig&lt;/i&gt; continue alors de porter n'est pas la promesse assur&#233;e d'une d&#233;livrance. Il porte quelque chose de plus fragile, mais peut-&#234;tre de plus irr&#233;ductible : &lt;strong&gt;le refus qu'un ordre politique, &#233;conomique, racial ou colonial puisse d&#233;cider d&#233;finitivement de la place qu'une vie est autoris&#233;e &#224; occuper dans le monde.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Sylvain George&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les estimations ont vari&#233; au fil des semaines. Le gouvernement espagnol a finalement &#233;valu&#233; &#224; environ 80 000 le nombre de personnes entr&#233;es &#224; Ceuta les 30 et 31 juillet 2026 ; d'autres d&#233;comptes ont avanc&#233; un chiffre sup&#233;rieur &#224; 70 000. Voir notamment &lt;i&gt;El Pa&#237;s&lt;/i&gt;, 13 ao&#251;t 2026 ; Reuters, 31 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hogra est g&#233;n&#233;ralement traduit par &#171; m&#233;pris &#187;, &#171; humiliation &#187; ou &#171; sentiment d'injustice &#187;. Le terme, largement employ&#233; au Maghreb, d&#233;signe cependant davantage qu'une offense individuelle : il renvoie &#224; l'exp&#233;rience d'&#234;tre rabaiss&#233;, ni&#233; comme sujet, soumis &#224; un pouvoir arbitraire et priv&#233; de la possibilit&#233; d'obtenir reconnaissance ou r&#233;paration. Sa&#239;d Bouamama l'a notamment analys&#233; comme un rapport au monde produit par la discrimination, o&#249; se m&#234;lent n&#233;gation de l'exp&#233;rience v&#233;cue, sentiment d'&#234;tre volontairement m&#233;pris&#233; et rabaiss&#233;, et permanence de l'in&#233;galit&#233; subie. C'est dans ce sens &#233;largi que le terme est utilis&#233; ici : non seulement comme affect de l'humiliation, mais comme relation politique asym&#233;trique dans laquelle certains disposent du temps, de la place et des possibilit&#233;s d'existence des autres. Voir Sa&#239;d Bouamama, &#171; Le sentiment de &#8220;hogra&#8221; : discrimination, n&#233;gation du sujet et violences &#187;, &lt;i&gt;Hommes &amp; Migrations&lt;/i&gt;, n&#176; 1227, septembre-octobre 2000, p. 38-50.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hrig (ou &lt;i&gt;l-&#7717;rig&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;hrague&lt;/i&gt;) d&#233;signe au Maghreb le fait de &#171; br&#251;ler &#187; la fronti&#232;re, c'est-&#224;-dire de migrer sans emprunter les voies administratives autoris&#233;es. Le terme vient de la racine arabe signifiant &#171; br&#251;ler &#187; ; &lt;i&gt;harraga&lt;/i&gt; d&#233;signe litt&#233;ralement &#171; ceux qui br&#251;lent &#187;. L'expression renvoie &#224; la fois au franchissement clandestin de la fronti&#232;re et, historiquement, au fait de &#171; br&#251;ler &#187; ses papiers d'identit&#233; afin de rendre plus difficile l'identification et le refoulement. Des travaux r&#233;cents ont &#233;galement montr&#233; que, si le terme est contemporain, les pratiques qu'il d&#233;signe plongent leurs racines dans l'histoire coloniale du Maroc. Voir notamment Chadia Arab, &#171; Le &#8220;hrague&#8221; ou comment les Marocains br&#251;lent les fronti&#232;res &#187;, &lt;i&gt;Hommes &amp; Migrations&lt;/i&gt;, n&#176; 1266, 2007 ; Yazid Benhadda, &#171; Rooting lhrig : Burning borders in colonial Morocco (1919&#8211;1955) &#187;, &lt;i&gt;Migration Studies&lt;/i&gt;, vol. 13, n&#176; 3, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La Commission europ&#233;enne a indiqu&#233; &#224; plusieurs reprises en ao&#251;t 2026 attendre le retour des personnes ne disposant pas d'un droit au s&#233;jour, tout en rappelant que ces retours devaient &#234;tre effectu&#233;s dans le respect du droit europ&#233;en et international. Human Rights Watch a parall&#232;lement rappel&#233; l'obligation de garantir l'acc&#232;s aux proc&#233;dures d'asile et l'examen individuel des besoins de protection. Commission europ&#233;enne, points presse des 13 et 20 ao&#251;t 2026 ; Human Rights Watch, &#171; Spain : Humanitarian and Rights Crisis in Ceuta &#187;, 21 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Haut-Commissariat au Plan du Royaume du Maroc, &#171; Situation du march&#233; du travail en 2025 &#187;, 3 f&#233;vrier 2026 : le taux de ch&#244;mage atteint 37,2 % chez les 15-24 ans et 19,1 % chez les dipl&#244;m&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sylvain George, &#171; Ceuta : la hogra et le monde qui br&#251;le &#187;, in &lt;i&gt;lundi matin&lt;/i&gt;&lt;i&gt;#529&lt;/i&gt;, le 8 ao&#251;t 2026. &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Ceuta-la-hogra-et-le-monde-qui-brule-7665&#034;&gt;https://lundi.am/Ceuta-la-hogra-et-le-monde-qui-brule-7665&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les &#233;valuations ont consid&#233;rablement diverg&#233;. Le 13 ao&#251;t, Save the Children estimait qu'environ 1 500 enfants et adolescents &#233;taient d&#233;j&#224; pris en charge tandis que les associations locales &#233;valuaient jusqu'&#224; 4 000 le nombre de mineurs demeurant hors du syst&#232;me ; les chiffres gouvernementaux &#233;taient inf&#233;rieurs. Save the Children, 13 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;El Pa&#237;s&lt;/i&gt;, 13 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#232;s le d&#233;but du mois d'ao&#251;t, le syst&#232;me de protection des mineurs de Ceuta, dot&#233; de moins d'une centaine de places structurelles, accueillait environ un millier d'enfants et adolescents. Des centaines de mineurs ont attendu leur identification devant la Jefatura Superior de Polic&#237;a, certains passant la nuit &#224; proximit&#233;. Dans plusieurs quartiers, notamment La Reina et Pr&#237;ncipe Alfonso, habitants et b&#233;n&#233;voles ont parall&#232;lement improvis&#233; des lieux d'accueil pour des femmes, des enfants et des adolescentes. Save the Children, 3 et 13 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;El Pa&#237;s&lt;/i&gt;, 12 et 22 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;Ceuta al D&#237;a&lt;/i&gt;, 10 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon les donn&#233;es de la Fiscal&#237;a General del Estado rendues publiques le 31 ao&#251;t, 23 proc&#233;dures pour agressions sexuelles avaient &#233;t&#233; enregistr&#233;es depuis le 30 juillet &#224; Ceuta, dont cinq pour viol ; neuf victimes &#233;taient mineures, &#226;g&#233;es de 14 &#224; 17 ans. RTVE, 31 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;El Pa&#237;s&lt;/i&gt;, 31 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;No Name Kitchen a d&#233;nonc&#233; l'arrestation de deux de ses militants le 23 ao&#251;t ainsi que des contr&#244;les et intimidations r&#233;p&#233;t&#233;s. Son coordinateur a &#233;galement fait &#233;tat de menaces de mort et de la diffusion de l'identit&#233; de volontaires sur des r&#233;seaux d'extr&#234;me droite. Border Resistance a annonc&#233; envisager son retrait de Ceuta en raison de la d&#233;t&#233;rioration des conditions de s&#233;curit&#233; de ses b&#233;n&#233;voles. &lt;i&gt;El Salto&lt;/i&gt;, 25 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;elDiario.es&lt;/i&gt;, 28 ao&#251;t 2026 ; Cadena SER, 2 septembre 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le 27 ao&#251;t, des groupes de manifestants ont emp&#234;ch&#233; l'acc&#232;s d'un camion de la Croix-Rouge &#224; la zone de Trampol&#237;n et d&#233;truit ou incendi&#233; plusieurs abris de migrants. Des journalistes ont &#233;galement document&#233; des groupes organis&#233;s sur WhatsApp appelant &#224; des &#171; battues &#187; contre des migrants dans certains quartiers. EFE et RTVE, 27 ao&#251;t 2026 ; &lt;i&gt;elDiario.es&lt;/i&gt;, 27-28 ao&#251;t 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le 2 septembre 2026, &#224; l'occasion du D&#237;a de Ceuta, plus de 25 000 personnes selon EFE ont particip&#233; &#224; une manifestation dans la ville sous le mot d'ordre &#171; Ceuta no se vende, Ceuta se defiende &#187;. Des manifestations organis&#233;es le m&#234;me jour dans plusieurs villes espagnoles ont &#233;galement donn&#233; lieu &#224; des slogans tels que &#171; es invasi&#243;n, no inmigraci&#243;n &#187;, &#171; Espa&#241;a es cristiana y no musulmana &#187; et &#224; des insultes visant Pedro S&#225;nchez. EFE, 2 septembre 2026. &lt;a href=&#034;https://efe.com/espana/2026-09-02/personas-manifestacion-ceuta-defensa-ciudad-crisis-migratoria/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://efe.com/espana/2026-09-02/personas-manifestacion-ceuta-defensa-ciudad-crisis-migratoria/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>R&#233;cit de la lib&#233;ration d'un prisonnier kurde apr&#232;s 30 ans d'enfermement</title>
		<link>https://lundi.am/Recit-de-la-liberation-d-un-prisonnier-kurde-apres-30-ans-d-enfermement</link>
		<guid isPermaLink="true">https://lundi.am/Recit-de-la-liberation-d-un-prisonnier-kurde-apres-30-ans-d-enfermement</guid>
		<dc:date>2026-09-07T10:12:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>dev</dc:creator>


		<dc:subject>Mouvement</dc:subject>
		<dc:subject>Terreur</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; J'ai r&#234;v&#233; d'&#234;tre de retour parmi vous &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Loez&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/mouvement" rel="tag"&gt;Mouvement&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/terreur" rel="tag"&gt;Terreur&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH100/lm_843-c73b5.jpg?1788776040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;On ne peut certainement pas s'imaginer ce que cela fait et signifie que de sortir de prison apr&#232;s trente ann&#233;es d'enfermement dans des conditions extr&#234;mes. Dans ce r&#233;cit bouleversant Loez, auteur de &lt;a href=&#034;https://editionsicibas.fr/livres/nous-sommes-le-cri-dun-peuple-histoire-de-seal-et-arin-combattantes-kurdes&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Nous sommes le cri d'un peuple&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; (&#233;ditions Ici-bas) raconte les premi&#232;res heures et journ&#233;es de libert&#233; d'un militant kurde emprisonn&#233; pendant trois d&#233;cennies. Les retrouvailles avec les amis et la famille, celles et ceux qui ne sont plus l&#224; pour l'accueillir, la terre, le village, la lutte...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#199;a aurait pu &#234;tre un pique-nique, dans cette station baln&#233;aire de la c&#244;te m&#233;diterran&#233;enne turque o&#249; des milliers de touristes viennent chaque &#233;t&#233; passer une semaine de vacances &lt;i&gt;all inclusive&lt;/i&gt;. Quelques chaises pliables ont &#233;t&#233; install&#233;es &#224; l'ombre g&#233;n&#233;reuse d'un arbre ; au sol, des sacs plastiques remplis de bouteilles d'eau, avec de la glace pour les maintenir fra&#238;ches, et des snacks &#224; grignoter. Mais face &#224; nous, ni paysage bucolique ni mer paisible ; &#224; la place, un grillage surmont&#233; de barbel&#233;s auquel est accroch&#233; un panneau rouge rappelant l'interdiction de photographier. Derri&#232;re les vitres blind&#233;es de leur gu&#233;rite, les gendarmes charg&#233;s de prot&#233;ger l'entr&#233;e de la prison de haute s&#233;curit&#233; nous observent. Tout autour, les d&#233;tritus r&#233;pandus dans l'herbe grill&#233;e sont autant de traces des attentes pass&#233;es. L'air est pesant, chaud et humide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un militant kurde doit &#234;tre lib&#233;r&#233;. Cela fait 30 ans jour pour jour qu'il a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; 36 ans de r&#233;clusion par une cour de s&#251;ret&#233; de l'&#201;tat turc. Il avait 22 ans. Apr&#232;s des affrontements, il s'&#233;tait retrouv&#233; s&#233;par&#233; de son groupe de combattants du PKK. Isol&#233;, apr&#232;s avoir march&#233; pendant dix jours sans manger pour retrouver ses camarades, &#224; bout de forces, il s'&#233;tait mis en qu&#234;te de provisions dans un village, pr&#233;tendant &#234;tre berger. C'est alors qu'un paysan l'a d&#233;nonc&#233; et qu'il s'est fait captur&#233;. Apr&#232;s &#234;tre pass&#233; par quatre prisons successives, il a &#233;t&#233; envoy&#233; ici il y a quatre ans, &#224; 12 heures de route de son village natal. Mesure punitive de l'administration p&#233;nitentiaire pour n'avoir jamais cess&#233; son activit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cousin et Petite cousine sont venus pour l'accueillir. Si la date &#233;tait connue, il fallait attendre la d&#233;cision de la commission charg&#233;e d'examiner les lib&#233;rations conditionnelles. Les prisonniers politiques kurdes ont le droit d'&#234;tre lib&#233;r&#233; apr&#232;s 30 ans de peine. Nombre d'entre eux voient leur d&#233;tention prolong&#233;e sous des pr&#233;textes fallacieux. Pour lui, le contexte du processus de paix a tr&#232;s s&#251;rement jou&#233; en sa faveur. La semaine pr&#233;c&#233;dente, la commission a &#233;mis un avis positif pour sa lib&#233;ration, provoquant l'effervescence parmi ses proches. Mais ni ses s&#339;urs ni son fr&#232;re n'ont fait le d&#233;placement. Un autre parent &#233;loign&#233; se tient &#224; l'&#233;cart. Il ne veut pas se m&#233;langer &#224; la quinzaine de militant&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es politiques kurdes pr&#233;sent&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es pour saluer le retour &#224; la libert&#233; de leur camarade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi ces derniers, N., copr&#233;sidente de l'association qui soutient les familles de d&#233;tenu&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es politiques kurdes, a organis&#233; notre accueil. Pendant 16 ans, elle a visit&#233; son mari en prison tout en &#233;levant ses enfants en bas &#226;ge. Celui-ci lib&#233;r&#233;, elle a continu&#233; &#224; visiter d'autres militant&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es kurdes emprisonn&#233;&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es. Un soutien pr&#233;cieux, alors que les familles vivent souvent &#224; plusieurs centaines de kilom&#232;tres et ne peuvent se d&#233;placer toutes les semaines pour les parloirs. L'avocate du prisonnier est l&#224; elle aussi. Elle &#233;tait encore enfant quand lui commen&#231;ait sa peine. Elle suit son dossier depuis son dernier transfert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas d'heure pr&#233;cise pour la lev&#233;e d'&#233;crou. On discute, on fait les cent pas, tentant de masquer la nervosit&#233;. La glace fond, les bouteilles se vident. Les deux bouquets qui attendent d'&#234;tre remis &#224; des mains libres de toute entrave sont mis &#224; tremper pour ne pas se faner. Les ombres raccourcissent et les heures s'&#233;coulent. Un groupe de jeunes militaires en permission sort en s'esclaffant &#224; voix haute. C'est dimanche, il y a peu d'activit&#233; ce jour-l&#224;. Plus surprenant, l'absence totale de policiers venus surveiller le rassemblement. L'avocate va aux nouvelles. Elle ressort au bout d'une demi-heure. &#171; &lt;i&gt;Ils sont en train de finaliser la paperasse. Il devrait sortir d'ici une heure.&lt;/i&gt; &#187; Soulagement. Mais une heure plus tard, toujours rien. Certains visages se crispent. Et s'ils d&#233;cidaient finalement de ne pas le laisser sortir ? Si c'&#233;tait un faux espoir ? Les corps tendus fatiguent sous la chaleur. N. reste rassurante. Elle a l'habitude de ces longues attentes. Elle raconte qu'une fois, les gardiens ont fait expr&#232;s de rel&#226;cher un prisonnier au beau milieu de la nuit, alors qu'il n'y avait plus de bus pour rejoindre la ville. Je remarque ses boucles d'oreilles faites de petites perles tress&#233;es aux couleurs du Kurdistan. L'avocate repart aux nouvelles accompagn&#233;e d'un confr&#232;re. &#171; &lt;i&gt;Ils &lt;/i&gt;&lt;i&gt;ont trouv&#233; un pr&#233;texte pour faire&lt;/i&gt;&lt;i&gt; tra&#238;ner les formalit&#233;s. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Mais il va sortir.&lt;/i&gt; &#187; Une heure de plus passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain, comme surgi de nulle part, il appara&#238;t au loin, escort&#233; par deux gardiens. Les proches se pr&#233;cipitent. Les gendarmes sortent de la gu&#233;rite. Leur chef ordonne, fermement mais sans z&#232;le excessif : &#171; &lt;i&gt;Du calme. Pas de photos, pas de vid&#233;os. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Ne restez pas l&#224;. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Circulez.&lt;/i&gt; &#187; Celui qui depuis quelques secondes n'est plus prisonnier enlace les personnes venu&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es l'accueillir. Ses yeux et sa bouche sont pliss&#233;s en un immense sourire. Il a retrouss&#233; les manches de sa chemise &#224; carreaux orange, davantage adapt&#233;e &#224; l'hiver. Il est l&#233;g&#232;rement vo&#251;t&#233;. Son visage est p&#226;le de n'avoir suffisamment vu le soleil, son cr&#226;ne a commenc&#233; &#224; se d&#233;garnir. Mais il para&#238;t &#233;tonnamment jeune, bien moins que les cinquante ans qu'il a &#224; pr&#233;sent. Derri&#232;re des lunettes mal ajust&#233;es, ses yeux l&#233;g&#232;rement &#233;tir&#233;s p&#233;tillent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un s'empare du baluchon de tissu noir qui contient les quelques affaires qu'il emporte avec lui. Ses carnets, quelques livres, un album photo. Le reste, il l'a distribu&#233;. N. l'entra&#238;ne vite &#224; l'&#233;cart de l'entr&#233;e de la prison, &#224; l'abri de l'arbre. Autour de lui les visages se pressent et les mains se tendent. Un peu h&#233;b&#233;t&#233;, il serre pour la deuxi&#232;me fois Cousin et Petite cousine. Les regards qui s'&#233;changent ne sont que joie pure. Ses premiers mots sont en kurde. Comme beaucoup de prisonniers, sa voix est douce, basse. On lui tend les bouquets, il porte les fleurs &#224; son visage, inspire leur parfum. Ses doigts se l&#232;vent en V pour la photo. Puis on se dirige vers les voitures pour se rendre au local du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui-qui-se-tenait-&#224;-l'&#233;cart tente soudain de l'entra&#238;ner &#224; part de ses camarades. Il ne veut pas aller au local politique. Il veut lui parler seul, l'emmener avec lui dans un luxueux v&#233;hicule avec chauffeur qu'il a lou&#233;. L'homme qui vient d'&#234;tre lib&#233;r&#233; ne comprend pas. Il n'a pas l'esprit &#224; &#231;a. Indignation des militant&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es pr&#233;sent&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es. Alors que les deux hommes discutent &#224; l'&#233;cart, ils fulminent. Se demandent qui est cet homme sorti de nulle part, que seul Cousin a vaguement reconnu comme appartenant &#224; la famille &#233;largie. Serait-ce un agent de l'&#201;tat ? Finalement, apr&#232;s avoir &#233;chang&#233; quelques mots dans le t&#233;l&#233;phone que Celui-qui-se-tenait-&#224;-l'&#233;cart lui a tendu, celui-que-tout-le-monde attendait revient et N. l'entra&#238;ne avec elle vers sa voiture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au local du parti, il est accueilli par des militants du coin rassembl&#233;s en son honneur &#8211; dans cette r&#233;gion turque, ils ne sont qu'une poign&#233;e. En rang, ils lui serrent la main. Il s'assoit. Des boissons fra&#238;ches puis des th&#233;s sont servis. Apr&#232;s quelques discussions informelles, il fait sa premi&#232;re prise de parole et l'on comprend, si jamais l'on avait un doute, que ses convictions sont plus solides que jamais. Sa voix est pos&#233;e, son d&#233;bit lent et net. &#171; &lt;i&gt;N&lt;/i&gt;&lt;i&gt;otre premi&#232;re r&#233;sistance a commenc&#233; avec les Mazlum, les Kemal&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mazlum Do&#287;an et Kemal Pir font partie des membres fondateurs du Parti des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;&lt;i&gt; et les &lt;/i&gt;&lt;i&gt;quatre&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. Nous avons essay&#233; de mener une vie bien remplie &lt;/i&gt;&lt;i&gt;en prison&lt;/i&gt;&lt;i&gt; gr&#226;ce &#224; l'h&#233;ritage qu'ils nous ont laiss&#233;. M&#234;me si le mot &#171; prison &#187; &#233;voque la capitulation, ce n'est jamais le cas pour un r&#233;volutionnaire. Pour un r&#233;volutionnaire, le temps et l'espace n'ont pas d'importance : il reste r&#233;volutionnaire partout. C'est pourquoi nous avons renforc&#233; notre volont&#233; en prison. Cet amour de la libert&#233; a commenc&#233; avec le leader Apo&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Abdullah &#214;calan, pr&#233;sident du PKK emprisonn&#233; depuis 1999 sur l'&#238;le d'Imral&#305;.&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;&lt;i&gt; et, pendant &lt;/i&gt;&lt;i&gt;trente&lt;/i&gt;&lt;i&gt; ans, j'en ai fait mon principe directeur et j'ai suivi cette voie. Je crois que ce processus de paix aboutira &#224; la victoire.&lt;/i&gt; &#187; Applaudissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous quittons le local et rejoignons le v&#233;hicule. Il regarde la ville autour de lui, abasourdi. &#171; &lt;i&gt;I&lt;/i&gt;&lt;i&gt;l faudrait &#234;tre philosophe pour d&#233;crire les sentiments que je traverse. Je vis en ce moment un&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;sensation&lt;/i&gt;&lt;i&gt; d'anomalie, &lt;/i&gt;&lt;i&gt;des&lt;/i&gt;&lt;i&gt; sentiment&lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&lt;/i&gt;&lt;i&gt; incroyable&lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;J'ai l'impression que je vais m'envoler.&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Trente ans apr&#232;s, je suis mont&#233; dans une voiture sans menottes.&lt;/i&gt; &#187; &#192; une station service, c'est le dernier au revoir au groupe de camarades qui nous a suivi. Ils insistent pour que nous partions le lendemain, mais il refuse. Il ne veut plus attendre pour rentrer au pays qu'il a laiss&#233; derri&#232;re lui 32 ans plus t&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voiture s'engage dans la circulation de fin de journ&#233;e. Il ne s'arr&#234;te plus de parler. Il &#233;voque ses camarades encore enferm&#233;s dans un cube de b&#233;ton qui attendent &#224; leur tour leur lib&#233;ration, ses souvenirs du village. Il demande ce que sont devenus les un&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es et les autres. Il parle politique aussi, bien s&#251;r. Une partie de la famille aimerait le voir prendre sa retraite militante, qu'il se tienne tranquille. Inconcevable pour lui. &#171; &lt;i&gt;Je vais regarder, observer les personnes autour de moi, la soci&#233;t&#233;. Ensuite je verrai ce que je peux faire.&lt;/i&gt; &#187; Les appels en visio s'encha&#238;nent. Il prend en main un t&#233;l&#233;phone portable pour la premi&#232;re fois. Sur l'&#233;cran, il voit appara&#238;tre des visages qui lui parlent et s'animent. Certains ont vieilli. D'autres, il ne les avait jusque-l&#224; vu que sur des photos. Il fond en larme en parlant &#224; l'une de ses s&#339;urs, la seule &#224; qui il avait annonc&#233; son d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu apr&#232;s la sortie de la m&#233;tropole, la route serpente dans la montagne. Le ciel bleu est immense devant nous. Il se sent mal. Ses yeux, confin&#233;s &#224; un espace contraint, ont perdu l'habitude du lointain. Son oreille interne panique. Il fait signe de s'arr&#234;ter, se pr&#233;cipite hors du v&#233;hicule, s'accroupit et vomit. Les spasmes une fois calm&#233;s, il se redresse, la main en visi&#232;re sur ses yeux. Il fume nerveusement une cigarette. Il s'assoit &#224; l'arri&#232;re du v&#233;hicule pour ne plus avoir la route en face et dirige son regard vers le bas. &#171; &lt;i&gt;Dans la derni&#232;re prison, en plus des barreaux &#224; la fen&#234;tre, il y avait un grillage. On a demand&#233; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;officiellement &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224; ce qu'il soit retir&#233; mais comme &lt;/i&gt;&lt;i&gt;on n'a&lt;/i&gt;&lt;i&gt; pas eu de r&#233;ponse, on a d&#233;cid&#233; de l'enlever nous m&#234;mes. Apr&#232;s &#231;a, en se penchant, on pouvait voir un coin de ciel et on pouvait s'interpeller d'une cellule &#224; l'autre.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques centaines de kilom&#232;tres plus loin, il va mieux. Nous nous arr&#234;tons pour manger. Le restaurant propose des viandes grill&#233;es. Les tables sont install&#233;es sur une grande pelouse &#224; l'herbe moelleuse et d'un vert gourmand. Je l'accompagne aux toilettes et l'attend dehors. Plusieurs minutes passent. Il sort. Sans s'arr&#234;ter, il marche droit devant lui, comme un somnambule, le regard baiss&#233; et les mains jointes dans le dos, avant de s'immobiliser. Il l&#232;ve la t&#234;te, regarde autour de lui, d&#233;sorient&#233;, et se tourne vers moi. L'espace d'un instant il semble ne pas me reconna&#238;tre. J'attends. Il se rel&#226;che et me fait signe d'approcher. &#171; &lt;i&gt;Pendant une minute, je me suis demand&#233; o&#249; j'allais et pourquoi j'y &lt;/i&gt;&lt;i&gt;allais&lt;/i&gt; &#187;, l&#226;che-t-il. &#171; &lt;i&gt;En prison, d&#232;s que je sortais de la cellule, il y avait toujours un gardien pour donner des ordres. Va-l&#224;, arr&#234;te-toi, avance&#8230; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Des fouilles au corps...&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;La psychologie des gens change.&lt;/i&gt; &#187; Il contemple le paysage devant lui. &#171; &lt;i&gt;Je vais marcher un peu.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous attablons. Il nous rejoint apr&#232;s s'&#234;tre arr&#234;t&#233; pour observer des perdrix en cage. Un serveur am&#232;ne du pain frais. Il s'empare d'un morceau, le porte &#224; son nez, le renifle longuement avant de le go&#251;ter et de relever la t&#234;te, &#233;merveill&#233;. Fini, la nourriture avec des cailloux, des morceaux de plastique ou des cheveux. Ils n'avaient &#224; manger que du boulghour, des lentilles ou des pois chiches, dit-il. Cela n'emp&#234;che pas l'Administration p&#233;nitentiaire de lui r&#233;clamer la facture de ses trente ann&#233;es de d&#233;tention, plusieurs milliers d'euros. Il ne pourra pas ouvrir de compte bancaire avant cela, au risque de voir son argent saisi par l'&#201;tat jusqu'&#224; l'&#233;puration de sa dette. Parfois, pour am&#233;liorer le quotidien, les prisonniers s'&#233;changeaient des denr&#233;es d'une cellule &#224; l'autre par le &#171; t&#233;l&#233;graphe &#187;, c'est-&#224;-dire des paquets gliss&#233;s &#224; travers les barreaux et transmis de fen&#234;tre &#224; fen&#234;tre. Ce soir, devant lui, les salades, le yaourt, le miel, les viandes, sont un bouleversement de couleurs et de saveurs. Il veut go&#251;ter &#224; tout et pioche dans chaque plat. Il fera de m&#234;me les jours suivants, jamais rassasi&#233; de ces saveurs oubli&#233;es pendant longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous reprenons la route. Il a r&#233;cup&#233;r&#233; dans le coffre un carnet avec les num&#233;ros des familles de ses camarades de prison. C'est un devoir pour lui de les appeler au plus vite pour leur donner des nouvelles de leur proche. Des nouvelles sans le filtre de l'administration p&#233;nitentiaire qui censure les courriers et filtre les appels. Des nouvelles pr&#233;cieuses, car rares : seul un appel hebdomadaire est autoris&#233; pour les d&#233;tenus, &#224; condition d'acheter une carte de t&#233;l&#233;phone. Et comme dans toutes les ge&#244;les, tout se paie bien plus cher qu'&#224; l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soleil d&#233;cline sur les grandes plaines d'Anatolie centrale que nous traversons &#224; toute allure. De nouveau, il a la naus&#233;e, des remont&#233;es acides. Son estomac n'&#233;tait pas encore pr&#234;t pour un repas trop riche. Nous nous arr&#234;tons &#224; une pharmacie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit est tomb&#233;e. La voiture fonce dans un oc&#233;an d'obscurit&#233;. Au volant, Cousin fatigue. &#192; l'arri&#232;re, Petite cousine passe de la musique. Lui reprend les airs et chante, indiquant quoi passer &#224; la suite. Elle lui fait d&#233;couvrir les productions musicales du Rojava, il est &#233;pat&#233;. Il rit devant &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=ytsUbEqIPJo&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Naz&#234; N&#234;rgiza Hew&#351;&#234;&lt;/a&gt;. Les arr&#234;ts se font plus fr&#233;quents. &#192; chaque fois, nous achetons des bouteilles d'eau fra&#238;che et lui se rend aux toilettes. Nous nous faisons la r&#233;flexion qu'il lui faudra faire rapidement un bilan m&#233;dical aupr&#232;s d'un m&#233;decin de confiance, &#224; qui il puisse raconter la prison, les mauvais traitements, la torture. Il lui faudra &#233;galement le certificat d'un psychiatre qui lui permettra d'&#233;viter le service militaire obligatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers deux heures du matin, nous d&#233;cidons d'un temps de repos dans une station service. Cousin allonge son si&#232;ge et ferme aussit&#244;t les yeux. Nous sortons. Il allume une cigarette. Petite cousine nous propose d'aller boire un th&#233;. Malgr&#233; l'heure, il y a encore du passage sur cette aire de repos. Deux bus de jeunes adultes d&#233;barquent, bruyants. Une bagarre &#233;clate. Il hausse les yeux au ciel. Le th&#233; bu, nous essayons &#224; notre tour de trouver un peu de sommeil. Mais &#224; quatre dans la voiture, tr&#232;s vite la bu&#233;e d&#233;gouline sur les vitres ferm&#233;es et la chaleur monte. Je me l&#232;ve en sueur et sort. Il me rejoint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous faisons des va-et-vient sur le sol ciment&#233; de l'aire de repos, nous arr&#234;tant parfois pour laisser passer des v&#233;hicules. En prison, les d&#233;tenus appellent &#231;a la &lt;i&gt;volta&lt;/i&gt;. La cour de promenade faisait onze m&#232;tres me dit-il. C'&#233;tait le seul moment o&#249; il voyait les autres d&#233;tenus de son bloc. Tous des camarades de lutte. Les prisonniers politiques ont gagn&#233; le droit d'&#234;tre regroup&#233;s selon leur appartenance. Mais il raconte que quelques d&#233;tenus souffrant de probl&#232;mes psychiatriques avaient &#233;t&#233; plac&#233;s dans le m&#234;me bloc. Leurs cris incessants l'emp&#234;chait de se concentrer et de dormir. Dans la cour, ils jouaient au volley. Les onze m&#232;tres se sont inscrits dans son corps : il fait demi-tour de lui-m&#234;me une fois qu'il les a atteints. Son pas est parfois mal assur&#233;. Il fume nerveusement cigarette sur cigarette. Il me parle de la prison. De son engagement. Je retranscrirai de m&#233;moire ses propos. &#171; &lt;i&gt;Mon engagement &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#233;tait un engagement &#233;motionnel&lt;/i&gt; &#187;, me dit-il. Il a rejoint la gu&#233;rilla apr&#232;s avoir appris la mort d'une combattante n&#233;e dans un village voisin du sien. &#171; &lt;i&gt;Mais &#231;a ne suffit pas. Il faut aussi un engagement id&#233;ologique. Pendant mes deux ans dans la gu&#233;rilla, j'ai appris &#224; me battre, &lt;/i&gt;&lt;i&gt;souvent par la pratique&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. Mais je n'ai pas vraiment eu de formation th&#233;orique. