Peut-on crever les pneus de journalistes ?

Zadistes vs le Club de la Presse Nantes Atlantiques - Débat

paru dans lundimatin#29, le 28 septembre 2015

Entre ZADistes et Clubs de la Presse, le torchon brûle. Alors qu’un juge escorté par la gendarmerie s’est fait refouler de Notre-Dame-Des-Landes, deux journalistes ont eu leurs pneus crevés. Les partis se renvoient la balle et leurs enjeux déontologiques.

Voilà plusieurs lundimatin qu’un débat sur la nécessité d’abolir — ou non — le journalisme a été lancé. C’est à l’orée d’un bocage nantais qu’il semble s’être poursuivi.

Le débat débute ce mardi 22 septembre. Alors que certains s’apprêtent à fêter la Saint Maurice, un juge est mandaté pour se rendre sur la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes afin d’estimer la valeur des biens immobiliers de ceux dont d’autres juges prononceront l’expulsion l’après-midi.

Les ZADistes sont très remontés. En effet, depuis plusieurs semaines, de multiples interventions préfectorales dans la presse régionale semblent préparer l’opinion à leur expulsion. Un communiqué est rédigé préventivement afin d’expliquer au magistrat le caractère superficielle de sa venue. Les habitants ayant décidé qu’il n’était pas nécessaire de construire un aéroport sur leurs terres, à quoi bon leur proposer un énième fois de les leur acheter.

Un juge escorté par des véhicules de la gendarmerie décide malgré cela de se rendre à Notre-Dame-Des-Landes. Cependant, en six lieux différents, des barricades obstruent la chaussée. Les habitants mal réveillés se retrouvent à jeter divers objets sur le cortège de gendarme qui fait rapidement demi-tour. Sur place, des journalistes de Presse Océan et de France 3 Pays de Loire se ruent sur l’évènement. Alors que nombreux habitants leur avaient signifié ne pas vouloir particulièrement être filmés ou photographiés, nos confrères jugèrent que les images qu’ils pouvaient glaner là étaient de l’intérêt général. Une fois les gendarmes et juges partis, ils découvraient que les pneus de leur véhicules avaient été crevés.

S’en suivit une bataille de communiqués. D’abord sur twitter, les journalistes informaient du mauvais traitement qu’ils avaient subit. Le jour même, le Club de la Presse Nantes Atlantique se fendait d’un communiqué dans lequel il dénonçait le traitement de ses journalistes :

Une fois de plus, les journalistes ont donc été pris pour cibles, et empêchés de pouvoir faire leur travail. C’est une nouvelle atteinte à la liberté de la presse sur la ZAD. Une fois de plus !

La polémique était lancée. Deux jours plus tard, les ZADistes répliquaient assurant que France 3 comme Presse Océan avait couvert l’occupation de la ZAD de manière particulièrement partisane. Au point de donner à la police certains de leurs enregistrements afin de permettre l’arrestation des habitants. Quant au Club de la Presse, les occupants soulignaient que sur leur site internet, la liste de leur mécènes — pour beaucoup ayant des intérêts financiers dans la construction de l’aéroport — révélait leur absence complète de déontologie et expliquait cette prise de partie contre eux.

Malgré plusieurs sollicitations, le Club de la Presse Nantes Atlantique n’a pas répondu aux questions de lundimatin.

Ce qui est pourtant certain, c’est que deux logiques et deux intérêts semblent se télescoper :
- Est-il déontologiquement acceptable, pour des journalistes, de mettre ses enregistrements à disposition de la police ?
- Est-il souhaitable que des habitants ou défenseurs d’un territoire en plein soulèvement aillent en prison grâce au travail de certains confrères ?
- Symétriquement, les ZADistes ne mettent-ils pas la démocratie en danger lorsqu’ils perforent les pneus de journalistes locaux ?
- N’y a-t-il pas « conflit d’intérêt » lorsque le Club de la Presse Nantes Atlantique fait valoir sa neutralité déontologique pour critiquer les habitants de Notre-Dame-Des-Landes qui refusent l’aéroport construit par ou pour les institutions qui le finance ?

Afin d’alimenter et de poursuivre le débat, nous reproduisons ici la réponse des ZADistes au Club de la Presse.

Une fois de plus, les journalistes ont été pris pour cibles et empêchés de faire leur travail« , se lamente le club de la presse dans un communiqué à l’emporte-pièces dénonçant les »atteintes à la liberté de la presse« sur la ZAD de NDDL ». Ce mardi 22 septembre, le juge des expropriations était attendu la ZAD, et les opposants s’étaient organisé pour qu’il ne puisse entrer sur la zone.

