Le temps de l’État

« L’intelligence est ralentie, mais il faut d’abord prendre les choses de vitesse ». Jean Baudrillard, Cool Memories

paru dans lundimatin#43, le 11 janvier 2016

Un lecteur de lundimatin nous fait part de ses réflexions.

« L’intelligence est ralentie, mais il faut d’abord prendre les choses de vitesse ». Jean Baudrillard, Cool Memories

Le discours de rupture qui encadre l’instauration de l’État d’urgence est un spectaculaire détournement de l’attention. Détournement agit et agité par les tristes acrobates du breaking news et du storytelling de « mass », ceux-là qui gardent les checkpoints du totalitarisme événementiel, entendons plus prosaïquement les mass médias. Restons calmes, et attentifs ensemble : il n’y a pas de rupture. Seulement la stricte continuité de ce qui était déjà là, latent. Un cran de plus sur la crémaillère d’un fantasme politique qui arrive à son apogée.

Il fallait en effet être bien caché, ou embarqué dans quelque TGV aveugle à la puissance d’évocation de nos paysages contemporains pour ne pas voir que l’état d’urgence, depuis longtemps avant son instauration, fait pression sur chaque instance de nos vies — une pression qui n’a qu’un seul but : la production. La production de valeur marchande et la production de soi comme valeur marchande.

Voyons un peu une journée « normale » qui commence par le tintement d’une alarme. L’homme pressé sort de chez lui et finit de se réveiller dans l’ombre d’un métro souterrain ou dans les méandres de quelques périphériques anonymes. Il arrive au travail.

Au travail : l’urgence est un mode de management éprouvé, théorisé, vérifiable qui a trouvé dans la modernité technologique ses outils nécessaires —chaque époque invente les outils dont elle besoin pour se réaliser. Quelque soit notre domaine d’activité (si tant est que celle-ci soit rentable), nous devons travailler de plus en plus vite — et donc pour beaucoup d’entre nous, de plus en plus mal. Quelque soit notre niveau dans l’entreprise, l’urgence est devenu le premier commandement. On ne compte plus les morts laissés sur le bord de la route : le burn out est la maladie-reine des pathologies du rythme. Cette urgence au travail permet de produire plus, mais permet surtout de réduire à minima la marge d’autonomie du travailleur, comme aujourd’hui l’urgence faite État réduira les possibilités d’expression du citoyen sommé de se produire en silence, vite et bien.

Les cadres de l’urgence comme ses salariés (trop heureux d’en être) arborent le manque de temps comme un accessoire de mode. Le signe de distinction paradoxal et d’appartenance est d’ailleurs la Rolex, objet étalon de la réussite social du quinqua. Objet du temps rentable et de l’urgence acquise. Avoir du temps, voilà qui est devenu suspect : de cette suspicion qui pèse sur le chômeur, le fainéant et l’improductif. Ne pas avoir le temps, voilà qui est chic. Et partout dans nos communications assujettis au temps-monde, nous acceptons l’instantanéité comme seule règle. « À très vite » est devenu la signature cool qui garantit que la relation est en marche et que les affaires roulent.

En devenant Urgent, l’État ne fait que se mettre à la page de son époque. Mieux, l’État se donne ainsi la sensation d’exister : c’est bien tout ce qui lui reste après que le capitalisme financier a œuvré lentement mais sûrement à sa destruction par l’intérieur. La guerre quant à elle est le sinistre caprice né de l’urgence, son outil n°1 : l’accélérateur débridé de l’histoire, le turbo dont rêvent nos dirigeants pour accéder et plus vite à l’extase.

Après le travail, l’amusement : disons plutôt l’excitation. L’urgence est devenue le psychotrope incontournable. Le speed, un artefact d’existence : aller vite en tout, s’éprouver en chute libre permanente comme dans la pente d’un manège à Disneyland doit donner la sensation de la vie, partout où il n’y a plus de vie — la vitesse imprime sur le décor un léger flou de bougé qui permet de plus se rendre compte de rien. Une extase minuscule décuplée par un accélérateur de particules. Speed, amphétamine, cocaïne sont les drogues du rythme qui vont bien à notre siècle. À chacun ses misérables miracles : les années 70 ont eu leurs psychotropes de vision. Au pôle opposé à celui de la vitesse, celui de la relaxation : c’est le succès du yoga, de la méditation, vendu partout comme l’antidote anti-gueule de bois. Rassurons nous, un moment de détente dans un espace dédié doit nous permettre de revenir dans la danse, requinqué, réactivé.

Et pour faire une journée complète, après la fête, voire pendant selon les affinités une partie de baise en speed dating comblera l’homme pressé. En 24h de la vie d’un humain moderne, l’état d’urgence est partout, condition nécessaire à une production efficace. L’État aujourd’hui donne à l’urgence son couronnement : le fantasme de cette économie rentable de l’existence arrive à maturité. Le fruit est prêt à cueillir.

En attendant, rien d’étonnant que ceux là même qui tentent de se réapproprier leur temps, donc leur espace, dans des territoires affranchis de l’État soient d’emblée suspects. Ce sont aussi ceux là qui sont assignés à résidence depuis novembre dernier. Ceux qui simplement s’organisent pour échapper tout à la fois à l’empire de l’État et de l’urgence.

Un Empire qu’il est devenu inutile de prendre de vitesse tant il court seul à sa perte. Ce texte qui aurait pu être un éloge de la paresse, se termine discrètement en éloge de la patience.

Helgonne, 7 janvier 2015

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