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;C'&#233;tait insuffisant. L'engagement &#233;motionnel peut vite s'affaiblir. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;L'engagement id&#233;ologique est plus solide.&lt;/i&gt;&lt;i&gt; C'est en prison que je suis devenu un r&#233;volutionnaire, en me formant, en lisant, en &#233;crivant.&lt;/i&gt; &#187; En arrivant &#224; unir l'&#226;me et l'esprit, d&#233;clarera-t-il plus tard au journal &lt;i&gt;Yeni ya&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#351;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;am&lt;/i&gt;. En prison, il a lu, beaucoup. Il a &#233;crit : des po&#232;mes, des romans, des essais et m&#234;me traduit Balzac en kurde &#224; partir de la version turque. Il a lutt&#233; aussi : d&#233;bats politiques, organisation de la vie en commune, gr&#232;ves de la faim. Il a appris le &lt;i&gt;kurmanc&#238;&lt;/i&gt; et l'a enseign&#233; &#224; d'autres. &#171; &lt;i&gt;Je sors plus fort &lt;/i&gt; &#187;, dit-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'aube &#224; pr&#233;sent, nous sommes repartis depuis un moment d&#233;j&#224;. Il regarde bouche b&#233;e le soleil se lever face &#224; nous, derri&#232;re le relief lointain qui annonce l'approche de son pays natal, cette terre en pays kurde qu'il a r&#234;v&#233;e libre de toute oppression. Le paysage change. Les plaines laissent place &#224; de petites montagnes arrondies et nues, o&#249; ne semblent pousser que des cailloux. Une portion d'autoroute inachev&#233;e nous ralentit. Les graviers cr&#233;pitent sous les roues. Il n'a pas dormi, mais il est toujours bien &#233;veill&#233;. Vers 5 h 30, nous nous arr&#234;tons manger un morceau. Il reste une centaine de kilom&#232;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous quittons enfin l'autoroute pour nous engouffrer sur la route pentue qui m&#232;ne &#224; son village natal, tout en haut d'une montagne calcaire qui fut un massif sous-marin il y a plusieurs millions d'ann&#233;es. Dans la terre sableuse parsem&#233;e de roches volcaniques poussent aujourd'hui des abricotiers et des ch&#234;nes m&#233;diterran&#233;ens. La voiture ralentit. Le chemin est d&#233;fonc&#233; par les engins de chantier qui y passent plusieurs fois par jour. Un nouveau village se construit, d&#233;figurant la montagne, empilement de maisons toutes identiques les unes aux autres. Un village avec une mosqu&#233;e dans une r&#233;gion o&#249; ce n'est pas dans les mosqu&#233;es que l'on prie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ouvre sa vitre, demande de ralentir encore. Ses deux mains pos&#233;es sur le rebord de la fen&#234;tre, il d&#233;vore le paysage des yeux. C'est pour ces montagnes et la langue dans laquelle on y chuchote des mots d'amour ou des pri&#232;res, qu'il a r&#233;sist&#233;, qu'il a souffert. Pour la libert&#233; des Kurdes qui les habitent. Il avale l'air frais teint&#233; du parfum qu'exhale la v&#233;g&#233;tation au petit matin. &#192; cette altitude, l'herbe encore verte est parsem&#233;e de fleurs bleues. &#171; &lt;i&gt;Arr&#234;te-toi&lt;/i&gt;. &#187; Il ouvre brusquement sa porti&#232;re et saute hors de la voiture. P&#233;niblement il escalade le tas de gravier qui borde la route, d&#233;rape et d&#233;vale sur l'herbe s&#232;che. Il avance, bras &#233;cart&#233;s, et s'accroupit, se met &#224; genou, plaque la paume de ses mains sur la terre et l'embrasse. Il se rel&#232;ve, marche de nouveau et commence &#224; courir &#224; petites foul&#233;es. Le cousin avance au ralenti, il lui crie de faire attention et de revenir. Il ne pr&#234;te pas attention &#224; ses appels. Il dispara&#238;t derri&#232;re les arbres. &#171; &lt;i&gt;Ce serait b&#234;te de le perdre maintenant&lt;/i&gt; &#187;, l&#226;che quelqu'un. Nous rions tous les trois. Il finit par resurgir &#224; travers la trou&#233;e d'un bosquet et reprend place dans le v&#233;hicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant toute chose, il veut aller voir la tombe de ses parents. Repr&#233;sailles de l'administration p&#233;nitentiaire, il n'a pas eu le droit d'assister &#224; leurs fun&#233;railles. Parce que Petite cousine s'est d&#233;men&#233;e, il a pu toutefois enterrer sa s&#339;ur a&#238;n&#233;e quelques ann&#233;es plus tard, menott&#233; et entour&#233; de militaires arm&#233;s et masqu&#233;s. Les s&#233;pultures sont en bordure de route, dans un champ qui surplombe la vall&#233;e. Une voiture est gar&#233;e devant. Deux neveux l'attendent. Deux anciens aussi. Il les embrasse, les serre contre lui et les larmes coulent sur ses joues. Il s'avance vers les tombes de marbre blanc, se met &#224; genou, pose son front contre la pierre. Son visage est rougi par les pleurs et l'&#233;motion. Sa m&#232;re, sa s&#339;ur, son p&#232;re. Il s'arr&#234;te ensuite devant chacune des autres tombes autour. Il lit les noms, il se rem&#233;more les personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa maison d'enfance est un peu plus loin. Il veut marcher pour s'y rendre. Il avance en tenant le bras d'un des anciens qui lui parle de personnes parties quand lui n'&#233;tait pas l&#224;, des yeux qui auraient aim&#233; le revoir ici avant de se fermer pour de bon. Il s'arr&#234;te sur une autre tombe encore. Celle de son fr&#232;re a&#238;n&#233; cette fois, &#224; l'&#233;cart des autres. Puis il grimpe le chemin et la vol&#233;e de marche qui m&#232;ne &#224; la porte qu'il a franchie un soir de novembre, pr&#232;s d'un tiers de si&#232;cle plus t&#244;t, sans dire &#224; sa m&#232;re, qui tricotait devant, o&#249; il allait&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fa&#231;ade a &#233;t&#233; fra&#238;chement repeinte. Il y a toujours devant un immense pommier aux branches charg&#233;es de fruits. Mais &#224; l'int&#233;rieur, tout est sens dessus dessous. Personne n'a pris soin du logement depuis la mort de la s&#339;ur qui y vivait encore aux beaux jours. Petite cousine et quelques proches avaient tent&#233; d'y faire le m&#233;nage trois jours plus t&#244;t, avant de renoncer apr&#232;s qu'un serpent sorte d'un canap&#233;. Des souris avaient fait leur nid dans des paquets de vieux v&#234;tements. Il entre et porte la main &#224; sa bouche, boulevers&#233; &#224; la fois d'&#234;tre l&#224; et par le spectacle d&#233;solant devant ses yeux. Il avait r&#234;v&#233; d'y dormir, de s'y lever t&#244;t le matin, ouvrir la porte et contempler le paysage. Il s'&#233;tait vu y recevoir les visites de ses proches. Son r&#234;ve se d&#233;sagr&#232;ge devant les tapis empil&#233;s &#224; la va-vite, les tissus grignot&#233;s et les canap&#233;s &#233;ventr&#233;s. Il se fraie un chemin parmi les objets jet&#233;s en vrac jusqu'au fond du salon o&#249; est accroch&#233; le portrait de sa m&#232;re. Il le saisit et l'embrasse longuement, appuie son front contre lui, murmurant des mots qu'il n'a pas pu lui dire. Derri&#232;re de lui, nous faisons silence. Les yeux s'embrument. Une voisine &#226;g&#233;e appara&#238;t &#224; la porte. Elle l&#232;ve les bras au ciel, appelle trois fois son nom d'une voix rauque. Il se retourne. Elle fond en larmes, se dirige vers lui et l'enlace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sortons et descendons un chemin qui m&#232;ne &#224; quelques maisons. Il n'a pas oubli&#233; les noms des familles qui y habitent. Cousin dit de ne pas tra&#238;ner car on nous attend dans la partie basse du village, un ou deux kilom&#232;tres plus bas dans la montagne. La voisine apporte des verres d'&lt;i&gt;ayran&lt;/i&gt;. Nous remontons en voiture. Plusieurs fois, il demande de s'arr&#234;ter. Des vieilles, des vieux sortent sur le pas de leur porte et le reconnaissent, l'appellent par son nom. Des paysans rudes lui serrent la main, tentant &#224; grand peine de masquer leur &#233;motion. L'enfant du pays longtemps parti est de retour. C'est tout ce qui compte aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le goudron a laiss&#233; place &#224; un chemin de terre qui descend vers le village du bas. &#192; droite, il y a une source qui coule. De nouveau, il fait signe de s'arr&#234;ter. Il descend pr&#233;cipitamment et court &#224; toute allure vers la fontaine. Il y plonge ses mains et s'asperge le visage avant de boire goul&#251;ment l'eau froide de la montagne qui coule d'un tuyau m&#233;tallique. Il se rel&#232;ve et son visage rayonne de bonheur. &#171; &lt;i&gt;Je veux m'envoler.&lt;/i&gt; &#187; Il tend la main vers le paysage, un air juv&#233;nile sur son visage. Il exulte. &#171; &lt;i&gt;J'ai pass&#233; toute mon enfance ici. &lt;/i&gt; &#187; Derri&#232;re la fontaine, un panneau a &#233;t&#233; accroch&#233; sur un arbre demandant, en turc, de garder les lieux propre. Il le lit et dit : &#171; &lt;i&gt;Il faudra que je revienne accrocher un panneau en kurde.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous arrivons en bas. Cousin klaxonne &#224; tout rompre pour pr&#233;venir les habitant&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es de son arriv&#233;e. Nous nous arr&#234;tons devant sa maison. Comme beaucoup d'immigr&#233;&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es kurdes en Europe, il s'est fait construire une grande b&#226;tisse de plusieurs &#233;tages au village o&#249; il revient l'&#233;t&#233;. Devant, quelques personnes attendent. D'autres arrivent en toute h&#226;te. Elles l'entourent. Il les &#233;treint une par une, contemplant chacune. Apr&#232;s quatre ann&#233;es &#224; l'isolement 22 heure 30 par jour, la chaleur des corps est un r&#233;confort. Des visages fig&#233;s dans sa m&#233;moire prennent vie &#224; pr&#233;sent Les fronts se sont orn&#233;s de rides et les cheveux ont blanchi. Des bouches se tordent en sourires, des yeux rougissent de pleurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un couple s'avance. L'homme est trapu, casquette viss&#233;e sur la t&#234;te, moustache et barbe blanche. Il porte un pantalon traditionnel. La femme au corps rond a nou&#233; ses cheveux blancs et gris en chignon comme elle en a l'habitude. Un de leur fils est tomb&#233; martyr il y a quelques ann&#233;es, apr&#232;s avoir combattu dix ans au sein du PKK. Il avait choisi comme nom de guerre le m&#234;me que celui du prisonnier qui revient aujourd'hui. Ils se d&#233;composent en le voyant. Ils le serrent dans leurs bras et des larmes am&#232;res roulent sur leurs visage. Il leur dit ce que seul un r&#233;volutionnaire qui a pay&#233; le prix de son combat peut dire aux parents dont le fils a fait le plus grand sacrifice possible &#224; la lutte. Le p&#232;re s'est comme recroquevill&#233;. Il s'&#233;loigne pour pleurer &#224; l'&#233;cart, en silence. Si leur fils avait &#233;t&#233; captur&#233; lui aussi, ils auraient eu l'espoir de le voir sortir un jour. Sa femme se contient. Quand l'&#226;me se d&#233;chire, il en faut de la force pour garder le sourire qu'elle tient &#224; offrir &#224; celui qui est revenu. Mais dans ses yeux s'ouvre un puits de tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas encore temps de se reposer. Il faut maintenant pr&#233;parer la salle du village, qui sert de lieu de culte et de c&#233;r&#233;monie, pour les deuils et les mariages et les moments importants. Aujourd'hui en est un. Les visiteurs viendront en d&#233;but d'apr&#232;s-midi saluer le retour au pays du militant. Sortir les chaises, nettoyer, mettre le th&#233; &#224; infuser et l'eau &#224; bouillir, commander &#224; manger&#8230; On s'affole, on court &#224; droite et &#224; gauche. Mais dor&#233;navant d'autres ont pris le relai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux heures plus tard, les gens commencent &#224; arriver : membres de la famille &#233;largie, habitant&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es des villages proches&#8230; Finalement, une de ses s&#339;urs est venue avec sa fille, de l'ouest du pays. Le prisonnier lib&#233;r&#233; encha&#238;ne les salutations aux un&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;es et aux autres, s'assoit &#224; c&#244;t&#233; des oncles et des tantes, discute. C'est ensuite une d&#233;l&#233;gation locale du mouvement qui d&#233;barque : parti politique, association d'aide aux familles des d&#233;tenus, aux familles des martyrs, association religieuse... Les chaises en plastique sont mises en cercle dans la grande salle. Il prend la parole devant la centaine de personnes assembl&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;&#192; chaque instant de ma vie, j'ai v&#233;cu et r&#233;sist&#233; dans ma langue maternelle. J'ai &#233;crit et lu dans ma langue maternelle. C'est notre &lt;/i&gt;&lt;i&gt;ligne&lt;/i&gt;&lt;i&gt; rouge. Quand l'&#234;tre humain perd sa langue maternelle, il se perd lui-m&#234;me. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;(...)&lt;/i&gt;&lt;i&gt; Il n'est pas facile de r&#233;sister en prison. Pour r&#233;sister en prison, il faut une volont&#233; extraordinaire. &#199;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;a&lt;/i&gt;&lt;i&gt; exige que l'on ressente un sens des responsabilit&#233;s envers son peuple. Pour ma part, j'ai modestement essay&#233; de le faire. Ma force la plus fondamentale, c'&#233;tait le pr&#233;sident Apo. C'&#233;taient nos martyrs. C'&#233;tait notre peuple. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;J&lt;/i&gt;&lt;i&gt;'ai r&#234;v&#233; d'&#234;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;tre de retour parmi vous&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. Aujourd'hui, j'ai r&#233;alis&#233; ce r&#234;ve.&lt;/i&gt; &#187; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Loez&lt;/strong&gt;, &#233;t&#233; 2026&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mazlum Do&#287;an et Kemal Pir font partie des membres fondateurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan, le PKK. Ils sont arr&#234;t&#233;s tous les deux en 1979 et incarc&#233;r&#233;s dans la prison de Diyarbak&#305;r. Mazlum s'immolera le 21 mars 1982 pour d&#233;noncer les conditions de vie inhumaines et les tortures syst&#233;miques dont sont victimes les d&#233;tenu&lt;span aria-hidden='true'&gt;&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;es. Kemal Pir meurt lui le 14 juin 1982 apr&#232;s une gr&#232;ve de la faim de 55 jours.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Abdullah &#214;calan, pr&#233;sident du PKK emprisonn&#233; depuis 1999 sur l'&#238;le d'Imral&#305;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sans rendez-vous</title>
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		<description>&lt;p&gt;Jonathan Boismard interview la Sant&#233; Mentale&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/chatgpt_image_6_sept__2026_17_02_46-a707a.png?1788775555' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Depuis la parution d'&lt;i&gt;Une vie de f&#234;l&#233;&lt;/i&gt;, Jonathan Boismard semble aller mieux, du moins, c'est ce qu'on lui dit. Il serait sur le chemin du r&#233;tablissement, entrevoyant une forme de sant&#233; mentale. Caressant l'espoir un peu fou de l&#233;g&#232;res retrouvailles, peut-&#234;tre m&#234;me davantage, il a voulu s'entretenir avec celle qui l'attire encore et se d&#233;robe. Pour la premi&#232;re fois, la Sant&#233; Mentale accepte de parler et de dissiper quelques malentendus. Premi&#232;re rencontre publique, possible &#233;treinte pudique ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='faq'&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Bonjour Sant&#233; Mentale, si beaucoup s'entretiennent &#224; votre sujet, peu ont eu l'occasion de s'entretenir avec vous jusqu'&#224; pr&#233;sent. Nous en entendons beaucoup &#224; votre sujet, notamment depuis deux ans, pour plaider votre cause, rien que &#231;a. Les &#233;missions, reportages, parfois alarmants, parfois rassurants, des personnes c&#233;l&#232;bres, chanteurs, acteurs ou m&#234;me sportifs vous ont &#233;voqu&#233;e. On nous invite &#224; parler de vous, c'est parfois bien vu, parfois moins, tout d&#233;pend qui l'on est, tout d&#233;pend ce qui est dit. Dans tous les cas vous semblez abstraite, poreuse, liquide, visqueuse si j'ose dire. Alors je vais commencer par une question et nous partirons de l&#224; si vous le voulez bien. Comme dit pr&#233;c&#233;demment, beaucoup parlent de vous, mais au final qui a le dernier mot sur vous, Sant&#233; Mentale ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; J'aimerais apporter quelques pr&#233;cisions. Vous parlez beaucoup de moi certes, mais nous n'entretenons pas tous le m&#234;me rapport. Je suis une affaire s&#233;rieuse, pas uniquement un terme alimentant quelques algorithmes. Vous avez en commun de me chercher, me contenir, me saisir. Mais vous ne me voyez pas du m&#234;me angle. Certains ont une v&#233;rit&#233; plus ou moins approximative. Il y a des sp&#233;cialistes et des profanes. Je partirais donc de ceux qui caressent au mieux mon originalit&#233;. C'est d'ailleurs par eux, par leurs concepts, leur voix que je vais exister devant vous. Je ne peux que faire cela. Comment me d&#233;finissent-ils ? Comment me voient-ils ? Pour commencer, je ne suis pas un mot qui inonde, voyez-vous. Je suis l'id&#233;al dont tout le monde a soif. Comment en serait-il autrement ? Moi, la Sant&#233; Mentale, je corresponds &#224; un &#233;tat de bien-&#234;tre mental qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de r&#233;aliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer &#224; la vie de la communaut&#233;. Cette d&#233;finition n'est pas seulement descriptive. Elle est aussi prescriptive. &lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; C'est donc dans un langage hybride que l'on vous caract&#233;rise, une combinaison bien dos&#233;e entre la psychiatrie, l'&#233;conomie et le d&#233;veloppement personnel. Si je comprends bien, vous &#234;tes au service du bien commun, une missionnaire en somme. Est-ce cela qui vous importe ? Pr&#233;server l'ordre du monde. Plus g&#233;n&#233;ralement, vous incitez les individus &#224; une plus grande gouvernance d'eux-m&#234;mes et les r&#233;duisez &#224; des agents fonctionnels. Qu'effectuez-vous l&#224; &#224; mes c&#244;t&#233;s, une op&#233;ration de r&#233;duction ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Il y a un malentendu. Je vais abandonner le jargon acad&#233;mique. Je vais parler plus sobrement. Gouverner est un marqueur bien trop fort. J'invite les gens &#224; se sentir bien &#224; leur place, &#224; vivre dans la soci&#233;t&#233; de fa&#231;on plus fluide, plus souple, flexible. Vous voyez, quand quelqu'un n'arrive plus &#224; faire face au stress, &#224; avancer, &#224; travailler correctement, quand &#231;a grippe et que &#231;a cr&#233;e des frottements. Moi, j'interviens l&#224;. Je propose une sorte d'huile. Douce, rassurante, bienveillante. Je leur dis simplement : &#171; Prenez soin de vous &#187;. Et c'est vrai. Mais en prenant soin d'eux, ils retrouvent aussi leur place, leur rythme, leur capacit&#233; &#224; avancer. Je les aide &#224; se retrouver. C'est presque naturel, finalement.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Ces discours sont h&#233;las bien trop connus. Vous &#234;tes une forme douce de gouvernement de soi o&#249; les slogans en apparence les plus inoffensifs s'av&#232;rent &#234;tre les injonctions les plus fermes, exclusives, excluantes. Avec vous, on apprend aux individus &#224; g&#233;rer leur capital psychique, &#224; cultiver leur bien-&#234;tre, &#224; rester op&#233;rationnels m&#234;me quand les conditions se d&#233;gradent, surtout quand elles se d&#233;gradent. N'est-ce pas, au fond, une version particuli&#232;rement soign&#233;e du n&#233;olib&#233;ralisme ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Disons que les choses ont &#233;volu&#233;. Pr&#233;f&#233;riez-vous l'&#233;poque asilaire ? Aujourd'hui, on mise davantage sur la parole, l'&#233;coute, l'accompagnement, la r&#233;habilitation. Qui serait contre ? Vous ?&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Plut&#244;t une approche individualisante o&#249; chacun est pr&#233;occup&#233; &#224; ch&#233;rir son propre moi qu'il croit poss&#233;der. Finalement, c'est vos paroles qui finissent par nous poss&#233;der.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; C'est une approche diff&#233;rente, plus ouverte, progressiste. Les gens sont invit&#233;s &#224; se soucier d'eux-m&#234;mes, &#224; rep&#233;rer plus t&#244;t ce qui ne va pas et &#224; demander de l'aide. Beaucoup apprennent &#224; mettre des mots sur ce qu'ils ressentent, &#224; prendre des habitudes qui les stabilisent. Au final, ils retrouvent souvent une forme d'&#233;quilibre.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Mettre des mots. Parlons justement de cette fameuse &#171; lib&#233;ration de la parole &#187;. On nous a gav&#233;s de slogans comme &#171; Parlons sant&#233; mentale &#187;. N'est-ce pas un pi&#232;ge un peu retors ? On lib&#232;re la parole, pour mieux la canaliser vers les experts, les diagnostics, les traitements. On parle, on parle, pour psychiatriser un peu plus chaque comportement ou la moindre petite d&#233;viation. Car c'est cela au bout du compte, trier le bon grain de l'ivraie et contr&#244;ler ceux qui ne se soumettent pas, volontairement ou non &#224; votre norme bienveillante.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Vous allez un peu vite, il me semble. Ce que je propose, c'est d'abord de sortir du silence, pour certains, de la honte, de s'arracher aux clich&#233;s grotesques qui collent &#224; la peau et lutter contre la stigmatisation. Pendant longtemps, de nombreuses personnes souffraient sans pouvoir vraiment se nommer, ni partager leurs souffrances. Aujourd'hui, elles ont davantage la possibilit&#233; de dire que cela ne va pas. C'est un changement important. N'avez-vous pas &#233;crit vous m&#234;me que les groupes de parole entre concern&#233;s vous ont aid&#233; ? La parole n'est pas une solution miracle, loin de l&#224;, mais elle ouvre un espace. Elle permet de ne plus rester seul face &#224; ce qui fait souffrir. Elle rassemble.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Oui, &#224; ceci pr&#232;s que &#171; &#231;a ne va pas &#187; se convertit tr&#232;s rapidement en cat&#233;gorie diagnostique, puis en prescription, en suivi. La parole n'est tol&#233;r&#233;e que dans la mesure o&#249; elle peut &#234;tre reprise, class&#233;e, trait&#233;e, bref transform&#233;e en dossier ou en rayon dans une librairie. Lorsqu'elle d&#233;signe des causes collectives, comme un travail absurde, un logement ind&#233;cent, une organisation sociale pathog&#232;ne qui ne se laisse pas r&#233;duire &#224; une maladie, elle devient soudain plus d&#233;rangeante, m&#234;me dangereuse.
&lt;p&gt;Non, on pr&#233;f&#232;re alors qu'elle se reformule en termes individuels : probl&#232;me de r&#233;gulation &#233;motionnelle, trouble de l'adaptation, de la personnalit&#233;. Ce n'est pas que ces cat&#233;gories soient toujours fausses, elle sont juste partielles. Par cons&#233;quent, certaines formes d'expression sont hiss&#233;es au rang de mod&#232;le comme celle de personnalit&#233;s publiques, m&#233;diatiques, souvent d&#233;j&#224; reconnues. Parfois, ils peuvent &#234;tre plus alternatifs, comme le t&#233;moignage d'un psychiatre bipolaire. Joli storytelling n'est-ce pas ? Ces r&#233;cits donnent l'impression que la parole est libre, alors qu'en r&#233;alit&#233;, seules certaines mani&#232;res de dire la souffrance sont r&#233;ellement audibles. Elles disent la souffrance, mais rarement le syst&#232;me qui la produit. Elles humanisent le diagnostic sans vraiment le contester. C'est une parole autoris&#233;e, presque recommand&#233;e, oblig&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Loin de moi, l'id&#233;e de vous offenser mais n'avez-vous pas b&#233;n&#233;fici&#233; vous m&#234;me de ce cadre pour vous exprimer et y coucher vos souffrances sur du papier blanc ? Comme beaucoup d'autres, ne surfez-vous pas sur la vague que j'ai d&#233;clench&#233;e depuis deux ans et qui d&#233;ferle sur les individus &#224; grands flots d'injonctions &#224; se conformer comme vous semblez dire ? Aussi critique que vous puissiez &#234;tre, vous incarnez la r&#233;ussite du dispositif que j'ai mis en place.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; D'une certaine mani&#232;re oui mais certains ont eu le micro tendu, moi j'ai du l'arracher. On a fini par me le reprendre. J'attends toujours celui de France Inter. Parler n'est pas une fin en soi, parler n'est pas th&#233;rapeutique, c'est avant tout politique. Un geste, un premier geste. Alors &#171; oser la parole &#187; est une phrase faussement bienveillante, elle oublie les populations r&#233;duites au silence, par la peur, parfois l'habitude. Parler expose. S'organiser explose. Et j'aspire &#224; &#231;a.
&lt;p&gt;Vous en faites quoi de ceux qui ne parlent pas ou pas comme il faut mais qui pourtant crient la nuit ?Ces discours, moins lisses, plus politiques, ou simplement pr&#233;tendument moins &#233;l&#233;gants restent en marge. On dira volontiers d'eux qu'ils sont dangereux et incitent au d&#233;ni des maladies et incitent &#224; l'arr&#234;t des traitements, &#233;ternelles rh&#233;toriques. T&#233;moigner peut &#234;tre un pi&#232;ge puisqu'un t&#233;moignage est rel&#233;gu&#233; &#224; un simple r&#233;cit d'exp&#233;rience, subjectif. Le politiser est plus audacieux. Je n'ai pas voulu simplement t&#233;moigner de ma situation mais politiser ma position. On peut donner un micro &#224; quelqu'un tout en conservant intact le pouvoir de d&#233;finir ce qui lui arrive.&lt;/p&gt;
&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Vous simplifiez &#224; l'exc&#232;s. Sans cela, beaucoup restent longtemps dans l'errance, incapables de comprendre ce qui leur arrive. Pour certains, il permet enfin de mettre un nom sur ce qui leur arrive, de comprendre leur exp&#233;rience et de trouver un accompagnement. Vous parlez de r&#233;duction ; moi, j'y vois parfois une possibilit&#233; de ne plus &#234;tre seul face &#224; ce qui d&#233;borde. Vous ne pouvez pas faire comme si toute nomination &#233;tait n&#233;cessairement une violence. Nommer pour se soulager. T&#233;moigner pour partager.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Mais je me suis nomm&#233; moi. Je suis f&#234;l&#233;. J'aurais pu dire fou, mais peut &#234;tre trop d&#233;suet. Malade mentale n'est pas neutre. C'est la langue psychiatrique. Elle oriente, cadre et transforme une exp&#233;rience en objet de savoir. Elle adopte le langage m&#233;dical, biologique. Nommer ainsi permet aussi &#224; certaines pratiques de s'exercer dans l'ombre : la contention, l'isolement, les mesures de contrainte. Elles restent massives, et pourtant elles sont remarquablement absentes des discours publics. On pourrait parler du DSM ou des postulats de la psychiatrie elle-m&#234;me, non pas entre sp&#233;cialistes, mais avec les patients. Non pas pour qu'ils lib&#232;rent leur parole mais pour qu'ils d&#233;lib&#232;rent. Et je ne parle m&#234;me pas des moyens pour le service public, m&#234;me si de mon c&#244;t&#233; cette voix de protestation m'appara&#238;t comme une impasse. Enfin, comment concilier l'invitation permanente au dialogue avec le maintien de dispositifs qui, pr&#233;cis&#233;ment, suspendent toute possibilit&#233; de dialogue ?&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Vous g&#233;n&#233;ralisez beaucoup trop et ne prenez pas en compte la r&#233;alit&#233; du terrain qui elle d&#233;borde de nuances. Il existe des situations de crise dans lesquelles la personne met en danger sa propre vie ou celle des autres. Imaginez quelqu'un, en pleine crise d&#233;lirante, qui se pr&#233;cipite vers une fen&#234;tre en affirmant qu'il peut voler. Ou un autre qui pense que les professionnels de sant&#233; veulent sa peau jusqu'&#224; vouloir se d&#233;fendre par tous les moyens possibles. Vous voudriez vraiment que nous nous contentions de leur proposer de dialoguer ? Dans ces moments, certaines mesures deviennent n&#233;cessaires. On ne peut pas faire comme si toute forme de contrainte &#233;tait &#233;vitable. Il y a un principe de r&#233;alit&#233; qui d&#233;borde de nuances . Il peut entrer en contradiction avec certaines de nos valeurs. Il doit tout de m&#234;me pr&#233;valoir.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Cette r&#233;ponse a le m&#233;rite d'&#234;tre claire. Je remarque aussi que vous employez le nous. Ce n'est pas anodin. Un psychiatre n'aurait pas dit mieux. Elle r&#233;v&#232;le cependant un point de tension. Pendant deux ann&#233;es, on a fait de vous une grande cause nationale mais les pratiques de contrainte, elles, n'ont gu&#232;re &#233;t&#233; plac&#233;es au centre du d&#233;bat. On a beaucoup parl&#233; de ce qu'il fallait dire, beaucoup moins de ce qu'il fallait cesser de faire aux corps. Cela donne l'impression d'une humanisation de surface, qui laisse intactes les formes les plus dures du contr&#244;le. Et les autres formes ? L'exemple que vous prenez est toujours extr&#234;me. Cette culture de l'entrave agit aussi sous forme de menace. Les patients finissent ainsi par ob&#233;ir. Enfin, elle s'exerce aussi de fa&#231;on plus banale, plus routini&#232;re, plus invisible. C'est pr&#233;cis&#233;ment cette banalit&#233; qui dispara&#238;t des discours publics. &lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Vous dressez un portrait bien sombre. Les choses avancent. Lentement, peut-&#234;tre, mais elles avancent. Vous parlez comme si rien n'avait chang&#233; depuis l'&#233;poque asilaire. Pourtant on ne soigne plus seulement en enfermant, on cherche &#224; maintenir les personnes dans leur environnement, &#224; pr&#233;server leurs liens, leur autonomie, leurs droits, &#224; les r&#233;habiliter. La contrainte elle-m&#234;me est davantage encadr&#233;e, contr&#244;l&#233;e.