Les journalistes, dont ceux de France 3 et de France Bleu Loire Océan, ont été conviés à se rassembler à un point de blocage ou un aceuil presse était prévu. A cette occasion, il leur a été explicitement dit que sur les autres points de blocage, ils risquaient de se trouver face à des opposant-es refusant d’être filmés et/ou photographiés. Ainsi prévenus, les deux journalistes de France 3 et de France Bleu Loire Océan sont allés se poster sur un autre point de blocage, à quelques mètres d’une barricade et ont sorti leur matériel de prise de vue lors de l’arrivée du juge. Ils ont été priés à plusieurs reprises de ranger leur matériel mais ont continué de filmer avant de constater la crevaison de pneus de leurs voitures.

La fameuse liberté de la presse donne-t-elle le droit à des journalistes de mettre en danger les personnes dont-ils prennent les images ? Car c’est de cela qu’il s’agit.

Trop occupé à se présenter en victimes, et à faire le buzz pour 2 pneus crevés, le club de la presse a peut être oublié à quel point Ouest France, un de ses adhérents, avait « fait son travail » avec zèle en donnant à la police ses images de manifestants lors du rassemblement à Nantes le 22 février 2014. Une collaboration fructueuse, puisque grâce à cela plusieurs manifestants se sont retrouvés derrière les barreaux après croisement des images de presse et des fichiers de police.

Une acceptation assez particulière du concept de déontologie cher à la profession, mais qui n’a pas suscité de réaction de la part du club de la presse.

Les occupant-es de la Zad de Notre dame des landes se battent contre un projet climaticide d’un autre âge, mais aussi contre l’Etat qui tente de l’imposer par tous les moyens, en particulier par la criminalisation galopante des contestataires qu’il essaie de faire passer pour de dangereux terroristes .

Une grande partie de la presse (en particulier la presse locale) relaie régulièrement des informations sensationnalistes et/ou mensongères et clairement partisanes, contribuant ainsi à répandre une image nauséabonde de la Zad et de ses occupant-es. De cela, on a des exemples pratiquement chaque semaine avec les traitements racoleurs de Presse Océan, et personne n’a oublié l’affligeant reportage vidéo courageusement tourné en caméra cachée par les équipes de M6 pour Zone Interdite. Certes, cela fait vendre du papier ou de « l’espace de cerveau disponible », mais cela permet surtout d’éviter soigneusement d’informer sur le fond du dossier, pourtant bien chargé, tant sur ses aspects environnementaux qu’économiques ou politiques.

Au vu du traitement médiatique majoritairement orienté réservé à NDDL, on peut légitimement se poser la question de la neutralité des organes de presse qui relaient l’information et de celles qui les représentent. Et pour avoir des réponses, il suffit de creuser un peu.

Le club de journalistes nantais qui revendique à hauts cris « la liberté de la presse », ne peut pas se targuer d’une absolue neutralité concernant l’hypothétique construction de l’aéroport. En effet, parmi leurs « partenaires économiques » (on ne mord pas la main qui nourrit), on retrouve d’intéressantes coïncidences (ou collusions ?). La CCI de Nantes y figure en bonne place, celle-là même qui présente l’aéroport du grand ouest comme « un atout majeur pour le développement économique du grand ouest ». http://club-presse-nantes.com/nos-partenaires/

Autre financiers du club de la presse, le CCO (centre de communication de l’ouest), se veut « une vitrine de l’économie » et « un réseau d’affaires » qui compte parmi ses 360 adhérents des acteurs majeurs de l’aménagement imposé du territoire : EDF, AREVA, Nantes Metropole, mais surtout, l’association « Des ailes pour l’ouest », qui exhorte régulièrement le gouvernement à évacuer la ZAD, et dont l’actuel président Alain Mustière, était en 1989… président de la CCI.

Un sympathique panier de crabes dans lequel le Club de la Presse n’hésite pas à patauger sans vergogne, étant lui-même (ainsi que pas mal de ses membres) adhérents au CCO, ce réseau d’influences de notables nantais qui fait la part belle aux bétonneurs de tout poil et entrepreneurs pro aéroport. C’est une autre facette de la « liberté de la presse » dont se réclame le club de la presse. Est-il donc si indépendant, si irréprochable pour se permettre de « condamner de tels agissements »,deux pneus crevés sur des voitures de journalistes peu scrupuleux de la sécurité des personnes qu’ils filment contre leur gré ?

Et si la liberté de la presse a bon dos, elle n’exclut pas l’exactitude. Lors de la rencontre entre le juge d’expropriation et des opposants, le journaliste de France Bleue Loire Océan (qui venait de subir des désagréments pneumatiques), confondait deux grenades lacrymo tirées par la police avec des projectiles venant des opposants, et se permettait ce twitt mensonger : « la situation est tendue près de la zad de nddl, les zadistes ont jeté des fumigènes ». Un twist piteusement retiré depuis. Simple bourde ou une volonté de faire du buzz ? Quoiqu’il en soit, avec ce genre de traitement médiatique, la « liberté de la presse » à géométrie variable, portée en étendard par le club nantais, a sans doute encore de beaux jours devant elles.

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