Le plus fort au final, et le plus dur en même temps, c’est peut-être ce retour à la réalité.

paru dans lundimatin#72, le 14 septembre 2016

Le plus fort au final, et le plus dur en même temps, c’est peut-être ce retour à la réalité.

C’est réaliser combien ces quatre mois furent à part, furent un instant décalé, explosif et complexe. Et c’est voir soudain d’un nouvel œil ce qu’on était avant et ce qu’il y a maintenant, c’est revoir à la hausse ses ambitions de vie et de lutte, comprendre que pour toi comme pour beaucoup d’autres autour, ce mouvement n’était qu’une amorce, qu’un début, qu’il met en perspective ce qui n’en fait pas partie, ce qui fût et sera ta vie de part et d’autre de cette surprise dont on se remet doucement.

Tu y as cru, forcément, ça se sentait dans les mots, dans les visages, dans la rue, dans les gestes, les colères et les rires, qu’il se passait quelque chose, que peut-être un changement était possible. Puis ça s’est calmé, doucement, avec l’arrivée de l’été, ou plutôt ça a bougé, la situation a basculé.

Restaient ces personnes autour que tu as rencontrées, ces nouvelles têtes, ces nouvelles façons de faire, de s’organiser, cette nouvelle confiance. Il y a ces humains avec qui tu as vécu des choses fortes, et cette décision implacable que les concessions ne sont plus une option, que ce soit dans la vie ou dans les idées, dans les relations, dans le langage. Qu’il n’y a plus moyen de se taire et de se laisser faire.

La lutte n’est jamais suffisante, jamais finie, quant tu penses à avant le mouvement, tu te dis qu’au fond tu étais peu actif, peu déterminé, pas assez en tout cas, sûrement aussi parce que les autres n’étaient encore pas là, que tu n’avais que des mots jamais vraiment dits, des idées jamais vraiment appliquées, et puis que ça s’est débloqué, grâce à une multitude de détails, de rencontres et de situations qui s’enchaînent.

Mais tu te dis aussi que finalement, ça n’était pas assez, que ça aurait pu être plus fort, plus efficace, plus énervé et plus joyeux encore. Qu’il allait falloir être plus inventives.ifs. La lutte n’est jamais suffisante parce que ton ambition avance avec elle, la lutte progresse constamment sous des millions d’aspects, car elle est partout et quotidienne.

La lutte, elle est aussi dans ce manque d’imagination latent, qui ne vient pas de nulle part, qui vient lui aussi du sommeil dans lequel on nous plonge. Le plus dur peut-être c’est de capter la quantité de somnifères qu’on t’a fait avaler, que tu ingères toi-même, chaque jour. Les barrières qu’on se crée pour mieux dormir.

Si ce mouvement a été un réveil, cet été fût peut-être la mise en branle de quelque chose de plus fort encore, les premiers esquisses d’un matin où soudain tu marcherais sur de nouvelles jambes. De tous côtés, les rencontres faîtes en manifs, en assemblées et ailleurs ont permis des choses, des actes et des discussions d’une toute autre teneur que ce à quoi on était habitué.

On sait, on sait que tout est lent, que tout semble infime, que les pouvoirs de l’argent et de la bêtise sont immenses, et semblent insubmersibles. Que ces sursauts de vie, d’orgueil et de colère n’ont l’air parfois d’être que des parenthèses expiatoires rapidement reléguées au rang de détails. Tu as peur que la tête de cortège ne devienne qu’un autre rituel réglé et sans surprise. Mais il y a aussi de quoi se sentir avancer, de quoi se sentir fort. Il y a cette intuition que c’est leur vie à eux qui est chiante et sclérosée, qu’il y a encore la possibilité de se créer des espaces de pensée et d’action, qu’il y a de quoi essaimer et contaminer les gens autour de soi, de quoi s’inventer de meilleures raisons de se lever le matin que celles qu’on nous imposent.

Et c’est drôle, toutes ces fois où leurs critiques sont autant de compliments, quand ils parlent de ces bandes si bien organisées, de ces zones de non-droit destinées à se multiplier, quand ils s’insurgent de notre supposée associabilité.

Il n’y a plus rien à attendre d’eux.elles, c’est cette idée qui s’est faite jour ici et aujourd’hui. Plus rien à attendre de la démocratie, de la légalité, du droit, des médias, du vote. Ça paraîtra naïf à d’autres sûrement, mais les prises de conscience se font plus souvent à travers le vécu qu’à travers les mots de ceux.celles qui ont compris plus tôt. Ça s’inscrit plus fort, et plus longtemps.

C’était dur de sentir l’explosion du printemps et de se calmer à l’arrivée de l’été, mais d’autres choses se sont passées, à Bure des murs sont tombés, à Nantes un cercueil a été enterré, partout des mots ont été échangés, des regards aussi, des techniques, des espoirs. Chaque acte et chaque moment, en plus d’être subversif, est aussi l’occasion d’expérimenter, d’apprendre, d’appliquer l’autogestion, la vie en groupe, en restant toujours attentive.if aux grandes et aux petites choses qui peuvent rendre le monde plus supportable. Et c’est bon de sentir autour que tu n’es pas seul.e.

Maintenant la question c’est de savoir ce qui reprend à la rentrée, ce qu’on construit, ce qu’on a appris du printemps et ce qu’a couvé l’été. Tu as peur qu’il n’y ait rien, mais ça ne dépend que de nous, de l’énergie, et de savoir où la trouver et où la diriger.

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