&lt;p&gt;Vous voudriez mesurer mes progr&#232;s uniquement &#224; ce qui subsiste de plus violent. Vous confondez peut-&#234;tre la persistance des anciennes pratiques avec leur toute-puissance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne pr&#233;tends pas que tout soit r&#233;gl&#233;. Mais &#224; vous entendre, le syst&#232;me psychiatrique serait rest&#233; intacte.&lt;/p&gt;
&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Peut-&#234;tre. Mais je ne dis pas que rien n'a chang&#233;. Pour moi vous &#234;tes la peinture qui recouvre la moisissure d'un mur. J'affirme que la forme du pouvoir a chang&#233; avec vous. L'asile n'a plus besoin d'&#234;tre partout pour que la norme circule. Elle entre d&#233;sormais dans les individus sous la forme du bien-&#234;tre, de l'autonomie, de la pr&#233;vention, de la gestion de soi. Vous &#234;tes devenue acceptable mais les dispositifs les plus coercitifs, eux, n'ont pas disparu. Et c'est peut-&#234;tre l&#224; votre paradoxe : vous accompagnez l'adoucissement du syst&#232;me sans n&#233;cessairement en modifier les fondements. Vous &#234;tes sa face pr&#233;sentable. Une folie douce, commun&#233;ment admise, sans contrainte ext&#233;rieure qui apprend &#224; chacun &#224; se conformer de l'int&#233;rieur. Pour mieux vous comprendre et r&#233;sumer qui vous &#234;tes, je vous vois comme la s&#339;ur jumelle de la normalit&#233; dont les parents sont respectivement l'&#233;conomie et le d&#233;veloppement personnel, lui m&#234;me fils ill&#233;gitime de la psychiatrie.&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Rien que &#231;a. En tout cas, vous semblez &#234;tre meilleur complotiste de l'ordre social que g&#233;n&#233;alogiste. Car oui, au bout du compte vous transformez une critique des effets sociaux de votre dispositif en proc&#232;s d'intention. Chercher &#224; comprendre &#224; qui profite un ordre social ne doit pas revenir n&#233;cessairement &#224; imaginer qu'il a &#233;t&#233; secr&#232;tement con&#231;u par quelques-uns. Vous me pr&#234;tez des intentions qui ne sont pas les miennes.&lt;/dd&gt;&lt;dt&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard :&lt;/strong&gt; Je ne vous pr&#234;te rien. Je regarde ce que vous produisez. Et face &#224; cela, nous serons toujours plus nombreux &#224; opposer &#224; votre pr&#233;tendue conscience de nos troubles, notre conscience politique de leurs conditions, celles que votre ordre refoule, Sant&#233; Mentale.
&lt;p&gt;Derni&#232;re question, alors. Si les individus cessaient de traduire toute difficult&#233; en probl&#232;me personnel &#224; r&#233;soudre, s'ils refusaient que toute souffrance soit imm&#233;diatement traduite en probl&#232;me psychologique individuel, s'ils interrogeaient d'abord les conditions qui la rendent possible, continueriez-vous d'occuper la m&#234;me place ?&lt;/p&gt;
&lt;/dt&gt;&lt;dd&gt;&lt;strong&gt;Sant&#233; Mentale :&lt;/strong&gt; Je pr&#233;f&#232;re ne pas r&#233;pondre &#224; cette question.Nous revenons finalement &#224; la contrainte. Vous voulez que je signe mon propre isolement ?&lt;/dd&gt;&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Jonathan Boismard&lt;/strong&gt; est l'auteur d'&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Une-vie-de-fele-de-Jonathan-Boismard&#034;&gt;&lt;i&gt;Une vie de f&#234;l&#233;, heurs et malheurs d'un patient ordinateur&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23072 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/png/capture_d_e_cran_2026-09-07_a_12.01_25.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH563/capture_d_e_cran_2026-09-07_a_12.01_25-1f0b6.png?1788775555' width='500' height='563' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
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		<title>La cinqui&#232;me guerre mondiale a commenc&#233;</title>
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		<description>&lt;p&gt;Bernard Aspe&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH100/pompei_2012__8057098275_-1-720af.jpg?1788775479' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La guerre ouverte ou larv&#233;e qui s'assume de plus en plus ouvertement, les affects et les repr&#233;sentations fascistes qui se diffusent toujours plus profond&#233;ment, le fatalisme et le repli identitaire qui masquent toujours plus mal l'impuissance : les temps sont mauvais. Bernard Aspe propose ici une synth&#232;se de l'&#233;tat actuel des forces, non pas pour gloser sur la d&#233;faite en cours mais pour d&#233;terminer la configuration du champs de bataille. Toute strat&#233;gie a pour condition l'&#233;laboration d'une perception commune charg&#233;e de toutes ses nuances et d&#233;saccords propres.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Observ&#233;e depuis la Voie lact&#233;e, la Terre en ruine, calcin&#233;e, tournant, noire et d&#233;sol&#233;e, dans l'univers, ne saurait nous &#234;tre plus &#233;trang&#232;re (&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et pourtant l'enfance que nous y avons pass&#233;e, c'est presque comme si c'&#233;tait hier.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;small&gt;Sebald&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1. Une image&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1997, celui qu'on appelait alors le sous-commandant Marcos &#233;crit le texte &#171; La Quatri&#232;me guerre mondiale a commenc&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(https://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/MARCOS/4902)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La &#171; guerre froide &#187; avait pris fin quelques ann&#233;es plus t&#244;t, et c'est une nouvelle guerre mondiale qui a aussit&#244;t pris la place, avec pour enjeu, tout comme aujourd'hui, la question du contr&#244;le de l'&#233;conomie-monde. Le texte de Marcos visait une description de la gouvernementalit&#233; n&#233;olib&#233;rale comprise comme guerre faite &#224; l'ensemble de l'humanit&#233;. Du point de vue proprement militaire, l'arri&#232;re-fond &#233;tait aussi la premi&#232;re guerre du Golfe, en 1991, ce moment o&#249; l'on a commenc&#233; &#224; parler des Etats-Unis comme police du monde. La troisi&#232;me guerre mondiale s'&#233;tait interrompue avec l'effondrement du bloc sovi&#233;tique ; lors de la quatri&#232;me, il n'y avait plus de grands blocs ennemis se faisant face, il y avait tout d'abord une puissance qui devait assumer d'&#234;tre &#224; elle seule le foyer structurant de l'ordre mondial. Ses moyens principaux &#233;taient la force militaire, la monnaie, l'h&#233;g&#233;monie culturelle et, au fil des d&#233;cennies, la colonisation des activit&#233;s quotidiennes, &#171; dans &#187; et &#171; hors &#187; travail, notamment par l'avanc&#233;e num&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La description que proposait Marcos semble maintenant correspondre &#224; une &#233;poque qui s'&#233;loigne, certes pas parce que le n&#233;olib&#233;ralisme aurait succomb&#233; &#224; ses critiques, mais parce qu'il n'est plus adapt&#233; &#224; la recomposition acc&#233;l&#233;r&#233;e de l'&#233;conomie-monde. Les formes des op&#233;rations militaires, celles de la gouvernementalit&#233; et les dispositifs techniques qui les accompagnent restent plus que jamais inextricablement m&#234;l&#233;s, mais les particularit&#233;s de la configuration actuelle ne se r&#233;sument pas &#224; l'intensification simultan&#233;e des &#233;l&#233;ments de cette conjonction. Nombreuses sont les esquisses de cette configuration, j'en retiendrai seulement quelques rep&#232;res pour en venir &#224; ce qui me semble plus d&#233;cisif : le point o&#249; va se jouer la subjectivation de la guerre, ou de la contre-guerre &#8211; c'est-&#224;-dire de la politique qui manque encore dans sa consistance sp&#233;cifique, mais qui en toute logique devrait s'&#233;laborer d&#233;sormais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pr&#233;tends pas &#224; une quelconque originalit&#233;, le but &#233;tant ici de faire une synth&#232;se (d'avoir &#171; une vue synoptique &#187; comme disait Wittgenstein) dont on mesurera peut-&#234;tre l'enjeu dans la derni&#232;re section. Mais j'ajouterais que le fait que tant de gens s'efforcent aujourd'hui de dire &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me chose me semble plut&#244;t positif. Il y eut une &#233;poque o&#249; l'on a valoris&#233; sans mesure la singularit&#233; irr&#233;ductible de l'&#233;nonciation, mais de cela aussi nos ennemis ont su faire un pi&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2. La mondialisation de la guerre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On discute beaucoup des nouvelles formes de la guerre &#8211; ce n'est pas un engouement r&#233;cent, disons qu'il est relanc&#233;. Mais il convient de rappeler tout d'abord sur quel fond se dessine cette nouveaut&#233;. La guerre mondiale ne d&#233;signe pas tant un &#233;v&#233;nement ou une s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements qu'un continuum de non-paix, d'impossible retour &#224; une &#171; v&#233;ritable &#187; paix, qui est apparu comme tel en 1914 et qui n'a pas cess&#233; de s'imposer depuis un si&#232;cle. Dans son ouvrage sur le &#171; court vingti&#232;me si&#232;cle &#187;, Eric Hobsbawm &#233;crit : &#171; &#8220;La paix&#8221;, cela voulait dire &#8220;avant 1914&#8221; : apr&#232;s cela est arriv&#233; quelque chose qui ne pouvait plus m&#233;riter ce nom &#187;. Apr&#232;s 1914, la paix n'est plus possible parce que la rivalit&#233; entre puissances dans la constitution de l'&#233;conomie-monde ne peut plus s'arr&#234;ter, et que cette rivalit&#233; est toujours vou&#233;e &#224; prendre, &#224; un moment ou &#224; un autre et pour des p&#233;riodes plus ou moins longues, la forme de la guerre. Toujours selon Hobsbawm, &#171; cette guerre [celle de 1914], contrairement aux guerres pr&#233;c&#233;dentes, qui &#233;taient engag&#233;es en visant des objectifs limit&#233;s et sp&#233;cifiques, a &#233;t&#233; engag&#233;e sur la base de vis&#233;es illimit&#233;es. &#192; l'&#232;re de l'empire, la politique et l'&#233;conomie ont fusionn&#233;. La rivalit&#233; politique internationale a alors &#233;t&#233; mise en &#339;uvre sur le mod&#232;le du d&#233;veloppement &#233;conomique et de la comp&#233;tition qu'il g&#233;n&#232;re, mais l'&#233;l&#233;ment caract&#233;ristique de celui-ci est pr&#233;cis&#233;ment qu'il n'a pas de limite &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Eric Hobsbawm, The Age of extremes, Abacus, 1995, p. 22 et 29.&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les jeux d'alliance entre nations, l'&#233;volution rapide des techniques militaires et des moyens mis en &#339;uvre, les formes de mobilisation des populations : tout cela prend une tournure nouvelle d&#232;s le d&#233;but du si&#232;cle et s'amplifie consid&#233;rablement durant la Deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point la synth&#232;se propos&#233;e par le groupe Grothendieck dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais ce qui est alors en jeu, ce n'est pas seulement la place toujours plus d&#233;terminante que va avoir le d&#233;veloppement technologique dans la guerre ; c'est bien l'ach&#232;vement de la fusion indiqu&#233;e par Hobsbawm entre d&#233;veloppement &#233;conomique et d&#233;ploiement d'un espace sans paix possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mario Tronti reprend ce point &#224; sa mani&#232;re : &#171; On a compris &#224; quoi avaient servi les guerres mondiales : &#224; produire la mondialisation &lt;i&gt;d&#233;finitive&lt;/i&gt; de l'&#233;conomie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mario Tronti, La Politique au cr&#233;puscule, L'&#201;clat, p. 86, je souligne.&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et c'est bien ce qui se v&#233;rifie plus que jamais aujourd'hui, en d&#233;pit des discours id&#233;ologiques sur &#171; la fin de la mondialisation &#187;, cette derni&#232;re &#233;tant alors confondue avec les initiatives g&#233;opolitiques de la p&#233;riode n&#233;olib&#233;rale, et &#171; le retour de la politique &#187;, confondue avec l'exercice du pouvoir souverain. La mondialisation de l'&#233;conomie signifie exactement : l'exacerbation de la comp&#233;tition g&#233;opolitique et de ses traductions proprement militaires. De ce point de vue, la course actuelle autour du d&#233;veloppement de l'IA et de ses enjeux militaires pour tous les pays qui ne veulent pas &#171; rater le train &#187; n'est que la forme ultime de l'unit&#233; du d&#233;veloppement &#233;conomico-militaire, ent&#233;rin&#233;e depuis pr&#232;s d'un si&#232;cle, et toujours v&#233;rifi&#233;e depuis. La cinqui&#232;me guerre mondiale n'est donc rien d'autre qu'une nouvelle configuration de ce continuum historique &#8211; de sorte qu'on peut aussi bien parler de la cinqui&#232;me forme ou de la cinqui&#232;me s&#233;quence de la guerre &#233;conomico-militaire mondialis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3. Si proche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Bien des traits de cette nouvelle forme de guerre mondialis&#233;e &#233;taient d&#233;j&#224; nettement dessin&#233;s lors de la pr&#233;c&#233;dente. Lorsqu'ils essayaient de tirer les le&#231;ons de la premi&#232;re guerre du Golfe, deux colonels de l'arm&#233;e de l'air chinoise, auteurs d'un best-seller &#224; l'&#233;poque, insistaient d&#233;j&#224; sur la dimension &#171; hybride &#187; de la guerre. Ils &#233;voquaient la distinction entre les &#171; op&#233;rations militaires autres que la guerre &#187; et les &#171; op&#233;rations de guerre non militaire &#187; : d'un c&#244;t&#233; la r&#233;pression des &#233;meutes ou celle des actes terroristes par exemple ; de l'autre, l'&#233;largissement de &#171; notre compr&#233;hension de l'&lt;i&gt;&#233;tat&lt;/i&gt; &lt;i&gt;de guerre&lt;/i&gt; &#224; tous les domaines de l'activit&#233; humaine &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, Rivages, 2003, p. 89. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il faut d'une part, disaient-ils, que les &#201;tats disposent d'un arsenal juridico-policier permettant le contr&#244;le des populations potentiellement r&#233;fractaires, d'autre part il leur faut mettre en &#339;uvre des op&#233;rations de guerre par le biais, par exemple, de man&#339;uvres financi&#232;res permettant de d&#233;stabiliser d'un coup plusieurs pays d'une m&#234;me zone g&#233;ographique, comme ce fut le cas pour l'Asie du Sud-est en 1997.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue la cinqui&#232;me guerre ne fait que prolonger ces acquis. Tout le monde a compris que la guerre annonc&#233;e entre les USA et la Chine est en fait d&#233;j&#224; l&#224; aussi bien dans l'augmentation des droits de douane que dans l'enl&#232;vement de Maduro au Venezuela ou dans la guerre enlis&#233;e en Iran. Mais si la rivalit&#233; entre ces deux puissances est en effet d&#233;terminante, elle n'est que l'axe principal d'une guerre &#224; fronts multiples et aux alliances potentiellement r&#233;versibles, dont la forme la plus radicale &#224; ce jour est le g&#233;nocide en cours &#224; Gaza. Exemple parfait de la logique coloniale la plus classique sur les territoires palestiniens, la fr&#233;n&#233;sie de conqu&#234;te isra&#233;lienne, qui pourrait bient&#244;t s'&#233;tendre &#224; la Turquie, n'est limit&#233;e ni par des consid&#233;rations morales, ni par le souci strat&#233;gique de conjurer une trop grande instabilit&#233; : cette derni&#232;re est au contraire ce qui permet la redistribution des alliances&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Recomposition strat&#233;gique majeure au Proche-Orient &#187;, Le Monde (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et les paris audacieux, &#224; un moment o&#249; l'on sait que des pays, ou des zones enti&#232;res de l'&#233;conomie-monde &lt;i&gt;doivent&lt;/i&gt; perdre d&#233;finitivement la bataille &#8211; si ce n'est la bataille proprement militaire, en tout cas celle qui assure une place privil&#233;gi&#233;e au sein du &#171; d&#233;veloppement &#187; mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui semble peut-&#234;tre v&#233;ritablement nouveau dans le rapport &#224; la guerre aujourd'hui est le changement dans la perception de sa distance. Pour les habitant.es d'Europe en tout cas, l'&#233;poque de la premi&#232;re guerre du golfe se caract&#233;risait par la mise en spectacle de la guerre comme lointaine. On a alors ironis&#233; sur l'invention s&#233;mantique des &#171; frappes chirurgicales &#187;. Dans un ouvrage r&#233;cent, D&#233;borah Brosteaux a soulign&#233; l'importance de la fabrication perceptive de l'&#233;loignement de la guerre dans l'art de gouverner des d&#233;cennies pass&#233;es : il s'agissait alors d'apprendre &#224; ne pas voir, ou &#224; se rendre insensible &#8211; mais parvenir &#224; se rendre insensible, nous dit-elle, cela r&#233;clame pr&#233;cis&#233;ment tout un apprentissage de la sensibilit&#233; ; c'est se rendre capable d'&#233;difier un mur infranchissable entre ce qui concerne notre quotidiennet&#233; et tout ce que celle-ci requiert par ailleurs ; et lorsque ce mur est franchi, par exemple &#224; l'occasion de la diffusion d'une image d'enfant de migrant mort sur une plage, c'est savoir oublier rapidement ce qui nous a boulevers&#233; ; d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, c'est rendre invisible &#224; ses propres yeux ce que par ailleurs on sait &#8211; le lien entre ce dont je peux disposer dans ma quotidiennet&#233;, pour &#171; surfer sur le web &#187; par exemple, et ce que cela requiert en termes d'op&#233;rations de domination, entre autres militaires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;borah Brosteaux, Les D&#233;sirs guerriers de la modernit&#233;, Seuil, 2025, p. 25 sq.&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis peu de temps, la perception semble s'&#234;tre invers&#233;e : &lt;i&gt;la guerre arrive, elle ne peut pas ne pas venir jusqu'ici&lt;/i&gt;. Du moins travaille-t-on, du c&#244;t&#233; des gouvernants, &#224; imposer cette nouvelle &#233;vidence, qui doit para&#238;tre aussi incontournable que l'avait &#233;t&#233; l'&#233;vidence inverse depuis plus de soixante ans. La guerre en Ukraine a &#233;t&#233; d&#233;terminante dans cette transformation de la perception, et son importance a m&#234;me &#233;t&#233; renforc&#233;e du fait de l'&#233;chec qui semble avoir &#233;t&#233; le sien : ce qui avait &#233;t&#233; pens&#233; comme une guerre-&#233;clair est devenu un enlisement interminable &#8211; et c'est &#233;galement ce qui se passe pour les USA en Iran. Mais cet &#233;chec est ambivalent, du moins dans le cas de la Russie, car il est aussi ce qui permet d'installer durablement une force d'intervention agissante dans une zone o&#249; elle avait &#233;t&#233; absente pendant toute la p&#233;riode de la guerre froide, et d'y maintenir une menace nouvelle. Et du c&#244;t&#233; des &#201;tats europ&#233;ens, celle-ci est alors ce qui peut l&#233;gitimer au quotidien des appels toujours plus pressants &#224; la mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;monstration en a &#233;t&#233; faite en France cette ann&#233;e avec l'exercice militaire baptis&#233; &#171; Orion &#187;, une exp&#233;rimentation grandeur nature d'une guerre avec un adversaire figurant l'arm&#233;e russe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde du 30 avril 2026,&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Au-del&#224; de l'exercice militaire, les strat&#232;ges de l'arm&#233;e insistent sur le caract&#232;re crucial, pour les guerres &#224; venir, de la mobilisation des &#171; civils &#187;. &#201;coutons ce que nous dit &#224; ce sujet l'amiral Pierre Vandier : &#171; Aujourd'hui, l'affrontement d&#233;borde largement le champ militaire. Il vise les syst&#232;mes. Il se d&#233;roule pour partie &#224; l'int&#233;rieur de nos fronti&#232;res. L'arri&#232;re n'existe plus. L'industrie, l'&#233;nergie, les donn&#233;es, la coh&#233;sion sociale sont simultan&#233;ment des facteurs de puissance et les premi&#232;res cibles. &lt;a href=&#034;https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/21/notes-pour-une-armee-nouvelle/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La continuit&#233; de toute la soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt; est devenue une dimension centrale : c'est un changement crucial par rapport aux guerres exp&#233;ditionnaires que nous avons men&#233;es depuis la fin de la Guerre froide, tenues loin des yeux et des c&#339;urs des citoyens. &#187; Et cette continuit&#233; doit aussi s'entendre en termes temporels : &#171; &#192; l'&#232;re du num&#233;rique, personne ne livre un syst&#232;me pour une dur&#233;e de service de quinze ans. On construit, on observe, on adapte, on corrige, on am&#233;liore en continu. Le syst&#232;me de &lt;i&gt;command and control&lt;/i&gt; du soldat ukrainien, c'est &lt;a href=&#034;https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/18/des-drones-ou-des-hommes-le-probleme-de-linfanterie-dans-la-guerre-contemporaine/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son t&#233;l&#233;phone portable&lt;/a&gt;. Il est mis &#224; jour quotidiennement &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Ce texte m&#233;riterait un commentaire ligne &#224; ligne.&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Du point de vue de l'arm&#233;e fran&#231;aise, la quatri&#232;me guerre mondiale avait bel et bien tenu les guerres au loin. D&#233;sormais, il s'agit de s'habituer &#224; l'id&#233;e que la guerre, y compris sous sa forme classiquement militaire, est d&#233;j&#224; l&#224; ou que son arriv&#233;e est imminente ; que nous sommes mobilis&#233;.es l&#224; o&#249; nous sommes, o&#249; que nous soyons ; et qu'il nous faut r&#233;pondre &#224; cet appel en suivant les mises &#224; jour qui vont nous permettre de ne jamais perdre de vue les instructions incessamment renouvel&#233;es de nos dirigeants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fonction de l'invocation de l'imminence de la guerre est de fabriquer un bloc d'unit&#233; sociale compact, et de rendre la mobilisation pour le capital sans retour possible. Le temps du doute, pour ne pas parler de la r&#233;flexion ou de la critique, est pass&#233;, il s'agit seulement de suivre le rythme impos&#233; par la situation globale et de s'y adapter &#8211; c'est la condition pour faire partie de ceux qui vont survivre. Voil&#224; en tout cas le mythe qui nous est vendu, un mythe qui n'est pas simplement discursif, mais activement fabriqu&#233; au quotidien, &#224; m&#234;me la quotidiennet&#233;. Si nous acceptons ce mythe, nous acceptons d'&#234;tre enr&#244;l&#233;.es pour &#339;uvrer &#224; la destruction promise, pour en &#234;tre donc tout aussi responsables que nos v&#233;ritables ennemis, qui ne sont bien s&#251;r pas ceux que nous sommes destin&#233;s &#224; combattre (&#171; les Russes &#187; ou &#171; les Chinois &#187;). Car la guerre dans laquelle on veut nous mobiliser n'est pas la n&#244;tre : sur ce point en tout cas, il n'y a pas de changement majeur avec ce la premi&#232;re guerre mondiale et celles qui ont suivi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une p&#233;riode o&#249; la surveillance mutuelle &#224; travers les r&#233;seaux sociaux tient lieu de pens&#233;e critique, il convient de pr&#233;ciser que la position que je d&#233;fends ici apr&#232;s beaucoup d'autres n'est pas &#171; campiste &#187;. On ne niera pas que la guerre est r&#233;elle : elle fait bel et bien retour dans sa forme dite conventionnelle. Ce qui devait emp&#234;cher le retour de cette forme, &#224; savoir la &#171; dissuasion &#187; nucl&#233;aire, est d&#233;sormais ce qui garantit qu'elle pourra se d&#233;rouler, une fois prises en compte les dissym&#233;tries qui en r&#233;sultent. Mais cette guerre entre nations n'a jamais &#233;t&#233; notre guerre, ou plut&#244;t n'a jamais &#233;t&#233; l'espace de notre juste rapport &#224; &lt;i&gt;leur&lt;/i&gt; guerre. Que cela ne soit pas une &#233;vidence massive est bien le signe de l'affaiblissement du &#171; nous &#187; qui portait cette &#233;vidence. C'est pourtant, disons, une de ses formes possibles qui a justement permis l'interruption de la guerre (au moins pour la Russie), par la r&#233;volution politique de 1917.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4. Le probl&#232;me du fascisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On a pu s'&#233;tonner r&#233;cemment de l'unanimit&#233; avec laquelle la presse, y compris &#171; militante-de-gauche &#187;, s'est align&#233;e sur la d&#233;nonciation du &#171; scandale &#187; qu'aurait constitu&#233; la mort d'un fasciste. Quelques personnes bien avis&#233;es ont pourtant rappel&#233; que les fascistes avaient &#233;t&#233; responsables de six fois plus de morts en moyenne dans les derni&#232;res d&#233;cennies, y compris ces derni&#232;res ann&#233;es o&#249; les combats de rue se sont logiquement intensifi&#233;s, que les groupes &#171; de gauche &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Entretien avec Isabelle Sommier :&#034; id=&#034;nh6-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sur ce fond, et vues par ailleurs les circonstances de l'&#233;v&#233;nement, on n'a pas forc&#233;ment bien compris ce qui &#233;tait au juste reproch&#233; &#224; la Jeune garde, mais on a bien vu bien en revanche qu'un consensus tacite tr&#232;s large se dessine pour pr&#233;parer l'arriv&#233;e d'un nouveau pouvoir. Le fascisme, &#224; l'instar du d&#233;r&#232;glement climatique ou de l'avanc&#233;e inexorable de l'IA, est ainsi promis &#224; faire partie de la toile de fond des soci&#233;t&#233;s pour les temps &#224; venir. Il s'agit de s'y accoutumer. La possible &#233;lection du RN en France dans quelques mois peut &#234;tre vue comme l'embl&#232;me local d'un changement qui se v&#233;rifie dans bien des pays ou des r&#233;gions du monde, et de fa&#231;on particuli&#232;rement spectaculaire en Am&#233;rique latine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne se va pas relancer ici l'&#233;ternelle discussion historienne sur la pertinence du terme &#171; fascisme &#187; appliqu&#233; &#224; Milei, Trump ou Meloni. Le probl&#232;me est celui de l'usage politique de ce terme. Le fascisme doit tout d'abord &#234;tre envisag&#233; comme une solution politique ordinaire pour le capital. Loin de constituer une rupture majeure, elle pr&#233;sente simplement une option toujours possible pour ses militants&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Johann Chapoutot, Fascisme, nazisme et r&#233;gimes autoritaires en Europe, Puf, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et cette solution est de plus en plus largement envisag&#233;e parmi eux comme seule praticable dans le contexte actuel. Elle a &#233;t&#233; choisie en toute conscience il y a un si&#232;cle, elle est choisie &#233;galement aujourd'hui. La diff&#233;rence est que le fascisme n'a pas pour fonction d&#233;sormais de &lt;i&gt;r&#233;pondre&lt;/i&gt; &#224; une r&#233;volution prol&#233;tarienne qui a eu lieu et qui menace le monde du capital, mais de faire en sorte qu'une r&#233;volution &#233;quivalente n'arrive pas, et pour cela il a en charge d'en capturer par avance les ressources subjectives. Dit autrement : la r&#233;volution conservatrice a toujours pour fonction de singer la forme r&#233;volutionnaire en la remplissant d'un contenu r&#233;actionnaire, mais il s'agit d&#233;sormais de la pr&#233;venir en l'anticipant, et en en canalisant ainsi les vis&#233;es. La v&#233;rit&#233;, aussi cach&#233;e que possible par nos adversaires et pourtant lumineuse, est bien que le fascisme ne pourra jamais &#234;tre vaincu au sein de la mondialisation de l'&#233;conomie permise et entretenue par la guerre, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il a pour fonction de venir la sauver en p&#233;riode de crise profonde &#8211; et il n'a pas la moindre consistance r&#233;elle, pas de contenu propre, en dehors de cette fonction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on parle de &#171; tournant autoritaire &#187;, il ne faut pas oublier que la cinqui&#232;me guerre mondiale ne commence pas avec la guerre en Ukraine, mais avec la gestion de la pand&#233;mie de covid. En lisant mal les analyses de Foucault sur les formes du pouvoir, on aurait pu croire que le pouvoir disciplinaire, puis le pouvoir r&#233;gulateur ou biopouvoir, avaient laiss&#233; le pouvoir souverain loin derri&#232;re nous. En r&#233;alit&#233;, Foucault lui-m&#234;me nous en avertissait : les formes de pouvoir ne se succ&#232;dent pas, elles coexistent, et les plus r&#233;cemment invent&#233;es peuvent parfaitement se combiner avec les plus anciennes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Seuil-Gallimard, 2004, p. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La configuration actuelle rappelle qu'au sch&#232;me diachronique doit se substituer celui de la coexistence hi&#233;rarchis&#233;e, avec une possible permutation des &#233;l&#233;ments de cette hi&#233;rarchie. C'est, semble-t-il, au tour de la puissance souveraine de revenir au premier plan. La p&#233;riode covid a correspondu &#224; une exp&#233;rimentation sur l'ampleur de cette puissance, et le retour de la guerre mondialis&#233;e est apparu comme la suite logique de cette exp&#233;rimentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la question du pouvoir &#171; autoritaire &#187; est mal pos&#233;e, c'est donc qu'elle devrait &#234;tre trait&#233;e sous l'angle du renouvellement des formes du pouvoir souverain, ou des formes d'intrication entre &#201;tat et capital. Le probl&#232;me n'a jamais &#233;t&#233; en tout cas celui de l'alternative entre pouvoir autoritaire et pouvoir lib&#233;ral &#8211; on sait combien ces derniers sont indissociables&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gr&#233;goire Chamayou, La Soci&#233;t&#233; ingouvernable, La Fabrique, 2018, p. 203 sq.&#034; id=&#034;nh6-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le probl&#232;me est d'avoir accept&#233; le processus global qui conduit &#224; la concentration toujours plus grande du pouvoir &#171; politico-financier &#187;, c'est-&#224;-dire &#233;conomico-militaire, dans les mains d'une poign&#233;e d'ordures que peuvent repr&#233;senter aussi bien la figure de Musk que celle de Poutine. L'invocation d'une opposition entre le pouvoir &#171; politique &#187; de l'&#201;tat et la d&#233;r&#233;gulation &#171; &#233;conomique &#187; qu'il serait seul &#224; pouvoir corriger est un exemple de discours id&#233;ologique au sens le plus ancien : c'est le discours de la classe dominante, celle qui cherche &#224; masquer le fait qu'il n'y a rien de plus intrins&#232;quement politique que l'&#233;conomie ; et c'est le discours des bonnes volont&#233;s de la gauche qui reprennent les probl&#232;mes tels qu'ils sont pos&#233;s par leurs ennemis, et qu'ils restent donc par nature insolubles hors du cadre qu'ils imposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le signifiant vide &#171; d&#233;mocratie &#187; a encore un sens hors de sa dilution lib&#233;rale, c'est sans doute de rappeler la n&#233;cessit&#233; de diss&#233;miner autant que possible &#171; le &#187; pouvoir qui par lui-m&#234;me tend naturellement &#224; se concentrer. Mais l'usage de ce signifiant est toujours ambivalent, en particulier l&#224; o&#249; on le convoque pour donner une direction au combat contre le fascisme. De fait, dans ce pays, face aux fascistes Bardella-Le Pen, on peut &#234;tre tent&#233; de compter sur la gauche d&#233;mocrate &#8211; et, admettons-le, surtout quand on commence &#224; vieillir, &#224; se dire qu'il est temps de faire preuve de r&#233;alisme, et &#224; essayer de voir &#231;a comme un progr&#232;s. Il est vrai cependant que la perspective des &#233;lections fran&#231;aises l&#233;gitime plus qu'&#224; l'accoutum&#233;e ce souci, mais il faut essayer de voir exactement pourquoi. Pr&#233;cisons que par &#171; gauche &#187; on n'entend pas ici l'imposture malfaisante et inexplicablement toujours en cours du Parti socialiste, et pas davantage celle du Parti dit communiste du r&#233;actionnaire Fabien Roussel. Par &#171; gauche &#187;, on entend ce qui a au moins pour m&#233;rite de semer la panique chez les parlementaires &#171; centristes &#187;, pr&#234;ts &#224; s'allier pour &#233;viter &#224; tout prix la perspective d'une alternative entre les seules &#171; extr&#234;mes &#187;. Cette alternative repr&#233;senterait en effet le retour de ce que leur existence m&#234;me a vocation &#224; conjurer, &#224; savoir la politique elle-m&#234;me : un conflit radical sur l'organisation du vivre ensemble, en commen&#231;ant par sa d&#233;finition m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Ranci&#232;re, La M&#233;sentente, Galil&#233;e, 1995.&#034; id=&#034;nh6-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appelons donc &#171; tentation de la gauche &#187; la perspective d'un soutien &#224; la position LFI pour les &#233;lections de 2027. Il faut bien voir alors que deux sch&#233;mas sont en rivalit&#233;. Le premier donne le primat aux r&#233;formes d&#233;cid&#233;es depuis l'appareil d'&#201;tat, mais avec une insistance particuli&#232;re sur le soutien populaire sans lequel ces r&#233;formes ne pourront s'imposer. Le second donne le primat &#224; ce qui ne rel&#232;ve d&#232;s lors plus du soutien, mais de soul&#232;vements populaires, et les inscriptions institutionnelles qu'elles rendent possibles ne font, dans le meilleur des cas, que les suivre. Mais si cette hypoth&#232;se de gauche para&#238;t dans sa forme actuelle formellement nouvelle, il n'est pas certain qu'elle le soit autant qu'elle le voudrait, m&#234;me dans sa deuxi&#232;me interpr&#233;tation. Il se pourrait que les d&#233;ceptions qui ont suivi des &#233;lections porteuses d'esp&#233;rance, du Parti socialiste de Mitterrand en 1981 &#224; Syriza en 2014, soient suivies de semblables &lt;i&gt;double bind&lt;/i&gt; : soit il est possible de gouverner &#224; condition de renoncer aux raisons qui ont permis d'&#234;tre &#233;lu ; soit il n'est pas possible de gouverner quelle que soit la force du &#171; soutien populaire &#187; &#8211; pr&#233;cis&#233;ment parce que des formes rivales de soutien tout aussi populaire sont en cours, et, pour l'heure, ont de fait plus de port&#233;e. Si d'aventure il &#233;tait impossible d'&#233;chapper &#224; cette alternative alors, en se focalisant excessivement sur l'enjeu &#233;lectoral, les soutiens et les figures centrales de la nouvelle gauche, m&#234;me si on les suppose toutes anim&#233;es des meilleures intentions du monde, n'auront r&#233;ussi qu'&#224; construire une nouvelle forme de capture des forces qui n'existent qu'&#224; &#233;prouver leur h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; au jeu de la repr&#233;sentation en tant que tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;r&#234;t du clivage qui peut se dessiner &#224; l'occasion de la p&#233;riode &#233;lectorale r&#233;side dans la mise au jour de ce qu'&#224; une autre &#233;poque on aurait os&#233; appeler une auto-&#233;ducation politique de masse. L'acuit&#233; du clivage politique alors dessin&#233;e par l'alternative RN/LFI favorisera peut-&#234;tre, bien au-del&#224; du processus &#233;lectoral lui-m&#234;me, la possibilit&#233; d'une relance de cette auto-&#233;ducation, qui passerait essentiellement par des formes de r&#233;voltes capables de s'exprimer dans tous les espaces possibles, et pas seulement dans celui de la rue sous la forme de manifestations pr&#233;visibles (y compris parfois quand elles &#171; d&#233;bordent &#187;). Si une telle &#233;ducation fait terriblement d&#233;faut aujourd'hui, c'est parce qu'elle a &#233;t&#233; incessamment attaqu&#233;e depuis plusieurs d&#233;cennies ; et si tel est le cas, c'est qu'elle est pr&#233;cis&#233;ment ce sans quoi aucun horizon r&#233;volutionnaire ne peut &#234;tre envisag&#233;. Dans cette perspective, il est peut-&#234;tre plus raisonnable, au lieu d'invoquer une &#233;ni&#232;me conjonction entre mouvementisme et gauche institutionnelle, de prendre appui sur des formations collectives qui comptent tout d'abord sur leur propre consistance &#171; &#224; distance de l'&#201;tat &#187;, comme dit Badiou, &#224; condition qu'elles se rendent capables d'expliciter l'horizon dont elles se veulent porteuses, et de trouver le moyen d'en transmettre la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5. L'extr&#234;me fragilit&#233; du pouvoir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cet horizon para&#238;t cependant barr&#233;, et l'oblit&#233;ration de toute esp&#233;rance de ce type semble avoir accompagn&#233; les ann&#233;es inaugurales de la cinqui&#232;me guerre mondiale. La d&#233;faite pourrait en effet sembler compl&#232;te et d&#233;finitive : les guerres qui se rapprochent et qui deviennent un &#233;l&#233;ment de cet arri&#232;re-fond auquel il semble aussi n&#233;cessaire de s'accoutumer qu'&#224; l'augmentation des temp&#233;ratures ; la gestion autoritaire des peuples qui, m&#234;me lorsqu'ils sont constamment invoqu&#233;s, ne comptent pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; De la guerre en Am&#233;rique &#187;, entretien avec Catherine Hass sur le site (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; le fascisme, donc, et son effet imm&#233;diat : celui de rendre secondaire, y compris pour les militant.es et activistes bien inform&#233;.es, le probl&#232;me de fond, &#224; savoir le d&#233;veloppement &lt;i&gt;comme&lt;/i&gt; civilisation du capital ; ce d&#233;veloppement qui ne semble plus pouvoir &#234;tre mis en cause en tant que tel, si ce n'est sous forme d'amendements et de correctifs cens&#233;s pouvoir le rendre compatible avec une gestion verte &#8211; mais la discussion de son principe m&#234;me, enfouie sous une tonne de faux d&#233;bats, ne semble pas pouvoir s'imposer de fa&#231;on d&#233;cisive sur la sc&#232;ne m&#233;diatico-sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, le tableau est incomplet, et pour le compl&#233;ter, tout le monde ferait &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me liste : le ravage &#233;cologique qui fait dispara&#238;tre m&#234;me ce qui n'&#233;tait jamais apparu (la sixi&#232;me extinction massive des esp&#232;ces, pour la plupart inconnues), et qui s'acc&#233;l&#232;re au moment m&#234;me o&#249; les hommes de pouvoir, au lieu de faire semblant de le combattre, d&#233;cident d'en acc&#233;l&#233;rer les causes ; la difficult&#233; toujours plus grande d'acc&#232;s &#224; des soins jadis estim&#233;s minimaux pour une masse toujours plus consid&#233;rable de gens, y compris d&#233;sormais au sein des pays riches ; la mobilisation des activit&#233;s pour des objectifs de valorisation plus ou moins clairement identifi&#233;s comme tels, qui rend indiscernable le travail et son dehors ; la colonisation de l'exp&#233;rience subjective par la multiplication des dispositifs capteurs d'attention et vecteurs d'une dispersion qui ne semble plus pouvoir &#234;tre gu&#233;rie ; et ce qui s'ensuit : l'acc&#233;l&#233;ration et la g&#233;n&#233;ralisation de la vie liquide, o&#249; la promesse est v&#233;cue comme une restriction de libert&#233; et o&#249; l'on se fait un devoir d'anticiper la fin suppos&#233;e in&#233;luctable, et qu'il faut donc sans tarder commencer &#224; g&#233;rer, de tout ce que l'on se soucie de mettre en &#339;uvre dans des collectifs politiques, de recherche, de cr&#233;ation, amicaux ou amoureux, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous un autre angle, le tableau d'une telle d&#233;faite est peut-&#234;tre trompeur, du moins a-t-il tendance &#224; masquer le fait que les choses ne vont pas pour autant si bien qu'on pourrait le croire du c&#244;t&#233; de l'ennemi. Si tel est le cas, ce n'est pas tant parce que nous l'aurions contraint &#224; modifier ses plans (l'optimisme op&#233;ra&#239;ste, qui voulait toujours retrouver l'initiative du c&#244;t&#233; du camp r&#233;volutionnaire, n'est plus de mise depuis quelques d&#233;cennies), mais parce qu'il se voit contraint de mettre en &#339;uvre simultan&#233;ment plusieurs processus contradictoires. Je ne vais pas exposer dans le d&#233;tail ces contradictions et leurs multiples ramifications, mais seulement &#224; chaque fois en relever au moins un &#233;l&#233;ment &#8211; pour que l'investigation puisse peut-&#234;tre se poursuivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; de la guerre d'abord : on sait depuis Clausewitz qu'une guerre ne se gagne que par un peuple en armes, et nous avons vu que cette donn&#233;e redevient fondamentale dans le contexte militaire contemporain &#8211; &#224; condition bien s&#251;r d'&#233;tendre quelque peu le concept d'&#171; armes &#187;, pour lui faire au moins englober le t&#233;l&#233;phone portable. Il est vrai que si l'enthousiasme guerrier &#233;tait un ressort des mobilisations des premi&#232;res guerres mondiales, on a plut&#244;t attendu, dans la p&#233;riode qui aura correspondu &#224; la quatri&#232;me guerre, un simple soutien de la part des populations. Seulement, on l'a vu, avec la guerre qui se rapproche sur son versant proprement militaire, ce soutien est d&#233;sormais appel&#233; &#224; nouveau &#224; se concr&#233;tiser. Les gouvernants d'Europe et des USA attendent donc des &#171; civils &#187; qu'ils cultivent &#224; leur mani&#232;re un esprit guerrier. Mais ils l'attendent d&#232;s lors de personnes qui ont baign&#233; jusqu'ici dans l'&#233;vidence que la guerre ne pouvait pas les toucher directement ; ils l'attendent de personnes qui ont appris &#224; tenir au plus loin de leurs vies les dispositions guerri&#232;res, et m&#234;me &#224; condamner le retour de celles-ci. Ils risquent donc, plus encore qu'il y a un si&#232;cle, de se trouver confront&#233;s &#224; un refus radical de participer &#224; ce que toute leur &#233;ducation leur a pr&#233;sent&#233; comme une aberration injustifiable, comme une horreur sans l&#233;gitimation possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; de la gouvernementalit&#233;, il est possible que la solution fasciste ne fasse pas illusion bien longtemps. On trouve ces quelques lignes lucides dans un &#233;ditorial du &lt;i&gt;Financial times&lt;/i&gt; datant de d&#233;cembre 2020 : &#171; Depuis la crise financi&#232;re mondiale, un sentiment de trahison a aliment&#233; une r&#233;action politique contre la mondialisation et les institutions de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Le populisme de droite peut prosp&#233;rer sur ce terreau tout en laissant les march&#233;s capitalistes en place. Mais comme il ne pourra pas tenir ses promesses envers celles et ceux qui sont &#233;conomiquement frustr&#233;es, ce n'est plus qu'une question de temps avant que les fourches ne soient brandies contre le capitalisme lui-m&#234;me et la fortune de ceux qui en profitent &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Texte cit&#233; par John Holloway dans Penser l'espoir en des temps d&#233;sesp&#233;r&#233;s, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si l'on en croit nos ennemis, on peut donc anticiper des r&#233;voltes qui porteront sur des questions, disons, de classe. Mais on peut aussi esp&#233;rer l'amplification du refus de collaborer avec les politiques de traque des migrants, en ayant &#224; l'esprit l'exemple de Minneapolis. On peut m&#234;me esp&#233;rer que ce refus concernera tout autant les politiques g&#233;n&#233;rales de discrimination raciale et les politiques r&#233;pressives &#224; l'&#233;gard des transitions de genre, toutes promises &#224; &#234;tre appuy&#233;es par des bandes de trolls fascis&#233;s. On le sait depuis longtemps mais on en mesure &#224; nouveau l'efficacit&#233;, la d&#233;signation d'alt&#233;rit&#233;s ind&#233;sirables et au bout du compte sacrifiables est le compl&#233;ment indispensable des offensives de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les refus actifs des politiques fascisantes sont g&#233;n&#233;ralement associ&#233;s &#224; la d&#233;fense de la d&#233;mocratie, pour en revenir donc &#224; ce signifiant ambivalent, qui restera sans doute un enjeu essentiel des mobilisations populaires &#224; venir. Au cours des derni&#232;res d&#233;cennies, la &#171; v&#233;ritable &#187; d&#233;mocratie a sembl&#233; constituer le seul r&#233;f&#233;rent consensuel de ces mobilisations, et on a cru faire preuve de maturit&#233; en s'en tenant aux valeurs qu'il &#233;tait cens&#233; indiquer. Mais le d&#233;mocratisme va bient&#244;t &#234;tre expos&#233; &#224; ses propres contradictions : faudra-t-il continuer &#224; ob&#233;ir aux pouvoirs &#233;lus, ou bien refuser ces derniers, ce qui voudra dire abandonner le f&#233;tichisme de la d&#233;mocratie &#233;lectorale ? L'espace qui va s'ouvrir &#224; travers les divers types de refus que je viens d'&#233;voquer sera aussi celui de la mise &#224; l'&#233;preuve de la suppos&#233;e h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; entre fascisme et d&#233;mocratie lib&#233;rale ou parlementaire. Que cette mise en question donne lieu &#224; la mise au jour d'un concept clarifi&#233; de d&#233;mocratie ou bien &#224; un horizon au-del&#224; de la d&#233;mocratie : nous verrons bien, une fois sorti.es de la r&#233;gression g&#233;n&#233;ralis&#233;e dans laquelle nous sommes plong&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; du travail, les schizes g&#233;n&#233;r&#233;es ou approfondies dans l'&#232;re n&#233;olib&#233;rale par les tensions entre imp&#233;ratifs de rentabilit&#233; et d&#233;sir d'un &#171; travail bien fait &#187; (que l'on soit enseignant, soignant ou m&#233;tallurgiste) n'ont cess&#233; de s'approfondir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On peut se r&#233;f&#233;rer notamment au classique de Pascale Molinier, Les Enjeux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour ce qui concerne les temps &#224; venir, la presse relaie surtout les contradictions li&#233;es du d&#233;veloppement de l'IA : on constate une augmentation &#171; paradoxale &#187; de la charge de travail, l&#224; o&#249; le r&#233;cit officiel ne cesse de promettre une minimisation de cette charge. Mais dans le cas o&#249; celle-ci arriverait vraiment, les nouvelles ne seraient pas forc&#233;ment meilleures : les ma&#238;tres de la Silicon Valley, confort&#233;s dans l'id&#233;e que c'est d&#233;sormais le capital et non plus le travail qui va, comme ils disent, &#171; cr&#233;er la valeur &#187;, pr&#233;parent un revenu universel per&#231;u comme n&#233;cessaire pour &#233;viter une explosion sociale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On peut lire la s&#233;rie d'articles : &#171; Les gourous de la tech multiplient les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui inqui&#232;te tant les ultra-riches, ce n'est pas seulement que trop de gens risquent d'&#234;tre sans emploi ; c'est qu'il pourrait rapidement devenir aussi difficile de mobiliser pour le travail que de mobiliser pour la guerre. Et ce qu'il y a de plus dangereux dans cette double difficult&#233;, c'est qu'elle pourrait r&#233;v&#233;ler le lien ind&#233;passable entre guerre et travail dans le monde du capital &#8211; non pas la r&#233;v&#233;ler au sens o&#249; il ne serait pas connu et pourrait &#234;tre d&#233;couvert, mais le r&#233;v&#233;ler comme un &#233;tat de fait dont il ne serait plus possible de faire abstraction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; de la colonisation du v&#233;cu, et pour s'en tenir l&#224; aussi seulement &#224; l'anticipation des effets des technologies r&#233;centes, on peut dire qu'avec l'IA nos ennemis semblent &#234;tre sur le point d'accomplir leur projet de fabriquer une humanit&#233; toujours plus homog&#232;ne &#224; ses dispositifs &#8211; une humanit&#233; cognitive et num&#233;risable. Mais ils vont se heurter aux limites qui sont intrins&#232;ques &#224; ce projet. Le rejet de l'IA a des raisons multiples, mais ultimement il aura pour enjeu la subjectivit&#233; m&#234;me de l'&#234;tre vivant-parlant. Il ne s'agit pas tant de montrer que celle-ci restera irr&#233;ductible &#224; la machine, mais de d&#233;fendre activement son insoumission devant toute r&#233;duction cognitiviste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ivan Bouchardeau, &#201;tats d'esprit. Cybern&#233;tique et techniques de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On peut esp&#233;rer que cette reconnaissance sera la porte d'entr&#233;e d'une mise en question plus large de tous les dispositifs qui ont donn&#233; consistance &#224; ce projet d'humanit&#233; amoindrie dans sa sensibilit&#233;, abrutie dans son rapport &#224; l'intelligence, et combl&#233;e par la jouissance de la crainte et du d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;flexion particuli&#232;re pourrait alors &#234;tre engag&#233;e du c&#244;t&#233; de la production et de la transmission du savoir, dont on sait depuis Marx qu'elles font pleinement partie des activit&#233;s d&#233;cisives pour la valorisation du capital. Un enjeu tout aussi d&#233;cisif pour les nouveaux pouvoirs est de faire dispara&#238;tre le savoir universitaire, et de le remplacer celui-ci par un savoir int&#233;gralement technique. Face &#224; cette offensive, il n'est plus question de s'en tenir &#224; l'invocation des vieux principes de neutralit&#233; scientifique, ou m&#234;me au confort du savoir critique. Les intellectuels et les universitaires vont devoir prendre acte que le type de savoir qu'ils &#233;laborent ne suffit aucunement par lui-m&#234;me &#224; emp&#234;cher la destruction des conditions m&#234;mes de leur savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; disons de la m&#233;decine, le pouvoir voudrait faire accepter la difficult&#233; croissante &#224; se soigner, alors m&#234;me que l'acc&#232;s aux soins de tous ordres, et m&#234;me l'extension de cet acc&#232;s, semblait jusqu'ici faire partie des droits que pouvait r&#233;clamer d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale une population qui avait appris &#224; voir cet acc&#232;s comme compensation minimale de sa mise au travail. Ce contrat biopolitique, aussi tacite que le fameux contrat social mais au fond tout aussi structurant pour la subjectivit&#233; citoyenne, est en train de se rompre. Les effets de sa rupture pourront &#234;tre absorb&#233;s un temps par la propension de ces subjectivit&#233;s &#224; se dire qu'elles doivent s'en sortir par elles-m&#234;mes, mais l'amplification des pathologies li&#233;es au travail, les pand&#233;mies annonc&#233;es, les effets du changement climatique, devraient rapidement d&#233;montrer que cette propension ne suffira pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; de l'&#233;cologie et du changement climatique justement, on attend de nous que nous prenions acte de l'abandon d'une mobilisation institutionnelle pour contrer activement les effets du d&#233;r&#232;glement climatique, et que nous parvenions &#224; nous accoutumer au d&#233;sastre &#233;cologique comme arri&#232;re-fond in&#233;luctable de l'existence. Mais chaque &#233;t&#233; est un risque nouveau pour les hommes de pouvoir qui doivent faire semblant de ne pas voir ce qui a lieu, mais qui est de plus en plus directement &#233;prouv&#233; par toutes et tous &#8211; je vais revenir sur ce point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes des contradictions &lt;i&gt;subjectives&lt;/i&gt; ne sont pas le reflet ou &#171; l'expression &#187; d'un processus objectif, mais doivent &#234;tre envisag&#233;es selon leur logique propre. Il est vrai que si la guerre s'intensifie, c'est avant tout parce que les gouvernants de l'&#233;conomie-monde doivent faire face &#224; la contraction des ressources indissociable du ravage &#233;cologique. Les limites du capital sont aussi les limites de la nature, comme le dit Jason Moore&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie, L'Asym&#233;trie, 2020.&#034; id=&#034;nh6-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et ces les limites ne peuvent jouer le r&#244;le de toutes celles que le capitalisme a connues jusqu'ici, celui des &#171; fronti&#232;res &#187; qui lui permettaient de relancer sa dynamique. Sur ce fond, ce sont aussi les multiples contradictions internes &#224; la classe des capitalistes qui prolif&#232;rent, et qui exacerbent les &#171; tensions &#187; g&#233;opolitiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la somme de ces tensions et contradictions n'a pas pour effet de susciter de larges manifestations de refus, c'est sans doute parce qu'il est de plus en plus manifeste, pour qui entre en lutte, que celle-ci ne pourra pas s'arr&#234;ter, n'a de sens v&#233;ritable que si elle ne s'arr&#234;te pas. Ce qui emp&#234;che de commencer la lutte, c'est l'&#233;vidence de la perspective qu'elle dessine n&#233;cessairement. Or une telle &#233;vidence ne peut que se heurter &#224; l'exp&#233;rience de la fragilit&#233; qui est plus que jamais en partage, notamment pour une g&#233;n&#233;ration qui a v&#233;cu son enfance ou sa jeunesse dans la perspective apparemment in&#233;luctable de la &#171; fin du monde &#187;. Les contradictions qui ne vont pas manquer de s'exacerber traversent des subjectivit&#233;s d&#233;j&#224; profond&#233;ment fragilis&#233;es &#8211; et de cette fragilisation m&#234;me le d&#233;veloppement se nourrit. Le collectif Balise ouvrante nous dit tr&#232;s justement que le capitalisme contemporain doit se comprendre comme &#171; le mouvement de valorisation de l'entr&#233;e en crise des subjectivit&#233;s elles-m&#234;mes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Balise ouvrante, Conjurations, &#233;ditions La Grange Bateli&#232;re, 2024, p. 240.&#034; id=&#034;nh6-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tout le probl&#232;me serait alors de renverser les effets de leur fragilit&#233;. Disons que ce qui pr&#233;c&#232;de est un premier rep&#233;rage des points sur lesquels pourrait se concentrer cette tentative de renversement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;6. Nous&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233;, on peut donc raisonnablement &#234;tre tent&#233; de d&#233;sesp&#233;rer dans une situation o&#249; les ennemis ont la capacit&#233; d'op&#233;rer &#224; des &#233;chelles, &#224; la fois micro et macropolitiques, qui semblent hors de port&#233;e pour tout ce qui ressemble de pr&#232;s ou de loin &#224; des formations r&#233;volutionnaires. De l'autre, au vu des contradictions que g&#233;n&#232;re la p&#233;riode d'instabilit&#233; dans laquelle nous entrons, indissociable des paris risqu&#233;s que sont contraints de faire les militants de l'&#233;conomie, on peut tout aussi raisonnablement penser qu'une telle situation pr&#233;sente l'opportunit&#233; historique d'un renversement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques d&#233;cennies, Immanuel Wallerstein utilisait l'image, alors en vogue, de l'effet papillon ; au lieu de la renvoyer &#224; une mode pass&#233;e, il pourrait &#234;tre plus judicieux de la convoquer &#224; nouveau. Dans une situation d'instabilit&#233;, un &#233;v&#233;nement d'apparence infime peut avoir des r&#233;percussions consid&#233;rables, et surtout, impr&#233;visibles. A fortiori plusieurs &#233;v&#233;nements a priori disparates, et finalement corr&#233;l&#233;s. Une gr&#232;ve lanc&#233;e par quelques designers ou par quelques sc&#233;naristes de t&#233;l&#233;vision soucieux de ne pas voir leur travail dispara&#238;tre pourrait rapidement d&#233;passer son cadre local. Elle pourrait finir par donner lieu &#224; des revendications transnationales. Imaginons qu'au m&#234;me moment un &#233;ni&#232;me assassinat par la police lors d'un &#171; contr&#244;le d'identit&#233; anodin &#187; ait pour cons&#233;quence des &#233;meutes de grande ampleur, elles aussi susceptibles de d&#233;passer un cadre national. Des personnes bien intentionn&#233;es pourraient alors ajouter quelques &#233;l&#233;ments suppl&#233;mentaires, sabotages informatiques, d&#233;sarmements de lieux promis &#224; quelques &#171; grands travaux &#187;, &lt;i&gt;data centers&lt;/i&gt; ou autres, etc. Imaginons enfin que ces &#233;l&#233;ments viennent &#224; &#234;tre explicitement corr&#233;l&#233;s, que ces corr&#233;lations soient suffisamment organis&#233;es pour pouvoir anticiper et amplifier les effets de leur r&#233;sonance ; mais qu'elles demeurent suffisamment inorganis&#233;es pour rester souples et volatiles, sans &#171; responsables &#187; vraiment assignables. L'instabilit&#233;, alors ne serait pas seulement accrue, elle pourrait &#234;tre agie &#8211; avec un mode d'action qui ne serait pas celui de la guerre, mais celui de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour qu'elle soit agie, il faudrait donc quelque chose comme un sujet de cette action. Quel pourrait en &#234;tre alors &#171; le &#187; sujet ? S'agirait-il de la forme nouvelle prise par le serpent de mer de la classe antagonique ? Sans doute pas si l'on entend par l&#224; la &#171; classe des producteurs &#187; ou des &#171; travailleurs &#187;. Mais peut-&#234;tre que oui si l'on a en t&#234;te que l'ennemi est la classe des capitalistes, et si la classe antagonique d&#233;signe alors l'ensemble des &#234;tres mobilis&#233;s pour servir d'une mani&#232;re ou d'une autre cette classe, mais d&#232;s lors capables aussi de refuser ce service. En l'occurrence, la servir, cela veut dire participer &#224; la guerre dans laquelle elle est une ressource mobilisable, mais aussi une cible. Du moins est-ce ainsi qu'il faut apprendre &#224; d&#233;chiffrer la nouvelle phase de la guerre mondialis&#233;e : il y a une intention de la classe ennemie qui n'est compr&#233;hensible que depuis le point de vue de la classe antagonique. Et ce point de vue nous dit : la guerre est men&#233;e contre &#171; nous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la guerre en Ukraine a commenc&#233; nous &#233;tions quelques-un.es &#224; avoir en t&#234;te le film de Kurosawa, &lt;i&gt;Vivre dans la peur&lt;/i&gt;, r&#233;alis&#233; seulement dix ans apr&#232;s les bombes sur Nagasaki et Hiroshima, et le souvenir de cette &#339;uvre est revenu avec insistance cet &#233;t&#233;. Le film met en sc&#232;ne le personnage de Kiichi Nakajima, interpr&#233;t&#233; par Toshiro Mifune, obnubil&#233; par l'id&#233;e d'une destruction du monde sous les bombes nucl&#233;aires. On se fait un devoir de lui rappeler qu'il ne faut pas avoir peur de mourir, que c'est dans l'ordre des choses, qu'il ne faut pas y penser, qu'il faut seulement accepter le sort de tout le monde. Mais il explique que ce n'est pas le probl&#232;me : &#171; tout le monde meurt ; mais je ne veux pas &#234;tre tu&#233; &#187;. Nous avons au moins un point de parent&#233; avec ce personnage, car nous sommes d&#233;sormais des millions, m&#234;me dans nos contr&#233;es privil&#233;gi&#233;es, &#224; avoir le sentiment tr&#232;s net que nous allons t&#244;t ou tard mourir des &#171; coups de chaleur &#187;, des fi&#232;vres, des fum&#233;es d'incendies &#8211; &#224; l'instar des quelques milliers de morts &#171; suppl&#233;mentaires &#187; comptabilis&#233;es ces derniers mois pour ce seul pays, et de milliards d'&#234;tres qui ont br&#251;l&#233; dans les incendies de for&#234;t, dans les &#233;levages en batterie ou dans les oc&#233;ans ; et sinon, ce sera dans les op&#233;rations militaires, dans les pand&#233;mies, par manque de soins, par overdose de &lt;i&gt;burn out&lt;/i&gt;. Autrement dit nous sommes, tous ces &#234;tres quelconques, en train mourir &#224; cause des choix parfaitement clairs qui ont &#233;t&#233; faits par les hommes de pouvoir pour maintenir le primat du d&#233;veloppement &#224; tout prix et la logique de comp&#233;tition qu'il implique &#8211; autrement dit le d&#233;veloppement &#233;conomico-militaire, ou la civilisation du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le d&#233;r&#232;glement climatique et plus g&#233;n&#233;ralement le ravage &#233;cologique ont ici une place particuli&#232;re, c'est parce qu'ils ne sont pas seulement la raison principale de l'acc&#233;l&#233;ration brutale des op&#233;rations militaires ; ils sont aussi d&#233;sormais l'instrument le plus s&#251;r de gestion des populations. Si rien de vraiment cons&#233;quent n'est fait pour contrer ce ravage, ce n'est pas seulement parce que les gouvernants sont obnubil&#233;s par d'autres priorit&#233;s (&#233;conomico-militaires, n&#233;cessairement) ; ce n'est pas seulement parce qu'il faut complaire aux abrutis qui ne veulent rien comprendre (que repr&#233;sente toujours aussi bien la FNSEA) ; c'est parce qu'il est &lt;i&gt;le moyen non-militaire qui permet d'installer une logique de guerre dans la vie quotidienne des &#234;tres les plus ordinaires, et de l'y inscrire sans perspective de d&#233;passement&lt;/i&gt;. On ne sort pas de ce point de vue de l'injonction n&#233;olib&#233;rale &#224; l'adaptation analys&#233;e par Barbara Stiegler&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Barbara Stiegler, &#171; Il faut s'adapter &#187;, Gallimard, 2019.&#034; id=&#034;nh6-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais elle prend une nouvelle port&#233;e lorsqu'il s'agit d'imposer partout des restrictions qui concernent non seulement la &#171; qualit&#233; de la vie &#187;, mais la possibilit&#233; m&#234;me de sa continuation. L'objectif est de faire que les &#234;tres ordinaires prennent sur eux, dans leurs corps et leurs psych&#233;s, les effets de la contraction des ressources naturelles &#8211; un peu comme ils ont d&#251; prendre en charge dans la p&#233;riode n&#233;olib&#233;rale, bien s&#251;r &#224; leur d&#233;triment, le financement d'une augmentation sans mesure des revenus du capital. Et cela au moment m&#234;me o&#249; ce ne sont absolument pas les possibilit&#233;s &#171; techniques &#187; (de soigner les gens, de laisser se r&#233;g&#233;n&#233;rer les milieux naturels, etc.), qui font d&#233;faut, mais o&#249; elles doivent &#234;tre activement occult&#233;es comme solutions envisageables par les hommes de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chanteuse Ethel Cain a fait quelque peu scandale lorsqu'elle &#233;crivait en mai 2024, &#224; l'occasion de la d&#233;cision, en l'occurrence prise par l'administration Biden, de contribuer &#224; hauteur d'un milliard de dollars &#224; l'effort de guerre isra&#233;lien &#8211; &#171; les milliardaires et les politiciens devraient &#234;tre pendus dans les rues &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle ne faisait pourtant que tirer les cons&#233;quences logiques de tout ce qu'on sait parfaitement, d'un savoir de plus en plus, disons, organique. Nous savons donc que la mort pr&#233;cipit&#233;e qui nous est promise est un assassinat perp&#233;tr&#233; par ceux qui ont entre les mains un pouvoir bien plus d&#233;lirant que ce que peuvent contenir nos bien sages d&#233;lires, et qui choisissent de pr&#233;server la ligne de temps qui leur assure le pouvoir ou du moins une place enviable au sein de l'espace du d&#233;veloppement &#233;conomico-militaire. &#171; Nous &#187; sommes donc avant tout ces &#234;tres qui pourraient refuser cette mort programm&#233;e, la n&#244;tre et celle de nos proches, humains ou non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce savoir, bien s&#251;r, ne suffit pas. Nous sommes dans un monde o&#249; il y a beaucoup de Kiichi Nakajima que l'on n'&#233;coute pas, surtout s'ils ne se contentent pas de montrer le d&#233;sastre en cours, mais ajoutent que ce cours n'est justement pas in&#233;luctable. Car on n'a gu&#232;re le temps de se soucier de la v&#233;rit&#233;, surtout si cette v&#233;rit&#233; ne consiste pas seulement &#224; annoncer la catastrophe, mais bien le retournement possible qui s'indique &#224; travers elle. On a mieux &#224; faire que d'&#233;couter ce qui est trop vrai &#8211; les choses ont peu chang&#233; sur ce point depuis Nietzsche. On n'a jamais encore assez d'&#233;l&#233;ments pour rompre avec ce qui nous &lt;i&gt;occupe&lt;/i&gt;. C'est pourquoi le souci premier des cadres du capital est de g&#233;n&#233;raliser, acc&#233;l&#233;rer, intensifier l'occupation. Et si tel est le cas, c'est parce qu'elle est la forme la plus parfaite du contr&#244;le, surtout lorsque l'imp&#233;ratif d'occupation est int&#233;rioris&#233;. L'occupation n'est pas seulement la forme parfaite de la mobilisation pour le d&#233;veloppement &#233;conomico-militaire ; elle est aussi la forme parfaite du d&#233;ni, parce qu'il n'est m&#234;me pas n&#233;cessaire de d&#233;nier explicitement, il suffit d'avoir quelque chose d'urgent &#224; faire. C'est un d&#233;ni pratique &#8211; comme toute chose dans le monde du capital. Un d&#233;ni qui sait ce qu'il d&#233;nie, et qui se sait comme d&#233;ni. L&#224; comme ailleurs, la vieille conscience, presque sympathique &#224; force d'&#234;tre pi&#233;tin&#233;e, ne sert pas &#224; grand-chose. Les scientifiques qui nous disent que les gouvernants ne &#171; prennent pas encore conscience &#187; des effets du changement climatique ne nous font m&#234;me plus rire. Si l'on s'autorise un minimum de r&#233;flexion, ou simplement d'honn&#234;tet&#233;, on sait bien que le probl&#232;me n'est pas celui de la prise de conscience, ni du c&#244;t&#233; des gouvernants, ni du c&#244;t&#233; des &#234;tres quelconques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;7. La couleur des ailes de papillon&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans une sc&#232;ne du film &lt;i&gt;Les Quatre cavaliers de l'apocalypse&lt;/i&gt; de Minnelli, dont l'action se d&#233;roule pendant la deuxi&#232;me guerre mondiale, un couple de personnages d&#233;ambule dans les jardins de Versailles. La femme parle des feuilles des arbres d'automne, qui meurent, mais reviennent toujours, et elle ajoute : &#171; Imagine quel d&#233;sastre cela repr&#233;senterait si un jour elles ne revenaient plus. Cela rendrait tout le reste compl&#232;tement anodin &#187;. D'une certaine mani&#232;re, les pouvoirs mondiaux sont confront&#233;s &#224; ce probl&#232;me : ce qui n'&#233;tait pas contingent, mais suivait le fil de cette n&#233;cessit&#233; qu'on disait naturelle, l'est d&#233;sormais devenu. La classe des capitalistes n'a d&#232;s lors plus seulement pour vocation de faire passer pour &#171; naturel &#187; et donc n&#233;cessaire ce qui est radicalement contingent, &#224; savoir sa domination ; elle a d&#233;sormais en charge de se confronter au fait que le naturel est lui-m&#234;me devenu contingent. Son but est de contr&#244;ler le futur au moment o&#249; la n&#233;cessit&#233; naturelle fait elle-m&#234;me d&#233;faut. Il est de faire que le seul futur possible soit le futur du capital&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les analyses qui vont dans ce sens sont nombreuses aujourd'hui, mais je (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait dire que le capital cherche &#224; rendre le futur n&#233;cessaire au moment o&#249; le monde n'a jamais (de m&#233;moire humaine) &#233;t&#233; aussi parfaitement impr&#233;visible. Il veut imposer sa n&#233;cessit&#233; pour &#233;viter que cette impr&#233;visibilit&#233; du monde entre en conjonction avec l'impr&#233;visibilit&#233; dont est capable la subjectivit&#233; qui n'a pas renonc&#233; &#224; sa capacit&#233; de projeter un futur diff&#233;rent de celui qui semble prescrit. En un sens tout ceci est vrai, mais c'est insuffisant. Il ne suffit pas de rejeter une fausse n&#233;cessit&#233; et de revendiquer les droits ontologiques de la contingence. Car la classe des capitalistes elle-m&#234;me a fait le pari de l'impr&#233;visibilit&#233;. Le monde dans lequel nous entrons est affect&#233; d'une constitutive impr&#233;visibilit&#233; climatique, militaire et technologique, mais c'est pr&#233;cis&#233;ment cette impr&#233;visibilit&#233; qui est utilis&#233;e pour le rendre gouvernable. D'abord parce qu'elle g&#233;n&#232;re la peur et donc le besoin de s&#233;curit&#233; ; mais aussi parce qu'elle r&#233;serve &#224; quelques-uns seulement le pouvoir d'avoir un coup d'avance sur les autres. C'est pourquoi sans doute les hommes de pouvoir semblent ne plus avoir peur de nous. Toute la question est donc de savoir s'ils ont raison &#8211; s'il ne reste pas un type d'impr&#233;visibilit&#233; qui ne peut aucunement les servir, et qu'ils ne peuvent aucunement conjurer, comme cette instabilit&#233; politique agie &#233;voqu&#233;e plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question se pose donc pr&#233;cis&#233;ment au moment o&#249; ce qui devrait rendre &#171; tout le reste compl&#232;tement anodin &#187; arrive, et devrait en toute logique &#234;tre per&#231;u comme tel. Mais, on l'a vu, ce n'est pas ce qui se passe, et les Kiichi Nakajima qui expliquent la logique du monde et son implication mortif&#232;re ne suffisent pas &#224; rendre cette perception effective. Ou plut&#244;t, si l'on entend par &#171; percevoir &#187; le fait de se tenir inform&#233;, d'&#234;tre en ce sens simplement conscient de cet &#233;tat de fait, alors oui, tout le monde est au courant. Mais si l'on entend par percevoir une disposition qui va au-del&#224; de cette conscience et du d&#233;ni pratique qui l'accompagne comme son ombre, une disposition qui met en r&#233;sonance les &#233;l&#233;ments de la pens&#233;e, de l'&#233;motion et de l'action, alors la perception ajust&#233;e de l'&#233;v&#233;nement dont nous sommes contemporains fait d&#233;faut (soit par d&#233;ni pratique, soit par d&#233;bordement de la subjectivit&#233; &#8211; ce qu'on appelle &#171; &#233;co-anxi&#233;t&#233; &#187;). Cette mise en r&#233;sonance, on peut l'appeler &#171; exp&#233;rience &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte &#233;crit peu de temps avant sa mort, Walter Benjamin revient sur un motif qu'il n'aura cess&#233; de remettre au travail durant les derni&#232;res ann&#233;es de sa vie, &#224; savoir celui de la rar&#233;faction de l'exp&#233;rience. Celle-ci ne se confond pas avec le fait de vivre quelque chose, mais avec la possibilit&#233; de transmettre ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu ; et cette transmission elle-m&#234;me suppose que l'&#233;v&#233;nement ext&#233;rieur ait pu &#234;tre assimil&#233;. Autrement dit, elle suppose que cet &#233;v&#233;nement et son v&#233;cu &#171; int&#233;rieur &#187; ne soient pas demeur&#233;s dans un rapport d'ext&#233;riorit&#233;. Or c'est dans un tel rapport d'ext&#233;riorit&#233; que nous maintient l'accumulation d'informations au sujet de la situation dans laquelle nous sommes, un rapport qui nous emp&#234;che donc de faire l'exp&#233;rience de ce qui nous arrive : &#171; Les &#233;v&#233;nements de notre vie int&#233;rieure ne poss&#232;dent point par nature [un] caract&#232;re in&#233;luctablement priv&#233;. Ils ne l'acqui&#232;rent que dans la mesure o&#249; les chances diminuent de voir les &#233;v&#233;nements ext&#233;rieurs s'assimiler &#224; notre exp&#233;rience. Le journal repr&#233;sente un des nombreux indices d'un tel amoindrissement. Si la presse avait eu pour dessein de permettre au lecteur d'incorporer &#224; sa propre exp&#233;rience les informations qu'elle lui fournit, elle serait loin du compte. Mais c'est tout le contraire qu'elle veut, et qu'elle obtient. Son propos est de pr&#233;senter les &#233;v&#233;nements de telle sorte qu'ils ne puissent p&#233;n&#233;trer dans le domaine o&#249; ils concerneraient l'exp&#233;rience du lecteur. Les principes de l'information journalistique (nouveaut&#233;, bri&#232;vet&#233;, cart&#233; et surtout absence de toute corr&#233;lation entre les nouvelles prises une &#224; une) contribuent &#224; cet effet, exactement comme la mise en page et le jargon journalistique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Walter Benjamin, &#171; Sur quelques th&#232;mes baudelairiens &#187;, dans Charles (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Que l'exp&#233;rience se rar&#233;fie, cela signifie qu'il n'y aura bient&#244;t plus que du v&#233;cu intransmissible d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre des informations sur ce qui se passe, qui ne semblent jamais concerner directement ce v&#233;cu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me, donc, n'est pas celui de la conscience, mais celui de l'exp&#233;rience. Quelque chose semble s'&#233;teindre dans la relation m&#234;me entre notre &#234;tre et le milieu au sein duquel il existe, au moment o&#249; ce milieu est caract&#233;ris&#233; par un transfert des modalit&#233;s : la nature devient contingente, et c'est alors la contingence des d&#233;cisions politique qui doit plus que jamais s'imposer comme une n&#233;cessit&#233;. On sait le destin mortel qui nous est promis &#224; travers cela : la guerre, la maladie, la conqu&#234;te ; le ravage &#233;cologique, le d&#233;r&#232;glement climatique acc&#233;l&#233;r&#233;, le cynisme des riches. Mais on le sait comme on sait qu'on va mourir, c'est-&#224;-dire sans y croire vraiment, ou plus exactement sans parvenir &#224; en faire une v&#233;rit&#233; qui engage notre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cela est en train de changer, c'est d'abord dans la mesure o&#249; la dimension de l'&#233;preuve, au c&#339;ur m&#234;me du concept d'exp&#233;rience&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Lacoue-Labarthe, La Po&#233;sie comme exp&#233;rience, Christian Bourgois, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, a aujourd'hui la forme de l'intrusion par laquelle l'&#233;v&#233;nement ne peut plus rester ext&#233;rieur au v&#233;cu &#8211; disons qu'elle favorise ainsi la r&#233;sonance entre les &#233;l&#233;ments de la pens&#233;e, de l'&#233;motion et de l'action. Cette &#233;preuve, &#224; des degr&#233;s certes divers, est d&#233;sormais ce qui est le plus commun&#233;ment en partage. Elle s'est impos&#233;e par exemple &#224; celles et ceux qui ont vu mourir trop d'&#234;tres en un &#233;t&#233; &#8211; et qui ne l'oublieront pas. L'&#233;t&#233;, devenu la saison difficile, celle qu'il s'agira de passer comme jadis on esp&#233;rait passer l'hiver &#8211; mais il sera aussi de plus en plus compliqu&#233; de passer l'hiver. La douceur de vivre s'&#233;loigne en m&#234;me temps que la s&#251;ret&#233; des conditions de la vie, comme on en fait l'&#233;preuve m&#234;me en nos pays prot&#233;g&#233;s, et comme en font plus brutalement l'&#233;preuve les personnes qui c&#244;toient les glaciers, ou celles qui sont expos&#233;es aux cyclones du Pacifique &#8211; en ces lieux o&#249; pourrait peut-&#234;tre mieux qu'ailleurs s'exp&#233;rimenter l'horizon de cette communaut&#233; avec la nature &#171; qu'aucune transcendance ne vient troubler &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;W. G. Sebald, S&#233;jours &#224; la campagne, Actes Sud, 2005, p. 111, au sujet des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'&#233;preuve en elle-m&#234;me ne suffit pas, elle ne fait que permettre le for&#231;age qui conduit &#224; une mise &#224; l'arr&#234;t provisoire de l'occupation. Pour que cette mise &#224; l'arr&#234;t tienne autrement que sur le registre de l'urgence &#224; g&#233;rer, pour qu'elle dure dans le temps, et surtout pour qu'elle soit investie d'un contenu positif, il faut autre chose &#8211; disons une nouvelle ferveur politique, une disposition qui verrait dans le d&#233;roulement actuel des choses l'occasion d'une red&#233;finition int&#233;grale de ce que peut &#234;tre la vie en commun sur la Terre, et qui ferait de cette occasion la chose la plus importante pour tous et pour chacun.e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article r&#233;cent sur l'horreur v&#233;cue par les Gazaouis, une autrice par ailleurs fort estimable ironise sur la mani&#232;re dont les occidentaux se pr&#233;occupent du d&#233;r&#232;glement climatique, en parlant des effets de ce dernier sur la couleur des ailes de papillon. Il n'est pas s&#251;r que cette ironie puisse d&#233;sormais servir autre chose que la strat&#233;gie de nos ennemis, qui n'existent que parce qu'ils savent entretenir en nous la plus grande distance entre ce que nous sommes et ce qui nous arrive. En ce sens, il se pourrait que la couleur des ailes de papillon soit l'image la plus ajust&#233;e de ce qu'il y a de plus important &#8211; qu'elle soit l'image m&#234;me de &#171; l'importance de l'importance &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stanley Cavell, &#192; la recherche du bonheur, Vrin, 2017, p. 195-229.&#034; id=&#034;nh6-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La couleur de ce qui semble ne pas compter, ne pas vraiment concerner les humains et leurs int&#233;r&#234;ts, ou m&#234;me de ce qui n'est tout simplement pas vu, si ce n'est de quelques sp&#233;cialistes. L'image de ce qui est excessivement fragile, et que m&#234;me les meilleures intentions peuvent d&#233;truire, l'image de ce qui est t&#233;nu au point de ne pas pouvoir &#234;tre prot&#233;g&#233;. Mais, on l'a vu plus haut, les papillons, ce sont aussi ces petits &#234;tres &#224; qui il arrive parfois de provoquer de terribles ouragans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Bernard Aspe&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(&lt;a href=&#034;https://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/MARCOS/4902&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/MARCOS/4902&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Eric Hobsbawm, &lt;i&gt;The Age of extremes&lt;/i&gt;, Abacus, 1995, p. 22 et 29.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point la synth&#232;se propos&#233;e par le groupe Grothendieck dans le texte &#171; Bienvenue dans la technoguerre &#187;, &lt;i&gt;lundi matin&lt;/i&gt; n&#176; 517.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mario Tronti, &lt;i&gt;La Politique au cr&#233;puscule&lt;/i&gt;, L'&#201;clat, p. 86, je souligne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Qiao Liang et Wang Xiangsui, &lt;i&gt;La guerre hors limites&lt;/i&gt;, Rivages, 2003, p. 89. Notons que les auteurs soulignaient aussi l'importance de l'informatique dans ces nouvelles guerres, en tant qu'elle n'est pas simplement une technique qui s'ajoute aux autres, mais bien un lien amplifiant entre celles qui existent d&#233;j&#224; (p. 36).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Recomposition strat&#233;gique majeure au Proche-Orient &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, septembre 2026, p. 4-5.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;borah Brosteaux, &lt;i&gt;Les D&#233;sirs guerriers de la modernit&#233;&lt;/i&gt;, Seuil, 2025, p. 25 sq.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 30 avril 2026, &lt;a href=&#034;https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/30/avec-orion-dans-les-plaines-de-champagne-l-armee-francaise-acheve-un-exercice-d-une-ampleur-jamais-vue-depuis-la-guerre-froide_6684580_3210.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/30/avec-orion-dans-les-plaines-de-champagne-l-armee-francaise-acheve-un-exercice-d-une-ampleur-jamais-vue-depuis-la-guerre-froide_6684580_3210.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/28/la-vitesse-matrice-nouvelle-puissance/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/28/la-vitesse-matrice-nouvelle-puissance/&lt;/a&gt;. Ce texte m&#233;riterait un commentaire ligne &#224; ligne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Entretien avec &lt;a href=&#034;https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/19/isabelle-sommier-sociologue-les-violences-politiques-connaissent-une-augmentation-significative-avec-un-doublement-des-agressions-depuis-dix-ans_6667345_3232.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Isabelle Sommier&lt;/a&gt; : &lt;a href=&#034;https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/19/isabelle-sommier-sociologue-les-violences-politiques-connaissent-une-augmentation-significative-avec-un-doublement-des-agressions-depuis-dix-ans_6667345_3232.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/19/isabelle-sommier-sociologue-les-violences-politiques-connaissent-une-augmentation-significative-avec-un-doublement-des-agressions-depuis-dix-ans_6667345_3232.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://legrandcontinent.eu/fr/2026/07/01/effet-domino-en-amerique-latine-7-presidents-proches-ou-alignes-sur-trump-ont-ete-elus-depuis-2025/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://legrandcontinent.eu/fr/2026/07/01/effet-domino-en-amerique-latine-7-presidents-proches-ou-alignes-sur-trump-ont-ete-elus-depuis-2025/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Johann Chapoutot, &lt;i&gt;Fascisme, nazisme et r&#233;gimes autoritaires en Europe&lt;/i&gt;, Puf, 2013. Son livre &lt;i&gt;La Loi du sang&lt;/i&gt; (Gallimard, 2014) montre que le nazisme ne sort pas ex nihilo de l'histoire, mais qu'il a des racines profondes dans la modernit&#233; europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Foucault, &lt;i&gt;Naissance de la biopolitique&lt;/i&gt;, Seuil-Gallimard, 2004, p. 68-69 ; &lt;i&gt;S&#233;curit&#233;, territoire, population&lt;/i&gt;, Seuil-Gallimard, 2004, p. 110-112.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gr&#233;goire Chamayou, &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; ingouvernable&lt;/i&gt;, La Fabrique, 2018, p. 203 sq.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;La M&#233;sentente&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; De la guerre en Am&#233;rique &#187;, entretien avec Catherine Hass sur le site Lundimatin, 1 juin 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Texte cit&#233; par John Holloway dans &lt;i&gt;Penser l'espoir en des temps d&#233;sesp&#233;r&#233;s&lt;/i&gt;, &#233;ditions Libertalia, 2025, p. 414.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On peut se r&#233;f&#233;rer notamment au classique de Pascale Molinier, &lt;i&gt;Les Enjeux psychiques du travail&lt;/i&gt;, Payot, 2008. Et plus r&#233;cemment &#224; Yves Clot, &lt;i&gt;&#201;thique et travail collectif&lt;/i&gt;, &#201;r&#232;s, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On peut lire la s&#233;rie d'articles : &#171; Les gourous de la tech multiplient les propositions de New Deal pour affronter les cons&#233;quences destructrices de l'IA &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 10 mai 2026. &#171; Avec l'IA g&#233;n&#233;rative, l'homme a forg&#233; une cr&#233;ature qui le singe dans ce qui constitue son essence m&#234;me : la capacit&#233; &#224; penser, &#224; cr&#233;er, &#224; d&#233;cider &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 14 mai 2026. Et &#171; Le revenu universel, une id&#233;e utopique et lib&#233;rale qui revient en force dans la Silicon Valley &#187;, Le Monde, 7 juin 2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ivan Bouchardeau, &lt;i&gt;&#201;tats d'esprit. Cybern&#233;tique et techniques de gouvernement&lt;/i&gt;, Champ Vallon, 2026. Fr&#233;d&#233;ric Neyrat, &lt;i&gt;Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme&lt;/i&gt;, MF, 2025. Pour une conception f&#233;conde du machinique on pourra notamment penser aux &#171; machines d&#233;sirantes &#187; de Deleuze-Guattari dans &lt;i&gt;L'Anti-&#338;dipe&lt;/i&gt; (Minuit, 1972).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jason W. Moore, &lt;i&gt;Le capitalisme dans la toile de la vie&lt;/i&gt;, L'Asym&#233;trie, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Balise ouvrante, &lt;i&gt;Conjurations&lt;/i&gt;, &#233;ditions La Grange Bateli&#232;re, 2024, p. 240.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Barbara Stiegler, &lt;i&gt;&#171; Il faut s'adapter &#187;&lt;/i&gt;, Gallimard, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://eu.tallahassee.com/story/news/2024/05/16/ethel-cain-florida-tallahassee-joe-biden-israel/73712172007/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://eu.tallahassee.com/story/news/2024/05/16/ethel-cain-florida-tallahassee-joe-biden-israel/73712172007/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les analyses qui vont dans ce sens sont nombreuses aujourd'hui, mais je renvoie avant tout ici aux travaux de Benjamin Gizard (&lt;i&gt;Les Guerres du temps&lt;/i&gt;, &#224; para&#238;tre d&#233;but 2027) et de Fr&#233;d&#233;ric Neyrat (&lt;i&gt;Contre-futur&lt;/i&gt;, &lt;a href=&#034;https://aoc.media/opinion/2026/01/07/contre-futur/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://aoc.media/opinion/2026/01/07/contre-futur/&lt;/a&gt;). Je les remercie au passage pour les discussions qui ont aliment&#233; l'&#233;criture de ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Walter Benjamin, &#171; Sur quelques th&#232;mes baudelairiens &#187;, dans &lt;i&gt;Charles Baudelaire&lt;/i&gt;, Payot, 1979, p. 153-154.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Lacoue-Labarthe, &lt;i&gt;La Po&#233;sie comme exp&#233;rience&lt;/i&gt;, Christian Bourgois, 1997, p. 30-31.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;W. G. Sebald, &lt;i&gt;S&#233;jours &#224; la campagn&lt;/i&gt;e, Actes Sud, 2005, p. 111, au sujet des &#233;crits de Gottfried Keller.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stanley Cavell&lt;i&gt;, &#192; la recherche du bonheur&lt;/i&gt;, Vrin, 2017, p. 195-229.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>


<item xml:lang="fr">
		<title>Moins 1 &#8211; Belge !</title>
		<link>https://lundi.am/Moins-1-Belge</link>
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		<dc:date>2026-09-07T10:04:32Z</dc:date>
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		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>4</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Raoul Vaneigem In Memoriam&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/histoire" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot30" rel="tag"&gt;4&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH113/img_2218-6febf.jpg?1788775479' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Lorsque adolescents nous avons d&#233;couvert, presque par hasard, le &lt;i&gt;Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations&lt;/i&gt;, la conflagration fut imm&#233;diate. C'&#233;tait comme si chaque ligne venait consacrer, &#233;tayer et approfondir tout ce que nous pouvions &#233;prouver intens&#233;ment mais confus&#233;ment. Mais ce livre &#233;tait aussi une sorte de clef qui permettait d'appr&#233;hender l'histoire par une porte d&#233;rob&#233;e, de d&#233;couvrir que le pr&#233;sent, aussi p&#233;nible et stupide soit il, &#233;tait souterrainement min&#233; de possibles, d'&#233;checs et de d&#233;passements. Bref, le &lt;i&gt;trait&#233;&lt;/i&gt; fait partie de ces tr&#232;s rares livres qui ont produit un effet d&#233;cisif sur plusieurs g&#233;n&#233;rations. Lorsque nous avons appris la mort de Raoul Vaneigem le 28 juillet dernier, nous nous sommes imm&#233;diatement dit qu'il fallait lui rendre hommage dans lundimatin. Et puis l'&#233;t&#233; caniculaire a fait son oeuvre... Finalement, l'un de ses amis nous a &#233;crit pour nous proposer de publier cet hommage bien plus vibrant que celui que nous aurions pu &#233;crire nous-m&#234;me. Nous l'en remercions.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans mon lyc&#233;e jadis, d'aucuns se passaient le petit livre rouge de Mao, plastifi&#233; pour affronter les bains-douches ou les s&#233;v&#232;res conditions m&#233;t&#233;o d'Armorique, ceux-l&#224; psalmodiaient. D'autres se filaient, fatigu&#233;es et humides, les repros de repros de s&#233;minaires du Grand Jacques ! Chacun sa clandestinit&#233;. Certains s'enchantaient de L&#233;on Tr. Pour ma part, nous lisions avec passion Raoul et obtenions notre bac, quand m&#234;me, option Vaneigem !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une vie d'adulte s'&#233;claire des d&#233;couvertes adolescentes. C'est un lieu commun, sauf que Vaneigem resta mon clandestin, mon secret, discret talisman sur un rayon de biblioth&#232;que entre Grenier et Guilloux, mes &#233;claireurs en ma ville de baie, et Rimbaud le doigt sur le d&#233;tonateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, mon &lt;i&gt;Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations&lt;/i&gt; a son frontispice ivoire nrf bien flapi, vous vous en doutez. Couvertures d&#233;chir&#233;es et livres d&#233;fra&#238;chis t&#233;moignent d'un &#226;ge certain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vaneigem vient de mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;n'est jamais devenu un br&#233;viaire car l'&#233;poque br&#251;lait les idoles, Mao et les autres ! M&#234;me, on savait entre nous, tout en lui faisant des autels dans nos chambres d'&#233;tudiants que l'admirable Sartre se trompait et que Sollers nous trompait !&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d'un monde o&#249; la garantie de ne pas mourir de faim s'&#233;change contre le risque de mourir d'ennui.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Vaneigem &#233;tait notre Zarathoustra ! Plus potache, entre Dada et Situ !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vaneigem nous semblait &#234;tre un Debord qui ne se prenait pas au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc Raoul Vaneigem.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa voix de belge, son ton de Belge, ses formules universelles. Anticipatrices et pr&#233;cises !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'histoire sur le point de se renverser passe par le point de renversement de l'histoire individuelle&lt;/i&gt; (in &lt;i&gt;le Livre des plaisirs&lt;/i&gt;- 1979).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour au &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le donnant-donnant est la redondance favorite du capitalisme et de ses prolongements antagonistes. L'U.R.S.S. &#171; offre &#187; ses h&#244;pitaux et ses techniciens, comme les U.S.A. &#171; offrent &#187; leurs investissements et leurs bons offices, comme les p&#226;tes Moles &#171; offrent &#187; leurs cadeaux-surprise&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On avoue ne pas conna&#238;tre les p&#226;tes Moles, c'est le seul mot compliqu&#233; d'un livre bu comme du petit lait, et pris au s&#233;rieux tout en rigolant bien !&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le pourrissement des rapports humains par l'&#233;change et la contrepartie est &#233;videmment li&#233; &#224; l'existence de la bourgeoisie. Que l'&#233;change persiste dans une partie du monde o&#249; la soci&#233;t&#233; sans classe serait, dit-on, r&#233;alis&#233;e, atteste du moins que l'ombre de la bourgeoisie continue de r&#233;gner au pied du drapeau rouge.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les termes vieillots disent de notre jeunesse que nous avons vieilli !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Vaneigem est mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La bourgeoisie n'a connu d'autre plaisir que celui de les d&#233;grader tous. Il ne lui a pas suffi d'emprisonner la libert&#233;, d'aimer dans l'appropriation sordide d'un contrat de mariage, et de la sortir &#224; heure fixe pour les besoins de l'adult&#232;re&lt;/i&gt;&#8230; L&#233;o Ferr&#233; chantait, les anars pouvaient parler librement, contredire la soci&#233;t&#233; du spectacle, d&#233;noncer le consum&#233;risme des corps et des loisirs. Tout cela annon&#231;ait, sous forme d'essai litt&#233;raire, ce qui nous arrive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est dedans, Raoul !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le feu ! Le monde entier se retrouve r&#233;duit &#224; une immense d&#233;charge, on dit d&#233;chetterie, o&#249; tout, au bout des comptes, se termine dans les fours des incin&#233;rateurs. Tout crame et Raoul Vaneigem est mort.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;c&#339;urement qui na&#238;t d'un monde d&#233;poss&#233;d&#233; de son authenticit&#233; ranime le d&#233;sir insatiable des contacts humains. Quel heureux hasard que l'amour !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On imagine Raoul assez adapt&#233; dans les cabanes dans les arbres de Notre-Dame-des-Landes ! Raoul en livre de chevet dans toutes les arri&#232;re-boutiques de la culture, les collectifs furtifs, les compagnies plus durables, les ZAD ou tous les lieux non institu&#233;s, &#224; leurs pr&#233;mices et juste au moment o&#249;, disparition ! Retour au plaisir ! Au &lt;i&gt;Livre des plaisirs&lt;/i&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Eviter que le vieil ordre des choses ne s'effondre sur la t&#234;te de ses d&#233;molisseurs. L'avalanche du consommable risque de nous entra&#238;ner vers la chute finale, si nul ne veille &#224; m&#233;nager des abris collectifs contre le conditionnement, le spectacle, l'organisation hi&#233;rarchique ; des abris d'o&#249; partiront les futures offensives.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;avait cinq ans lorsque je l'ai achet&#233; en 1972. &#201;dit&#233; en 1966. Il pr&#233;pare les &#233;v&#233;nements qu'on sait et d'o&#249; na&#238;tra une forme de soci&#233;t&#233; &#233;chevel&#233;e, libertaire, et dont on sait les suites : un minuscule encart dit que Vaneigem est mort dans le Lib&#233; du 31 juillet 2026 page 17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michel Braudeau &#233;crivait son Feuilleton du monde des Livres du vendredi 19 janvier 1990 pour la parution &lt;i&gt;d'Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunit&#233; de s'en d&#233;faire.&lt;/i&gt;{}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citons Braudeau parlant de Vaneigem : Ce licenci&#233; de philologie romane, professeur de lettres, n&#233; dans le Hainaut en 1934, avait int&#233;gr&#233; en 1960 l'Internationale Situationniste fond&#233;e trois ans plus t&#244;t par Guy Debord, un des tr&#232;s rares mouvements &#8211; et les moins nombreux, une poign&#233;e d'amis exigeants, gu&#232;re agit&#233;s sur le recrutement, au rebours des sectes &#8211; &#224; avoir formul&#233; une &#233;bauche de pens&#233;e sur la vie quotidienne en Occident, depuis Freud et Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raoul Vaneigem est mort. Sa critique &#233;tait telle que jusqu'au bout ou presque il se passa des gens qui savent car ils poussait le non-savoir plus haut et plus loin. Braudeau encore, devenant plus dubitatif en fin de Feuilleton : Il y a maints aspects o&#249; la critique tourne un peu court. Son argumentation contre la m&#233;decine (&lt;i&gt;elle n'est que le produit de la maladie, sans garant) ou la psychanalyse (&#171; association d'aide aux mutil&#233;s affectifs, elle facilite leur r&#233;insertion dans une soci&#233;t&#233; qui les mutile &#187;&lt;/i&gt;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Disons au passage que Vaneigem est mort sans recourir aux soins. Belle coh&#233;rence existentielle ! Pas de chimie mais de l'amiti&#233; ! Pas de mol&#233;cules sauf celles de l'amour !&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La sexualit&#233; r&#233;duite &#224; l'orgasme porte en soi l'impuissance &#224; jouir comme la marque ind&#233;l&#233;bile de la castration &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ah que Raoul Vaneigem passe direct aux paradis des livres &#224; relire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;strong&gt;Gilles Cervera&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Azor</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>2</dc:subject>
		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Entretien avec le r&#233;alisateur Andreas Fontana&lt;br class='autobr' /&gt;
[Visionnage conseill&#233; avant lecture]&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/litterature" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot28" rel="tag"&gt;2&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/img_9113-41eb0.jpg?1788775479' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Il y a exactement cinq ans, sortait un film qui nous a imm&#233;diatement s&#233;duits. S&#233;duits, parce qu'il nous renvoyait l'image d'un pouvoir d&#233;testable. S&#233;duits par son habilet&#233; spartiate, autant que par la minutie apport&#233;e sur le fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une constance dans les d&#233;tails, un raffinement &#171; psychorigide &#187;, qui accomplit toutefois l'exploit de se soustraire aux maniaqueries.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Calme.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;l&#233;gance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pudeur et biens&#233;ance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre talonne de si pr&#232;s son sujet qu'elle en adopterait la marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une logique implacable, une mont&#233;e en tension gla&#231;ante, un d&#233;nouement sordide, historique et document&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Claustrophobie des grands espaces,&lt;br class='autobr' /&gt;
Le verbiage de la haute en grand,&lt;br class='autobr' /&gt;
Entre le cuir cir&#233; des bottes et la soie blanche d'un tailleur cr&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une gradation dans la b&#234;tise, et donc toujours dans l'infamie. &lt;br class='autobr' /&gt;
La b&#234;te immonde est innocente : elle s'est peign&#233;e en souriant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cinq ans, exactement, et nous soufflons sur les bougies.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;[Pour lire le &lt;i&gt;Visionnage conseill&#233; avant lecture&lt;/i&gt; pr&#233;c&#233;dent, c'est par ici : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Cassandre&#034;&gt;Cassandre, entretien avec la r&#233;alisatrice H&#233;l&#232;ne Merlin&lt;/a&gt; ]&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23063 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/img_9150.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH575/img_9150-51b8a.jpg?1788775480' width='500' height='575' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'inspiration d'&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; semble avoir trouv&#233; son origine dans un carnet de notes de ton grand-p&#232;re, banquier suisse parti pour un s&#233;jour en Argentine, ou plus pr&#233;cis&#233;ment, dans l'absence de tout commentaire y concernant la dictature. Ton film s'ouvre aussi sur l'absence d'un personnage, sur sa disparition et sur le manque qu'elle provoque. Et enfin, il aborde une histoire d'une violence extr&#234;me dans une absence totale de violence &#224; l'&#233;cran. On dit souvent que le myst&#232;re surgit de l'absence, de l'absence de r&#233;ponse, de r&#233;solution, de clart&#233;. N&#233;anmoins, l'absence est si fondamentale &#224; toutes les &#233;tapes de ton film qu'elle m'a conduit &#224; m'interroger sur le rapport singulier que tu sembles entretenir avec elle. L'absence structure-t-elle, au fond, ton rapport au cin&#233;ma, ta mani&#232;re de te confronter aux faits et, plus g&#233;n&#233;ralement, au r&#233;el ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci pour la question. Oui&#8230; je pense effectivement qu'on peut dire &#231;a. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je dirais que ce qui m'int&#233;resse, c'est autant ce qu'on montre, que ce qu'on ne montre pas. Et en fait, c'est vrai pour tous les films que je regarde et pour ceux que j'essaie de faire. Il y a pas mal de choses qui existent, surtout quand on ne les montre pas. &#199;a vaut pour l'image comme pour le son. Beaucoup de choses existent hors-champ, par les non-dits, &#233;galement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que parler du non-dit ne r&#233;pond pas compl&#232;tement &#224; la question de l'absence. Mais je vais commencer par-l&#224;, parce que m&#234;me si ce n'est pas exactement la m&#234;me chose, &#231;a recoupe cette question, qu'est-ce qui n'est pas &#233;nonc&#233; ? Qu'est-ce qui n'est pas prononc&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve que le film explore un univers, celui des grandes richesses, dans un pays qui est l'Argentine, un pays o&#249; coexistent de grandes fortunes et des contrastes sociaux beaucoup plus forts que ceux qu'on conna&#238;t, par exemple, en Suisse ou en France. Et dans cet univers, le non-dit organise finalement le pouvoir. Au sens o&#249; il constitue une forme d'organisation sociale pour cette classe-l&#224;. Tout ce qui n'est pas dit continue malgr&#233; tout &#224; &#234;tre communiqu&#233; de mani&#232;re informelle. Et c'est aussi, en fait, un moteur de reproduction sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne m'int&#233;resse pas du tout &#224; la banque en tant que telle. Je ne suis pas quelqu'un qui s'int&#233;resse aux chiffres&#8230; c'est un sujet assez chiant. En revanche, la signification du secret, et plus particuli&#232;rement de cette forme de secret qu'est le non-dit, me semblait tr&#232;s &#233;clairante sur la fa&#231;on dont ce monde, cet univers que je souhaitais observer, utilise ce type de langage. Un langage qui fonctionne finalement &#224; partir de tout ce qui reste sous-entendu et qui, de cette mani&#232;re, structure cet univers. Voil&#224; pourquoi tout ce qui concerne le non-dit me semble effectivement tr&#232;s important dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; l'absence&#8230; Je reviendrais plut&#244;t &#224; la question du cin&#233;ma, m&#234;me si l'absence a aussi, pour moi, une dimension plus personnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vrai dire, j'aime beaucoup les films o&#249; les personnages se construisent d'abord par l'absence. On peut penser &#224; &lt;i&gt;The Third Man&lt;/i&gt; de Carol Reed, dans lequel le personnage de Harry Lime, jou&#233; par Orson Welles, existe pendant le premier tiers du film sans jamais appara&#238;tre &#224; l'&#233;cran. Il y a des ombres, on parle de lui&#8230; D'ailleurs, quand on lui disait : &#171; C'est certainement votre meilleur r&#244;le. &#187;, il plaisantait en r&#233;pondant que c'&#233;tait son meilleur r&#244;le parce qu'il &#233;tait absent. Donc l'absence fabrique de l'imaginaire. C'est aussi quelque chose qu'on savait faire autrefois et qu'on fait moins aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, dans un film qui n'a rien &#224; voir avec &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, comme &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; de John Huston, le capitaine Achab est absent des vingt premi&#232;res minutes. Tous les personnages parlent de lui, mais on ne le voit jamais. Et donc, &#233;videmment, on travaille l'imaginaire du spectateur, jusqu'au moment o&#249; il arrive, avec sa gueule, sa jambe de bois&#8230; Mais l'imaginaire du spectateur a d&#233;j&#224; travaill&#233;. Il est d&#233;j&#224; pr&#234;t &#224; accueillir une figure pratiquement mythologique&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux choses plus personnelles, je crois que, pour ma part, l'absence produit des ombres, des ombres port&#233;es. C'est vraiment ce que je ressens&#8230; Comme dans un film de Fritz Lang, comme dans &lt;i&gt;M le Maudit&lt;/i&gt;, par exemple. Ou comme dans certains films de l'expressionnisme allemand, o&#249;, tout &#224; coup, des ombres viennent se projeter sur un mur. L'absence, chez moi, cr&#233;e ces ombres port&#233;es qui sont essentiellement des ombres inqui&#233;tantes. Alors, c'est li&#233; &#224; mon enfance, &#224; des choses qui me traversent personnellement, qui m'ont travers&#233; personnellement, et qui me traversent encore. Et donc, je me rends compte que c'est un &#233;l&#233;ment central de ma fa&#231;on de fonctionner. Et il n'y a pas de raison que cet &#233;l&#233;ment central ne se retrouve pas dans mon cin&#233;ma, comme on vient de le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absence, en fait, est un outil dont dispose le cin&#233;ma. Choisir de montrer, de ne pas montrer, de dire ou de ne pas dire&#8230; C'est peut-&#234;tre un peu binaire, d'opposer le silence au dialogue, &#224; la parole&#8230; Tout &#231;a peut para&#238;tre un peu simpliste, mais c'est pourtant une r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai personnellement l'impression qu'il faut revenir &#224; des outils fondamentaux du cin&#233;ma. Qu'est-ce que &#231;a produit, quand on ne montre pas ? Dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, c'est tr&#232;s clair. Il y a &#233;videmment la question du personnage absent qui cr&#233;e, comme on l'a dit, l'imaginaire. Un imaginaire d'ailleurs assez contradictoire, puisque tous les personnages du film parlent de Keys &#8212; le personnage absent &#8212; sans jamais en parler de la m&#234;me mani&#232;re, ce qui tend &#224; cr&#233;er une figure un peu polymorphe. Mais il y a aussi la question de ce qu'on ne montre pas de la violence. &#201;videmment, &#231;a rejoint une question de repr&#233;sentation assez importante au cin&#233;ma : Comment montrer la violence, surtout la violence d'&#201;tat, surtout la terreur, en fait ? Et comment, pr&#233;cis&#233;ment, choisir de ne pas la montrer ? C'est aussi une question &#233;thique. Donc je pense que tout est assez li&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, je me confrontais &#224; un sujet tr&#232;s dur, dans lequel la question de l'absence &#233;tait centrale. C'est aussi li&#233; de mani&#232;re tr&#232;s sp&#233;cifique &#224; l'Argentine, parce que le r&#233;gime militaire n'a pas seulement ex&#233;cut&#233; des prisonniers &#8212; il l'a fait, &#233;videmment &#8212;, mais il a surtout fait dispara&#238;tre beaucoup de gens, plusieurs dizaines de milliers&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc je dirais que l'absence est en fait intrins&#232;que &#224; ce r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'aimerais bien poursuivre sur cette absence particuli&#232;re&#8230; Car ce que la dictature argentine a mis en &#339;uvre entre 76 et 83 rel&#232;ve d'une v&#233;ritable politique d'an&#233;antissement des opposants politiques, effectivement fond&#233;e sur un terrorisme d'&#201;tat. On pourrait, sous certains aspects, tracer un parall&#232;le avec la Semaine sanglante, dans la mesure o&#249; il ne s'agissait pas seulement d'&#233;craser une insurrection ou des opposants, mais de d&#233;capiter tout un milieu politique et social. &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Or, comme tu viens de le souligner, &#224; la diff&#233;rence de la violence exerc&#233;e contre la Commune de Paris, celle de la dictature argentine fut largement clandestine, dissimul&#233;e et ni&#233;e.&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; Les disparitions forc&#233;es ont ainsi produit des formes d'absence singuli&#232;res, absence de corps, absence de preuves, de t&#233;moins, de r&#233;ponses. Est-ce pour cette raison que tu as choisi de maintenir la violence hors champ, afin de nous faire &#233;prouver, justement, le poids de ces absences ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une question importante. Pourquoi est-ce qu'on ne montre pas, et plus pr&#233;cis&#233;ment, pourquoi est-ce qu'on ne montre pas les victimes ? Je pense qu'une autre fa&#231;on de r&#233;pondre &#224; cette question, c'est d'expliquer d'o&#249; je parle. Moi, je suis suisse, j'ai habit&#233; en Argentine. J'y ai habit&#233; quelques ann&#233;es, mais enfin, je ne peux pas pr&#233;tendre &#234;tre argentin du tout. Et donc, mon point de vue, quelle que soit ma connaissance du pays et de la langue &#8212; je suis pratiquement bilingue &#8212;, malgr&#233; tout le travail de documentation que j'ai pu faire &#8212; je connais quand m&#234;me tr&#232;s bien l'histoire de cette p&#233;riode &#8212;, et quel que soit mon degr&#233; d'exactitude, reste, quoi qu'il en soit, le point de vue d'un Suisse en Argentine. Et c'est une v&#233;rit&#233; que je conserve pendant l'&#233;criture du sc&#233;nario, mais aussi au moment o&#249; je filme. C'est la m&#234;me chose. La perspective du film est celle de mon regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, le film accompagne un personnage suisse. Alors, &#233;videmment, je ne suis pas ce personnage, je ne suis pas un banquier priv&#233;. Les choix que je fais dans la vie, qu'ils soient &#233;conomiques ou moraux, ne sont &#233;videmment pas ceux de mon personnage. Pas du tout. Mais la perspective reste tout de m&#234;me g&#233;ographique. C'est la question du point de vue. Si le film avait &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par un Argentin, il aurait &#233;t&#233; plus difficile de ne pas montrer les victimes. &#199;a aurait davantage relev&#233; de la coquetterie esth&#233;tique, ou d'un choix un peu volontariste. Mais moi, en tant que Suisse, je ne voyais pas d'autre option, parce que les Suisses qui &#233;taient en Argentine &#224; ce moment-l&#224;, c'&#233;taient des banquiers, des gens qui voyaient davantage des piscines que des bains de sang, qui discutaient &#224; un gala ou autour d'un repas. Les Suisses pr&#233;sents en Argentine dans les ann&#233;es 1980 n'ont, pour la plupart, pas vu la violence d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En passant, je pr&#233;cise que mon grand-p&#232;re, qui &#233;tait banquier priv&#233;, a en effet tenu un carnet de son voyage en Argentine en 1980, mais ce s&#233;jour ne correspondait pas &#224; une activit&#233; d'affaires dans le pays, contrairement &#224; certaines interpr&#233;tations parues dans la presse. Il s'agissait d'un voyage touristique assez anodin &#8212; bien que dans un pays sous r&#233;gime autoritaire &#8212; qu'il avait effectu&#233; avec ma grand-m&#232;re, dans le cadre d'un p&#233;riple plus large passant notamment par le Br&#233;sil et Nassau. Je ne cherche pas &#224; l'exon&#233;rer de ce qu'a pu impliquer son m&#233;tier de banquier priv&#233;, mais simplement &#224; corriger une impr&#233;cision&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin bref, le film ne cherchait pas &#224; effacer cette position ext&#233;rieure, mais plut&#244;t &#224; l'assumer pleinement. &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; ne pr&#233;tend pas parler depuis l'Argentine. Il construit son regard &#224; partir de la position de celui qui l'observe, celle d'un Suisse regardant l'Argentine depuis sa propre histoire, et &#224; travers l'exp&#233;rience subjective qu'il en fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cette perspective se retrouve aussi dans le parcours de ton personnage. Yvan De Wiel, le protagoniste du film, p&#233;n&#232;tre dans un univers qu'il d&#233;couvre en m&#234;me temps que le spectateur, un univers assur&#233;ment corrompu, qui finit par l'absorber, le transformer et, d'une certaine mani&#232;re, le d&#233;truire. Un monde sinistre, impitoyable et opaque. Un monde dont il franchit le seuil, un seuil qui le conduit fatalement vers le tragique. Au fond, &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Azor &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;porte toutes les caract&#233;ristiques du film noir classique, non par un jeu de citation ou de d&#233;construction, mais par une adh&#233;sion profonde &#224; ses formes, &#224; son atmosph&#232;re et &#224; sa vision du monde. &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Azor &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;n'est pas marqu&#233; par le recul ironique du postmoderne, ni par le plaisir ludique du pastiche ultra-r&#233;f&#233;renc&#233; que l'on retrouve dans de nombreux n&#233;o-noirs. Il y a dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, tout au contraire, le d&#233;sir de puiser dans l'&#233;l&#233;gance, la gravit&#233;, le rythme et la sobri&#233;t&#233; du genre, dans le ton, les d&#233;cors, l'esth&#233;tique, dans quelque chose d'intemporel et, paradoxalement, de tr&#232;s marqu&#233; formellement. Avais-tu conscience de suivre les grandes lignes du genre, ou se sont-elles impos&#233;es &#224; toi de mani&#232;re plus intuitive ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'imagine que c'est les deux. D'abord, c'est intuitif, parce que c'est un premier film, et qu'un premier film est rarement tr&#232;s conscient. D'ailleurs, en &#233;crivant le deuxi&#232;me &#8212; que je vais tourner en janvier &#8212;, je me suis rendu compte de toute l'inconscience avec laquelle j'avais &#233;crit &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, une inconscience qui a d'ailleurs &#233;t&#233; assez b&#233;n&#233;fique. (rires) Il y a un peu un &#233;tat de gr&#226;ce &#224; ne pas exactement savoir o&#249; l'on va. Donc oui, il y avait une intuition, mais aussi une conscience du genre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vrai dire, je suis un assez grand lecteur. Un lecteur de litt&#233;rature de genre autant que de litt&#233;rature classique. Donc je crois qu'il y a quelque chose qui s'impose, c'est que je prends le genre tr&#232;s au s&#233;rieux. Je n'ai pas un rapport ironique, ou comme tu dis &#171; postmoderne &#187; au genre. Je ne suis pas dans le pastiche. J'ai l'impression qu'on dialogue forc&#233;ment avec les films qui ont exist&#233; avant, avec les genres qui ont exist&#233; avant. Et donc, je prends &#231;a au s&#233;rieux. Ma d&#233;marche est sinc&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, je pense que le genre me permet aussi de ne pas faire un cin&#233;ma naturaliste. C'est aussi vrai pour le film d'&#233;poque. Je ne me sens pas tout &#224; fait &#224; l'aise avec cette veine naturaliste du cin&#233;ma, qui est quand m&#234;me totalement dominante. Il y a au cin&#233;ma un rapport au r&#233;alisme qui est beaucoup plus fort qu'au th&#233;&#226;tre. Le th&#233;&#226;tre, par exemple, s'affranchit du r&#233;alisme avec beaucoup de joie et de jouissance. Le cin&#233;ma, lui, reste quand m&#234;me assez coll&#233; &#224; un rapport r&#233;aliste aux choses. Il peut y avoir plein d'&#233;carts, mais je veux dire, les &#233;carts se font par l'interm&#233;diaire d'un geste. Par exemple, Bertrand Mandico : il fait un geste de cin&#233;ma qui l'&#233;loigne du r&#233;alisme, et ce choix est imm&#233;diatement visible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, ma veine est plus discr&#232;te, peut-&#234;tre par ma personnalit&#233;, parce que je suis suisse et pas fran&#231;ais. (rires) J'ai des ruses, et l'une d'elles, c'est justement d'utiliser le genre et le cin&#233;ma d'&#233;poque. Parce qu'en fait, faire un film d'&#233;poque, &#231;a veut aussi dire aller dans un endroit o&#249; l'on peut styliser ce qu'on repr&#233;sente. Au moins un peu. Il n'y a personne qui va comparer en permanence ce qu'on voit &#224; l'&#233;cran avec ce qu'on vit dans la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors&#8230; il y a une forme d'intuition, mais il y a aussi un choix conscient qui me permet de m'affranchir d'un cin&#233;ma qui est un cin&#233;ma naturaliste ou&#8230; &#171; psychologique &#187;. Je ne me reconnais pas vraiment dans cette approche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc voil&#224;, je pense que c'est les deux &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23060 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/img_9046.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH328/img_9046-ef0bb.jpg?1788775480' width='500' height='328' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La trame du film int&#232;gre tout un c&#233;r&#233;monial de respectabilit&#233;, des rituels, des conventions, des codes sociaux marqu&#233;s par un savoir-vivre, des convenances et des distinctions. Toute une th&#233;&#226;tralisation des rapports humains qui organise les relations &#224; travers des gestes subtils de mise &#224; distance, de rapprochement ou d'exclusion, qui d&#233;finissent implicitement qui appartient au cercle, qui est l'&#233;gal de qui, selon des positions sociales d&#233;termin&#233;s par un ensemble d'habitus. La retenue, les mondanit&#233;s, les courtoisies et les politesses semblent pr&#234;ter au cynisme le visage acceptable de la civilit&#233;. Mais au-del&#224; de la simple hypocrisie, est-ce que, ces bonnes mani&#232;res ne participent pas &#224; fa&#231;onner une mani&#232;re d'&#234;tre, une mani&#232;re de percevoir et de ressentir le monde qui, en privil&#233;giant l'int&#233;r&#234;t, le calcul, la duret&#233; et le flegme, rend plus difficile &#8212; voire emp&#234;che &#8212; l'&#233;mergence d'une empathie ordinaire et durable ? Et cette absence, l&#224;-encore, ne devient-elle pas pr&#233;cis&#233;ment ce qui permet &#224; un ordre moralement compromis de se maintenir au pouvoir ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, je dois dire que, pour &#233;crire le film, j'ai men&#233; une longue recherche d'environ deux ans. Elle a consist&#233;, dans un premier temps, &#224; investir dans un costard tr&#232;s chic, donc tr&#232;s cher, puis &#224; le porter le plus souvent possible et &#224; m'int&#233;grer, un peu comme un espion &#8212; sans &#234;tre anim&#233; de trop mauvaises intentions tout de m&#234;me, et surtout en le faisant &#224; mon propre compte &#8212; pour observer la population dont je voulais parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Suisse, cela m'a conduit &#224; c&#244;toyer beaucoup de banquiers. J'ai m&#234;me &#233;t&#233; invit&#233; au mariage de l'un d'entre eux en tant que photographe officiel, ce qui m'a permis de faire des clich&#233;s de banquiers priv&#233;s. (rires) Et en Argentine, j'ai &#233;t&#233; invit&#233; dans toutes ces grandes maisons qu'on voit dans le film. L'une d'entre elles est la maison du personnage d'Augusto Padell-Camon, cette grande propri&#233;t&#233; de campagne. C'est une maison que j'ai r&#233;ellement visit&#233;e pendant mes recherches. Ce sont donc des gens que j'ai vraiment rencontr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233;, il y a donc eu une sorte de terrain &#8212; comme disent les anthropologues &#8212; que j'ai men&#233; de mani&#232;re assez empirique. Et de l'autre, j'ai beaucoup lu, surtout les travaux de Michel Pin&#231;on et Monique Pin&#231;on-Charlot, les sociologues fran&#231;ais qui ont &#233;norm&#233;ment travaill&#233; sur la bourgeoisie et sur les lieux du pouvoir en France, mais aussi en Europe, car la grande bourgeoisie est, malgr&#233; tout, profond&#233;ment internationalis&#233;e. En r&#233;alit&#233;, le premier espace de la mondialisation, c'est l'aristocratie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis alors rendu compte qu'il existe un espace dans lequel cette soci&#233;t&#233; se construit : celui des codes et du langage. Les codes, c'est la mani&#232;re de s'habiller, de se comporter, de parler des autres, mais aussi de les d&#233;signer. Et puis le langage, c'est tout simplement ce qu'on dit&#8230; et ce qu'on ne dit pas. On en a d&#233;j&#224; un peu parl&#233;, il existe toute une science de l'implicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis alors dit que, si le film devait avoir une dimension politique, ce serait celle d'explorer avec une tr&#232;s grande pr&#233;cision la mani&#232;re dont tout cela se construit : comment parlent les membres de la classe dominante ? Comment s'habillent-ils ? Comment bougent-ils ? &#201;videmment, c'&#233;tait aussi assez jubilatoire, parce que j'ai d&#233;couvert tout un jargon. Dans le film, il y a un jargon qui est d&#233;crit, un v&#233;ritable jargon de la banque priv&#233;e genevoise. Il existe des expressions qui d&#233;signent des choses compl&#232;tement improbables. Par exemple : &#171; faire cousin Antoine &#187;. &#171; Faire cousin Antoine &#187;, cela signifie &#233;viter volontairement le regard de quelqu'un parce qu'on ne souhaite pas lui parler. Et puis il y a &#171; Azor&lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;, le titre du film, qui signifie pr&#233;cis&#233;ment &#171; tais-toi ! &#187;. &#201;videmment, pour moi, Azor, c'&#233;tait du pain b&#233;nit, d'abord parce que c'est un tr&#232;s beau mot, mais surtout parce qu'il r&#233;sume exactement ce dont parle le film.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait donc chez moi une volont&#233; de montrer ce qui permet la reproduction sociale de cette &#233;lite, mais aussi ce qui produit, au fond, ce que le film met en sc&#232;ne, c'est &#224; dire la fabrication de l'irresponsabilit&#233;. Quel est l'art de ne pas voir ce qui nous d&#233;range ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des gens comme Yvan De Wiel peuvent faire ce qu'ils font parce qu'ils ont le sentiment de ne pas &#234;tre responsables, de ne pas &#234;tre concern&#233;s. Puisqu'on ne voit pas, on n'est pas impliqu&#233;. Et cette forme de complicit&#233; est, au fond, elle aussi quelque chose de tr&#232;s construit, &#224; la fois par des institutions et par des milieux. C'est &#231;a qui m'int&#233;ressait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En voyant ton film, je me suis tout de m&#234;me demand&#233; si la biens&#233;ance, au-del&#224; de sa dimension strictement morale, ne constituait pas aussi un dispositif essentiel &#224; la pr&#233;servation du monde bourgeois, une sorte de m&#233;canisme de survie. En poussant ce raisonnement un peu plus loin, j'en suis venu &#224; me dire que la compassion, la culpabilit&#233; ou l'indignation devenaient presque des &#233;carts de conduite, dans un univers o&#249; la ma&#238;trise de soi, la discr&#233;tion et la pr&#233;servation des apparences sont largement valoris&#233;es. Comme si la haute soci&#233;t&#233; &#233;tait entrain&#233;e, consciemment ou non, &#224; r&#233;primer les affects qui pourraient &#233;branler la perception qu'elle a d'elle-m&#234;me, et &#224; contenir ceux qui menaceraient l'&#233;quilibre de sa position sociale. La civilit&#233; dont je parlais dans la question pr&#233;c&#233;dente ne rel&#232;verait-elle pas, au fond, d'une v&#233;ritable discipline des affects ? Il ne s'agirait donc pas simplement d'hypocrisie ou d'une absence de sentiments, mais d'un apprentissage de ce qu'il est convenable d'&#233;prouver, d'exprimer ou, au contraire, de r&#233;primer lorsque certaines &#233;motions deviennent incompatibles avec les exigences de ce milieu. J'en suis m&#234;me venu &#224; me demander si certaines dispositions affectives n'&#233;taient pas s&#233;lectionn&#233;es et favoris&#233;es pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elles rendent le groupe plus apte &#224; se maintenir tout en haut de la chaine alimentaire. Car ces dispositions affectives &#8211; le &#171; s&#233;rieux &#187;, la distance, le &#171; r&#233;alisme &#187;, le d&#233;tachement &#8211; entretenues et transmises, permettraient aussi &#224; ses membres d'att&#233;nuer la perception des cons&#233;quences humaines qu'impliquent leurs propres actions et leur propre position sociale, contribuant ainsi &#224; la reproduction de l'ordre dont cette classe tire avantage. En somme, ton film m'a amen&#233; &#224; me demander si la &#171; civilit&#233; &#187; n'&#233;tait pas, pour la bourgeoisie, bien davantage qu'un code moral, mais l'une des conditions de sa propre perp&#233;tuation.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je diff&#233;rencierais deux choses. Je pense que, d'une part, il y a la question de ce que tu appelles la civilit&#233;, de toutes ces convenances, de toute cette esp&#232;ce de gestuelle d'appartenance. En fait, pour moi, c'est plut&#244;t un ph&#233;nom&#232;ne de reconnaissance. Comme c'est un club ferm&#233; et privil&#233;gi&#233;, donc forc&#233;ment minoritaire, il faut qu'il le reste. Et ces gens-l&#224; doivent donc &#234;tre capables de se reconna&#238;tre entre eux. Et c'est pour &#231;a que cette question de la forme est essentielle, parce qu'elle d&#233;finit qui appartient au club.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, la sc&#232;ne d'&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; qui me semble la plus importante &#8212; m&#234;me si c'est aussi la plus formelle, ou la plus abstraite &#8212;, c'est celle par laquelle j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire, la sc&#232;ne o&#249; ils discutent de tout et de rien, sur le ton des mondanit&#233;s. Ils sont chez cette veuve, Madame Lacrosteguy, et parlent tous en m&#234;me temps, on ne comprend d'ailleurs pas tr&#232;s bien de quoi... Mais ce qu'on comprend, c'est que la mondanit&#233; sert &#224; autre chose qu'&#224; produire du contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que spectateur, comme on ne comprend pas de quoi ils parlent, on se dit qu'il doit y avoir toute une s&#233;rie de choses &#224; observer dans ce moment de mondanit&#233;. Ensuite, In&#232;s &#8212; la femme d'Yvan&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&#8212; sort de la pi&#232;ce, parce qu'elle a compris qu'Yvan avait obtenu ce qu'il voulait. Il se retrouve alors seul avec la veuve Lacrosteguy, et commencent &#224; discuter pour de vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, dans ce moment de mondanit&#233;, qu'est-ce qui se passe ? Visiblement, Yvan fait une chose : il essaie de comprendre &#224; qui il a affaire, quel est le &#171; potentiel &#187;, comme on dit dans la banque. Et pour &#231;a, il pose des questions sur tout et n'importe quoi. &#199;a, ce n'est pas vraiment une question de convenances, c'est la part du travail du banquier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, ce que fait la veuve en discutant avec In&#232;s, c'est de v&#233;rifier si elle appartient effectivement au m&#234;me milieu social qu'elle. Elle lui demande : &#171; Est-ce que vous connaissez un tel ? &#187;, &#171; Est-ce que vous connaissez le comte machin truc, au Luxembourg ? &#187; Elle &#233;tablit une s&#233;rie de rapprochements pour v&#233;rifier les appartenances possibles &#224; ce milieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, tr&#232;s vite, elles trouvent des points communs, elles connaissent les m&#234;mes personnes, ont &#233;t&#233; en vacances chez les Bismarck, ou je ne sais o&#249;. Elles appartiennent au m&#234;me monde. Mais la veuve le fait pour une raison tr&#232;s simple. En substance : &#171; Si vous appartenez au m&#234;me milieu que moi, alors je vous fais confiance. Si vous &#234;tes un parvenu, un roturier, un petit bourgeois de province, je ne vais pas vous ouvrir aussi facilement mon coffre-fort. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait &#234;tre tr&#232;s pr&#233;cis dans cette sc&#232;ne, parce que c'est exactement ce qui se produit dans la vie de ces banquiers. Donc, c'est vraiment une question de reconnaissance sociale. Et je pense que, dans ce milieu-l&#224;, c'est essentiel. Ils doivent pouvoir se reconna&#238;tre. Ils disposent d'ailleurs de toute une panoplie de marqueurs destin&#233;s &#224; rendre cette reconnaissance possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, est-ce que c'est une fa&#231;on, disons, d'&#233;liminer l'empathie ? Moi, je ne le crois pas. En ce qui me concerne, j'ai rencontr&#233; beaucoup de gens. Et la question que je me suis pos&#233;e, ce n'&#233;tait jamais : &#171; Qu'est-ce que ces gens ont d'inhumain ? &#187;, ou : &#171; Manquent-ils d'empathie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette &#233;poque-l&#224;, en Argentine, l'empathie aurait concern&#233; les victimes de la dictature. Aujourd'hui, elle pourrait concerner les classes d&#233;favoris&#233;es, les gens qui subissent les politiques gouvernementales actuelles, qui sont des politiques ultralib&#233;rales. Pourquoi ces gens-l&#224; ne ressentent-ils pas davantage d'empathie &#224; leur &#233;gard ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, ce dont je me suis rendu compte, c'est simplement que la plupart de ces gens vivent un ph&#233;nom&#232;ne qui n'est pas propre &#224; leur classe, qui peut aussi exister dans d'autres milieux : ils per&#231;oivent le monde depuis une perspective assez restreinte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, je parlais du personnage de Padell-Camon. C'est un grand propri&#233;taire terrien. &#201;videmment, ce qui le hante, c'est la disparition de sa fille, qui a &#233;t&#233; enlev&#233;e par la dictature. Mais ce qui le pr&#233;occupe aussi, c'est que ses fils veuillent vendre le domaine et se s&#233;parer de cet h&#233;ritage ancestral. On peut consid&#233;rer que c'est une pr&#233;occupation bourgeoise, vaine, futile, compl&#232;tement d&#233;cal&#233;e de la r&#233;alit&#233; de la majorit&#233; de la population. Et c'est vrai. Je pense que la majorit&#233; de la population n'en a rien &#224; foutre qu'un grand bourgeois perde sa maison et ses privil&#232;ges. Au contraire, beaucoup s'en r&#233;jouiraient. Mais pour ce personnage-l&#224;, si on est honn&#234;te, il faut reconna&#238;tre qu'il n'a aucune raison de trouver cela futile. Il a m&#234;me toutes les raisons du monde de le vivre comme un drame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule mani&#232;re que j'ai trouv&#233;e, moi, de ne pas juger mes personnages, de ne pas les m&#233;priser, c'est d'accepter que les drames qu'ils vivent sont, &#224; leur &#233;chelle, de v&#233;ritables drames. J'ai d'ailleurs rencontr&#233; des gens qui m'ont profond&#233;ment &#233;mu, avec des souffrances pourtant tr&#232;s sp&#233;cifiques &#224; leur condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, je dirais que la question de l'empathie tient plut&#244;t &#224; la perspective depuis laquelle on regarde le monde, ou, si tu veux, &#224; la question de savoir &#224; qui l'on ouvre la porte de sa maison. Il y a des gens qui l'ouvrent &#224; beaucoup de monde. Et puis il y en a d'autres, en particulier parmi ceux qui vivent sur des &#238;lots de privil&#232;ges, qui n'ont pas forc&#233;ment conscience de vivre renferm&#233;s sur eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, je n'irais pas jusqu'&#224; dire qu'il existe une v&#233;ritable fabrique de la destruction de l'empathie. Je ne le pense pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'avais la sensation que presque tous tes personnages &#233;taient enferm&#233;s dans une forme de froideur et de distanciation affective, comme s'ils &#233;taient incapables d'entrer en relation sans retenue ni ma&#238;trise de soi. Aucun ne semble se pr&#233;senter aux autres sans masque ni arri&#232;re-pens&#233;e. Chacun para&#238;t constamment ajuster son comportement, inscrire les relations sociales dans une logique de strat&#233;gie&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors &#231;a, je pense que &#231;a tient &#224; une autre question du film. J'ai l'impression que le film, par un souci politique et moral, maintient volontairement une certaine distance. Cette distance implique que le spectateur doive faire son travail. Il va devoir juger les personnages &#224; sa fa&#231;on, les trouver sympathiques, antipathiques, les trouver trash, etc. Mais il n'y a pas du tout de proposition d'identification. C'est aussi vrai pour Yvan De Wiel, le personnage principal. Je ne demande pas aux spectateurs d'aimer Yvan De Wiel, ni m&#234;me de comprendre &#233;motionnellement ce qu'il traverse. Je ne demande pas non plus qu'il soit d&#233;test&#233;. Ce qui m'int&#233;resse, c'est de conserver cette distance tout en essayant de le suivre dans les choix qu'il fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est vrai que tous les personnages sont log&#233;s &#224; la m&#234;me enseigne. Il n'y en a pas un qui s'en sorte compl&#232;tement. Pour autant, ce n'est pas non plus un film cynique, ni un film qui fait de cette distance une mani&#232;re de faire la le&#231;on. J'ai plut&#244;t l'impression que c'est une fa&#231;on de pousser le spectateur &#224; faire son propre travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir &#224; un sujet plus contemporain, je crois que cela pose un v&#233;ritable probl&#232;me&#8230; Par exemple, je ne sais pas ce que tu en penses, mais un film comme &lt;i&gt;Les Rayons et les Ombres&lt;/i&gt; de Xavier Giannoli &#8212; beaucoup comment&#233; en France, pas du tout en Suisse, &#233;videmment, parce que les Suisses n'ont pas la culture du d&#233;bat, et surtout pas du d&#233;bat historique &#8212; a suscit&#233; d'intenses discussions. Je pense que l'un de ses principaux probl&#232;mes, c'est que son &#233;conomie &#233;motionnelle cherche constamment &#224; nous faire comprendre, voire &#224; justifier moralement, ce qui anime le personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Compl&#232;tement. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On cherche &#224; essayer de le comprendre&#8230; On nous dit qu'il est g&#233;n&#233;reux avec ses amis, qu'il a voulu maintenir le dialogue&#8230; Aussi parce qu'il faut que Jean Dujardin reste malgr&#233; tout aim&#233; des spectateurs. On est aussi confront&#233; &#224; cette contrainte-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et &#224; la fin, qu'est-ce qui se passe ? En gros, on nous dit que le personnage m&#233;rite davantage de compr&#233;hension que le jugement social qui s'est abattu sur lui. Ce qui, &#224; mes yeux, est faux. Ce type est horrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, moi, l&#224;, je pense que tout se joue sur la question de la distance, qui, dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, est enti&#232;rement volontaire. C'&#233;tait tr&#232;s important pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le film est effectivement un peu grossier. Tout y est tellement appuy&#233; que cela en devient parfois ridicule. Par moments, on a l'impression que certaines s&#233;quences ont &#233;t&#233; ajout&#233;es entre deux sc&#232;nes, comme des encarts explicatifs, o&#249; l'on voit le personnage r&#233;fl&#233;chir, le regard perdu dans le vide, pr&#233;cis&#233;ment pour susciter l'empathie du spectateur et l'amener &#224; se dire : &#171; Ah, mais en fait, ce n'est pas compl&#232;tement un salaud ! &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Absolument.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ta mani&#232;re d'envisager le cin&#233;ma t&#233;moigne aussi d'une certaine exigence&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, qui est ton premier long-m&#233;trage, transpire la pr&#233;cision, le contr&#244;le, la rigueur, la discipline du &#171; bon &#233;l&#232;ve &#187;. On y reconna&#238;t une volont&#233; de bien faire, comme si le film portait aussi la marque d'un apprentissage particuli&#232;rement consciencieux. Pourtant, avec ce parfait classicisme contraste une bande sonore sign&#233;e Paul Courlet qui contrecarre absolument les attentes les plus convenues. Je me suis donc demand&#233; si, derri&#232;re ce d&#233;vouement perfectionniste, ne se cachait pas aussi un d&#233;sir plus insolent, un d&#233;sir plus s&#233;rie B. Pour le dire autrement, n'y a-t-il pas, derri&#232;re le r&#233;alisateur studieux et appliqu&#233;, derri&#232;re le cr&#233;ateur brillant, travailleur et disciplin&#233;, un enfant un peu plus punk qui chercherait &#224; s'exprimer ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci de la question. Elle me fait tr&#232;s plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, je pense qu'effectivement, il y a un c&#244;t&#233; espi&#232;gle &#224; dire : &#171; Vous voyez, j'ai l'air du gendre id&#233;al&#8230; ; &#187; Et puis, en fait, il faut s'attendre &#224; autre chose. Donc oui, c'est totalement &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je crois qu'il y a aussi une id&#233;e de discr&#233;tion. De la m&#234;me mani&#232;re que le film d&#233;crit le pouvoir de la discr&#233;tion, je pense qu'en Suisse, on est quand m&#234;me tr&#232;s fort pour &#231;a&#8230; Plus fort que les Fran&#231;ais en tout cas. Excuse-moi de toujours ramener la question de la comparaison entre la Suisse et la France&#8230; (rires) mais je pense que la Suisse a tr&#232;s bien compris &#224; quel point la discr&#233;tion peut &#234;tre un immense pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que c'est aussi parfois vrai au cin&#233;ma. C'est-&#224;-dire que la discr&#233;tion peut produire un certain type de jeu. Par exemple, dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, on a l'impression que la forme est modeste. En fait, je ne crois pas qu'elle le soit. La forme est extr&#234;mement simple, &#231;a, oui. C'est un peu bressonien, tout simplement parce qu'il faut dire ce qui est : c'est mon premier film, je ne suis pas tr&#232;s technicien. Je ne vais pas me la jouer virtuose, d'autant que je ne le suis pas. Mais cette apparente simplicit&#233; permet aussi de se dire : tiens, voyons comment produire des courts-circuits &#224; certains endroits. Comment cr&#233;er des d&#233;calages ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai que le sound designer, &#201;tienne Curchod, qui est un tr&#232;s bon monteur son &#224; Lausanne, &#233;tait au d&#233;part assez d&#233;concert&#233;. Il me disait : &#171; Pourquoi tu utilises une musique aussi h&#233;t&#233;rog&#232;ne dans son rapport &#224; l'image, qu'on entend presque tout le temps ? &#187; Je lui r&#233;pondais que c'&#233;tait volontaire. Qu'il y avait un c&#244;t&#233; joueur. D'ailleurs, il y a plein de gags dans le film. Certains les comprennent, d'autres non. Mais il y en a vraiment beaucoup. Parfois, ils sont un peu potaches. Moi, j'ai l'impression que c'est important qu'il y ait de l'humour. Et la musique contribue aussi &#224; cette dimension humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Compl&#232;tement. C'est ce qui m'a d'abord fascin&#233; dans le film. Tout est tellement &#233;pur&#233;, tellement ma&#238;tris&#233;, que les premi&#232;res disruptions musicales font imm&#233;diatement l'effet d'une provocation. Elles interrompent soudain l'illusion, comme si la musique venait rappeler volontairement l'artifice cin&#233;matographique, comme si elle s'adressait directement au spectateur : &#171; Salut, je suis la musique, on est toujours dans le film ! Vous passez un bon moment ? Tout va bien ? &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(rires) En fait, j'ai un grand esprit de contradiction. D&#232;s qu'il y a un truc qui est un peu &#233;quilibr&#233;, j'ai besoin de le casser, de le foutre en l'air. Donc, c'est aussi &#231;a qui se passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais oui, tu as tout &#224; fait raison. Et justement, les &#171; boum-boum &#187;, les &#171; dong-dong &#187;, les basses qui interviennent pendant le repas avec l'ambassadeur&#8230; J'ai demand&#233; au monteur de mettre &#231;a, puis il m'a dit : &#171; Mais tu veux vraiment faire du &lt;i&gt;mickeymousing&lt;/i&gt; ? &#187; Je ne connaissais pas cette expression. J'ai r&#233;pondu : &#171; Ouais, c'est super ! &#187; Et on a vraiment bien rigol&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, personne n'a jamais remis ce choix en question. Apr&#232;s, &#233;videmment, le montage, c'est une n&#233;gociation avec tout le monde : les producteurs, etc. Mais &#231;a, heureusement, personne n'est venu le remettre en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tant mieux, c'est aussi ce qui rend le film si singulier. Et puis, &#231;a m'a permis de d&#233;couvrir Paul Courlet, que j'aime vraiment beaucoup&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, g&#233;nial !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il a vraiment de tr&#232;s belles chansons&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'album Trigonom&#233;trie de Paul Courlet est toujours disponible ici : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, il est compl&#232;tement improbable. J'adore Paul.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23061 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/img_9149.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH375/img_9149-a217c.jpg?1788775480' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;tant aussi assez amateur de genre, et plut&#244;t amateur de films d'horreur, je dois bien admettre que je n'avais jamais vu un homme d'&#233;glise aussi terrifiant que celui de ton film. Pourquoi avoir choisi d'accentuer &#224; ce point la perversit&#233; de ce personnage ? Pourquoi en avoir fait un &#234;tre si r&#233;pugnant, si monstrueux ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux raisons &#224; &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re, c'est que j'aime beaucoup Fritz Lang, et donc j'aime beaucoup les m&#233;chants au cin&#233;ma. J'aime d'ailleurs mieux les m&#233;chants que les gentils. Mais pour avoir un bon m&#233;chant, il faut avoir de bonnes raisons d'en avoir un. Et il y avait pas mal de raisons, dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, d'en avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus, il y a une sorte de progression d'un m&#233;chant &#224; l'autre. Au d&#233;but, ils sont presque un peu gentils, puis ils deviennent de plus en plus m&#233;chants. Moi, j'aime assez ce c&#244;t&#233; bande dessin&#233;e. Mais ce n'&#233;tait pas gratuit pour autant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison pour laquelle j'ai choisi que ce soit un eccl&#233;siastique, c'est que j'ai visit&#233;, en Argentine, un endroit qui s'appelle le Cercle des Armes. J'avais d&#251; &#234;tre invit&#233; par deux de ses membres. C'&#233;tait assez compliqu&#233; d'y entrer, m&#234;me avec mon costard. Et puis, finalement, j'ai r&#233;ussi &#224; entrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un endroit tr&#232;s, tr&#232;s, tr&#232;s s&#233;lect. Il n'y a que 500 membres. L'Argentine, c'est un pays de 30 millions d'habitants. Donc voil&#224;, ce n'est pas facile d'y entrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais donc l&#224;, en costard&#8230; on me pr&#233;sentait comme un Suisse. Quelqu'un est venu vers moi en me disant : &#171; Est-ce que vous &#234;tes Suisse ? Alors vous &#234;tes banquier. &#187; J'ai r&#233;pondu : &#171; Non, je ne suis pas banquier. &#187; Je n'ai pas dit ce que je faisais, parce que sinon j'aurais &#233;t&#233; un peu cram&#233;. Donc j'ai simplement dit : &#171; Non, je ne suis pas banquier, mais effectivement, je viens de Suisse. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis la personne avec qui je discutais, qui, lui, &#233;tait banquier, s'est &#233;loign&#233;e de moi, sans doute parce que je n'&#233;tais pas tr&#232;s int&#233;ressant pour elle. Et tout &#224; coup est arriv&#233;, au Cercle des Armes, exactement &#8212; vraiment exactement comme dans le film &#8212; en retard, un eccl&#233;siastique, qui devait &#234;tre un &#233;v&#234;que. Il a serr&#233; la main des gens, en particulier des banquiers, puis il a sorti un cigare, s'est assis &#224; une petite table avec celui avec qui je venais d'&#233;changer quelques mots, et ils se sont mis &#224; discuter.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;J'ai compris qu'il &#233;tait en train de parler avec son propre banquier, et qu'il g&#233;rait ses investissements avec lui. Ce qui me semblait &#234;tre une situation plut&#244;t &#233;norme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc j'ai simplement reproduit cette sc&#232;ne, mais en jouant davantage avec le genre. La question &#233;tant : comment faire peur avec un eccl&#233;siastique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il n'y avait donc pas chez toi la volont&#233; de faire de ce pr&#234;tre l'incarnation d'une forme de corruption morale au sein de l'institution eccl&#233;siastique ? J'avais pour ma part interpr&#233;t&#233; ce personnage comme une mani&#232;re de mettre en lumi&#232;re cette part de la hi&#233;rarchie religieuse qui, dans la r&#233;alit&#233;, a collabor&#233;, implicitement ou activement, avec la dictature argentine. Ce personnage est si radical dans son incarnation du mal qu'il fr&#244;le presque l'anticl&#233;ricalisme &#8212; ce qui, je dois bien l'admettre, n'est pas pour me d&#233;plaire. Cette interpr&#233;tation m'avait conduit &#224; y voir une lecture d&#233;finitivement politique et historique du r&#244;le de l'&#201;glise pendant cette p&#233;riode&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, &#233;videmment, il y a un c&#244;t&#233; clairement anarchiste chez moi. Mais il y a aussi une volont&#233; d'&#234;tre un peu pr&#233;cis, parce que, naturellement, je n'aurais pas fait &#231;a si, en Argentine, certains membres influents du clerg&#233; &#8212; pas tous &#8212; n'avaient pas jou&#233; un r&#244;le assez sinistre pendant la dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense notamment &#224; des membres du clerg&#233; qui, d'un c&#244;t&#233;, recevaient les parents des disparus, et de l'autre, instrumentalisaient ces relations. Je pense &#224; un &#233;v&#234;que en particulier, totalement sinistre, Adolfo Tortolo, qui accueillait ces parents, les consolait parce qu'ils avaient confiance en lui. Puis, sous couvert de recueillir leurs souffrances, transformait leurs confidences en informations permettant de d&#233;noncer d'autres militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;glise a donc eu un r&#244;le assez trouble dans cette histoire, m&#234;me si la r&#233;alit&#233; est &#233;videmment plus complexe. Parce qu'il&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;y a aussi eu ce qu'on appelait la th&#233;ologie de la lib&#233;ration, autant que des membres du clerg&#233; qui se sont oppos&#233;s &#224; la dictature&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, ce n'est pas symbolique. En fait, je n'aime pas trop les symboles. Je me suis simplement inspir&#233; de personnages existants, de personnages historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un c&#244;t&#233; anarchiste chez toi ? Qu'est-ce que tu entends par l&#224; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;t&#233; politis&#233; tr&#232;s t&#244;t, et effectivement, dans les milieux anarchistes, les milieux squats, autonomes&#8230; Et j'ai pass&#233; beaucoup de temps &#224; militer. Moi, j'&#233;tais plus anarchiste au sens strict, mais en m&#234;me temps, je n'aime pas du tout les chapelles. J'ai toujours eu besoin d'&#234;tre un peu libre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est peut-&#234;tre aussi ce que je ressens dans le film. J'ai l'impression qu'il y a de &#231;a qui transpara&#238;t. Une certaine relation au pouvoir&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je viens aussi du mouvement squat, du mouvement autonome... &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah d'accord. On s'est peut-&#234;tre rencontr&#233;s dans un lieu. J'ai pass&#233; beaucoup de temps dans ce milieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pareil&#8230; Je trouve &#231;a quand m&#234;me plut&#244;t enthousiasmant, de voir qu'on peut traverser ce type d'exp&#233;rience &#224; un moment de sa vie et, un jour, r&#233;ussir &#224; prendre un autre chemin. Parce que les guerres de chapelle, l'entre-soi militant, &#224; terme, c'est l'asphyxie. Mais voir qu'il est possible de sortir de tout cela par le haut et de donner naissance &#224; ce type de film, d'atteindre un tel &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;degr&#233;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; de qualit&#233;, &#231;a peut aussi &#234;tre assez pr&#233;cieux pour les personnes qui ont eu un parcours militant et qui ne savent pas toujours comment op&#233;rer un virage. Parce que ce n'est pas n&#233;cessairement facile de se r&#233;ins&#233;rer. Si tu es un peu cr&#233;atif, c'est sans doute plus simple, et encore.... Mais sinon, trouver un travail, entre guillemets, &#171; normal &#187;, quand tu as v&#233;cu en squat pendant quelques ann&#233;es, voire d&#233;cennies, &#231;a peut &#234;tre assez compliqu&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis d'accord, &#231;a m'a aussi pas mal pes&#233; pendant longtemps. Et d'ailleurs, j'ai aussi eu besoin de m'en extraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, je pense que je suis assez&#8230; comment dire&#8230; assez positif vis-&#224;-vis de ces ann&#233;es-l&#224;. Mais pendant longtemps, comme c'est aussi un milieu qui est tr&#232;s li&#233; aux situationnistes, ce n'&#233;tait pas facile de se mettre &#224; produire des choses. Les situationnistes ont quand m&#234;me bien d&#233;mont&#233; tout &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc, &#231;a a &#233;t&#233; assez compliqu&#233;, pendant un moment, de sortir de cette logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je crois que c'est compliqu&#233; pour beaucoup d'entre nous de se retrouver, &#224; un certain &#226;ge, &#224; se dire : &#171; Bon, en fait, j'ai peut-&#234;tre une fibre artistique, mais en m&#234;me temps, l'art comme activit&#233; s&#233;par&#233;e de la vie, c'est de la merde&#8230; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(rires) Exactement, oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment faire de l'anti-art en &#233;tant artiste ? Refaire Dada ? C'est compliqu&#233;&#8230; Donc tu te retrouves dans des contradictions constantes, c'est assez affreux. Mais bon, &#224; un moment donn&#233;, il faut d&#233;passer ce truc-l&#224; et se contenter de faire...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour rester sur le politique, il y a un aspect du film qui m'int&#233;resse tout particuli&#232;rement, &#224; savoir ce qui me semble &#234;tre sa dimension pro-f&#233;ministe. On la per&#231;oit dans la mani&#232;re dont tu construis tes personnages f&#233;minins, mais peut-&#234;tre plus encore dans la fa&#231;on dont tu mets en sc&#232;ne les rapports masculins, notamment &#224; travers la relation qui se joue, au moins virtuellement, entre Keys (l'homme qui d&#233;tient les cl&#233;s ?) et Yvan (celui qui cherche &#224; les obtenir ?). Faut-il pr&#233;ciser que le premier v&#233;ritable sourire d'Yvan survient au moment o&#249; il parvient enfin &#224; surpasser Keys ? O&#249; il s'affranchit de cette concurrence ? Alors, est-ce que, pour toi, les m&#233;canismes de pouvoir reposent d'abord sur une comp&#233;tition d'ego ? Le pouvoir, ne serait-il, au fond, qu'un immense concours de bites d&#233;sormais mondialis&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(rires) J'adore la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tout dire, c'est le sujet de mon deuxi&#232;me film, LES GUERRES FROIDES, que je vais tourner en janvier. C'est un duel entre deux diplomates, donc il y a une question autour de ce que l'Histoire doit &#224; ce que tu appelles un &#171; concours de bites &#187;. Je pense que le film r&#233;pondra mieux &#224; ta question dans quelques ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, je dirais qu'il y a deux choses. D'une part, un regard sur la masculinit&#233;, et d'autre part, la place des femmes. Ce qui n'est pas tout &#224; fait la m&#234;me chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le regard que j'ai sur la masculinit&#233; est li&#233; &#224; ma propre exp&#233;rience, en tant qu'homme. Cette exp&#233;rience est &#233;videmment sp&#233;cifique : je suis un homme blanc de 44 ans, issu d'une famille de classe assez ais&#233;e, voire tr&#232;s ais&#233;e, mais d&#233;class&#233;e. Donc &#231;a dit quelque chose de l'endroit d'o&#249; je viens. Et en m&#234;me temps, j'ai grandi dans un environnement tr&#232;s f&#233;minin.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;J'&#233;tais tr&#232;s proche de ma grand-m&#232;re.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;Tout cela permet de nuancer un peu les choses&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dirais que le film s'int&#233;resse d'abord &#224; la masculinit&#233;. Et c'est vrai que le rapport &#224; la masculinit&#233; en Argentine est quand m&#234;me assez compliqu&#233;. &#192; chaque fois que j'y allais, on me testait, on &#233;valuait ma masculinit&#233;. En tant qu'homme, &#231;a arrive tout le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, je trouvais que c'&#233;tait int&#233;ressant d'explorer &#231;a, et en particulier d'explorer ces sentiments qu'&#233;prouve Yvan, qui sont des sentiments qu'on peut rapprocher de l'humiliation. Une humiliation un peu m&#233;diocre, soit, mais qui existe quand m&#234;me. C'est-&#224;-dire : comment est-ce qu'on se sent jug&#233; par un autre homme ? Les situations du film sont en fait assez proches de celles que j'ai moi-m&#234;me v&#233;cues, tout simplement, m&#234;me si le contexte &#233;tait tr&#232;s diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le personnage de Farrell, par exemple, ce type absolument affreux, est incarn&#233; par quelqu'un qui n'est pas com&#233;dien, mais qui est r&#233;ellement banquier priv&#233;. Et, en fait, il est vraiment comme &#231;a. Il a v&#233;ritablement pos&#233; ses couilles sur la table pendant le tournage. D'ailleurs, l'actrice qui joue In&#232;s, St&#233;phanie Cl&#233;au, m'a un jour chuchot&#233; &#224; l'oreille : &#171; Il est &#233;pouvantable ce mec. Je ne veux pas m'approcher de lui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, il y avait un rapport &#224; &#231;a : comment filmer une masculinit&#233; qui est &#8212; je ne dirais m&#234;me pas &#171; toxique &#187; &#8212; mais &#171; catastrophique &#187; ? Une catastrophe historique qui continue, qui se perp&#233;tue&#8230; L'id&#233;e, c'&#233;tait aussi de filmer &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d'un autre c&#244;t&#233;, la banque est un monde d'hommes, la banque priv&#233;e en particulier, au moins jusqu'aux ann&#233;es 90. Jusque-l&#224;, les femmes ne pouvaient pas &#234;tre &#171; associ&#233;es &#187;. Ce qu'on appelle un &#171; associ&#233; &#187; dans la banque priv&#233;e, ce sont les personnes qui d&#233;tiennent des parts importantes. Les femmes ne pouvaient pas l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, un banquier priv&#233; qui, comme mon grand-p&#232;re, avait trois filles ne pouvait pas transmettre la lign&#233;e qu'il avait perp&#233;tu&#233;e dans la banque priv&#233;e. Bon, il s'en foutait compl&#232;tement. Mon grand-p&#232;re &#233;tait, pour tout dire, assez nihiliste, un nihilisme d'ailleurs plut&#244;t dirig&#233; contre ce qu'il avait lui-m&#234;me fabriqu&#233;. Mais la mani&#232;re dont ce milieu a longtemps consid&#233;r&#233; les femmes en dit long sur son fonctionnement. C'est un monde dans lequel les femmes font ce qu'elles font dans le film : elles essaient de d&#233;couvrir qui fait quoi, elles ont un r&#244;le d'apparat, mais elles n'ont pas un r&#244;le de pouvoir, en tout cas pas de fa&#231;on officielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#8212; et c'est un grand mais &#8212; elles ont tout de m&#234;me &#233;norm&#233;ment d'importance, notamment, encore une fois, dans la question de la discr&#233;tion, regarder, observer, et utiliser ce pouvoir pour produire de l'information. Et &#231;a, ce sont des choses que les femmes ont beaucoup faites dans les lieux de pouvoir, en particulier dans la banque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est vrai que ma grand-m&#232;re &#233;tait beaucoup plus int&#233;ressante que mon grand-p&#232;re en termes de personnalit&#233;. Le film est aussi, d'une certaine mani&#232;re, son portrait. Alors, elle n'&#233;tait pas aussi Lady Macbeth que dans le film, mais je tenais vraiment &#224; montrer la perspective des femmes dans cet univers d'hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La concurrence est &#233;galement repr&#233;sent&#233;e par les courses de chevaux, dans lesquelles le &#171; potentiel &#187; et la &#171; performance &#187; sont &#233;rig&#233;es en valeurs supr&#234;mes. La course hippique est symboliquement tr&#232;s forte, car elle associe l'&#233;valuation constante &#224; une logique plus mercantile, fond&#233;e sur l'investissement, la rentabilit&#233;, la financiarisation et, en dernier ressort, la sp&#233;culation. C'est un symbole particuli&#232;rement pertinent au regard de ce que raconte ton film. Qu'est-ce qui t'a conduit &#224; &#233;tablir ce parall&#232;le ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, je ne suis pas tr&#232;s int&#233;ress&#233; par les symboles. En fait, il y a deux choses qui se sont produites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, le cheval est un animal qui est tr&#232;s pr&#233;sent dans ces milieux. C'est un animal tr&#232;s cher &#224; entretenir. C'est un animal tr&#232;s majestueux, qui est tr&#232;s li&#233; &#224; la noblesse, aux classes dirigeantes de l'&#233;poque, &#224; la royaut&#233;, etc. En Argentine, le cheval est aussi tr&#232;s pr&#233;sent historiquement dans les campagnes, o&#249; il est utilis&#233; pour l'&#233;levage, dans ces grands espaces. Et puis, il y a aussi l'id&#233;e du cheval &#224; l'anglaise&#8230; Les argentins ont un rapport assez paradoxal avec l'Angleterre. Disons que le cheval &#224; l'anglaise, avec les courses et le saut d'obstacles, renvoie &#224; cette id&#233;e du cheval comme marqueur social. En Suisse, par exemple, et en particulier avec le saut d'obstacles, le cheval est souvent associ&#233; &#224; des pratiques sportives plut&#244;t r&#233;serv&#233;es aux classes favoris&#233;es. Ce n'est donc pas la m&#234;me chose de faire du football ou de pratiquer l'&#233;quitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, j'ai personnellement un rapport assez fort au cheval. Et il n'y a aucune raison particuli&#232;re &#224; cela. Je trouve que c'est un animal assez myst&#233;rieux, qui m'&#233;voque des choses, qui ne sont pas uniquement symboliques ou politiques, justement. C'est plut&#244;t un animal qui me fascine d'une mani&#232;re assez myst&#233;rieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime assez les films o&#249; il y a cette id&#233;e d'un bestiaire. L&#224;, ce sont des bestiaires assez r&#233;duits, parce qu'il n'y a pas beaucoup d'animaux. Mais il y avait l'id&#233;e du cheval pour lui-m&#234;me, l'id&#233;e de l'animal. C'est une forme de lyrisme. Et m&#234;me un film comme &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; a besoin d'une sorte de lyrisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; me semble aussi avoir anticip&#233; une sensibilit&#233;, une pr&#233;occupation morale et politique qui allait progressivement devenir plus centrale dans le cin&#233;ma des ann&#233;es suivantes. &lt;i&gt;The Zone of Interest&lt;/i&gt;, par exemple, me para&#238;t partager avec ton film un certain nombre d'affinit&#233;s : la violence maintenue hors champ, l'accommodement et la participation des &#171; &#233;lites &#187;, et surtout le calme apparent de leur quotidiennet&#233; &#224; proximit&#233; imm&#233;diate de la barbarie. Le lien entre les processus de fascisation et certaines logiques capitalistiques a &#233;galement &#233;t&#233; explor&#233; dans &lt;i&gt;L'Agent secret&lt;/i&gt;. En revoyant &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; pour pr&#233;parer cet entretien, j'ai &#233;galement per&#231;u des &#233;chos entre vos &#339;uvres, non seulement dans les th&#233;matiques abord&#233;es, mais aussi dans leur mani&#232;re de faire dialoguer les &#233;poques. M&#234;me s'ils sont tr&#232;s diff&#233;rents dans leur approche et leur mise en sc&#232;ne, et bien qu'ils soient sortis dans des contextes internationaux certainement plus propices &#224; leur r&#233;ception, serais-tu, toi aussi, tent&#233; de tirer un trait d'union entre &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;The Zone of Interest&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;L'Agent secret&lt;/i&gt; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois bien admettre &#234;tre incapable de te r&#233;pondre&#8230; J'ai rencontr&#233; Kleber Mendon&#231;a Filho quelques fois et j'aime beaucoup son cin&#233;ma. En revanche, je ne connais pas du tout Jonathan Glazer, m&#234;me si j'ai vu tous ses films. Donc, &#233;videmment, c'est un cin&#233;ma qui me parle et qui m'inspire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que certaines choses qui ont &#233;t&#233; faites dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; se retrouvent ailleurs. Mais je crois qu'il m'est difficile d'&#233;valuer les r&#233;sonances qu'un film comme &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; peut entretenir avec d'autres &#339;uvres. Je peux juste r&#233;pondre que je suis tr&#232;s sensible &#224; l'endroit o&#249; un film atterrit, en termes de maillon, de dialogue avec d'autres films.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux pas imaginer &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; autrement qu'en dialogue avec des films ant&#233;rieurs&#8230; et heureusement aussi un peu avec des films post&#233;rieurs, puisque le film a quand m&#234;me &#233;t&#233; vu et a trouv&#233; une place. Il aurait pu compl&#232;tement passer inaper&#231;u ; heureusement, ce n'est pas le cas. Je n'ai en revanche aucune id&#233;e des &#233;chos qu'il a pu susciter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The Zone of Interest&lt;/i&gt;, je le connais assez bien parce que j'avais fait un podcast dessus&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le podcast en question, en libre acc&#232;s ici : https://www.rts.ch/audio-podcast/20&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le film s'inscrit dans le d&#233;bat qui concerne la repr&#233;sentation des camps de la mort. C'est un d&#233;bat qui date pr&#233;cis&#233;ment de la Seconde Guerre mondiale. Donc c'est un film qui est tr&#232;s conscient de lui-m&#234;me sur la question de la repr&#233;sentation. &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; l'est aussi, m&#234;me s'il ne prend pas du tout les m&#234;mes partis pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; ne pouvait pas non plus se permettre d'&#234;tre ing&#233;nu l&#224;-dessus, ni d'&#234;tre &#171; cheesy &#187;. Donc, &#224; ce titre, je me r&#233;jouis que mes prochains films ne traitent pas de sujets aussi difficiles, parce qu'ils seront un peu moins auto-conscients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle de terreur d'&#201;tat, on est oblig&#233; de se demander de quoi on parle. Comment repr&#233;sente-t-on des choses qui sont, en fait, bien au-dessus de nous ? On ne peut pas faire autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc je pense que les films prennent place dans des constellations. Et puis, apr&#232;s, qu'on le veuille ou non, il y a des liens qui se tissent. Est-ce que Kleber a vu &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; ? Oui, je le sais, parce que je connais sa productrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, c'est aussi vrai que, depuis un moment, on fait le lien entre les dictatures, la terreur d'&#201;tat et le capitalisme. Alors qu'avant, c'&#233;taient des perspectives un peu insolites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, je viens de la litt&#233;rature compar&#233;e. Et la litt&#233;rature compar&#233;e, c'est un exercice assez rigolo. Tu prends des textes qui n'ont rien &#224; voir, tu les mets l'un sur l'autre, tu les croises, et tu te demandes : qu'est-ce que &#231;a produit ? Qu'est-ce que ce croisement, disons, improbable, produit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, parfois, c'est compl&#232;tement con, mais il y a des fois o&#249; des choses inattendues peuvent appara&#238;tre. Et c'est vrai que moi, je travaille comme &#231;a. Comme moteur de stimulation, c'est de cette mani&#232;re que je fonctionne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis dit : &#171; Tiens, qu'est-ce que &#231;a donne si on croise la banque avec Conrad, avec son livre &lt;i&gt;Au c&#339;ur des t&#233;n&#232;bres&lt;/i&gt; ? &#187; C'est ce que j'ai fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, dans le film que je vais tourner en janvier, j'ai aussi pris une nouvelle de Conrad qui s'appelle &lt;i&gt;Le &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Duel&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;un conte militaire&lt;/i&gt;. Je me suis dit : &#171; Tiens, qu'est-ce qui se passe si on imagine ce duel de militaires &#8212; enfin, ce sont des dragons napol&#233;oniens &#8212; dans le monde de la diplomatie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une id&#233;e compl&#232;tement absurde et assez gaguesque, en fait, parce que les diplomates, &#233;videmment, par d&#233;finition, ne se battent pas en duel. Mais &#231;a produit des espaces qui n'existaient pas avant, par une juxtaposition de deux choses qui n'ont rien &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, ce sont plut&#244;t des hasards, en fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; ce que je peux dire &#224; ce sujet&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai l'impression que tu cherches &#224; te d&#233;douaner du fait qu'&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Azor&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; ait pu avoir une quelconque influence. Mais je ne parle pas n&#233;cessairement d'une influence directe d'&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Azor&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; sur ces films. Je pense plut&#244;t &#224; une forme de Zeitgeist, &#224; un ensemble de motifs qui reviennent, que ce soit autour de l'&#233;conomie, de l'autoritarisme ou des rapports de pouvoir. On traverse une p&#233;riode internationale particuli&#232;rement critique, et il est somme toute assez logique que les artistes s'emparent de ces questions, du capitalisme, des violences d'&#201;tat, de la mont&#233;e des mouvements d'inspiration fasciste&#8230;&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;La question est donc moins de savoir si &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; a directement influenc&#233; &lt;i&gt;The Zone of Interest&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;L'Agent secret&lt;/i&gt;, que de se demander si le film n'a pas, en quelque sorte, anticip&#233; cet int&#233;r&#234;t pour ces questions. Car d&#232;s lors qu'on s'int&#233;resse &#224; l'autoritarisme, au capitalisme, au patriarcat, on finit n&#233;cessairement par tracer des liens historiques, entre la haute bourgeoisie et les r&#233;gimes autoritaires, entre les dictatures et certaines formes d'organisation &#233;conomique&#8230; Ces liens finissent n&#233;cessairement par appara&#238;tre&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que tu dis &#231;a parce que le film a fait r&#233;sonner quelque chose chez toi. Mais il y a des gens qui n'ont pas aim&#233; le film ; ils ne vont pas dire &#231;a, tu vois ce que je veux dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je ne crois pas que ce soit seulement une question de go&#251;t&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas&#8230; c'est peut-&#234;tre ma modestie qui me fait parler comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je crois aussi.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#233;videmment, le film est aussi largement nourri par ce qui se passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'imagine bien&#8230; (rires)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire quand Trump est arriv&#233; au pouvoir. Ma fille est n&#233;e au m&#234;me moment, ce qui m'a quand m&#234;me pas mal traumatis&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, &#224; sa sortie, &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; a eu un immense succ&#232;s &#224; New York et &#224; Londres. Depuis, je travaille beaucoup avec Londres. &#192; l'&#233;poque, j'avais demand&#233; &#224; l'agent de vente, &#224; un publiciste &#224; New York : &#171; Mais pourquoi tu penses que le film a eu un tel succ&#232;s &#224; New York ? &#187; Parce que ce n'est pas un film qui est formellement tr&#232;s&#8230; comment dire&#8230; &#171; am&#233;ricain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il m'avait r&#233;pondu qu'en fait, c'&#233;tait parce que les gens avaient envie de r&#233;fl&#233;chir &#224; la raison pour laquelle Trump &#233;tait arriv&#233; au pouvoir. Et je pense que pour Londres, c'&#233;tait pareil. Avec Boris Johnson, il y avait cette m&#234;me sensation d'incompr&#233;hension : qu'est-ce qui se passe, en fait ? Comment en est-on arriv&#233; l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour rester encore un peu sur cette id&#233;e de trait d'union, un an apr&#232;s la sortie d'&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, et dans un registre beaucoup plus populaire, &lt;i&gt;Argentina, 1985&lt;/i&gt; de Santiago Mitre venait lui aussi se confronter &#224; la dictature militaire. Le cin&#233;ma s'est finalement assez peu empar&#233; de cette p&#233;riode, &#224; l'exception de quelques films comme &lt;i&gt;La historia oficial&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Garage Olimpo&lt;/i&gt;. Est-ce que tu vois ton film comme s'inscrivant dans cette continuit&#233; ? Comme une &#339;uvre qui participe, elle aussi, &#224; faire vivre cette m&#233;moire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, tout &#224; fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dr&#244;le que tu parles d'&lt;i&gt;Argentina, 1985&lt;/i&gt;, parce que le film a &#233;t&#233; &#233;crit par Mariano Llin&#225;s, qui est un grand ami et qui a aussi particip&#233; &#224; l'&#233;criture d'&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; &#8212; il joue d'ailleurs dans une sc&#232;ne. Il est &#233;galement co-sc&#233;nariste de mon prochain film. Donc voil&#224;, je fais partie d'une tradition qui est assez d&#233;finie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passe, c'est qu'en France, peu de films argentins sur la dictature ont r&#233;ussi &#224; traverser l'Atlantique.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;L&#224;, tu as parl&#233; de &lt;i&gt;La historia oficial&lt;/i&gt;, mais en fait, il y en a &#233;norm&#233;ment d'autres. En Argentine, c'est vraiment un genre qui a d'abord exist&#233; &#224; la fin de la dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le montre &lt;i&gt;Argentina, 1985&lt;/i&gt;, il y a eu des proc&#232;s qui ont &#233;t&#233; mis en place par l'&#201;tat. Mais ensuite, ces proc&#232;s ont &#233;t&#233; annul&#233;s au nom de la &#171; r&#233;conciliation nationale &#187;. Il y a eu des lois qui ont &#233;t&#233; vot&#233;es pour amnistier les militaires. Et &#224; partir de ce moment-l&#224;, dans le m&#234;me espace social, il y avait les bourreaux et les victimes. Et puisque le pouvoir politique et le pouvoir l&#233;gislatif n'avaient pas fait leur travail, ou pas compl&#232;tement, le cin&#233;ma, la litt&#233;rature, comme l'ensemble de la production intellectuelle, ont progressivement pris le relais. En plus des mouvements sociaux, il y a eu beaucoup de penseurs qui se sont pench&#233;s sur la question de la dictature, des disparus, de ce qu'on appelle la post-m&#233;moire, et sur toutes ces questions-l&#224;. C'est un champ qui a &#233;t&#233; beaucoup explor&#233; en Argentine, et en particulier par le cin&#233;ma. Il existe donc une immense filmographie sur la dictature. &lt;i&gt;Garage Olimpo&lt;/i&gt; est un film que j'aime beaucoup. C'est un peu dur, mais je l'aime beaucoup&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tout dire, &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; est devenu un film assez important en Argentine. C'est un film qui a trouv&#233; sa place dans cette cin&#233;matographie, notamment par rapport &#224; la question de la dictature. C'est aujourd'hui un film qui fait un peu figure de r&#233;f&#233;rence. En fait, cette forme de reconnaissance me touche. Parce qu'aujourd'hui, cinq ans apr&#232;s sa sortie, il a vraiment trouv&#233; une place tr&#232;s importante dans cette filmographie-l&#224;. C'est m&#234;me devenu, &#224; certains endroits, un film un peu culte, tout simplement parce qu'il adopte une perspective qu'aucun film argentin sur cette p&#233;riode n'avait encore abord&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait aucun film qui parlait de la spoliation des biens et du rapport des hautes sph&#232;res du pouvoir &#8212; surtout &#233;conomique &#8212; &#224; la dictature. Donc, l&#224;-dessus, oui, je suis tr&#232;s content que le film ait trouv&#233; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_23062 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lundi.am/IMG/jpg/img_9154.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L500xH375/img_9154-d4014.jpg?1788775480' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, tu t'&#233;tais immerg&#233; dans le milieu de la banque afin de mener ton enqu&#234;te et de t'impr&#233;gner de ses codes, de ses gestes, de ses mani&#233;rismes et de ses r&#233;alit&#233;s sociales. Tu avais &#233;galement choisi de faire jouer de v&#233;ritables membres de la haute soci&#233;t&#233; de Buenos Aires aux c&#244;t&#233;s de &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;com&#233;dien&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;ne&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;s professionnel&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;le&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;s&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;. Tu travailles d&#233;sormais depuis plusieurs ann&#233;es sur un second long m&#233;trage consacr&#233; &#224; la diplomatie. Est-ce que tu as abord&#233; sa pr&#233;paration de la m&#234;me mani&#232;re ? Et envisages-tu, l&#224;-encore, de faire appel &#224; des personnes issues du monde diplomatique pour incarner certains r&#244;les ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;couvert sur le tournage d'&lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt; que j'aimais beaucoup la mise en sc&#232;ne de fiction. Parce que moi, je viens plut&#244;t du cin&#233;ma du r&#233;el, un peu plus punk, comme tu le disais. Avec &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que je faisais une vraie fiction, et je me suis rendu compte que j'aimais beaucoup &#231;a. En fait, je pense que la forme doit quand m&#234;me un peu &#233;pouser le sujet d'un film ou ce qu'il raconte. L&#224;, dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, il y avait l'id&#233;e d'explorer un milieu. Donc, c'&#233;tait assez naturel pour moi de faire appel &#224; des acteurs non professionnels qui faisaient partie de ce milieu-l&#224;. Dans &lt;i&gt;LES GUERRES FROIDES&lt;/i&gt; c'est vrai aussi, ce qui m'int&#233;ressait, c'&#233;tait de d&#233;crire un milieu. Mais au cours de mes recherches &#8212; qui ont &#233;t&#233;, l&#224; encore, tr&#232;s longues &#8212; je me suis rendu compte que les diplomates &#233;taient finalement des acteurs. Ce sont des gens qui ont un texte &#224; d&#233;fendre, qui poss&#232;dent une grande capacit&#233; &#224; le porter et &#224; le faire valoir, un texte qui est d'ailleurs dict&#233; par leur capitale, leur gouvernement, qu'ils n'&#233;crivent pas eux-m&#234;mes. Ce n'est pas forc&#233;ment le fond de leur pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un diplomate qui me l'a dit : &#171; Nous, on est tous des com&#233;diens. &#187; Je me suis alors rendu compte que c'&#233;tait beaucoup plus int&#233;ressant de prendre des acteurs plut&#244;t que de rejouer le m&#234;me dispositif avec des non professionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, je crois que c'est aussi li&#233; au fait que je me lasse assez vite. Je ne fais pas des films tr&#232;s rapidement&#8230; je suis assez lent. Du coup, j'essaie de faire des films qui ne se ressemblent pas, d'aller &#224; chaque fois vers autre chose. Par exemple, l&#224;, il y a une voix off qui a un peu le m&#234;me r&#244;le que la musique dans &lt;i&gt;Azor&lt;/i&gt;, elle sert &#224; r&#233;veiller un peu le spectateur qui pense que le film est compl&#232;tement classique. J'essaie d'explorer de nouvelles pistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans les milieux anticapitalistes, il existe une f&#226;cheuse tendance &#224; tomber dans la fascination pour son objet d'&#233;tude : on commence par la critique, puis l'on en vient &#224; examiner les phases de d&#233;veloppement, &#224; analyser les structures, &#224; investiguer les organisations, &#224; diss&#233;quer toujours plus minutieusement les strat&#233;gies d'adaptation et l'inventivit&#233; bourgeoise... Le capital devient un mythe, l'&#233;conomie une sorte de divinit&#233; ; les militants, souvent, tombent en extase devant les accomplissements de l'adversaire. N'y a-t-il pas, pour un artiste, un risque comparable &#224; trop s'approcher de son objet ? &#192; force de le fr&#233;quenter, m&#234;me de fa&#231;on critique, ne risque-t-on pas de passer progressivement de la r&#233;pulsion &#224; l'admiration, de se laisser envo&#251;ter ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est un risque. Je pense que tu le dis bien, et je pense que ce sont des choses que d'autres disent bien aussi. Quand on regarde l'ab&#238;me, l'ab&#238;me regarde aussi en toi. Mais apr&#232;s, je ne pense pas qu'il y ait vraiment le choix. Surtout dans un film comme celui-ci, qui traite d'un sujet si dur, il faut bien le regarder en face, aller au fond des choses&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, j'&#233;tais assez clair sur ce que j'avais envie de faire. Je n'&#233;tais pas tellement fascin&#233;&#8230; Enfin, ce n'est pas tout &#224; fait vrai. &#201;videmment que je suis fascin&#233; par le pouvoir, comme tout le monde, mais pas dans le sens o&#249; &#231;a me procurerait une &#233;rection. (rires)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est juste que je me rends bien compte qu'il faut faire des films sur la droite, qu'il faut faire des films sur les classes dominantes, qu'il faut faire des films sur les structures du pouvoir, sur les lieux du pouvoir et sur la mani&#232;re dont il se reproduit. Parce que c'est &#231;a qui nous gouverne, et c'est aussi &#231;a qu'on subit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, &#231;a ne me d&#233;range pas d'aller &#224; cet endroit-l&#224;. Par exemple, dans le film sur la diplomatie, il y a des sc&#232;nes sur les duels coutumiers germaniques qu'on appelle la &lt;i&gt;Mensur&lt;/i&gt;, ces duels &#224; l'&#233;p&#233;e qui se pratiquent dans les soci&#233;t&#233;s d'&#233;tudiants. Je ne dirais pas que &#231;a me fascine, ou alors, si &#231;a me fascine, c'est davantage par son obscurit&#233;. Ce qui m'int&#233;resse surtout, c'est que ce sont des choses qui restent peu connues, peu visibles, alors m&#234;me qu'elles ont profond&#233;ment fa&#231;onn&#233; nos r&#233;cits, notamment notre mani&#232;re de raconter l'Histoire. Une Histoire qu'on pr&#233;sente souvent comme une succession d'affrontements entre des figures puissantes, principalement des hommes. Kissinger, par exemple, r&#233;duisait volontiers la diplomatie &#224; une confrontation entre hommes forts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'&#233;loigne un peu du sujet, mais ce que je veux dire, c'est qu'il existe effectivement une forme de fascination, tout en gardant, pour ma part, une certaine distance et une capacit&#233; &#224; rester assez froid. D'ailleurs, pas mal de gens m'ont dit : &#171; Putain, mais il est vraiment glacial ton film ! &#187; Et moi, je r&#233;pondais : &#171; Non, bon, il y a aussi un c&#244;t&#233; dr&#244;le, il y a de l'humour&#8230; &#187; Mais oui, je pense qu'il faut savoir &#234;tre un peu glacial par endroits, il faut &#234;tre un peu cru. Donc c'est aussi quelque chose qui me prot&#232;ge de la fascination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, je ne suis vraiment pas quelqu'un de fanatique. Je ne m'emporte pas du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bon, et du coup, &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;LES GUERRES FROIDES, &#231;a &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;en est o&#249; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coute, on a eu beaucoup de difficult&#233; &#224; le financer, parce que le sc&#233;nario n'est pas &#233;crit de mani&#232;re tr&#232;s conventionnelle. La pr&#233;sence de cette voix off, par exemple, a rendu les choses plus difficiles &#224; comprendre pour les financeurs, ils avaient du mal &#224; saisir pourquoi elle &#233;tait l&#224;, ce qu'elle apportait au r&#233;cit. Mais voil&#224;, le film est maintenant financ&#233;, et on va tourner en janvier entre Gen&#232;ve, Berne et un peu New York. Donc c'est super.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On attend &#231;a avec impatience.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'album &lt;i&gt;Trigonom&#233;trie&lt;/i&gt; de Paul Courlet est toujours disponible ici : &lt;a href=&#034;https://sbire.bandcamp.com/album/trigonom-trie&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://sbire.bandcamp.com/album/trigonom-trie&lt;/a&gt;. Petits coups de c&#339;ur pour les morceaux &#171; catharsis &#187;, &#171; l'eau &#187; et &#171; gaza &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le podcast en question, en libre acc&#232;s ici : &lt;a href=&#034;https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/cinema-5-5-la-zone-d-interet-de-jonathan-glazer-voir-ou-ne-pas-voir-la-shoah-29242018.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/cinema-5-5-la-zone-d-interet-de-jonathan-glazer-voir-ou-ne-pas-voir-la-shoah-29242018.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>De vaisselle #2</title>
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		<dc:subject>Avec une grosse photo en haut</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvement</dc:subject>
		<dc:subject>4</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un podcast pour les t&#226;ches m&#233;nag&#232;res et penser l'&#233;tat du monde&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/7-septembre-555" rel="directory"&gt;7 septembre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://lundi.am/Avec-une-grosse-photo-en-haut" rel="tag"&gt;Avec une grosse photo en haut&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mouvement" rel="tag"&gt;Mouvement&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/mot30" rel="tag"&gt;4&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://lundi.am/histoire" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://lundi.am/local/cache-vignettes/L150xH84/test_vaisselle-dec60.jpg?1788775480' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&#034;https://lundi.am/De-vaisselle-1&#034;&gt;le premier num&#233;ro de De Vaisselle&lt;/a&gt;, on s'&#233;tait demand&#233; ce qui rend caduc pas mal des certitudes sur lesquelles &#233;tait fond&#233;e l'intervention politique &#171; autonome &#187; de la p&#233;riode 2000-2020. Ce deuxi&#232;me num&#233;ro part d'une question moins frontale, en essayant de d&#233;plier ce qu'il y a derri&#232;re le retour en force de l'id&#233;e de &#171; polarisation &#187; dans le discours public. Dans un premier temps (la r&#233;flexion s'&#233;talera sur plusieurs &#233;pisodes), on va renverser la proposition : s'il y a &#171; retour &#187; de la polarisation, c'est qu'elle aurait disparu des radars jusqu'ici. On cherchera donc &#224; comprendre ce qui a bien pu permettre, jusqu'&#224; r&#233;cemment, de faire comme si le monde n'&#233;tait pas l&#233;zard&#233; de conflits.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/oRh_4LG8WiE?si=CMXcTs0Jmm0HQJcS&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;div id=&#034;buzzsprout-player-19765182&#034;&gt;&lt;/div&gt;&lt;script src=&#034;https://www.buzzsprout.com/1865505/episodes/19765182-de-vaisselle-2-un-podcast-pour-les-taches-menageres-et-penser-l-etat-du-monde.js?container_id=buzzsprout-player-19765182&amp;player=small&#034; type=&#034;text/javascript&#034; charset=&#034;utf-8&#034;&gt;&lt;/script&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sommaire :&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
01:51 R&#233;sum&#233; de l'&#233;pisode pr&#233;c&#233;dent&lt;br class='autobr' /&gt;
04:02 La &#171; polarisation &#187; remplace la &#171; fin de l'Histoire &#187; dans le discours dominant et le sens commun&lt;br class='autobr' /&gt;
06:53 D&#233;finition : la polarisation, c'est l'ordonnancement du monde selon des lignes de conflits structurants - quelques rep&#232;res chronologiques en musique&lt;br class='autobr' /&gt;
12:05 Comment est-ce possible de penser la politique sans la notion de polarisation ? Petit d&#233;tour historique sur les traces du concept d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, et autres astuces pour r&#234;ver d'un monde sans conflits structurants.&lt;br class='autobr' /&gt;
24:55 Pause musicale : Sainte-Soline Blues&lt;br class='autobr' /&gt;
30:40 Qu'est-ce qui a rendu possible le r&#233;cit dominant de l'absence de polarisation au cours de la p&#233;riode dite de &#171; fin de l'Histoire &#187; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
32:20 1&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;er&lt;/sup&gt; hypoth&#232;se : la supr&#233;matie de la force - digression sur le d&#233;bordement du maintien de l'ordre &#8211; comparaison historique avec les luttes d&#233;coloniales&lt;br class='autobr' /&gt;
38:08 2&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; hypoth&#232;se : la domination &#233;conomique &#8211; comparaison historique avec la lutte des classes&lt;br class='autobr' /&gt;
40:47 3&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; hypoth&#232;se : un &#233;tat de fait o&#249; les moyens m&#234;me de penser contre l'ordre dominant font d&#233;faut &#8211; h&#233;g&#233;monie id&#233;ologique &#8211; comparaison historique avec le christianisme&lt;br class='autobr' /&gt;
47:03 Conclusion temporaire et r&#233;sum&#233; : polarisation vs h&#233;g&#233;monie&lt;br class='autobr' /&gt;
49:53 Le temps pour les regrets : du d&#233;faut d'analyse mat&#233;rialiste dans De Vaisselle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cr&#233;dits :&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La team Radio-France pleure le retour de la &#171; polarisation &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre et le Loup &#8211; Serge Prokofiev&lt;br class='autobr' /&gt;
Your latest trick &#8211; Dire Straits&lt;br class='autobr' /&gt;
Blowin' in the wind &#8211; Bob Dylan&lt;br class='autobr' /&gt;
Donald Trump d&#233;crit sa doctrine : &#171; c'est la force, la force ! Personne va venir chercher l'embrouille. &#187; - CNN &#034;state of the union&#034;, 25 octobre 2015. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le monde ou rien - PNL&lt;br class='autobr' /&gt;
Believe - Cher &lt;br class='autobr' /&gt;
Bouddha (citation) &lt;br class='autobr' /&gt;
La cit&#233; de la Peur &#8211; les Nuls&lt;br class='autobr' /&gt;
La Carmagnole (folklore populaire)&lt;br class='autobr' /&gt;
Audiobook Karl Marx, &#171; La question juive &#187; - marxists.org&lt;br class='autobr' /&gt;
Wolfgang Amadeus Bordiga &#8211; Sainte-Soline Blues&lt;br class='autobr' /&gt;
Leurs avions ne d&#233;colleront pas &#8211; Manifestant.es de la for&#234;t de Rohanne&lt;br class='autobr' /&gt;
Guerre &#8211; Mafia K'1 Fry&lt;br class='autobr' /&gt;
Hymne GJ &#8211; South winners&lt;br class='autobr' /&gt;
Makukuti Kanaky &#8211; Djo Bnca&lt;br class='autobr' /&gt;
Les weathermen appellent &#224; ramener la guerre &#224; la maison - Days of rage 1969 - Chicago PBS station WTTW&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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